mercredi 20 avril 2022

Philippe Lançon / Un pays dirigé par un âne et Kafka


Un pays dirigé par un âne et Kafka



Philippe Lançon ·
Mis en ligne le 20 avril 2022 
Paru dans l'édition 1552 du 20 avril

 

Peu avant le second tour, sur Twitter, j’ai lu ceci : «  Je voterais pour un âne si c’était le seul moyen de ne pas subir Macron cinq ans de plus. » Tiens, me suis-je dit, en voilà un qui se prend pour Sancho. Du moins, au début des aventures de Don Quichotte, quand l’expérience et l’amitié n’ont encore transformé ni l’un ni l’autre. Après l’épisode des moulins à vent, Sancho voterait pour son âne, si c’était le seul moyen d’éviter à Don Quichotte la suite de ses folies (lesquelles consistent, Le Pen n’aurait pas dit mieux, à trouver « les offenses à réparer, les torts à redresser, les injustices à corriger, les abus à réformer et les dettes à satisfaire »). Cependant, celui qui a écrit ce tweet n’est pas un brave laboureur « avec fort peu de plomb dans la cervelle », qui abandonne femme et enfants pour suivre le chevalier errant. C’est un professeur de philosophie. A-t-il de longues oreilles ? Je n’en sais rien. Mais cela me conduit à une question : que serait un pays dirigé par un âne ?

Un dessin de Foolz sur lequel Jean-Marie tient une canne à pêche avec une carotte accrochée au bout. Il tend la canne en direction de sa fille Marine Le Pen.

Cette question ne rejoint pas la dystopie de ce numéro de Charlie, mais j’avoue avoir très peu d’imagination quand il s’agit de prévoir le pire, peut-être parce que je l’ai vécu. Un pays dirigé par un âne plutôt que par Le Pen, à défaut de Macron, voilà qui convient, sinon à mon rêve, du moins à ma fantaisie. Les ânes sont injustement décriés. Don Quichotte commence par faire la grimace face à celui de Sancho, se demandant s’il « se souvenait que quelque chevalier errant eût emmené avec lui un écuyer monté sur un âne ; mais aucun ne lui revint en mémoire. Néanmoins, il décida qu’il le prendrait avec lui, avec l’intention de pourvoir son écuyer d’une plus honorable monture, dès que l’occasion se présenterait, en ôtant son cheval au premier chevalier discourtois qu’il rencontrerait ». Don Quichotte a promis à Sancho le gouvernement d’une île, les promesses inconsidérées sont choses fréquentes en politique. Sancho va donc « sur son âne, comme un patriarche, avec son bissac et sa gourde, et avec grand désir d’être déjà gouverneur de l’île que son maître lui avait promise ». Il l’obtiendra tel un gouverneur de comédie, mais, en politique, rien n’a presque jamais lieu comme on l’imaginait, et il arrive que l’habit finisse par faire le moine : Sancho se montrera excellent dans l’art de gouverner ; excellent, parce que juste. Sans doute est-il conseillé par son âne.

L’âne est fidèle, têtu et endurant, habitué à porter des fardeaux, à subir des coups. De ces humiliations, de toute cette vilenie humaine, il sait tirer avantage en résistance, noblesse et sympathie. Un pays dirigé par un âne serait du côté des humiliés. L’animal trouverait comment améliorer leur sort sans leur vendre sans cesse du ressentiment, de la colère et des lendemains qui chantent. Il les accompagnerait en silence, avec efficacité, comme un miroir qui a vécu, sur un chemin difficile. Quant à ceux qui le maltraitaient ou l’ignoraient, quant à tous ces maîtres, il en ferait des laboureurs et des écuyers, avec interdiction de frapper ou de surcharger leurs ânes. Bref, il leur apprendrait la patience et l’humilité.






