jeudi 9 janvier 2025

Leonardo Padura / Poussière dans le vent / Ce que brisa Cuba


Poussière dans le vent, de Leonardo Padura : ce que brisa Cuba


Ce que brisa Cuba

par Melina Balcázar
2 octobre 2021

À la question récurrente « Pourquoi êtes-vous resté à Cuba ? », Leonardo Padura répond à chaque fois sans hésitation aucune : « Je reste ici parce c’est mon pays, je suis arrivé d’abord, avant le régime au pouvoir. Je suis cubain jusqu’à la moelle. Et cette réalité m’est indispensable pour écrire. » Poussière dans le vent, son nouveau roman, explore de manière obsédante ce dilemme douloureux auquel se trouve confronté le peuple cubain depuis plusieurs décennies : rester et s’exposer à la répression, la misère, à un avenir sans perspectives, ou bien partir et risquer de ne pas trouver un ancrage ailleurs, de se perdre dans l’anonymat et la solitude.


Leonardo Padura, Poussière dans le vent. Trad. de l’espagnol (Cuba) par René Solis. Métailié, 640 p., 24,20 €


Ce dilemme une fois résumé, donnant aux vies racontées ici une dimension tragique, « toutes les raisons pour sortir de Cuba sont valables et toutes les raisons pour rester aussi ». Poussière dans le vent est peut-être l’un des livres les plus personnels de Padura, dans lequel sa vision du Cuba post-révolutionnaire s’exprime le plus clairement : « c’est un livre très viscéral, déclare-t-il dans un entretienj’y ai versé ce que j’avais à l’intérieur de moi non seulement par rapport à l’exil mais surtout par rapport au sort de ma génération, prise entre fidélité et trahison, sentiment d’appartenance et déracinement, ce déchirement de se séparer d’une partie de soi ».

Poussière dans le vent, de Leonardo Padura : ce que brisa Cuba

Leonardo Padura (2014) © Jean-Luc Bertini

D’où sans doute l’étendue et la complexité de Poussière dans le vent, comme une manière d’interroger, voire de conjurer le poids de cet exil sans fin : plus de six cents pages pour suivre le destin d’une vingtaine de personnages, réunis autour d’un groupe d’amis, le Clan. Née autour de 1959, année de l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, cette génération a grandi – comme Leonardo Padura – avec la révolution, et est passée de la confiance dans l’utopie d’un monde nouveau au désespoir et à la désillusion de son impuissance. Une « fatigue historique », comme il qualifie cet état d’esprit qui imprègne désormais l’île, pousse aujourd’hui les jeunes à la quitter. Une « hémorragie », même, que rien ne semble pouvoir arrêter et dont les conséquences seront lourdes, comme le laisse pressentir le roman. Car tous ces jeunes, la plupart diplômés, « se sont tirés de Cuba parce qu’ils ne supportaient plus de vivre dans un pays dont même Dieu ne sait pas quand la situation va s’arranger et d’où les gens se barrent même par les fenêtres parce que, là-bas, ils s’obstinent à arranger les choses avec ces mêmes solutions qui n’ont jamais fonctionné ».

L’exil traverse l’œuvre de Leonardo Padura, notamment dans Le roman de ma vie (2002), où le destin du poète José-Maria de Heredia le montre paradoxalement constitutif de la cubanía, donc inséparable de la lutte pour l’indépendance et la définition de l’âme cubaine. Mais c’est bien dans Poussière dans le vent qu’il aborde la question jusqu’à l’épuisement. Et pour cela il s’appuie sur de constants allers et retours entre présent et passé, une structure qu’il affectionne et qu’il a utilisée auparavant dans d’autres romans (L’homme qui aimait les chiensLa transparence du tempsHérétiques, la série consacrée au détective Mario Conde), manière de traiter l’Histoire qui s’impose comme l’une de ses obsessions. Padura s’efforce ainsi de mettre en évidence les faiblesses du récit historique, nourri de souvenirs forcément fragmentaires, sélectifs, instables. Son écriture cherche à s’opposer à la volonté d’effacement, par la mémoire officielle, de certains personnages ou évènements : « se souvenir sera toujours mieux qu’oublier, même si c’est un processus douloureux », affirme-t-il.

