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lundi 4 septembre 2023

Fabio Morábito / À chacun son ciel / Chercheur d'ombres

À chacun son ciel : Fabio Morábito, poète chercheur d’ombres

Fabio Morabito, à Mexico (2012) © Jean-Luc Bertini


Morábito, chercheur d’ombres

Né en Égypte (en 1955), de parents italiens, Fabio Morábito a choisi pour écrire la langue de son pays d’adoption, le Mexique. Une anthologie bilingue, À chacun son ciel, nous permet de savourer en français les mots de cet écrivain pour qui « être poète n’est jamais une profession ».

Fabio Morábito, À chacun son ciel. Anthologie poétique 1984-2019. Précédé de Morábito poète orphique, par Martin Rueff. Trad. de l’espagnol (Mexique) par Fabienne Bradu. Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 288 p., 25 €

Le nom même de Fabio Morábito, poète assurément mexicain quoique né italien à Alexandrie, semble chiffrer son écriture, si rompue aux rétablissements d’équilibre. Ce nom ne fait-il pas entendre ce subtil perdre-pied-pour-mieux-le-retrouver qu’induit en espagnol tout mot à l’accent précoce, dont la dernière syllabe lisible ne compte pas dans le mètre d’un vers ? Tel un palimpseste, ce nom recèle aussi un feuilleté d’origines méditerranéennes : il garde en mémoire la langue arabe des Almoravides du Maroc ou Al-Murabitoun, qui ont conquis l’Espagne. Une langue que le futur poète, tôt emmené d’Égypte en Italie, n’a jamais apprise. Les tribulations du nomade ne devaient pas s’arrêter là car, lorsque Fabio Morábito avait quatorze ans, sa famille a quitté l’Italie pour le Mexique. De quoi y perdre son latin ou plutôt son italien, et vite saisir qu’aucune langue n’assure de la réalité du monde ; que, dans le rapport à soi et au monde – terre ou ciel, qu’importe ? –,  la langue est toujours à conquérir. De quoi devenir à tout le moins écrivain ou, plus sûrement, poète.

Le passage le plus conscient, mais aussi le plus périlleux, de la langue maternelle à la langue étrangère, précédant de peu celui de cette langue d’usage à la langue poétique, Fabio Morábito l’a précocement trouvé dans la traduction en espagnol de poètes italiens : Ungaretti, Pavese, Saba, et, plus tard, Montale. Voici sa poésie, à son tour, traduite en français, après ses nouvelles, Les mots croisés, et ses romans, Emilio, les blagues et la mort et Le lecteur à domicile, publiés aux éditions Corti.

À chacun son ciel, l’anthologie poétique bilingue publiée par les éditions du Seuil dans la collection « La librairie du XXIe siècle », se fait en quelque sorte œuvre, ou entreprise, originale. D’abord parce que Fabio Morábito y entremêle à souhait les poèmes des cinq recueils qu’il a publiés entre 1984 et 2019, leur donnant un nouveau temps ; ensuite, bien sûr, parce que la traduction de Fabienne Bradu, qui a inspiré en retour le poète, est une création sensible ; enfin, parce que, jouant les Virgile, Martin Rueff introduit cet ensemble poétique en justesse et en beauté, le plaçant sous le signe d’Orphée.

Fabio Morábito nous avait déjà mis sur la voie : Emilio, les blagues et la mort reprend, tout en légèreté et en gravité, le mythe d’Orphée et Eurydice dans une ville d’aujourd’hui, marquée par l’imagination d’Emilio, un enfant de douze ans affligé d’hypermnésie, et par l’érotisme d’une Eurydice de quarante ans, qui a perdu son fils. Ils font connaissance dans un cimetière à moitié en friche, s’émeuvent et se séduisent entre deuil et désir. Pour conjurer la mort, rien de tel que d’apprendre par cœur les noms des morts jusqu’à ce qu’on y trouve le sien ; pour conjurer la solitude, rien de tel que de se promener avec un jouet magique ou « détecteur de blagues ». C’est par la grâce de la répétition litanique des noms et des blagues qu’Emilio parvient à se sauver, tirant les morts du mortel silence. Il est toujours bon de savoir quelque prière, de donner chair aux noms par sa voix. Et si mythe orphique il y a, comme il est rajeuni, comme il est inscrit dans l’immédiat !L’un des poèmes d’À chacun son ciel, « En marge du voisinage des vivants », partage avec le roman son séjour et son motif. Il dit qu’un vivant, par sa voix, peut revivifier le nom des morts délaissés. Ce promeneur et chercheur d’ombre, qui, dans la verticalité d’un columbarium, trouve « un semblant de jardin », s’y connaît en art du bon voisinage, de la distance respectueuse, de l’écart entre soi et l’autre mais aussi entre soi et soi. Abstrait, dites-vous ? Rien de plus concret. Plusieurs poèmes disent l’habiter urbain tout contre les autres, ceux d’avant, ceux de maintenant, ceux du dessus ou du dessous, locataires ou propriétaires, dans l’accord tacite et reconnaissant d’un silence réciproque. Dans un immeuble décrépit, un baiser voltige vers les étages inférieurs, qu’il faut aller chercher chez le voisin. Si on est nomade, si on est simple locataire, on se fait discret sur les murs, on prend soin des traces laissées par les habitants précédents. Voisinage des morts, voisinage des vivants, la même simple urbanité est de règle. Ce que cachent en leur sein les murs, la tuyauterie mise à nu par accident, rappelle que toute chose a son envers, qu’il existe là, tout près, une histoire humaine nomade et anonyme, à entendre, à respecter, à taire. Le parcours de l’eau, tôt pompée vers les étages supérieurs de l’immeuble, accompagne celui de l’écriture matinale qui, en sens inverse, descend, vers à vers, jusqu’au tréfonds de la langue apprise, de sorte que le luxe d’un souvenir de la langue première est permis (« Dans une langue que j’ai apprise »). Et nous descendons, nous aussi, vers à vers, le poème, jusqu’à cette épiphanie. Qui est donc Eurydice ? Vous donnez votre langue au chat ?

