vendredi 29 septembre 2023

Marcel Schwob / Walter Kennedy

 

Walter Kennedy


Marcel Schwob
WALTER KENNEDY
PIRATE ILLETTRÉ

Le capitaine Kennedy était Irlandais et ne savait ni lire, ni écrire. Il parvint au grade de lieutenant, sous le grand Roberts, pour le talent qu'il avait dans la torture. Il possédait parfaitement l'art de tordre une mèche autour du front d'un prisonnier, jusqu'à lui faire sortir les yeux, ou de lui caresser la figure avec des feuilles de palmier enflammées. Sa réputation fut consacrée au jugement qui fut fait, à bord le Corsaire, de Darby Mullin, soupçonné de trahison. Les juges s'assirent contre l'habitacle du timonier, devant un grand bol de punch, avec des pipes et du tabac; puis le procès commença. On allait voter sur la sentence, quand un des juges proposa de fumer encore une pipe avant la délibération. Alors Kennedy se leva, tira sa pipe de sa bouche, cracha, et parla en ces termes:

—«Sacredieu! messieurs et gentilshommes de fortune, le diable m'emporte si nous ne pendons pas Darby Mullin, mon vieux camarade. Darby est un bon garçon, sacredieu! jean-foutre qui dirait le contraire, et nous sommes gentilshommes, diable! On a souqué ensemble, sacredieu! et je l'aime de tout mon cœur, foutre! Messieurs et gentilshommes de fortune, je le connais bien; c'est un vrai bougre; s'il vit, il ne se repentira jamais; le diable m'emporte s'il se repent, n'est-ce pas, mon vieux Darby? Pendons-le, sacredieu! et, avec la permission de l'honorable compagnie, je vais boire un bon coup à sa santé.»

Ce discours parut admirable et digne de plus belles oraisons militaires qui sont rapportées par les anciens. Roberts fut enchanté. De ce jour, Kennedy prit de l'ambition. Au large des Barbades, Roberts s'étant égaré dans une chaloupe à la poursuite d'un vaisseau portugais, Kennedy força ses compagnons à l'élire capitaine du Corsaire, et fit voile à son compte. Ils coulèrent et pillèrent nombre de brigantines et galères, chargées de sucre et de tabac du Brésil, sans compter la poudre d'or, et les sacs pleins de doublons et de pièces de huit. Leur drapeau était de soie noire, avec une tête de mort, un sablier, deux os croisés, et au-dessous un cœur surmonté d'un dard, d'où tombaient trois gouttes de sang. En cet équipage, ils rencontrèrent une chaloupe bien paisible de Virginie, dont le capitaine était un Quaker pieux, nommé Knot. Cet homme de Dieu n'avait à son bord ni rhum, ni pistolet, ni sabre, ni coutelas; il était vêtu d'un long habit noir, et coiffé d'un chapeau à larges bords de couleur pareille.

—Sacredieu! dit le capitaine Kennedy, c'est un bon vivant, et gai; voilà ce que j'aime; on ne fera pas de mal à mon ami, Monsieur le capitaine Knot, qui est habillé de façon si réjouissante.

M. Knot s'inclina, en faisant des mommeries silencieuses.

—Amen, dit M. Knot. Ainsi soit-il.

Les pirates firent des cadeaux à M. Knot. Ils lui offrirent trente moidores, dix rouleaux de tabac du Brésil, et des sachets d'émeraudes. M. Knot prit très bien les moidores, les pierres précieuses et le tabac.

—Ce sont des présents qu'il est permis d'accepter, pour en faire un usage pieux. Ah! plût au ciel que nos amis, qui sillonnent la mer, fussent tous animés de semblables sentiments! Le Seigneur accepte toutes les restitutions. Ce sont, pour ainsi dire, les membres du veau, et les parties de l'idole Dagon, que vous lui offrez, mes amis, en sacrifice. Dagon règne encore dans ces pays profanes, et son or donne de mauvaises tentations.

—Bougre de Dagon, dit Kennedy, tais ta gueule, sacredieu! prends ce qu'on te donne, et bois un coup.