Mon âne préféré, c’est Platero. Platero et moi a été écrit par ­l’Espagnol Juan Ramón Jiménez entre 1906 et 1914. C’est un classique de la littérature enfantine ; autrement dit, un classique de la littérature tout court. Vingt ans après la publication, l’auteur justifiait son goût pour l’animal qu’il avait créé :

« Je continue à te préférer, Platero, pour chaque jour qui passe, à n’importe quel autre ami. Je te préfère comme un enfant. Parce que toi, tel que tu es, comme un enfant, comme un chien aussi, et comme mon cheval Almirante, tu me tiens compagnie sans m’enlever la solitude, et, à l’inverse, me révèle ma solitude sans m’enlever la compagnie. Je peux tout te raconter, dans l’enthousiasme ou dans la peine, Platero, et tout cela te paraît bien. Et toi, en revanche, bon comme tu l’es, jamais tu ne m’interromps, tu n’en as pas besoin, tu sais te faire valoir par toi-même. Tu ne me dis même pas que je suis ridicule ou égoïste, même quand tu le penses ; tu me tais en te taisant, par sérieux ou par distraction. Comme tu es supérieur à moi et à tous, Platero ! C’est pourquoi nous pouvons être aussi bons amis. Je n’aimerais pas avoir des amis qui soient pires que moi. »

 

Juan Ramón Jiménez a quitté l’Espagne en 1936. Le franquisme ayant gagné, il n’y est jamais retourné. •

CHARLIE HEBDO


lundi 11 avril 2022

Roberto Saviano / La Beauté et l’Enfer

 


Roberto Saviano : La Beauté et l’Enfer


Katalin
6 mai 2018

Après la parution de son livre Gomorra, en 2006, le journaliste d’investigation Roberto Saviano vit menacé de mort par la Mafia et sous protection permanente. Exil, solitude, menaces, mais aussi reconnaissance mondiale, celui qui « dérange » jusqu’à Berlusconi et qui a brisé l’omerta napolitaine a accepté son sort et décidé de remercier ses lecteurs en leur dédiant un chef d’œuvre. La pépite, parue en 2010, s’intitule « La Beauté et l’Enfer ». Elle est un recueil d’articles publiés entre 2004 et 2009 dans les journaux du monde entier et expose avec profondeur et émotion ce que sont, aux yeux de l’auteur, l’oppression et la résistance.

Beaucoup plus qu’un travail, écrire a coïncidé avec ma vie même. Ceux qui pensaient m’obliger au silence en me faisant vivre dans des conditions impossibles se sont trompés. Ce que j’avais à dire, je ne l’ai pas tu, je ne l’ai pas perdu. Mais ça été une vraie lutte, quotidienne, un corps à corps silencieux, comme un combat fantôme. Ecrire, ne pas me taire, c’était ne pas me perdre. Ne pas m’avouer vaincu. Ne pas désespérer.

Les lignes dépassent la forme journalistique. Elles rejoignent l’art total d’un roman : intenses, crues, poétiques, violentes, nécessaires. Pour Roberto Saviano, le monde est profondément noir et les mots doivent le changer, parce que, eux, ne s’endorment pas sur eux-mêmes, ni sur les serpents ni sur les oiseaux. Ils sont la conséquence de « voir » mais peuvent aussi en être la cause. Alors, l’auteur dévoile des cauchemars bien éveillés à un monde mal réveillé et s’en explique :

C’est ma question, comment cette terre se voit-elle, quelle représentation a-t-elle d’elle-même, quelle image ? Et vous, quelle image avez-vous de votre terre, de votre pays ? Comment vous sentez-vous quand vous allez au travail, quand vous vous promenez, quand vous faites l’amour ? Est-ce que vous vous posez au moins la question, ou vous suffit-il de dire : « ça a toujours été ainsi et ce sera toujours ainsi » Vous suffit-il vraiment de croire que rien de ce qui arrive ne dépend de votre engagement ou de votre indignation ? Que tout le monde, au fond, s’en sort, alors autant vivre son petit quotidien et voilà tout ? Cela vous suffit-il pour aller de l’avant ? Vous suffit-il de dire : « Je ne fais rien de mal, je suis quelqu’un d’honnête » pour vous sentir innocent ? Pour que ce que vous apprenez glisse sur votre peau et votre âme ?

Mais « Chacun ne grandit que s’il est rêvé » écrit Danilo Dolci. Et Roberto Saviano dresse, avec tendresse et ferveur, des portraits d’hommes et de femmes qu’il a croisé, de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée parce qu’elle dérangeait le pouvoir de Poutine, en passant par Myriam Makeba, qui a « enseigné la rage de la dignité », jusqu’à Michel Petrucciani. Dès lors, les lumières, ainsi décrites par Saviano, percent l’enfer. Plus rageuses encore que lui, elles dressent leurs poings désespérés entre chaque ligne. Au bout de chacune d’elle : la beauté.