« Après presque vingt ans », le poème qui précède, pourrait lever cet incognito : « Maintenant, / après presque vingt ans / je commence à le sentir / comme un muscle qui s’atrophie / par manque d’exercice / ou qui tarde à répondre, / l’italien / dans lequel je suis né, j’ai pleuré, / j’ai grandi dans le monde […] / m’échappe des mains, […] / je découvre une vérité / que par ailleurs j’ai toujours sue : / celui qui doit conquérir / se néglige toujours, / et les nomades et les parvenus / souffrent du dos et de la mémoire. / Il faut regarder en arrière / tôt ou tard, / se souder à un passé, / payer toutes ses dettes, / d’un seul coup / si possible. / Ainsi, si tu t’en vas, / langue de ma langue, / raison de mes gaucheries / et de mes trouvailles, / que me reste-t-il ? »

L’adresse amoureuse à la langue première vers laquelle il faut se retourner va de pair avec l’évocation de la faiblesse du conquérant qui, dans la lettre du poème en espagnol, se dit par la boiterie du dos et de la mémoire. Faire force de faiblesse, c’est, en toute simplicité, écrire à cloche-pied dans l’entre-deux-langues ; c’est accepter la gaucherie, la lente cicatrisation d’anciennes blessures. Or, cette vaine lenteur, Fabio Morábito l’associe à son ethos proparoxyton : « en moi tout s’attarde à partir, / une ou deux syllabes de plus » (« Mon sang ne coagule pas vite »).  Mais qui perd l’équilibre gagne en souplesse. Toujours en retard aux enterrements, le poète ravive les pleurs des dolents et procure à ses propres chagrins un chœur de sanglots consolateurs (« Sanglots »). L’humour acide de ces scènes de deuil se mue en tendre souvenir de l’adolescence italienne dans deux poèmes pudiquement autobiographiques où volent ballons et baisers (« Je me souviens de nos ballons perdus ») ; où, un beau mardi, un mendiant joueur de mandoline trouve persiennes closes là où vivait la famille du poète. Un citronnier parfume son absence (« Adieu »).

Mais qui perd gagne. La douce ironie de « Club italien » associe la décadence de ce club sportif d’immigrés, envahi par l’herbe sauvage, à l’acclimatation au Mexique du tout jeune homme. Où s’imitent plantes et humains. Quelques poèmes de formation arrêtent sur images la jeunesse vagabonde et lectrice du poète dans son pays d’adoption : le voici voyageant en la rassurante compagnie de pièces du théâtre de l’absurde (« Oh les beaux jours ») ou, dans la solitude d’une place à l’aube, projeté dans un tableau de De Chirico (« Un voyage à Pátzcuaro »). Cette résidence sur la terre de l’exilé, moins cruelle que celle de Neruda en Extrême-Orient, trouve son repoussoir et son exorcisme dans « La nuit, par ses fenêtres », où l’étranger lésine sur l’éclairage de son appartement de peur de trop l’habiter, cédant à la séduction de son pays d’accueil.

C’est donc dans les terrains vagues, interstices sauvages entre les espaces construits, ou dans ces lieux liminaires que sont les plages, que s’établira l’être poétique de l’entre-deux, en quête d’aventure et non d’impossible retour. Les détritus amoncelés des terrains en friche se métamorphosent en caravelles et en mers invitant au voyage (« Chant du terrain vague ») ; à l’appel du littoral répondra toujours l’exilé, y cherchant la langue perdue pour y trouver la sienne, aride et nomade (« In limine »). C’est au bord de la mer, encore, que l’homme devrait emmener sa mère pour, y transposant le lieu et les liens de leur idylle première, la rendre à son passé, lui donner du futur et se reconnaître enfin dans son âge adulte (« Ma mère n’est plus allée à la mer »). Mer, mère et langue maternelle, tout est affaire de traduction ou de métaphore dans ces réinventions et ces palpitations nouvelles des temps, des lieux et des mots disparus.

