« Être en exil, c'est tout simplement le fait d'avoir quitté son pays et de ne pas pouvoir rentrer. Chaque exil est une expérience individuelle, différente. Moi je voulais voir le monde et photographier. Cela fait quarante-cinq ans que je voyage. Je ne suis jamais resté nulle part plus de trois mois. Quand je ne trouvais plus rien à photographier, il fallait que je parte. Quand j'ai pris la décision de ne pas rentrer, je savais que je voulais développer une expérience du monde que je ne pouvais pas envisager quand j'étais en Tchécoslovaquie. »
Josef Koudelka est un photographe né de l'exil. Son langage, c'est l'image et il n'aime pas commenter ses photos. C'est donc l'historien Michel Frizot qui nous présente son œuvre.
Je suis le résultat de tous les pays par lesquels je suis passé et de toutes les rencontres que j’ai pu faire. Je suis devenu nomade, pour prendre des photos.
Né en Moravie (Tchécoslovaquie) en 1938, Josef Koudelka est d’abord ingénieur aéronautique avant de se lancer à plein temps dans la photographie à la fin des années 1960. En 1968, il photographie l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie et publie ses clichés sous le pseudonyme P.P. (Prague Photographer). Ce travail lui vaudra le prix Robert Capa, décerné anonymement. Quarante ans plus tard, un nombre important de ses photographies, accompagnées de textes de référence, est publié sous le titre Invasion Prague 68. Koudelka quitte la Tchécoslovaquie en 1970. Il devient apatride, avant d’obtenir l’asile politique en Grande-Bretagne. Peu après, il rejoint Magnum Photos. En 1975 est publiée la première édition de son livre Gitans (une édition revue et augmentée est sortie en 2011). La première édition d’Exils est publiée en 1988 par le Centre national de la photographie. Ensuite Koudelka publie dix recueils de photographies panoramiques qui s’intéressent à la relation entre l’homme et le paysage, notamment Black Triangle (1994), Chaos (1999), Lime (2012) et Wall (2013). Koudelka a exposé au MoMA et dans le monde entier. Il a reçu le prix Nadar (1978), le Grand Prix national de la photographie (1989), le Grand Prix Cartier-Bresson (1991), le Prix international de la photographie de la fondation Hasselblad (1992) et la médaille du Mérite de la République tchèque (2002). En 2012, il a été nommé commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture. Il vit entre Paris et Prague.
Rencontre entre Josef Koudelka, Michel Frizot et Brigitte Patient lors du vernissage de l'exposition / Fanny Leroy
Josef Koudelka: Je ne prévois pas mes photos, la seule chose que je cherche c’est l’endroit où une photo va m’attendre...
Michel Frizot
Michel Frizot invité de Brigitte Patient / Anne Audigier
Eléments de parcours
Historien et théoricien de la photographie, commissaire d’expositions ,Michel Frizot est directeur de recherche émérite au CNRS (EHESS). Il a été chargé de mission au Centre national de la photographie (1982-1989) pour les expositions et l’édition et a enseigné à l’université Paris IV, à l’École du Louvre et à l’EHESS. Il a dirigé la Nouvelle Histoire de la photographie (1994 ; éd. anglaise 1998). Il est l’auteur de nombreux articles, essais, catalogues et livres : Photomontages (1987), Histoire de voir (1989), Étienne-Jules Marey, Chronophotographe (2001), Photo trouvée (2006), Henri Cartier-Bresson, Scrapbook (2006), VU, le magazine photographique (2009), André Kertész (rétrospective, 2010),Toute photographie fait énigme (2014), Germaine Krull (2015), Entre sculpture et photographie (2016).
La vie de Koudelka est très austère, il vit avec très peu de choses, et dort le plus possible en plein air. A cette vie ascétique correspond une méthode photographique ascétique, ainsi, sur 300 000 prises de vues, il ne conserve qu’une soixantaine d’images pour constituer le livre" Exils". M. F.
Michel Frizot, invité de Regardez voir / Anne Audigier
Photos choisies et commentées par Michel Frizot
Koudelka ne s’est jamais positionné en ethnologue, il voulait vivre avec les gitans, pour avoir un regard diffèrent sur eux, plus complice… il a essayé de comprendre quel était le sens de leur vie et il a créé des portraits symboliques de leur identité.