Alors, M. Knot s'inclina paisiblement: mais il refusa son quart de rhum.

—Messieurs mes amis, dit-il...

—Gentilshommes de fortune, sacredieu! cria Kennedy.

—Messieurs mes amis gentilshommes, reprit M. Knot, les liqueurs fortes sont, pour ainsi dire, des aiguillons de tentation que notre faible chair ne saurait point supporter. Vous autres, mes amis...

—Gentilshommes de fortune, sacredieu! cria Kennedy.

—Tous autres, mes amis et fortunés gentilshommes, reprit M. Knot, qui êtes endurcis par de longues épreuves contre le Tentateur, il est possible, probable, dirai-je, que vous n'en souffrez point d'inconvénient; mais vos amis seraient incommodés, gravement incommodés ...

—Incommodés au diable! dit Kennedy. Cet homme parle admirablement, mais je bois mieux. Il nous mènera en Caroline voir ses excellents amis qui possèdent sans doute d'autres membres du veau qu'il dit. N'est-ce pas, Monsieur le capitaine Dagon?

—Ainsi soit-il, dit le Quaker, mais Knot est mon nom.

Et il s'inclina encore. Les grands bords de son chapeau tremblaient sous le vent.

Le Corsaire jeta l'ancre dans une crique favorite de l'homme de Dieu. Il promit d'amener ses amis, et revint, en effet, le soir même, avec une compagnie de soldats envoyés par M. Spotswood, gouverneur de la Caroline. L'homme de Dieu jura à ses amis, les fortunés gentilshommes, que ce n'était qu'à l'effet de les empêcher d'introduire en ces pays profanes leurs tentatrices liqueurs. Et quand les pirates furent arrêtés:

—Ah! mes amis, dit M. Knot, acceptez toutes les mortifications, ainsi que je l'ai fait.

—Sacredieu! mortification est le mot, jura Kennedy.

Il fut mis aux fers à bord d'un transport pour être jugé à Londres. Old Bailey le reçut. Il fit des croix sur tous ses interrogatoires, et y posa la même marque que sur ses quittances de prise. Son dernier discours fut prononcé sur le quai de l'Exécution, où la brise de mer ballottait les cadavres d'anciens gentilshommes de fortune, pendus dans leurs chaînes.

—Sacredieu! c'est bien de l'honneur, dit Kennedy en regardant les pendus. Ils vont m'accrocher à côté du capitaine Kid. Il n'a plus d'yeux, mais cela doit bien être lui. Il n'y avait que lui pour porter un si riche habit de drap cramoisi. Kid a toujours été un homme élégant. Et il écrivait! Il connaissait ses lettres, foutre! Une si belle main! Excuse, capitaine. (Il salua le corps sec en habit cramoisi). Mais on a été aussi gentilhomme de fortune.


Marcel Schwob
Vies imaginaries



mercredi 27 septembre 2023

Marcel Schwob / Le capitaine Kid

 



Marcel Schwob
LE CAPITAINE KID
PIRATE


Ou ne s'accorde point sur la raison qui fit donner à ce pirate le nom du chevreau (Kid). L'acte par lequel Guillaume III, roi d'Angleterre, l'investit de sa commission sur la galère l'Aventure, en 1695, commence par les mots: «A notre féal et bien-aimé capitaine William Kid, commandant, etc. Salut.» Mais il est certain que, dès lors, c'était un nom de guerre. Les uns disent qu'il avait coutume, étant élégant et raffiné, de porter toujours, au combat et à la manœuvre, de délicats gants de chevreau à revers en dentelle de Flandres; d'autres assurent que dans ses pires tueries, il s'écriait: «Moi qui suis doux et bon comme un chevreau nouveau-né;» d'autres encore prétendent qu'il enfermait l'or et les joyaux dans des sacs très souples, faits de peau de jeune chèvre, et que l'usage lui en vint du jour où il pilla un vaisseau chargé de vif-argent dont il emplit mille poches de cuir, qui sont encore enterrées au flanc d'une petite colline dans les îles Barbades. Il suffit de savoir que son pavillon de soie noire était brodé d'une tête de mort et d'une tête de chevreau, et que son cachet était gravé de même. Ceux qui cherchent les nombreux trésors qu'il cacha sur les côtes des continents d'Asie et d'Amérique, font marcher devant eux un petit chevreau noir, qui doit gémir à l'endroit où le capitaine enfouit son butin; mais aucun n'a réussi. Barbe-Noire lui-même, qui avait été renseigné par un ancien matelot de Kid, Gabriel Loff, ne trouva dans les dunes, sur lesquelles est bâti aujourd'hui Fort Providence, que des gouttes éparses de vif-argent suintant à travers les sables. Et toutes ces fouilles sont inutiles, car le capitaine Kid déclara que ses cachettes resteraient éternellement inconnues à cause de «l'homme au baquet sanglant.» Kid, en effet, fut hanté par cet homme pendant toute sa vie, et les trésors de Kid sont hantés et défendus par lui, depuis sa mort.