Se trouver in limine dans la parole, qui plus est poétique, c’est la pousser à bout, lui ôter ses auxiliaires, dissocier le geste de la voix, et jusqu’au dire de la voix, puis la voir triompher. D’où ces poèmes dignes du théâtre de l’absurde, qui mettent en scène une épuisante conversation avec un aveugle ou l’ultime parole des muets sur leur lit de mort : « On a même vu des muets s’exprimant / sans mains, et mieux encore, sans bras, / et ce sont des aveugles qui les ont vus / car pour ce qui est de savoir de quoi il retourne, / ils n’ont pas leur pareil » (« Les muets en mourant »).

Ce blagueur de Fabio n’a, lui, pas son pareil pour mettre le monde à l’envers, explorant les limites du réel par des changements d’échelle, des mises en abîme ou des inversions logiques. Voici un interrupteur pour allumer l’obscurité dans la chambre conjugale, que seule une panne opportune permettra de retrouver ; voilà, dans le métro, la palpitante veine d’un passager qui pourrait bien abriter à son tour la souterraine circulation de toute la rame. Voilà encore, dans les hauteurs des tours jumelles et non sous terre, le « véritable enfer », vers lequel monte hardiment un pompier magnifique, « comme l’autre jeune homme qui bien avant / monta et monta jusqu’à fondre / après avoir abandonné tous les murs » (« Ce pompier était magnifique »). L’actualité et le mythe, le témoignage télévisuel d’un survivant et la culture antique, l’extrême dépouillement verbal et l’écho de la poésie de la Renaissance se donnent réciproquement vie dans ce poème, tout comme, rajeuni, vit le mythe d’Orphée dans Emilio, les blagues et la mort.

Dans le monde de Fabio Morábito, proche encore de celui des Métamorphoses, le poète sait qu’il a un chien en lui, qu’il aide à sortir en se pliant en deux ; le bois de la table craque au souvenir de « bras anciens [qui] reverdissaient » ; et si par superstition on touche du bois, on se prive de ce que l’arbre accepte : « la fleur, l’oiseau, la foudre » (En touchant du bois »). S’il est un principe qui anime cette poésie, c’est bien celui de l’humeur légère et de l’humour grave, ou vice versa, qui surgissent du frottement entre le concret et l’abstrait ou le physique et le métaphysique, souvent traduits l’un dans l’autre, en un jeu de vases communicants. Ainsi de l’équivalence entre l’introuvable accès à la route qui mène de Mexico à Puebla, ville pourtant si proche, et l’accès tout autant ignoré à la conversation avec Dieu, si proche lui aussi (« Tant d’années sans savoir aller à Puebla »).

Méditative, soudain zébrée du sage éclair de l’absurde, la poésie spirituelle de Fabio Morábito se fait aussi charnelle. La brûlure du désir – un cyclope voyeur se liquéfie en lave –, l’anxiété de l’attente amoureuse – les vers sont attendus à la fenêtre, viennent des pas –, l’évidence de la faim, définissent le rapport du poète à la poésie. Le dernier poème de l’anthologie, « Et s’il n’y avait plus de fruits », dit la plus grande crainte de l’espèce humaine. Oh ! la poésie, ce magnifique fruit dans lequel on mord, que l’on cache, dont on redoute qu’il pourrisse !  Goûtons-y !


EN ATTENDANT NADEAU




lundi 28 novembre 2022

Roberto Bolaño / Le voyage infini des « Détectives sauvages »

 



Le voyage infini des Détectives sauvages de Roberto Bolaño


Le voyage 

infini des

« Détectives sauvages »

par Florence Olivier
8 janvier 2022

À une remarquable cadence, les éditions de L’Olivier poursuivent la publication des œuvres complètes de Roberto Bolaño en français, cette fois-ci avec un volume entièrement occupé par Les détectives sauvages, paru en 1998 et traduit par Robert Amutio en 2006. Pour Florence Olivier, spécialiste de l’œuvre et autrice de Sous le roman la poésie. Le défi de Roberto Bolaño (Hermann, 2016), la première longue narration de l’écrivain chilien disparu en 2003 forme une ironique chanson de geste contemporaine, un roman d’aventures qui retrace une histoire générationnelle si chère et si inoubliable qu’elle ne pouvait être écrite que sous la forme d’un mythe.


Roberto Bolaño, Les détectives sauvages. Œuvres complètes. Volume 5. Trad. de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio. L’Olivier, 768 p., 25 €


Magnanime, Roberto Bolaño saluait naguère l’inépuisable charge explosive que recèlent certains romans brefs de ses aînés latino-américains du Boom, qu’il suffirait de relire pour éprouver la force renouvelée de leur détonation. Sur la survie, la mort ou la métempsychose des auteurs du « canon occidental » du XXe siècle, et de quelques autres, l’écrivain prêtait ailleurs de canularesques prophéties à une poète vagabonde et visionnaire. Et voilà donc James Joyce réincarné dans un enfant chinois en 2124, Giorgio Bassani sortant de sa tombe en 2167, André Breton ressurgissant des miroirs en 2071, Tchekhov se réincarnant en 2003, puis en 2010, puis en 2014 avant de réapparaître une dernière fois en 2081. Rythmique, la liste est longue et on la relira, pris d’un fou rire teinté de jaune, dans Amuleto. Né d’un chapitre des Détectives sauvages, ce bref et souverain roman se trouve dans le tome I des Œuvres complètes de Bolaño en français.