France 1973 / Josef Koudelka / Magnum Photos
M. Frizot: La photo est une énigme, un objet auquel on pose des questions, le fait de rester dans la suspension est un état intéressant et Koudelka participe de ce mouvement.
France 1980 / Josef Koudelka, Magnum Photos
Cette image, encore une fois, nous perd, où sommes-nous, quand ? Rien n’est dit… en la regardant on est comme en exil nous-même…
La Fabrique d’Exils n'est pas une nouvelle version des livres précédents, mais un ouvrage qui explore la genèse et la construction de ce périple photographique. Il propose une association des images de la série par Koudelka lui-même, enrichie de photographies inédites notamment plusieurs autoportraits. Un texte de Michel Frizot, issu de longues heures d’entretien avec le photographe, et accompagné de nombreux documents d’archives, précise les positionnements, les engagements et le mode de vie qui ont conduit à cette série iconique.
En 2016, Josef Koudelka a fait don au Centre Pompidou – Musée national d'art moderne des 75 tirages d'Exils. Conçue par Clément Chéroux, l’exposition du Centre Pompidou réunit les images les plus emblématiques du projet, accompagnée de quelques tirages inédits dont une série d’autoportraits réalisée par Josef Koudelka au cours de ses voyages et jamais montrée jusqu'à présent. L’exposition présente également pour la première fois les pages extraites de ses katalogs.
Laissons provisoirement de côté les introductions et les facilités explicatives car d’emblée les photographies de Josef Koudelka vous attrapent les yeux et vous bousculent physiquement. On se demande bien ce que l’on regarde sans pouvoir s’en détacher. Ça vous prend d’un coup. Ses photos sont de nulle part et d’un endroit très précis. L’Europe est là, le nom des différents pays en témoigne. Mais cela ne réduit en rien leur capacité à dérouter. Car voilà exactement leur sujet : déraper dans l’immobilité et peu importe que nous soyons au Portugal ou en Écosse. Si ce n’est que cette seule mention favorise le glissement du sens puisque la géographie se dissout dans la convocation d’un nom bien fragile.
Oui, certes, l’Espagne ou ailleurs, mais la carte finalement reste anonyme, muette, instable. Cette photographie de 1978 a beau être prise en Angleterre, l’indication n’apporte rien ou si peu face aux éléments qu’elle dévoile : des empreintes de pneu sur une route enneigée la nuit, des flocons et le triangle phosphorescent d’un panneau de signalisation. La localisation incertaine accentue d’ailleurs le sentiment confus du danger. Où est-on vraiment ? Que se passe-t-il ? À cet égard, les photographies noir et blanc de Josef Koudelka ne sont guère bavardes et préfèrent de loin la corde raide à tout éparpillement narratif. Elles accumulent leur charge sans rien lâcher de ce qu’elles retiennent obstinément tout en se maintenant au plus près de leur point d’incandescence. Pas de déminage possible, l’artificier a créé une image sous tension, n’allez pas lui demander d’ôter la mèche. En fait, le présent de l’instant est si intense qu’il évacue l’avant et l’après si bien que l’on se trouve aimanté et démuni par ce que l’on perçoit ou ce que l’on croit distinguer.
Ainsi ce chien noir (France, 1987) au premier plan d’une allée enneigée fuyant vers l’horizon monopolise toutes les interprétations possibles sans laisser échapper le moindre indice. Mué en cerbère, il a le don de précipiter ce jardin très classique aux portes de l’imprévisible sinon aux confins obscurs de l’enfer et de nous y égarer.
À sa suite, pourrait-on dire, sur la même ligne de suspens, les quatre hommes alternativement alignés dans l’étroit corridor d’une pissotière (Irlande, 1976) nous tournent le dos tout en ayant l’air de se livrer à d’autres occupations. Que fomentent-ils donc ainsi disposés dans l’entonnoir de la perspective ? L’ordinaire de leur action bascule brusquement à la trappe, ouvrant la scène à d’autres hypothèses sans que l’on sache laquelle choisir. Or, cette indécision ne désagrège pas le contenu de l’image, au contraire, elle le leste d’un poids singulier avec cette impression d’assister à un moment unique libre de toute signification imposée, affranchi à jamais des pesanteurs de la description.Koudelka / Magnum Photos
Si ces quelques exemples caractérisent l’univers de Josef Koudelka, ils traduisent surtout la manière dont il questionne l’acte photographique, interrogeant inlassablement la relation de réciprocité qu’il instaure entre sa façon de voir et le choix de ses sujets. Son approche photographique s’inscrit profondément dans son histoire personnelle.
