dimanche 30 août 2026

Peter Nadas, figure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans

 


L’écrivain hongrois Peter Nadas, figure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans


L’écrivain hongrois Peter Nadas, figure majeure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans. A cette occasion, nous republions une interview de lui, parue initialement en septembre 2025 pour la sortie de ces mémoires autobiographies


Isabelle Rüff

Publié le 27 août 2026 


L’écrivain hongrois Peter Nadas, une figure majeure de la littérature européenne dont l’œuvre monumentale a exploré les traumatismes du XXe siècle, est mort mercredi à l’âge de 83 ans. Son agente littéraire Anett Orosz a confirmé sa mort à l’AFP, après une annonce sur le compte Facebook de l’écrivain. Il est décédé mercredi matin à son domicile de Gombosszeg.

Peter Nadas était reconnu comme l’un des plus grands écrivains hongrois contemporains, récompensé par plusieurs prix internationaux et pressenti à plusieurs reprises pour le prix Nobel de littérature. Son œuvre a été traduite dans de nombreuses langues. Le dramaturge, romancier et essayiste était aussi connu pour des méditations nourries de son expérience personnelle de la guerre, de la dictature communiste et des bouleversements de la Hongrie contemporaine.

A l’occasion de son décès, nous republions cette interview faite en septembre 2025, à l’occasion de la parution en français de ses mémoires autobiographiques.


La parution en français de Ce qui luit dans les ténèbres. Souvenirs de la vie d’un narrateur est un événement: ces quelque 1300 pages offrent beaucoup plus qu’une autobiographie. On y trouve certes un roman de formation, mais aussi la naissance et la mort d’une utopie, celle du communisme à visage humain, et un moment de l’histoire des Juifs d’Europe centrale. Tous ces éléments sont pris dans un flux narratif qui suit les méandres d’une mémoire exceptionnelle et se nourrit d’une documentation rigoureuse. Ce qui luit dans les ténèbres est une expérience de lecture radicale. Péter Nadas déploie dans ces Souvenirs un humour qui ne désarme pas devant l’horreur. On y retrouve le talent narratif qui captivait déjà dans Le Livre des mémoires et Histoires parallèles (Plon, 1998 et 2012).

La matrice du récit se déroule entre 1944 – pendant le siège de Budapest par l’Armée rouge – et l’écrasement de la révolution de 1956 par les chars soviétiques. Mais la narration déborde sans cesse ce cadre, vers le passé et le futur, en enchaînements, retour des motifs, rebonds. Le premier souvenir de Péter Nadas date de 1944, il a 2 ans et le monde s’écroule devant lui, littéralement, sous les bombes.

Comprendre les mots des adultes

Ses parents sont des intellectuels, communistes d’origine juive. D’abord militants dans la clandestinité, ils accèdent à des postes importants après que la Hongrie passe dans le bloc soviétique. Trahisons, privilèges, exclusions, purges: leur idéal se délite. La mère, qui s’insurge contre ces déviations, meurt d’un cancer en 1953. Le père, accusé de malversations, s’effondre et se suicide en 1958. L’enfant qui grandit dans ce nœud de contradictions perd la tête à tenter de comprendre les mots des adultes. S’il y accède parfois, c’est à travers les images. Péter Nadas deviendra photographe autant qu’écrivain. Son écriture très visuelle illumine la noirceur des Souvenirs.

Tout lui fait matière pour saisir le monde écroulé dont il est issu. On trouve dans cette épopée de saisissants portraits de famille et de société; les premiers émois (bi-) sexuels; l’amitié nouée et trahie; un petit frère encombrant; des digressions sur la mode, le jardinage, l’architecture, l’urbanisme; de nombreux documents d’archives; une satire des mœurs patriarcales en vigueur à tous les échelons de la société; les marmonnements mystiques, irrationnels, d’une grand-mère juive que l’impiété ambiante révolte.