Lord Bellamont, gouverneur des Barbades, irrité par l'énorme butin des pirates dans les Indes Occidentales, équipa la galère l'Aventure, et obtint du roi, pour le capitaine Kid, la commission de commandant. Depuis longtemps Kid était jaloux du fameux Ireland, qui pillait tous les convois; il promit à lord Bellamont de prendre sa chaloupe et de le ramener avec ses compagnons pour les faire exécuter. L'Aventure portait trente canons et cent cinquante hommes. D'abord Kid toucha Madère et s'y fournit de vin; puis Bonavist, pour y embarquer du sel; enfin, Saint-Iago, où il s'approvisionna complètement. Et de là il fil voile vers l'entrée de la Mer Rouge, où, dans le Golfe Persique, il y a un endroit d'une petite île qui se nomme la Clef de Bab.

C'est là que le capitaine Kid réunit ses compagnons et leur fit hisser le pavillon noir à tête de mort. Ils jurèrent tous, sur la hache, obéissance absolue aux règlements des pirates. Chaque homme avait droit au vote, et titre égal aux provisions fraîches et liqueurs fortes. Les jeux de cartes et de dés étaient interdits. Les lumières et chandelles devaient être éteintes à huit heures du soir. Si un homme voulait boire plus tard, il buvait sur le pont, dans la nuit, à ciel ouvert. La compagnie ne recevrait ni femme ni jeune garçon. Celui qui en introduirait sous déguisement serait puni de mort. Les canons, pistolets et coutelas devaient être entretenus et astiqués. Les querelles se vicieraient à terre, au sabre et au pistolet. Le capitaine et le quartier-maître auraient droit à deux parts; le maître, le bosseman et le canonnier, à une et demie; les autres officiers à une un quart. Repos pour les musiciens le jour du Sabbat.

Le premier navire qu'ils rencontrèrent était hollandais, commandé par le Schipper Mitchel. Kid hissa le pavillon français et donna la chasse. Le navire montra aussitôt les couleurs françaises; sur quoi le pirate héla en français. Le Schipper avait un Français à bord, qui répondit. Kid lui demanda s'il avait un passe-port. Le Français dit que oui: «Eh bien, par Dieu, répondit Kid, en vertu de votre passe-port, je vous prends pour capitaine de ce navire.» Et aussitôt, il le fit pendre à la vergue. Puis il fit venir les Hollandais un à un. Il les interrogea, et, feignant de ne point entendre le flamand, ordonna pour chaque prisonnier: «Français—la planche!» On attacha une planche au bout-dehors. Tous les Hollandais coururent dessus, nus, devant la pointe du coutelas du bosseman, et sautèrent dans la mer.

A cet instant, le canonnier du capitaine Kid, Moor, éleva la voix: «Capitaine, cria-t-il, pourquoi tuez-vous ces hommes?» Moor était ivre. Le capitaine se retourna, et, saisissant un baquet, le lui asséna sur la tête. Moor tomba, le crâne fendu. Le capitaine Kid fit laver le baquet, auquel les cheveux s'étaient collés, avec du sang caillé. Aucun homme de l'équipage ne voulut plus y tremper le faubert. On laissa le baquet attaché au bastingage.