Le voyage infini des Détectives sauvages de Roberto Bolaño

Film consacré à Roberto Bolaño © CC/Secretaría de Cultura de la Ciudad de México

Le 4 novembre dernier, la parution du tome V, soit des Détectives sauvages, illustrait à point nommé et l’inusable force explosive de ce titre majeur et la prédisposition de ce roman à une forme de métempsychose. Car, tout juste la veille, hasard miraculeux ou non, La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, qui doit son titre et son épigraphe aux Détectives sauvages, venait de remporter le prix Goncourt. L’écrivain sénégalais, tout aussi généreux – et aussi drôlement féroce – que Bolaño, ne fait pas mystère de son admiration pour l’œuvre du Chilien. Son roman réussit ce tour de force ou ce coup de génie qu’est l’originalité dans l’appropriation d’une poétique, créant ainsi l’un de ces lignages idéaux, translinguistiques, transcontinentaux, dans lesquels Bolaño aurait rêvé, n’en doutons pas une seconde, de se voir inscrit. L’histoire, bien réelle, est indéniablement bolañesque. Applaudissons-la car, justicière à sa façon, elle dément superbement la péroraison du père Urrutia Lacroix dans Nocturne du Chili. Rappelez-vous : « C’est ainsi que se fait la littérature au Chili, c’est ainsi que se fait la grande littérature d’Occident », clame l’ecclésiastique, poète et critique, justifiant la veule complaisance des écrivains envers le pouvoir de la junte militaire. À quoi son fantomatique accusateur, ce « jeune homme aux cheveux blancs » et alter ego de l’auteur, répond « en articulant un non inaudible ».  « Non », redisent avec force Les détectives sauvages et La plus secrète mémoire des hommes, la littérature se fait hors des sentiers battus, loin de tout pouvoir ; la « grande littérature d’Occident », foutaise ! Un Chilien l’écrit en Espagne, un Sénégalais, en France.

Mais revenons à l’explosion initiale des Détectives sauvages, premier vaste roman de Bolaño, publié en 1998 aux éditions Anagrama à Barcelone. Deux ans plus tôt, avaient paru les plus brefs et non moins remarquables La littérature nazie en Amérique et Étoile distante, « frères siamois » au dire de l’auteur car le second est né d’un chapitre du premier. Avec Les détectives sauvages, qui, cette même année, remporte deux des prix littéraires les plus prestigieux du monde hispanophone, le prix Herralde de novela en Espagne, le prix Rómulo Gallegos au Venezuela, commence la véritable course mondiale de l’œuvre du Chilien, au rythme des traductions du roman dans nombre de langues. L’effet de cette enthousiaste réception devait culminer avec la publication des Détectives sauvages aux États-Unis, où l’auteur se voit mythifié en héritier direct de la Beat Generation.

Pourquoi pas ? Mais aussi, pourquoi donc, ou pourquoi seulement ? C’est le propre des œuvres magistrales que d’éveiller les tentations d’appropriations hâtives. Bolaño, pour sa part, déclarait lors de la réception du prix Rómulo Gallegos qu’en quelque sorte tout ce qu’il avait écrit jusque-là était une lettre d’amour ou d’adieu à sa propre génération. Et voici l’une des lectures possibles du roman, qui, n’oubliant pas la fidélité promise à la mémoire des jeunes tombés lors des « guerres fleuries » latino-américaines des années 1960 et 1970, chante la vie plus que la mort et, plus que les ossements des défunts, les combats dérisoires et magnifiques des vivants. Possédé par le jeune poète infra-réaliste qu’il était dans le Mexique du début des années 1970, le romancier Bolaño y exorcise la mort de l’utopie politique et le péril de la naïveté lyrique par la transmutation en roman de l’utopie poétique. De fait, on peut lire Les détectives sauvages comme l’autofiction collective d’un groupe de poètes avant-gardistes et, si l’on y tient, comme une « Légende de Duluoz » à la Kerouac, où Duluoz aurait renoncé à prendre la parole, la laissant à ses compagnons d’aventures. La différence n’est pas mince.

Car, pour dire l’histoire sur vingt années, de 1975 à 1996, des réal-viscéralistes – version fictive des infra-réalistes –, les deux parties du journal intime d’un poète prodige font le grand écart, embrassant les témoignages qui se pressent et tourbillonnent dans la longue partie centrale du roman. Heureux ou fanfaron, Bolaño, encore lui, comparait aux courants du Mississippi l’abondance de voix des Détectives sauvages, assurant que son roman comportait autant de lectures que de voix, qu’il pouvait se lire « comme une agonie » ou « comme un jeu ». Il suffit d’entrer dans le roman, ou dans le jeu, pour se laisser porter par ses courants fantasques ou pour apprendre ses règles tacites afin de (s’y) perdre avec bonheur.