Un lieu introuvable

Mais qu’est-ce qu’être juif quand on a été baptisé protestant par des parents athées et qu’on vous renvoie sans cesse à ce «vous autres» insaisissable? Ce grand livre fait ressentir comment l’histoire individuelle est pénétrée et ravagée par la grande Histoire. La deuxième partie de cette somme commence d’ailleurs dans les années 1980 au camp du Vernet, en Ariège, où furent incarcérés des combattants de la guerre d’Espagne, dont un oncle de l’auteur, et par la suite, des Juifs français en attente de déportation. Ce lieu, dit «de mémoire», se révèle presque introuvable, tant ce passé a été effacé, ce que Péter Nadas relate avec colère mais sans aucun pathos, comme le lui ont inculqué ses parents.

Les voix des acteurs de cette grande comédie humaine se mêlent sans crier gare à celle de l’auteur, dans le même paragraphe, suscitant un bruissement qui alerte et fascine. Qui parle, de quel endroit, à qui, à quel moment, dans ce vaste flux mémoriel? C’est une des richesses de Ce qui luit dans les ténèbres que de prêter à de nombreuses lectures et relectures.

Le Temps: La forme de ces «Souvenirs» est très complexe. Avez-vous travaillé selon un plan ou avez-vous suivi le flux de la mémoire?

Péter Nadas: Quand j’écris, je me conforme à des régularités, voire des lois. La structure est tout aussi importante que la qualité des phrases. Les deux sont étroitement liées. La structure est une géométrie. De la matière sans substance. Elle doit soutenir les phrases, sans s’effondrer sous leur poids ni gêner la fluidité du texte. Les phrases, en revanche, regorgent de matière ordinaire. Elles sont mues par des impulsions, des énergies, des affects et des émotions; elles sont chargées d’imagination et d’expérience et soumises aux lois du flux. Elles possèdent des qualités qui sentent, qui saignent, qui surgissent, qui hurlent ou murmurent, qui se brisent ou s’estompent sans éclat.

Tout en suivant mon cap, une sorte de plan prescrit, je ne dois pas perdre la spontanéité des phrases une seule minute. Telles qu’elles sont, telles qu’elles se créent. La phrase s’écrit pratiquement d’elle-même. Je ne dois ni la forcer ni l’empêcher. Mais une écriture incontrôlée crée une monotonie désagréable. Une logorrhée. Un autre principe: je ne dois pas m’ennuyer en écrivant. Alors qu’une existence sans monotonie est inimaginable. Je dois donc toujours me garder de la répétition, de l’éternel retour. Ce qui entraîne des paraphrases, des variations dans le texte. Rien ne revient comme avant, mais presque tout revient ou rebondit.

Retour et rebond, à leur tour, forment des nœuds, qui créent ensuite une sorte de réseau, des motifs en émergent. J’éveille ainsi des attentes. Et ainsi de suite. Je travaille avec des séquences et des motifs, avec des flux, des tourbillons, des arrêts et des sauts – on pourrait dire, avec un sens de l’ordre et du chaos. J’ai aussi beaucoup appris de Joseph Haydn sur les pauses imperceptibles entre deux notes et deux mouvements.

A votre propos, les critiques évoquent Freud, Jung, Proust ou Musil. Vous en sentez-vous proche?

Ce sont des figures merveilleuses, on pourrait compléter la liste avec les noms de Werner Heisenberg, Karl Kerényi et Béla Bartok. Il est frappant de constater qu’ils suivent tous des lois naturelles, pas des opinions ou des modes. Ils s’accordent là-dessus. Je n’ai aucune raison de ne pas prendre les lois naturelles au sérieux. Il s’agit d’attribuer plus de valeur à la connaissance qu’à l’opinion.

L’association et les chaînes d’association ne sont pas des caprices de Freud et de Proust, mais des lois fondamentales de la pensée. C’est ainsi que je pense, et il en va de même pour mon stupide voisin, qui n’a jamais entendu parler de madeleines, de synchronicité ou de facteurs d’incertitude. On peut se forger une multitude d’opinions, mais derrière les schémas d’opinion se cachent des lois naturelles qui nous ramènent aux sédiments archaïques et mythologiques de la conscience collective, comme le décrit Jung, cet archéologue de la pensée.