De ce jour, le capitaine Kid fut hanté par l'homme au baquet. Quand il prit le vaisseau maure Queda, monté par des Indous et des Arméniens, avec dix mille livres d'or, au partage du butin l'homme au baquet sanglant était assis sur les ducats. Kid le vit bien et jura. Il descendit à sa cabine et vida une tasse de bombou. Puis, de retour sur le pont, il fit jeter l'ancien baquet à la mer. A l'abordage du riche vaisseau marchand le Mocco, on ne trouva pas de quoi mesurer les parts de poudre d'or du capitaine. «Plein un baquet» dit une voix derrière l'épaule de Kid. Il trancha l'air de son coutelas et essuya ses lèvres, qui écumaient. Puis il fit pendre les Arméniens. Les hommes de l'équipage semblaient n'avoir rien entendu. Lorsque Kid attaqua l'Hirondelle, il s'étendit sur sa couchette après le partage. Quand il se réveilla, il se sentit trempé de sueur, et appela un matelot pour lui demander de quoi se laver. L'homme lui apporta de l'eau dans une cuvette d'étain. Kid le regarda fixement et hurla: «Est-ce là te conduire en gentilhomme de fortune? Misérable! tu m'apportes un baquet plein de sang!» Le matelot s'enfuit. Kid le fit débarquer et abandonner marron, avec un fusil, une bouteille de poudre et une bouteille d'eau. Il n'eut point d'autre raison pour enterrer son butin en différents lieux solitaires, parmi les sables, que la persuasion où il était que toutes les nuits le canonnier assassiné venait vider la soute à or avec son baquet pour jeter les richesses à la mer.

Kid se fit prendre au large de New-York. Lord Bellamont l'envoya à Londres. Il fut condamné à la potence. On le pendit sur le quai de l'Exécution, avec son habit rouge et ses gants. Au moment où le bourreau lui enfonça sur les yeux le bonnet noir, le capitaine Kid se débattit et cria: «Sacredieu! je savais bien qu'il me mettrait son baquet sur la tête!» Le cadavre noirci resta accroché dans les chaînes pendant plus de vingt ans.


Marcel Schwob
Vies Imaginaries


lundi 25 septembre 2023

Marcel Schwob / Frate Dolcino

 


Marcel Schwob
FRATE DOLCINO
HÉRÉTIQUE


Il apprit à connaître les choses saintes dans l'église d'Orto San Michele, où sa mère le soulevait pour qu'il pût toucher de ses petites mains les belles figures de cire pendues devant la Sainte Vierge. La maison de ses parents joignait le Baptistère. Trois fois par jour, à l'aube, à midi, au soir, il voyait passer deux frères de l'ordre de Saint-François qui mendiaient du pain et emportaient les morceaux dans un panier. Souvent, il les suivait jusqu'à la porte du couvent. L'un de ces moines était très vieux: il disait avoir été ordonné encore par saint François lui-même. Il promit à l'enfant de lui apprendre à parler aux oiseaux et à toutes les pauvres bêtes des champs. Dolcino passa bientôt ses journées dans le couvent. Il chantait avec les frères et sa voix était fraîche. Quand la cloche sonnait pour éplucher les légumes, il leur aidait à nettoyer leurs herbes autour du grand baquet. Le cuisinier Robert lui prêtait un vieux couteau et lui permettait de frotter les écuelles avec sa touaille. Dolcino aimait à regarder au réfectoire la couverture de la lampe sur laquelle on voyait peints les douze apôtres avec des sandales de bois aux pieds et des petits manteaux qui leur couvraient les épaules.