Roberto Bolaño


Entrons-y donc innocemment par le début. Juan García Madero, puceau et poète en herbe, sèche ses cours de droit pour assister à un atelier littéraire bientôt troublé par l’irruption d’Arturo Belano et Ulises Lima. Fondateurs du réal-viscéralisme, les deux trublions adoubent sans façon le nouveau venu. L’élasticité elliptique du journal intime rythme le récit de la vertigineuse et drôlissime initiation sexuelle et littéraire du novice réal-viscéraliste : l’ingénu libertin, nouveau Casanova malgré lui, tient à jour les comptes de ses orgasmes et de ses poèmes, choisit avec une infaillible ponctualité l’aventure et les risques du métier. Péripatéticiens, les membres du groupe s’adonnent à la flânerie nocturne ; les rues, les chambres de bonne, les cantinas et les cafés leur tiennent lieu de salon. Ils y improvisent d’espiègles ou d’érudites lectures de poèmes, de bouffonnes versions de la tradition poétique, des prescriptions bibliographiques, y écrivent parfois. Leurs bibliothèques portatives et collectives sont faites de livres volés à la « Librairie Française » ou négociés chez les bouquinistes du centre-ville. Discourir et courir les chemins, faire de la déambulation l’envers ou l’endroit de la parole, voilà bien cette vie poétique à l’intempérie que prescrit ailleurs l’essayiste Bolaño aux poètes trop choyés par l’État. Fièrement marginaux, les réal-viscéralistes inventent un nouvel ordre amoureux, financent leurs revues par la vente de marijuana, prétendent révolutionner la poésie afin d’échapper au double et infâme écueil de la poésie engagée à la Neruda ou de la poésie immaculée à la Octavio Paz.

Roman de Bolaño oblige, leur paradoxale quête d’une origine poétique avant-gardiste joue d’une borgésienne uchronie littéraire et se transmue en récit d’enquête et d’aventure. Car si les réal-viscéralistes s’inspirent des dadaïstes et des surréalistes européens ou des stridentistes mexicains, s’ils traduisent leurs contemporains français du Manifeste électrique aux paupières de jupe, leur modèle se doit d’être plus radical. Rien de moins que le réalisme viscéral des années 1920, branche fictive du stridentisme fondée par la non moins fictive Cesárea Tinajero. Bientôt, Belano, Lima et García Madero partent à la recherche de la poète disparue dans les déserts du Sonora, relevant le défi que lançait Breton dans « Lâchez tout ». Le Nord du Mexique devient terre d’aventure ou vortex, à la façon du Sud borgésien ou du blanc territoire austral de Poe. Dans cet espace déserté par la culture pourrait bien se trouver la poésie en acte ou le « nouveau », que « Le voyage » de Baudelaire entrevoit au fond de l’abîme, au bout du chemin, ou de la vie. L’aventure quichottesque des jeunes poètes vaut pour sa gratuité même. Elle allie les motifs du risque et du danger à l’installation d’une virtualité avant-gardiste dans l’histoire littéraire, mais surtout elle narre – et ne discourt pas sur­ – l’équivalence entre art et vie, poésie et voyage, poésie et révolution. Or, par un habile suspense, elle n’est racontée par García Madero, sur le mode du roman noir, de la road novel et de l’enquête littéraire, que dans la troisième partie du roman.

Entre les deux pans du journal intime du jeune homme, est décantée l’histoire du groupe réal-viscéraliste, tôt disparu après la dispersion de ses membres fondateurs. Les voix, joviales et désolées, stoïques, sublimes ou ridicules, d’une prodigieuse variété de personnages rapportent de biais ce qu’il advint d’Arturo Belano et d’Ulises Lima entre 1976 et 1996. À toi, lectrice, lecteur, de te perdre à la suite des détectives sauvages entre l’Europe, Israël et l’Afrique ; à toi de t’orienter dans ce dédale de témoignages, pique-toi au jeu et apprends. Par exemple, de ces envois lyriques, qui ponctuent tel ou tel monologue d’un vieux stridentiste devenu écrivain public : « Ce qui revient à dire, jeunes gens, je leur ai dit, que je voyais les efforts et les rêves, tous confondus dans le même échec, et que cet échec s’appelait joie. » Par exemple, de ces hauts faits satiriques qui prennent au piège de leur propre parole des éditeurs en faillite, critiques renommés, professeurs latino-américains, poètes de divers alois, romanciers à succès, révélant leur lâcheté, leur manque de foi dans le métier littéraire, leur vénalité ou leur générosité résignée. Mais apprends aussi de la lecture que font Ulises Lima et Arturo Belano d’un poème visuel de Cesárea Tinajero. Il suffit d’en compléter les traits pour qu’il s’anime. Tu tiens peut-être là ton fil d’Ariane. Car, au-delà d’une maquette à monter ou d’une marelle à la Cortázar, qui invitent à une active lecture, le puzzle des Détectives sauvages invite, plus encore qu’à le compléter, à poursuivre sa lettre. Porté par le désir de l’écriture, il l’insuffle.