Dans Poussière dans le vent, deux dates articulent le récit, épisodes marquants où tout bascule pour les membres du Clan : 1990, année du trentième anniversaire de Clara, personnage central au sein du groupe, dernière occasion où ils seront tous réunis ; et 2016, date où leurs différents parcours dans l’exil se trouvent affectés par la révélation de secrets sur leur passé commun. À cet enchevêtrement temporel s’ajoute l’éclatement géographique propre à la diaspora que ce groupe d’amis finira par incarner : Miami, New York, Tacoma, Porto Rico, Madrid, Barcelone, Buenos Aires, Toulouse.

Une longue amitié de jeunesse lie en effet ces personnages, dont la mission de vie était d’être « l’illustration obéissante de l’Homme Nouveau, et donc d’aller au bout de leurs études – le diplôme universitaire – sans cesser de participer à des activités politiques, au travail volontaire, aux manifestations, pour être plus tard de bons professionnels dans leur domaine ». Mais la situation de plus en plus critique dans l’île, qui aboutira à la « Période spéciale » après la chute de l’Union soviétique, alors son principal soutien financier, et la lecture clandestine d’un ouvrage interdit à l’époque – 1984 de George Orwell – mineront leur foi dans le projet d’avenir prôné par le régime.

La lecture de ce livre subversif est un de ces épisodes-clé dans l’histoire du groupe, tout comme le seront la disparition et la mort mystérieuses de deux de ses membres. Peu à peu, chacun d’eux quittera le pays. Seule Clara restera, fidèle à ses souvenirs et profondément attachée à la maison de son enfance, protagoniste isolée qui regarde le monde et à laquelle Padura dit qu’il s’identifie le plus. Cette mélancolie qui imprègne son œuvre, celle aussi du regard désabusé de son personnage Mario Conde, est encore plus intense ici.

Comme un écho à cette phrase qui ouvre Conversation à La Cathédrale de Mario Vargas Llosa (1969) – « À quel moment le Pérou avait-il été foutu ? » –, une question lancinante revient tout au long du roman : « Qu’est-ce qui leur était arrivé ? » À cette interrogation, chacun des personnages donnera une réponse différente. Leurs points de vue diffèrent sans cesse, multipliant les hypothèses et les explications sur la situation de leur pays. Chacun vit aussi l’exil à sa manière : insoutenable pour Irving, heureux pour Darío, maladif pour Elisa, sans espoir pour Lubia et Fabio… mais tous font le triste constat des effets néfastes de « tous les exils ».

Cette dense polyphonie, qui est une des grandes forces de Poussière dans le vent, sorte de comédie humaine cubaine, soulève une autre question : une réconciliation, après tant de haine et de souffrance cumulées, est-elle possible ? Leonardo Padura porte un regard extrêmement critique sur l’histoire du régime castriste et sur les changements qui se préparent, ce qui réfute d’ailleurs les accusations à son égard de complicité avec le pouvoir. Car le régime en place a fini par briser quelque chose de précieux : la solidarité, le désir de construire un projet commun, l’espoir dans un avenir meilleur. « Tous ceux qui le pouvaient volaient. Ceux qui avaient de l’argent achetaient. Ceux qui ne pouvaient ni voler ni avoir d’argent restaient dans la merde. Clara avait le cœur brisé en voyant ceux qui fouillaient dans les poubelles pour en tirer quelque chose, n’importe quoi, dans un pays où personne ne jetait rien qui ne soit déjà un vrai rebut. » Seule semble ainsi pouvoir subsister l’amitié – un sujet fort chez Leonardo Padura –, éclaircie dont l’énergie, la force politique potentielle, parvient encore à tisser des liens, au-delà des idéologies et des distances.

EN ATTENDANT NADEAU


mardi 7 janvier 2025

Leonardo Padura / La Habana me llama

Leonardo Padura


Leonardo Padura : La Habana 

me llama


Leonardo Padura, La transparence du temps. Trad. de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas. Métailié, 448 p., 23 €


Heureusement, il lui reste le rhum, les cigarettes et Tamara. Même s’il a démissionné de la police à la fin des années 1990 (dans L’automne à Cuba), l’enquêteur de Leonardo Padura continue volontiers à résoudre des énigmes et part ici à la recherche de la statue d’une vierge noire du XIIe siècle, dérobée chez un de ses amis, Bobby, par l’amant un peu voyou de celui-ci.

Une nouvelle fois, ce polar, qui se déroule à La Havane en 2014, sert à présenter l’existence quotidienne de la population cubaine, l’atmosphère sociale et politique, ainsi que les changements qui sont en train de s’y opérer. Padura décrit d’ailleurs ses romans noirs comme des « chroniques sociales qui, pour se mettre en place, partent d’un délit, ou d’un homicide ».