Mais son plus grand plaisir était de sortir avec les frères quand ils allaient mendier du pain de porte en porte, et de tenir leur panier couvert d'une toile. Un jour qu'ils marchaient ainsi, à l'heure où le soleil était haut dans le ciel, on leur refusa l'aumône dans plusieurs maisons basses sur la rive du fleuve. La chaleur était forte: les frères avaient grand'-soif et grand'faim. Ils entrèrent dans une cour qu'ils ne connaissaient point, et Dolcino s'écria de surprise en déposant son panier. Car cette cour était tapissée de vignes feuillues et toute pleine de verdeur délectable et transparente; des léopards y bondissaient avec beaucoup d'animaux d'outre-mer, et on y voyait assis des jeunes filles et des jeunes gens vêtus d'étoffes brillantes qui jouaient paisiblement sur des vielles et des cithares. Là le calme était profond, l'ombre épaisse et odorante. Tous écoutaient en silence ceux qui chantaient, et le chant était d'un mode extraordinaire. Les frères ne dirent rien; leur faim et leur soif se trouva satisfaite; ils n'osèrent rien demander. A grand'peine, ils se décidèrent à sortir; mais sur la rive du fleuve, en se retournant, ils ne virent point d'ouverture dans la muraille. Ils crurent que c'était une vision de nécromancie, jusqu'au moment où Dolcino découvrit le panier. Il était rempli de pains blancs comme si Jésus do ses propres mains y eut multiplié les offrandes.


Ainsi fut révélé à Dolcino le miracle de la mendicité. Cependant, il n'entra point dans l'ordre, ayant reçu de sa vocation une idée plus haute et plus singulière. Les frères l'emmenaient sur les routes lorsqu'ils allaient d'un couvent à un autre, de Bologne à Modène, de Parme à Crémone, de Pistoïe à Lucques. Et ce fut à Pise qu'il se sentit entraîné par la véritable foi. Il dormait sur la crête d'un mur du palais épiscopal, lorsqu'il fut réveillé par le son du buccin. Une foule d'enfants qui portaient des rameaux et des chandelles allumées, entouraient sur la place un homme sauvage qui soufflait dans une trompette d'airain. Dolcino crut voir saint Jean-Baptiste. Cet homme avait une barbe longue et noire; il était vêtu d'un sac de cilice sombre, marqué d'une large croix rouge, depuis le col jusqu'aux pieds; autour de son corps était attachée une peau de bête. Il s'écria d'une voix terrible: Laudato et benedetto et glorificato sia lo Patre; et les enfants répétèrent tout haut; puis il ajouta: sia lo Fijo, et les enfants reprirent; puis il ajouta: sia lo Spiritu Sancto; et les enfants dirent de même après lui; puis il chanta avec eux: Alleluia, alleluia, alleluia! Enfin, il souffla de la trompette et se mit à prêcher. Sa parole était âpre comme du vin de montagne—mais elle attira Dolcino. Partout où le moine au cilice sonna du buccin, Dolcino vint l'admirer, désirant sa vie. C'était un ignorant agité de violence; il ne savait point le latin; pour ordonner la pénitence, il criait: Penitenzagite! Mais il annonçait sinistrement les prédictions de Merlin, et de la Sibylle, et de l'abbé Joachim, qui sont dans le Livre des Figures; il prophétisait que l'Ante-Christ était venu sous la forme de l'empereur Frédéric Barberousse, que sa ruine était consommée, et que les Sept Ordres allaient bientôt s'élever après lui, suivant l'interprétation de l'Ecriture. Dolcino le suivit jusqu'à Parme, où il fut inspiré à comprendre tout.