Des gens sont incapables de comprendre le mécanisme de la beauté. La beauté ne tient pas seulement à la physionomie, à l’élégance, au rayonnement, au charme. C’est aussi la capacité de faire apparaître à l’extérieur ce qu’on est à l’intérieur. De ressembler à ce que l’on imagine, de montrer qui l’ont est vraiment. Chaque fois que je m’interroge sur la beauté, je pense à Michel Petrucciani.

Dans « La Beauté et l’Enfer », l’auteur reprends des forces et en donne également. Certes, le livre raconte comment la mafia est en train de pourrir un monde entier de l’intérieur et  balance même les noms parce que « “Les responsables ont des noms. Ils ont des visages. Peut-être même une âme. Ou peut-être pas », mais il parle surtout de ce qu’il faut en soi pour être dans cette démarche de « creuser » puis de « révéler ». Etre celui là qui a « encore ouvert sa grande gueule » et qu’on essaye de faire taire. A travers son histoire et celles de quelques autres, il parle de son métier et de ceux qui s’y consacrent avec une passion certaine pour les autres et pour la vie, qu’on n’écoute pas mais qu’on condamne tout de même à l’isolement, bien loin des médias de masse qui désinforment, eux, en toute sérénité.

Et c’est au nom de la force de la dénonciation, unie à la faiblesse de la personne humaine, qu’il faudra trouver les outils pour faire renaître un nouveau journalisme d’investigation, plus diffus et plus efficace. Pour ne pas contraindre à un combat héroïque et solitaire quelques journalistes locaux, que personne n’écoute.

Voilà. Il y a des livres dangereux, où des écritures sans compromis soulèvent des couvercles de silence et donnent à voir au monde ce qui grouille dans son ventre. Ceux qui écrivent ces livres là ont fouillé les mots et les faits avant de savoir ce qu’ils allaient en faire. Ils ont décidé de placer la vérité avant leur existence, jusqu’à ce que l’une et l’autre ne fasse plus qu’une. Et plus dangereux encore, ils sont lus. Avec eux, les vérités appartiennent à tout le monde. Ils dérangent l’ordre établi. Roberto Saviano est de cette trempe là. Et quand une plume vous rappelle à ce point ce qu’est le courage, la chose à faire en tant que lecteur, c’est de la lire.

Roberto Saviano
La Beauté et l’Enfer
Editions Robert Laffont, 2010
319 pages







UNDERNIERLIVRE



mercredi 6 avril 2022

Le grand jeu de Pierre Lemaitre

 

Photo: Bruno Lévy 
«Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là,
je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original,
mais singulier simplement parce que c’est le mien», dit l’écrivain.


Le grand jeu de Pierre Lemaitre


Christian Desmeules
19 mars 2022


Formidable conteur, issu du roman noir, Pierre Lemaitre est passé à la « littérature blanche » à 62 ans avec Au revoir là-haut, remportant du même coup le prix Goncourt 2013. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans 42 langues, une adaptation au cinéma par Albert Dupontel qui lui vaudra un César en 2018. Il est depuis considéré comme l’un des meilleurs romanciers populaires de notre époque, au sens le plus noble.

Faisant le grand écart entre Paris, Beyrouth et Saigon, Pierre Lemaitre poursuit sa lecture fine et engagée du XXe siècle avec Le grand monde, premier roman d’une série de quatre intitulée « Les années glorieuses ». Il nous convie une fois encore à un complexe jeu de serpents et échelles, mêlant coulisses de l’Histoire, zones de guerre et d’après-guerre, personnages attachants ou repoussants, aventures et pulsions secrètes.

On l’attrape au téléphone alors qu’il se trouve en vacances en Provence, lui qui vit désormais près de Bordeaux. « J’ai décidé de feuilleter un siècle qui comprend quand même deux guerres mondiales et une tétrachiée de conflits coloniaux. On ne peut pas feuilleter ce siècle sans s’occuper de la guerre, parce que la guerre s’occupe de nous, hein », dit l’écrivain de 70 ans. Il se défend bien, du reste, d’avoir un goût particulier pour les guerres, mais aime prendre les choses de biais.