Le roman s’achève sur cette dernière devinette, suivie du contour en pointillé d’un rectangle blanc : « Qu’est-ce qu’il y a derrière la fenêtre ? »

Qu’attends-tu ?

EN ATTENDANT NADEAU


RIMBAUD
Roberto Bolaño / Une vie, une œuvre

dimanche 27 novembre 2022

Roberto Bolaño / Une promenade au bord de l’abîme

 


Les Œuvres complètes de Roberto Bolaño : promenade au bord de l’abîme

Une promenade au bord de l’abîme

par Florence Olivier
21 août 2021

À l’horizon des Œuvres complètes de Roberto Bolaño en français, tels des soleils, se lèveront dans les volumes V et VI Les détectives sauvages et 2666. On peut voir dans les choix de composition des volumes I à IV un calcul érotique de l’éditeur. On peut aussi y voir un habile entremêlement de livres majeurs ou mineurs publiés du vivant de Bolaño et de livres posthumes de diverses natures – certains conçus par l’écrivain, d’autres non, qu’il s’agisse d’œuvres de jeunesse qu’il avait jugées inabouties ou de recueils de textes demeurés dans l’attente de leur forme future. Lectrice, lecteur, ne boude pourtant pas ton plaisir et consens à suivre le jeu de piste que t’offre la succession des volumes en une surenchère éditoriale de l’écriture bolañesque en variations. Et donc, celui-ci, le IV, quels indices, quels signaux lance-t-il ?


Roberto Bolaño, Œuvres complètes IV. Trad. de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu. L’Olivier, 574 p., 25 €


De tous les chemins qui mènent à l’œuvre de Bolaño, celui-ci pourrait être dit de traverse. Le volume IV de ses Œuvres complètes propose en effet un vagabondage à travers les lisières et les marges de cet ensemble complexe, miroitant, en constant travail magmatique, que forment les écrits du Chilien. Modestement, croirait-on, il rassemble Un petit roman lumpen, écrit sur commande et publié en 2002, dans la dernière année de la vie de l’auteur ; Nocturne du Chili, l’un des romans « chiliens » de Bolaño, celui de l’an 2000 ; le dernier livre posthume en date, ensemble composite intitulé Tombes de cow-boys, paru en 2017 chez Alfaguara et inédit en français ; enfin, le recueil de nouvelles et d’essais Le gaucho insupportable, remis in extremis, presque in articulo mortis, par Bolaño à Jorge Herralde, son éditeur coutumier d’Anagrama, le 30 juin 2003. Ce livre-ci – pouvait-il en aller autrement ? – a été jugé « testamentaire ». Il y a, on le verra, quelque raison à cela, au-delà de la superstition qui prête des volontés dernières, esthétiques ou morales, au dernier manuscrit envoyé par un auteur.

Les Œuvres complètes de Roberto Bolaño : promenade au bord de l’abîme

Roberto Bolaño © Éditions Anagrama

Et, de fait, on trouve çà et là, dans les livres que réunit ce volume, un jeu superbe de trompe-la-mort, ou des allusions à la mort, depuis celle des héros de l’épopée populaire que sont les cow-boys jusqu’à celle, hypothétique et cruelle, du culturiste Maciste d’Un petit roman lumpen, ou encore celle du critique littéraire, poète et ecclésiastique de Nocturne du Chili, tout à la logorrhée de ses nouvelles Confessions pendant ce qu’il croit être son ultime nuit, enfin, celle, prochaine, de Kafka crachant du sang et, dès lors, irrémédiablement voué à l’écriture, qu’évoque l’équation « Littérature + maladie = maladie ».

Ce dernier texte, que tout bolañiste chérit, confirme le pouvoir performatif de l’œuvre de Bolaño, lequel, crachant du sang à son tour, résolut d’envoyer sans délai à son éditeur Le gaucho insupportable, qui comprend cette ardente et lucide lecture de « Brise marine » de Mallarmé et du « Voyage » de Baudelaire. La maladie de l’homme moderne, réduit à ne trouver pour remède qu’« une oasis d’horreur dans un désert d’ennui », s’y voit saisie à bras-le-corps par le poète lecteur qui, se sachant lui-même condamné, réaffirme avec grâce, avec humour, avec désolation, que l’aventure de l’art est encore et toujours à tenter : « “Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau”. Ce dernier vers, au fond de l’inconnu, pour trouver du nouveau, est le pitoyable drapeau de l’art qui s’oppose à l’horreur qui s’ajoute à l’horreur, sans changements substantiels, de la même façon que si l’on ajoute à l’infini plus d’infini, l’infini continue à être le même infini. Une bataille perdue par avance, comme presque toutes les batailles des poètes. » Pas lyrique, Bolaño ?