L'Annonciateur précédait Celui qui devait venir, le fondateur du premier des Sept Ordres. Sur la pierre levée de Parme, où depuis des années, les podestats parlaient au peuple, Dolcino proclama la nouvelle foi. Il disait qu'il fallait se vêtir avec des mantelets de toile blanche, comme les apôtres qui étaient peints sur la couverture de la lampe, dans le réfectoire des Frères Mineurs. Il assurait qu'il ne suffisait point de se faire baptiser; mais, afin de revenir entièrement à l'innocence des enfants, il se fabriqua un berceau, se fit lier de langes et demanda le sein à une femme simple qui pleura de pitié. Afin de mettre sa chasteté à l'épreuve, il pria une bourgeoise de persuader à sa fille qu'elle couchât toute nue contre lui dans un lit. Il mendia un sac plein de deniers et les distribua aux pauvres, aux voleurs et aux filles communes, déclarant qu'il ne fallait plus travailler, mais vivre à la guise des animaux dans les champs. Robert, le cuisinier du couvent, s'enfuit pour le suivre et le nourrir dans une écuelle qu'il avait volée aux pauvres frères. Les gens pieux crurent que le temps était revenu des Chevaliers de Jésus-Christ et des Chevaliers de Sainte-Marie, et de ceux qui avaient suivi jadis, errants et forcenés, Gerardino Secarelli. Ils s'attroupaient béats autour de Dolcino et murmuraient: «Père, père, père!» Mais les Frères Mineurs le firent chasser de Parme. Une jeune fille de noble maison, Margherita, courut après lui par la porte qui ouvre sur la route de Plaisance. Il la couvrit d'un sac marqué d'une croix et l'emmena. Les porchers et les vachers les considéraient sur la lisière des champs. Beaucoup quittèrent leurs bêtes et vinrent à eux. Des femmes prisonnières que les hommes de Crémone avaient cruellement mutilées en leur coupant le nez, les implorèrent et les suivirent. Elles avaient le visage enveloppé d'un linge blanc; Margherita les instruisit. Ils s'établirent tous dans une montagne boisée, non loin de Novare, et pratiquèrent la vie commune. Dolcino n établit ni règle ni ordre aucun, étant assuré que telle était la doctrine des apôtres, et que toutes choses devaient être en charité. Ceux qui voulaient se nourrissaient avec les baies des arbres; d'autres mendiaient dans les villages; d'autres volaient du bétail. La vie de Dolcino et de Margherita fut libre sous le ciel. Mais les gens de Novare ne voulurent point le comprendre. Les paysans se plaignaient des vols et du scandale. On fit venir une bande d'hommes d'armes pour cerner la montagne. Les Apôtres furent chassés par le pays. Pour Dolcino et Margherita, on les attacha sur un âne, le visage tourné vers la croupe; on les mena jusqu'à la grande place de Novare. Ils y furent brûlés sur le même bûcher, par ordre de justice. Dolcino ne demanda qu'une grâce: c'est qu'on les laissât vêtus, dans le supplice, parmi les flammes, comme les Apôtres sur la couverture de la lampe, de leurs deux mantelets blancs.


Marcel Schwob

Vies imaginaries






« Un livre délirant » / Entretien avec Emily St. John Mandel

Portrait de Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Emily St. John Mandel © Jean-Luc Bertini


« Un livre délirant » : 

entretien avec 

Emily St. John Mandel

par Steven Sampson
13 septembre 2023
8 mn

Emily St. John Mandel vient de publier son sixième roman, La mer de la tranquillité, l’histoire d’un voyageur du temps qui traverse plusieurs siècles. C’est aussi une œuvre d’autofiction, à travers le personnage d’Olive Llewellyn, romancière du vingt-deuxième siècle qui entreprend un tour promotionnel pour son bestseller, comme l’a fait St. John Mandel pour son roman Station Eleven. EaN a pu s’entretenir avec l’autrice canadienne lors de son passage à Paris.

Emily St. John Mandel | La mer de la tranquillité. Trad. de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé. Rivages, 304 p., 22 €

Votre livre est complexe, construit autour de quatre ou cinq intrigues. 

En effet, c’est difficile à résumer, en gros c’est l’histoire d’un détective, un voyageur du temps qui habite une colonie lunaire en l’année 2401 et qu’on rencontre en 1912, la première période couverte par le roman. Il est venu enquêter sur une « anomalie », c’est-à-dire une situation dans laquelle divers rapports temps/espaces s’affrontent et se corrigent. Certains de ses collègues dans l’année 2401 croient que l’anomalie prouve qu’on vit dans une simulation. C’est un livre étrange qui reflète les circonstances de sa création, en mars 2020 à New York (le début du confinement), une période folle. À n’importe quel autre moment, je n’aurais peut-être pas formé un tel projet.

En quoi le confinement à New York a-t-il influencé l’histoire ?