Il l’a fait en regardant la Première Guerre mondiale dans le rétroviseur et en « enjambant » la Seconde en parlant de l’exode. « Cette fois, j’ai enjambé les Trente Glorieuses en évitant la guerre d’Algérie et en parlant plutôt de la guerre d’Indochine. C’est un petit peu ma méthode. »


Les Trente Glorieuses

Le romancier s’attaque cette fois aux « Trente Glorieuses », comme on a surnommé les années 1945 à 1975. Une période marquée par une forte croissance économique, le plein-emploi, une explosion du pouvoir d’achat et de la consommation de masse. Il le fait à l’heure où l’empire colonial français commence à s’effriter, notamment en Indochine française (qui deviendra grosso modo le Vietnam, le Cambodge et le Laos).

Mais pas question pour le romancier de déboulonner des mythes. « Ce serait avoir des ambitions, ou pédagogiques ou révolutionnaires, et je n’en ai pas. Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là, je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original, mais singulier simplement parce que c’est le mien. Rien de plus. »

L’intrigue qui nourrit Le grand monde se déploie autour d’une famille d’industriels français qui sont à la tête d’un petit empire de la savonnerie à Beyrouth, au Liban. Jean (dit Bouboule), l’aîné, pressenti un temps pour prendre la tête de l’entreprise — ainsi que son épouse arriviste. François, parti faire de grandes études à Paris, journaliste qui sera aux premières loges du meurtre d’une actrice célèbre. Hélène, leur sœur adolescente qui rue dans les brancards.

Enfin, Étienne fera tout pour se rapprocher de son amoureux, un militaire posté en Indochine. Ayant déniché un emploi à l’Agence des monnaies de Saigon, il sera à la fois agent et témoin d’une fraude massive liée à des transferts de fonds vers la France — un scandale politique et financier véridique et connu comme « l’affaire des piastres ».

Parlant de l’Indochine française comme d’un « grand marécage », Pierre Lemaitre a le sentiment que cette guerre a un peu été effacée de la mémoire. « C’était une guerre purement capitaliste. On était là-bas pour des raisons capitalistes, uniquement pour défendre les intérêts industriels et commerciaux des gens qui y sont installés, et on va maintenir à bout de bras ce conflit à coups d’argent. Une guerre purement financière dans tous les sens du terme. Sauf qu’elle a fait des milliers de morts dans le camp indochinois. Mais le capitalisme ne regarde jamais le coût humain, ce qui l’intéresse, c’est le coût des dividendes. »

L’art et la magouille

Les lecteurs se rappelleront qu’il était aussi question d’arnaque dans Au revoir là-haut. D’où vient cet intérêt pour la magouille, qu’elle soit économique ou politique ? « La magouille, ça a un côté très réjouissant, avoue Pierre Lemaitre. Une arnaque, quand elle est bien faite, n’importe qui n’en étant pas la victime ne peut s’empêcher de l’applaudir. C’est très jubilatoire. C’est comme un tour de prestidigitation. Vous êtes devant lui, vous savez qu’il va mentir, bluffer, tricher. »

« Le roman, c’est exactement la même chose, poursuit-il. Quand je fais un roman, je dis à un lecteur imaginaire : je vais te raconter une histoire et dans quelques pages, si j’ai bien fait mon travail, tu vas croire qu’elle est vraie. En fait, quand il ferme le livre, il sait bien qu’il s’est fait avoir. Les personnages sont fictifs, l’histoire est fictive, mais il referme le livre en disant : bravo l’artiste. »

Auteur de plusieurs polars (de Travail soigné à Trois jours et une vie), et même d’un Dictionnaire amoureux du polar (Plon, 2020), qu’est-ce qui sépare, selon lui, ses premiers livres de ceux qui sont venus après Au revoir là-haut ? « Rien. Rien ne les sépare, répond Pierre Lemaitre, catégorique. Évidemment, je n’écris plus des romans qui relèvent du genre policier, mais rien ne les sépare dans la mesure où tous les éléments factuels ou structurels qui étaient dans mes romans policiers continuent d’être ma nourriture. Mes outils narratifs continuent d’être les mêmes. Je continue de raconter des histoires avec du suspense, des rebondissements, des fausses pistes. Bref, c’est une évolution, il n’y a pas de rupture. »

Il reconnaît toutefois qu’il y a eu une sorte de saut, un changement de genre. « Mais en même temps, j’emmène avec moi, comme unescargot, ma baraque avec tout ce qu’il y a dedans. Tous mes outils, mes savoir-faire, mes fantasmes, mes névroses. » Et n’importe quel lecteur un peu attentif de toute son œuvre, pense-t-il, pourrait voir la continuité. « J’espère qu’il n’y en a pas, parce qu’ils seraient de grands névrosés eux aussi », lâche-t-il avec son humour de pince-sans-rire.