Leonardo Padura, La transparence du temps

La Havane © Antonio Schubert

Au cours de son enquête, Conde va avoir affaire à des individus issus de couches sociales différentes, mais plus particulièrement à ceux qui, notables ou marginaux, opérant dans le cadre de la légalité ou non, commencent à profiter de l’ouverture de l’île. En effet, la situation de Cuba telle que le livre la décrit suggère que se combinent les injustices et les erreurs de l’ancien système et celles de la modernisation décidée par Raúl Castro ; elles sont présentées à travers les détails de la vie de tous les jours et l’on voit que les difficultés sont autant liées au blocus américain et à ses effets sociaux (marché noir, corruption..), aux formes de la répression idéologique exercée par l’État (contre les homosexuels, les artistes), à une planification destructrice de l’inventivité individuelle, qu’aux réformes actuelles qui, loin de profiter à la majorité des Cubains, sont en train de créer un groupe d’ultra-riches au luxe ostentatoire et d’ appauvrir plus encore des travailleurs déjà bien pauvres, au point que, pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, les sans-abri ont reparu dans les rues de la capitale.

Conde se trouve donc plus que jamais saisi de la mélancolie propre à sa génération. Ayant vécu les enthousiasmes et les espoirs des premières années de la Révolution, cette génération ne voit pas de fin à son découragement devant les faillites successives des idéaux de sa jeunesse. Heureusement, tropicalisme oblige, il y a le rhum, la musique, les soirées dans la nuit caraïbe, les amis… Mais, au-delà de l’état politique et social actuel de l’île, et de l’humeur de Conde, La transparence du temps parle d’Histoire, un domaine d’élection de Padura, qui lui a d’ailleurs valu d’être lauréat du Prix du roman historique avec  L‘homme qui aimait  les chiens (2011), livre non policier sur Trotski et Ramón Mercader, son assassin, et plus généralement sur les dérives des idéologies révolutionnaires. L’intrigue de la dernière aventure de Conde prend, quant à elle, prétexte de l’origine médiévale de la vierge noire volée à Bobby et de ses tribulations successives pour parler des Croisades comme de la guerre civile d’Espagne et pour nous promener des Caraïbes à la Garrotxa catalane ainsi qu’à Saint-Jean-d’Acre.

Leonardo Padura, La transparence du temps

Leonardo Padura à Paris (2014) © Jean-Luc Bertini

La transparence du tempsn’a pas la qualité des autres polars de la série ; plus bavard et plus digressif qu’eux, il n’est pas la meilleure introduction à l’univers de Padura. Les quatre saisonsL’automne à Cuba ou Les brumes du passé  sont des exemples plus intéressants d’une œuvre écrite par un homme possédant une vision aussi fine de la réalité cubaine que de l’idée qu’on se fait d’elle à l’étranger, mais gardant, par prudence ou tempérament, une certaine modération dans la critique qu’il en fait. À un interviewer américain, il a ainsi expliqué récemment : « Cuba se trouve prise entre deux perspectives contraires. Celle de paradis socialiste et celle d’enfer communiste. En réalité, Cuba n’est ni l’un ni l’autre mais plutôt une sorte de purgatoire où certains d’entre nous trouvent malgré tout la possibilité du salut. » Et lorsqu’on lui demande, comme cela arrive dans les festivals littéraires étrangers auxquels il est invité, pourquoi il  ne choisit pas de  quitter Cuba, il s’étonne avec humour qu’on ne pose la question de l’expatriation qu’à lui et pas à des auteurs des États-Unis, par exemple, qui, eux, ont bien vécu « sous » Bush et vivent à présent « sous » Trump.
Puis il ajoute que, hors de La Havane, il ne saurait ni exister ni écrire ; sans doute pourrait-il faire siennes les paroles de «  La Habana me llama »,  « timba» très connue : « Pa’ mi Habana, con amor, otra vez // Quiero cantarle hoy a esta tierra santa // Lindo caimán que ya se levanta // A son de caña, tobacco y ron.» (À ma Havane, avec amour, Encore une fois // je veux chanter aujourd’hui cette terre sainte // Jolie caïman qui déjà s’éveille // Au son de la canne, du tabac et du rhum. »)

EN ATTENDANT NADEAU