Le titre français donne au livre une dimension métaphysique, voire biblique. Qu’est-ce qui pour vous aujourd’hui «luit dans les ténèbres»?

Je me réjouis chaque jour de ce titre. J’ai indiqué à la traductrice et à l’éditeur le passage biblique sur lequel le titre original est basé. En plus, sa sonorité est élégante. Parmi les évangélistes, Jean est le philosophe. Il dit que la lumière brille dans les ténèbres et qu’elles n’ont pas pu la saisir. Les cosmologues, eux, nous disent que la matière noire est probablement plus puissante dans l’espace que les corps lumineux que nous percevons dans le ciel nocturne. Parmi les millions de galaxies et d’étoiles, ils n’en connaissent que très peu. La lumière est enfermée dans une obscurité infinie. De même pour le processus de remémoration: quelque chose brille dans le noir puis s’éteint.

L’écrasement de la révolution de 1956 qui clôt le livre semble signer l’échec de toute révolution à venir. N’est-ce pas une conclusion trop désespérée?

Non, ce n’est pas une conclusion désespérée; c’est une conclusion d’un réalisme méticuleux. J’ai essayé non seulement de nommer les causes individuelles de l’échec, mais aussi de les documenter. Pour la première fois de ma vie, j’ai tenté de bannir autant que possible la fiction du récit. De m’en tenir exclusivement à des histoires documentées. Pour moi, une légende est une légende; un échec est un échec.

Voyez les pauvres Français qui, année après année, tentent de mener leur grande révolution à une conclusion victorieuse, contre tous les présidents qu’ils ont élus auparavant. Ils élisent des présidents, et en même temps détestent les présidents élus qui empêchent le dénouement heureux. Plusieurs fois par an, ils affrontent les présidents respectifs en costumes de sans-culottes. Pendant quelques jours, ils paralysent la circulation, démolissent des rues magnifiques et récupèrent ainsi des privilèges que ni l’Etat français ni l’Union européenne ne peuvent se permettre. A y regarder de plus près, ce n’est pas sans raison. Année après année, ils sauvent une utopie qui affirme que le monde peut être amélioré.

Nous devons tous réaliser peu à peu que si nous ne pouvons survivre sans utopies, les processus d’amélioration locaux nous conduisent en réalité tout droit à la catastrophe. Pour le dire simplement, la glace polaire fond, les magnifiques montagnes suisses s’enfoncent dans les vallées. L’humanité est un être vivant qui cherche à révolutionner ses conditions de vie de temps à autre, et c’est très bien de sa part. Disons, une belle forme d’héroïsme. La question de savoir si la Terre continuera à le permettre reste ouverte.

En Hongrie, quelle a été la réception du livre? Après les années de censure puis d’ostracisme, êtes-vous lu et entendu?

Il y a eu des rééditions, on a organisé des visites guidées de Budapest pour reconnaître les maisons et les rues représentées. J’ai reçu des lettres et des courriels très personnels, dans lesquels j’étais loué, insulté et même menacé avec véhémence. Un large cercle de critiques a déclaré que c’était la publication la plus importante de l’année. On peut appeler ça un accueil chaleureux.

Après cette somme, qu’envisagez-vous encore d’écrire?

Je viens de terminer un livre, probablement mon dernier: Mes amis décédés. L’histoire d’une femme et de deux hommes. Dans mon avant-dernier souffle, j’ai voulu écrire sur l’amitié, qui se place sous le signe de l’amour humain. Une forme d’érotisme, certes, mais qui ne nécessite pas de rapports sexuels. Comment je les ai aimés, comment ils m’ont aimé, comment ils se sont aimés. Même quand on ne s’aimait pas.


LE TEMPS


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