Un névrosé de la structure

Avec sa vivacité et son talent de faiseur de fresques, ses phrases ciselées et sa fidèle tonalité bédéesque, l’écrivain se décrit lui-même comme un « névrosé de la structure ». « Je pense beaucoup à la question de la structure, reconnaît-il. Je crois qu’un livre bien structuré a des chances de devenir un bon livre et qu’un livre mal structuré n’a aucune chance de devenir un bon livre. »

À ses yeux, il doit exister une logique interne entre le sujet et les personnages, une cohérence entre le temps du roman et le temps de la lecture. « Tant que je ne suis pas rassuré sur ces questions structurelles, je ne commence pas le roman », ajoute-t-il.

Alors que paraît Le grand monde, le deuxième volet de la tétralogie est déjà bouclé, assure-t-il. « La grande angoisse du feuilletoniste est d’avoir écrit quelque chose dans un épisode précédent qu’il ne peut plus modifier, qui l’enchaîne et le prive d’une bonne idée qu’il aurait eue. » C’est donc dire que pendant toute l’écriture du volume trois, il va pouvoir corriger le volume deux. Et ainsi de suite.

« C’est la technique du romancier feuilletoniste qui essaie d’avoir un tout petit peu d’avance pour ne pas se faire piéger par sa propre histoire. » C’est la manière qu’il a trouvée pour faire cohabiter en paix, et devant la page, le joueur, le « grand névrosé » et le fin stratège.

Le grand monde

Pierre Lemaitre, Calmann-Lévy Paris, 2022, 592 pages

LEDEVOIR



Quentin Tarantino / Il était une fois à Hollywood / Tarantino écrivain

 


Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Quentin Tarantino © Art Streiber


Tarantino écrivain

par Steven Sampson
6 avril 2022

Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino, révolutionne un art insipide : la novélisation des films. La « pulp fiction » (le roman à sensation) peut-elle accéder au statut d’œuvre littéraire ?


Quentin Tarantino, Il était une fois à Hollywood. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Fayard, 416 p., 23 €


Tarantino, écrivain ? Ses scénarios loufoques et spirituels le laissent pressentir. Avec ce premier roman, on comprend son choix de limiter son œuvre cinématographique à dix films. Enfin, au seuil de la soixantaine, il réalise son rêve d’écriture. Est-ce là sa véritable vocation ?

Il était une fois à Hollywood, lorsqu’on le lit, fait penser à Leonardo DiCaprio et à Brad Pitt, acteurs principaux du film. Le premier incarne l’ex-star d’un feuilleton western du petit écran, relégué dans un rôle de second couteau dans les séries des autres. Quant à Pitt, son meilleur ami, il avait commencé comme la doublure cascade de Leonardo, avant d’être mis sur la liste noire d’Hollywood : héros décoré de la Seconde Guerre mondiale, le cascadeur casse-cou s’était rendu coupable d’uxoricide. Il reste l’employé de son ami en tant que chauffeur, confident et homme à tout faire.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le Musée d’Art du Comté de Los Angeles, sur Wilshire Boulevard (1965) © CC3.0/GeorgesLouis at English Wikipedia

Lire ce livre, c’est assister à la mise en œuvre des théories de Gérard Genette élaborées dans Figures III. À travers Proust, Genette montre qu’un roman n’est que la face visible de l’iceberg (métaphore pertinente pour DiCaprio !) : les dialogues et les évènements relatés servent à attirer le regard sur la partie immergée, l’histoire globale des personnages. C’est comme si on feuilletait un album photo ou une story Instagram, attrapant de petites bribes de l’arc narratif, juste assez pour se donner soif.

Il était une fois à Hollywood, le film, a déjà suscité la soif à sa sortie, en 2019. C’est un film sciemment superficiel, il se délecte de la surface, c’est une ode aux extérieurs – au sens hollywoodien du terme –, aux façades. Il est situé à Los Angeles en 1969, année charnière qui mit fin à une décennie turbulente, dont les tueries représentent la face immergée de l’utopie. Tarantino le cinéaste filme les deux aspects : le mal et le mysticisme, réunis régulièrement dans les rues et sur les autoroutes de L.A. Personne ne les a si magnifiquement filmés.