Le titre d’Un petit roman lumpen donne hardiment la réplique à Tres novelitas burguesas (Trois nouvelles bourgeoises) de José Donoso, le romancier chilien du boom latino-américain, que Bolaño, aux prises avec la tradition nationale, moque ou loue, c’est selon, dans ses essais d’Entre parenthèses. Répondant à la demande d’un éditeur de Mondadori, qui invitait sept écrivains hispanophones à écrire sur sept villes du monde pour la collection « Año 0 », Bolaño choisit Rome et s’en donne à cœur joie, exerçant sa liberté dans la contrainte en joueur impénitent qu’il est. Ce que son roman revisite à plaisir, ce n’est pas Rome mais une mythologie populaire et fascisante de la ville, à travers le genre du péplum et le cinéma de Fellini. L’imaginaire est bien celui de Bolaño, le naguère jeune poète infra-réaliste qui chantait les salles de quartier minables et saluait le mélodrame, l’auteur de La littérature nazie en Amérique, le débusqueur de fantoches d’extrême droite, qu’il manie en montreur de marionnettes.

Un frère et une sœur adolescents, désormais orphelins après l’accident de voiture de leurs parents, survivent dans l’appartement familial de Rome. C’est elle, Bianca, coiffeuse, qui raconte leur histoire. Lui travaille dans un gymnase. Bientôt les rejoignent deux viveurs et vagabonds, le Libyen et le Bolonais, qui ourdissent un plan foireux, introduisant Bianca chez l’ancienne star culturiste Maciste afin d’y trouver un supposé coffre sous prétexte de service sexuel. Recyclant les débris de la culture populaire ou redoublant leur recyclage – Cabiria (1915), premier péplum auquel collabora Gabriele d’Annunzio, crée le personnage de l’invincible Maciste ; Les nuits de Cabiria (1957) fait de son héroïne une putain amoureuse – Un petit roman lumpen s’adonne à d’autres reprises en variations pour réussir un récit poétique. La voix de Bianca, d’autant plus poignante qu’elle s’exprime avec détachement, est celle d’une stoïcienne. Une voix purement bolañesque.

Roberto Bolaño


Dans l’œuvre de Bolaño, Nocturne du Chili fait pendant à Amuleto, autre exercice virtuose d’un long monologue dramatique. Dans le volume IV des Œuvres complètes, ce roman bref fait figure de pièce maîtresse. Croyant sa dernière heure venue, autrement dit l’heure de vérité, Urrutia Lacroix / H. Ibacache, aussi double que son nom, aussi naïf que double, se remémore une nuit durant sa vie de prêtre et d’homme de lettres influent, tentant de nier toute responsabilité, morale ou politique, dans le Chili de la dictature. Pressé par un fantomatique « jeune homme aux cheveux blancs » de rendre compte de chacun de ses actes passés, il s’évertue à plaider sa cause. En vain, car le piège est tendu, qui, pour la plus grande jouissance du lecteur, fait de la rhétorique ampoulée, verbeuse, ridiculement précieuse d’Urrutia Lacroix, l’expression transparente de sa mauvaise foi. Au meilleur de sa forme satirique, Bolaño combat de nouveau deux manifestations du mal ordinaire : la veule complicité des écrivains avec le pouvoir dictatorial, le mauvais goût de l’élitisme littéraire.

Mais, à la différence du plaisant jeu de massacre d’écrivains imaginaires qu’est La littérature nazie en Amérique, la noire bouffonnerie de Nocturne du Chili s’inspire de personnes réelles de l’histoire chilienne – Urrutia Lacroix renvoie au critique et ecclésiastique chilien Ibáñez Langlois – et recrée des faits avérés durant la dictature. Tout comme celui de la fictive María Canales, le salon littéraire de la romancière Maríana Callejas se tenait alors, malgré le couvre-feu, dans une demeure de Santiago dont les caves abritaient des chambres de torture où œuvrait le mari américain de la maîtresse de maison, agent de la sûreté chilienne. L’élasticité du monologue dramatique offre au récit de ce Nocturne le luxe d’histoires enchâssées, dont l’exemplarité fait mouche. Justicière, l’une d’elles épingle tel un coléoptère ce fervent entomologiste de Jünger, dans le Paris de l’Occupation. Leurs apparitions rythmiques, comme des voyelles brèves alternant avec des longues, s’allient à la musicalité de l’obsédante ritournelle qui dévoile la lâcheté de l’ecclésiastique. Croiriez-vous qu’un roman sache faire danser la mauvaise foi ?

Roberto Bolaño

 

Tombes de cow-boys, l’inédit du volume, renchérit encore sur les défis du jeu de piste. On peut lire ce livre composé de trois morceaux pour le bonheur de chacun d’entre eux. On peut aussi le lire en détective bolañiste, y reconnaissant parmi les 24 pièces du puzzle inachevé qu’est « Patrie » (1993-1995) des versions alternatives de scènes, de personnages, de discours et d’histoires d’Étoile distante ou de sa chrysalide commune avec « Ramírez Hoffman, l’infâme » ; dans les quatre fragments de « Tombes de cow-boys » (1995-1998), on croira voir une préfiguration des Détectives sauvages, où Bolaño n’aurait pas encore songé à présenter de biais la figure de son alter ego, Arturo Belano. Quant à « Comédie de l’horreur en France » (2002-2003), c’est une tout autre affaire : voici l’irrésistible et surréaliste version fictionnelle d’une chronique de Bolaño, lequel y conjecturait sur une phrase de Breton appelant sur le tard à refonder le surréalisme dans la clandestinité.