Josef Koudelka
Le vagabond céleste
Né en Moravie, il aborde la photographie à la fin des années 1960 après une formation d’ingénieur aéronautique. Ses clichés de l’occupation soviétique, en 1968, signées P.P (Prague Photographer) obtiennent à titre anonyme le prix Robert Capa. Il finira par quitter la Tchécoslovaquie, en 1970, pour l’Angleterre où il rejoint peu après l’agence Magnum. Promotion prestigieuse, certes, à ce détail près qu’avec la bénédiction d’Henri Cartier-Bresson, l’un des fondateurs de la désormais célèbre coopérative photos, il refusera de travailler à la commande.
Un refus synonyme de liberté que l’on retrouve dans ses multiples pérégrinations européennes au cours desquelles, après son départ de Tchécoslovaquie, il passe d’un festival de musique à une fête religieuse sans désemparer. Muni du strict nécessaire, son matériel photo et un sac de couchage, il dort où il peut, à la belle étoile, chez des amis de rencontre. Ses agendas notent avec précision ses constants déplacements. Dès 1971, il entame, écrit Michel Frizot [1], l’itinéraire de ses lieux de prédilection. On le voit en Espagne, à Grenade, à Cadix pour la Semaine Sainte, à Jerez de la Frontera (foire aux chevaux), en France aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à Lourdes au pèlerinage gitan, en Hollande à la Haye à la convention des gitans, en Angleterre pour le Derby d’Epsom, puis en Irlande pour un pèlerinage à Clonmacnoise.
Ce circuit finira par englober la Suisse, le pays de Galles, la Turquie, la Grèce, l’Italie, l’Allemagne voire les États-Unis. Cette déambulation vagabonde fournira, au prix d’une sélection drastique, les soixante-quinze photographies de la troisième édition du livre Exils(2014), objet de l’exposition présentée au Centre Pompidou.
Josef Koudelka
Habiter l’exil
Elle revient notamment sur la réalisation d’Exils et ses conditions d’exécution montrant en parallèle une partie des clichés d’Exils et ceux où l’on voit Josef Koudelka allongé sur un tapis de sol prêt à achever ou à commencer sa journée de travail. Dormir dans le paysage comme s’il fallait à tout prix n’être retenu par rien et ne rien posséder de ce qui peut vous encombrer. Se détacher en somme pour mieux se fondre dans l’environnement, et c’est ce qui lui arrive très exactement. À force de fréquenter les mêmes lieux, il en devient le familier, celui à qui on ne prête plus attention.
Nomade oui, viscéralement nomade, une revendication qu’il va porter au paroxysme puisque très curieusement, il n’enregistre rien des multiples fêtes auxquelles il assiste. Il se déporte vers les marges, attiré par les bas-côtés, ces instants de pause où les personnes s’absentant de l’événement se révèlent brusquement, offrant au regard l’inédit d’un geste, d’un comportement ou d’un regroupement. Alors, il faut peut-être entendre l’exil à la lettre : non seulement celui du photographe mais encore celui de la photographie qui, enfin exemptée de son assignation à tout révéler, rôde dans l’inconnu.
[1] Cf. Catalogue de l’exposition La Fabrique d’Exils, sous la direction de Josef Koudelka et de Clément Chéroux p.122, éditions du Centre Pompidou, éditions Xavier Barral.
Qui est Josef Koudelka ? Né en Tchécoslovaquie en 1938, il a d’abord été ingénieur en aéronautique avant de se plonger à plein temps dans sa passion, la photographie. Ses premières photos, il les prends sur les planches. Férus de théâtre, le photographe déambulait sur scène et déclenchait au gré des expressions et des visages qui se dévoilaient à lui. Nous sommes alors au début des années 1960. Et c’est en 1962 que la photographie cesse d’être un hobby. Koudelka s’intéresse aux populations gitanes en Moravie et en Slovaquie. « Il voulait absolument vivre avec [eux], avoir un regard de complicité », raconte Michel Frizot, qui connaît bien Koudelka.