Tout est factice. La Cité des Anges est habitée par des diables, ils sont présents à l’arrière-plan, logés sur Spahn Ranch, un ensemble de plateaux de tournage, d’où sort de temps à autre une bande d’adolescentes, dévotes de Charles Manson, envahissant Hollywood pour fouiller dans les poubelles à la recherche de nourriture. Los Angeles est un désert, ce n’est pas facile d’y trouver à manger ou à boire, pourtant DiCaprio et Pitt ne cessent de se saouler, l’un avec des whisky sour qu’il boit en plein air, vautré dans son fauteuil gonflable au milieu de sa piscine, l’autre au moyen de canettes de bière consommées devant la télévision en compagnie de Brandy, son pit-bull.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le funiculaire Angel’s Flight à Downtown Los Angeles, peu avant sa fermeture en raison du réaménagement du secteur (1969) © CC4.0/Rarmin

La frontière entre réalité et représentation est gommée, tout comme celle entre géologie et construction humaine. Le sable qui allonge les bas-côtés des routes bétonnées est-il de couleur jaune-brun ? Il s’accorde avec le reste du décor :  les cheveux blonds de Margot Robbie (Sharon Tate) et de Brad Pitt ; la chemise hawaïenne portée par celui-ci ; le col roulé que DiCaprio met en dessous de sa veste en cuir marron ; la Cadillac dans laquelle il se laisse conduire par son pote ; les couloirs de LAX qu’il emprunte à son retour de Rome où il tournait des westerns-spaghettis.

Le jaune dissimule le rouge, à l’image des affiches pour Kill Bill : tôt ou tard, il sera éclaboussé par le liquide visqueux qui coule dans les veines des hommes, ces voitures organiques vivant du plasma plutôt que de l’essence. On a soif de sang, Tarantino ne déçoit pas. En fournit-il la même dose dans son livre ? Où se situe le cœur du système circulatoire d’Hollywood ? Quel moteur donne l’impulsion aux bolides circulant dans ses rues, dont la Karmann Ghia bleu ciel de Brad Pitt, conduite quinze ans auparavant par Uma Thurman ? Dans la capitale du simulacre, y a-t-il de la matière grise ?

Un romancier se cache derrière le masque d’un personnage ; ici, Tarantino en revêt deux : Rick Dalton, l’ex-star du feuilleton western Chasseur de primes (DiCaprio dans le film), et sa doublure cascade, Cliff Booth (Brad Pitt). Le point de vue du roman oscille entre ces deux pôles, leurs univers se chevauchent. Contre toute attente, Cliff – peu volubile dans le film – s’avère esthète. Doté d’une mélancolie meurtrière, il noie son instinct d’assassin au volant de sa voiture et dans l’obscurité des salles de cinéma. Après une réunion d’affaires entre Rick et l’agent Marvin Schwarz au début du livre, l’intrigue se déplace rapidement vers Cliff, pour qu’on puisse lire ses réflexions de cinéphile, livrées dans un langage peu sophistiqué et fin. Cliff invite la réceptionniste de Schwarz au cinéma, où ils voient Je suis curieuse (édition jaune), un film suédois de Vilgot Sjöman – choix révélateur de sa passion pour les films étrangers. Il méprise les Américains, puérils pour ne pas avoir vécu la guerre sur leur sol. Par conséquent, leur cinéma rechigne devant la violence et la sexualité : il n’y a qu’en Europe qu’on sait baiser. 

Si Cliff joue le rôle de porte-parole de Tarantino, c’est à travers Rick, frustré dans ses ambitions de passer du petit au grand écran, qu’on apprend des choses sur les coulisses des productions cinématographiques : la partie business de l’iceberg. C’est ainsi que Tarantino partage les ragots des années 1960 qu’il a appris auprès d’une poignée d’initiés : Bruce Dern, David Carradine, Burt Reynolds, Robert Blake, Michael Parks, Robert Forster, et surtout Kurt Russell. 