En mars 2020, tout était bizarre, j’étais à la maison avec ma fille de quatre ans, je l’ai enlevée de l’école, tout était intense, l’effort de garder une petite enfant en sécurité pendant une pandémie dont on savait si peu, on ignorait si elle était dangereuse pour les enfants, quels étaient les modes de transmission, et puis il y avait cette ambiance de mort. Aux mois de mars et d’avril, New York était affreux, j’ai décidé que ce serait bon pour ma santé mentale de commencer un nouveau roman même si je venais de publier L’hôtel de verre, sorti  en mars 2020, parce que commencer un livre permet de rentrer dans un monde privé que tu peux contrôler absolument, contrairement à la vie pendant la pandémie. Sinon, je n’aurais probablement pas écrit ce livre délirant. 

La mer de la tranquillité raconte une pandémie, tout comme Station Eleven. C’est incroyable que vous ayez pu anticiper ainsi les événements de 2020.

Je n’ai rien anticipé : quand tu fais des recherches, il devient clair assez rapidement qu’il y aura toujours une nouvelle pandémie, c’était complètement prévisible. Prévoir l’épidémie, ce n’est pas la même chose que de savoir si on survivra. J’ai été autant prise au dépourvu que n’importe qui. C’est drôle, la pandémie de Station Eleven était presque accessoire par rapport à l’intrigue : mon but était d’écrire sur le monde moderne en évoquant son absence, de dresser le portrait d’un univers post-technologique. Mais il fallait procéder du point A au point B, trouver un moyen d’arriver à cette temporalité, et une pandémie m’est apparue comme une façon horriblement efficace de le faire. En fait, je ne l’ai pas considéré comme un roman post-apocalyptique, ni comme l’histoire d’une pandémie, il s’agissait juste d’un dispositif littéraire. Il n’empêche, j’ai fait beaucoup de recherches sur les pandémies, je les trouvais fascinantes. Puis il y a eu l’irruption du covid, et tout d’un coup je me suis trouvée dans une situation étrange où on m’a présentée comme une sorte d’expert, alors que je ne suis pas épidémiologiste. Qui plus est, Station Eleven raconte l’histoire d’une grippe qui est peu plausible sur le plan scientifique. En tout cas, on me demandait d’écrire des éditoriaux, c’était surréel, et j’avais envie de transmettre tout cela dans La mer de la tranquillité.

Olive Llewellyn, la romancière dans le livre, dit qu’elle n’aime pas l’autofiction.

C’était une blague. En tant que lectrice, je l’ai toujours appréciée : j’admire le travail de Rachel Cusk et d’autres, mais je n’avais jamais songé qu’un jour je le ferais moi-même parce que j’écris de la fiction, pas des mémoires. Auparavant, quand je lisais de l’autofiction, j’étais un peu choquée, je me demandais pourquoi l’écrivain me permettait de lire son journal intime, qui se présente comme personnel et réel. 

  1. Cela dit, le premier jet de La mer de la tranquillité a été la partie autofictionnelle où Olive est en tournée pour la promotion de son roman, je l’ai commencée trois mois avant la pandémie, elle procédait des cent vingt-sept événements auxquels j’avais participé pendant ma propre tournée promotionnelle pour Station Eleven, dans sept pays sur quatorze mois ; 90 % des échanges que j’ai eus étaient fantastiques, ce fut un vrai privilège de pouvoir parler avec des lecteurs, de rencontrer des gens intéressants. Mais si vous faites autant d’événements, il suffit que 1 % des conversations soient déconcertantes, cela fait pas mal d’expériences bizarres. Donc j’ai tenu un journal pour enregistrer à chaud ces échanges, je pensais pouvoir jouer avec l’autofiction comme expérience formelle. En mars 2020, quand j’ai commencé le roman sur le voyageur du temps, j’ai fait passer ces pages à travers le filtre de la science-fiction. Ce fut une bonne leçon pour moi en tant que lectrice : contrairement à Olive, je ne me sentais pas exposée ; beaucoup de ses expériences sont les miennes, mais sa vie est tellement fictive que je ne me suis pas sentie plus exposée par elle que je ne l’avais été par Miranda dans Station Eleven ou par Vincent dans L’hôtel de verre. Ça aide qu’elle vive dans l’année 2203. Et si elle a une enfant de quatre ans comme moi, le mariage est différent.  