Mais que tout cela est vite dit ! Car le jeu de piste invite à s’égarer, à se lancer sur les chemins, comme le voulait le même Breton, que citait déjà le jeune Bolaño dans son « Manifeste infra-réaliste » de 1976. Au lieu de classer les versions ou les états des textes, visitons l’ouvroir de l’écrivain – ou sa cuisine, comme il disait ; admirons son exceptionnelle puissance d’invention, son ardeur au combat ou au travail de l’autofiction pour, alliant l’écriture à la vie, raconter de mille et une façons la traumatique aventure du coup d’État chilien quand il avait vingt ans, l’amoureuse lecture juvénile de poètes, la comédie familiale entre le Chili et le Mexique. Enfin, « Comédie de l’horreur en France » revivifie l’utopie du mouvement surréaliste en lui rendant le goût du canular ou du cauchemar avec tout l’art mécanique d’un court métrage ou d’une BD.

Ce Volume IV s’achève sur Le gaucho insupportable et donc sur les deux essais ou « discours », comme préférait les définir Bolaño, qui, à la suite de cinq nouvelles, concluent ce recueil hybride. Ce n’est pas chose indifférente. On appréciera la férocité satirique du dernier, « Les mythes de Chtulhu », qui, sous prétexte de dresser un état actuel de la littérature en langue espagnole, en fait un champ de bataille. La position d’accusateur coupable qu’y assume ironiquement Bolaño le place entre le moi et l’autre, entre la rage et l’indulgence, dans l’échaudement de qui partage l’arène publique avec ce qui lui répugne le plus : l’exigence éditoriale de lisibilité des œuvres, la vénalité et l’aspiration à la respectabilité d’écrivains issus, selon lui, du bas des classes moyennes. De « Littérature + maladie = maladie », personne ne sortira indemne, on l’aura compris.

Roberto Bolaño

 

Les nouvelles du recueil multiplient les hommages impertinents à des maîtres, et les masques de l’écrivain : deux sont « argentines » ; une seule, « espagnole », mais elle est double ; une, mexicaine ; et une, souterraine et kafkaïenne. Tout l’univers de Bolaño – le monde parcouru et son double lu ; la réponse élégiaque et ironique aux « poubelles de l’histoire » – s’y trouve en miniature. Voici les trois poignantes pages de « Jim » qui, en une scène de rue mexicaine, croque un Américain vétéran du Vietnam et poète, fasciné par un cracheur de feu. Prêt à se jeter dans ces flammes d’un passé qui lui revient en pleine figure, Jim est sauvé de justesse par le narrateur. Du moins ce jeune poète le croit-il.

Et voilà « Le gaucho insupportable », qui prolonge le geste du magistral « Sud » de Borges, lequel revisitait déjà la dépouille de la mythologie argentine offerte par la poésie gauchesque du XIXe siècle. Que reste-t-il de l’Argentine mise à sac par ses gouvernants ? Tout, les rêves et la littérature. « Le policier des souris » situe son intrigue dans les égouts, lieux fort prisés de la poésie infra-réaliste. La vaillance de Pepe le flic face à la cruauté criminelle s’y allie au souvenir de Joséphine, la cantatrice des souris, dont il est le neveu, pour une nouvelle drolatiquement métaphysique. Cueillons et dégustons, dans l’excellent « Voyage d’Álvaro Rousselot », le triste constat d’un éditeur parisien désabusé : « Les Parisiens sont des cannibales ». Mais Álvaro Rousselot, l’écrivain argentin dont le cinéaste français Morini pille les romans, saura faire preuve d’une plus magnanime et stoïque sagesse. En un tour de main, la nouvelle inverse les lieux communs sur l’imitation et sur le plagiat, résume les inégalités littéraires et artistiques entre l’Amérique latine et l’Europe, démythifie et remythifie les vertus du traditionnel pèlerinage à Paris des écrivains latino-américains. Laissons-nous prendre au piège en diptyque de « Deux contes catholiques » et au rythme démoniaque de la logorrhée mystique et criminelle qui tient leurs narrateurs. On y entend des échos du « Macario » de Rulfo, lequel devait à… ?

La promenade au bord de l’abîme s’achève, avec bon goût, sur ce tour du monde miniaturisé de Bolaño. Sur la couverture de ce volume IV des Œuvres complètes – un dessin de Cédric Scandella –, un cow-boy franchit l’abîme. Toi, lectrice ? Toi, lecteur ? Lui, Bolaño ? Par chance, il reste encore deux volumes à paraître.


EaN a rendu compte des volumes I et II de ces Œuvres complètes dans de précédents numéros.
EN ATTENDANT NADEAU