Conscient du vide désertique de sa patrie, Tarantino mène une quête incessante des origines. Les années 1960 sont cruciales parce qu’elles marquent le début de notre époque : ce fut non seulement la décennie d’une scission entre hippies et conservateurs rétros (Rick et Cliff), mais aussi celle de l’éclosion du marketing et de la télévision. Il était une fois à Hollywood, le film, a beau effleurer la surface, celle-ci est multiforme et dense : les enseignes lumineuses en néon ; les affiches murales ; les panneaux de publicité ; les petits écrans allumés en permanence ; les radios, les platines et les haut-parleurs hurlant les mêmes mélodies à chaque coin de rue.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain
Un Boeing 727 de la Continental Airlines sur le tarmas de LAX (1969) CC2.0/Clipperarctic

Mystique dans l’âme, Tarantino voit dans la culture populaire des points de convergence, des mythes fédérateurs. Sur le plan télévisuel, il s’agit des feuilletons Mannix ou The F.B.I., dans le domaine de la musique, c’est le groupe pop Paul Revere and the Raiders – aujourd’hui oublié – dont le nom même renvoie aux origines de la révolution américaine. Terry Melcher, précédent locataire de la maison de Sharon Tate et Roman Polanski, avait été producteur du groupe, et on entend partout leurs albums Midnight Ride et The Spirit of ‘67. On apprend que Manson se sentait humilié par Melcher après l’avoir côtoyé – auteur d’une chanson pour The Beach Boys, le hippie espérait percer en tant que compositeur –, d’où son obsession pour la maison située à 10050 Cielo Drive.

Mais à L.A. la musique joue les seconds rôles : les Angelenos ont du cinéma plein la tête. C’est là que le génie de Tarantino s’exprime dans toute sa splendeur : chacun est acteur, producteur, distributeur et victime de sa propre projection. On cause cinéma, on respire cinéma, on bouffe cinéma, on le boit. Où s’arrête le septième art, où commence la vraie vie ? Question absurde !

Tarantino affectionne l’uchronie – Hitler et Goebbels ont été assassinés en 1944, Sharon Tate a été sauvée – parce qu’elle ouvre sur une version cyclique de l’Histoire : il n’y a plus d’évènement, plus de tragédie. Le passage du temps prend un autre sens : la création perpétuelle. Il était une fois à Hollywood, le livre, fait alors un saut provisoire dans le futur à la page 117 – Genette aurait parlé de « prolepse » – pour déjouer la fin du film : les adeptes de Manson se tromperont de demeure, s’attaquant à la maison voisine des Polanski, où ils seront tués par Cliff et par Rick, ce dernier se servant du lance-flammes d’entraînement qui lui restait du tournage des 14 gros bras de McCluskey.

La vie imite l’art et inversement. La prose de Tarantino part de ce principe, son ironie tranchante repose sur l’artificialité de l’existence, la porosité entre fable et réalité. Comme se dit Cliff devant le film Je suis curieuse (édition jaune) : « Qu’est-ce qui relève de l’histoire vraie de Lena et qu’est-ce qui participe du film de Vilgot ? » Même les prétendues reliques du passé sont du toc, artificiellement authentiques, résumées par le terme commercial de « vintage » : « Alors que la Cadillac vintage et les deux types vintage roulent sur le boulevard encombré… »

Il était prévisible que Tarantino prît la plume : comment conçoit-on un film sans passer par la généalogie du scénario ? Qu’est-ce qui est venu en premier, la page ou la pellicule ? Pour un cinéaste qui aime inverser les séquences narratives, quoi de plus naturel que de commencer par le tournage ? Ou faut-il considérer cette nouvelle vocation sous un autre angle ? Tarantino a toujours eu un faible pour les ratés : écrire alors que le livre perd contre l’écran, n’est-ce pas un (in)glorieux échec ?

EN ATTENDANT NADEAU

mardi 5 avril 2022

Poutine le barbare

 

Poutine le barbare

Guy Taillefer

Face à l’horreur, les capitales européennes promettent en urgence de renforcer les sanctions contre la Russie et de continuer de soutenir l’Ukraine militairement, tandis que des voix se font plus pressantes, à défaut d’être décisives, en faveur d’un embargo sur les hydrocarbures russes — cet embargo en l’absence duquel Poutine peut continuer à faire fonctionner sa machine à tuer. Une réponse qui, au-delà des cris d’orfraie, apparaît forcément trop tiède, pour ne pas dire froidement insuffisante, au regard des exécutions sommaires, des scènes de carnage, des corps calcinés et de la dévastation que laissent derrière elles les troupes russes se retirant de la région de Kiev. Il ne peut pas toujours suffire de s’indigner.

Marioupol, Kharkiv, les civils par dizaines de milliers sans eau ni nourriture, les millions de déplacés et d’exilés, le bombardement d’un théâtre, ceux des écoles, des hôpitaux, des tours d’habitation… On savait déjà le mépris de Poutine pour le sort des civils ukrainiens, le cynisme avec lequel il tente d’en faire un moyen de pression, une monnaie de négociation. Mais à l’échelle de l’inhumanité, ces images de civils assassinés en pleine rue à Irpin et à Boutcha, sous les balles d’une soldatesque mue par une absurde mission de « dénazification », viennent ajouter à l’abomination, nous placent devant l’évidence que Poutine est prêt à laisser faire une barbarie plus inouïe encore que ce dont on le croyait capable. Irpin et Boutcha « rappellent les meurtres de masse des régimes soviétique et nazi », a déclaré la première ministre estonienne, Kaja Kallas. La guerre est une trappe dans laquelle l’humanité n’arrête pas de retomber.

Le fait est que l’extrême brutalité dont les opinions internationales prennent conscience avec les images de Boutcha n’est manifestement pas exceptionnelle. Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié dimanche, documente depuis février des « crimes de guerre apparents » commis par les Russes dans les zones de Tchernihiv, de Kharkiv et de Kiev. Viols, meurtres, torture… HRW y affirme que « les cas que nous avons documentés témoignent d’une cruauté et d’une violence indicibles et délibérées à l’encontre des civils ukrainiens ». Sans qu’on puisse aller jusqu’à parler de « génocide », comme le fait le président Volodymyr Zelensky, il reste que Moscou mène en Ukraine son « opération militaire spéciale » au mépris criminel du droit humanitaire et des lois de la guerre.

Le fait, épouvantable, est aussi qu’avec la bénédiction tacite de Poutine, disait lundi le professeur Pierre Jolicœur dans Le Devoir, des exactions comme il s’en est produit à Boutcha risquent de se reproduire ailleurs à mesure que les forces russes, après avoir échoué à faire tomber Kiev, se replient vers la Biélorussie

Le régime russe ayant décidé de recentrer ses efforts militaires sur la « libération du Donbass » — lire : les régions « séparatistes » de Donetsk et de Louhansk —, des experts prédisent que va s’y livrer la bataille décisive de cette guerre. Avec son sillage de violence et de victimes innocentes, de part et d’autre. Perspective d’autant plus funeste que Moscou compte renforcer ses rangs militaires d’un millier de mercenaires appartenant au sinistre groupe Wagner et de quelques dizaines de milliers de soldats et de paramilitaires syriens.

 

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Si bien qu’entre les accusations de génocide portées par Zelensky et le démenti « catégorique », mais peu crédible de Moscou quant à la commission d’exactions à Boutcha, l’espoir d’une rencontre au sommet entre Zelensky et Poutine se dégonfle dans l’immédiat. Cela ne devrait pas pour autant libérer les diplomaties de la responsabilité de travailler par médiation à réunir d’urgence les conditions d’un cessez-le-feu. Il faut calmer le jeu. Une sortie de guerre est possible, qui, sans tout régler, passe par un statut de neutralité pour l’Ukraine et l’intégrité de son projet démocratique.

Aux yeux des opinions occidentales et de Joe Biden, le président Poutine est d’office considéré comme un criminel de guerre. Il l’est. Sauf qu’au-delà de ces considérations politiques, il sera impératif que la justice internationale joue activement son rôle par rapport à ce drame, fasse enquête de la façon la plus complète possible avant de porter jugement. Question fondamentale de respect des faits et de la mémoire des victimes civiles.

Ce qui ne sera pas une mince tâche. Les choses se mettent en place, notamment à la Cour pénale internationale, dont l’enquête sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre qui pourraient avoir été commis en Ukraine remontera à 2013. Le défi : opposer l’arme du droit international aux armes de M. Poutine et de sa coterie — en évitant de tomber dans le piège de la « justice des vainqueurs », comme il y a aussi dans l’histoire des procès qui mériteraient d’être faits à l’Occident. Il n’est pas exagéré, comme le font certains, d’évoquer le procès de Nuremberg.


LEDEVOIR