La lointaine colonie lunaire du roman renvoie-t-elle à votre enfance en Colombie-Britannique ?

Peut-être. Pendant le confinement, je voulais situer l’intrigue sur la Lune pour que ce soit aussi loin que possible de mon appartement : n’importe où sur terre était trop proche. Finalement, je me suis rendu compte que les colonies lunaires étaient des espaces clos avec des limites discrètes, comme les appartements pendant le confinement, donc c’est possible que j’aie fini par réaliser l’opposé de mon intention initiale. 

Shakespeare est une présence récurrente chez vous. Ici, Olive Llewellyn le cite dans son roman Marienbad : « Est-ce la fin promise ? »

Un livre est une capsule temporelle, c’est le témoin d’un moment précis, aujourd’hui si j’écrivais Station Eleven, le répertoire du théâtre ambulant serait plus large, mais à l’époque je croyais que ce n’était pas logique que la compagnie monte des pièces modernes ; l’ère post-technologique ressemblait à celle de Shakespeare, où les théâtres étaient illuminés par des bougies. Et quand j’ai fait des recherches, j’ai découvert des parallèles entre l’univers post-grippe de mon roman et l’Angleterre élisabéthaine. À l’époque de Shakespeare, le théâtre consistait souvent en ces petites compagnies ambulantes ; quand la peste gagnait Londres, ce qui arrivait souvent, ces troupes quittaient la ville. Ils jouaient devant un public traumatisé, des gens hantés par la peste, c’est exactement l’ambiance que j’ai essayé d’évoquer dans Station Eleven.  

L’épidémie ressurgit dans La mer de la tranquillité : le commandant George Vancouver, lors de son voyage d’exploration de la côte ouest du Canada, voit des Indiens décimés par la variole, puis en 2020 il y a le covid. D’où vient votre intérêt pour les pandémies ?

Entre septembre 2014 et le début du confinement en mars 2020, j’ai sillonné les États-Unis, pour donner des conférences au sujet de Station Eleven, de l’écriture, et de l’intérêt contemporain pour la fiction post-apocalyptique. La communication s’appuyait sur mes recherches pour le roman. Pour La mer de la tranquillité, j’ai confié la meilleure partie de cette présentation à Olive. En ce qui concerne le voyage du commandant Vancouver, quand vous lisez le récit, il est évident qu’une maladie a détruit toute une civilisation. 

Indiens variole Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Nahuas infectés par la variole, Codex de Florence (16ᵉ siècle) © CC0/WikiCommons

Avez-vous été inspirée par d’autres fictions ?

Enfant, je lisais sans cesse de la science-fiction, surtout Isaac Asimov et d’autres classiques. Je m’intéresse au genre noir, donc la figure du détective voyageur était irrésistible pour moi. 

Pourriez-vous expliquer le concept de l’anomalie, ainsi que l’articulation entre l’anomalie et la simulation ?

L’anomalie est comme une corruption de fichier, quand un fichier en corrompt un autre, sauf qu’il s’agit de deux instants chronologiques. Quant au rapport entre l’anomalie et la simulation, l’une fournit la preuve de l’autre, l’anomalie sert d’évidence pour la thèse qu’on vit dans une simulation. En fait, les récits traditionnels de voyage dans le temps ne fonctionnent pas : lorsque le voyageur remonte dans l’Histoire pour effectuer un changement, il ouvre la porte à des modifications infinies, il crée une brèche dans l’Histoire. En cherchant à éluder ce problème, j’ai trouvé une seule solution : ajouter une couche supplémentaire de bizarrerie, à savoir l’hypothèse de la simulation. Donc, l’un de mes personnages dans l’année 2401 affirme qu’on ne peut expliquer le voyage dans le temps, on ignore pourquoi l’Histoire se referme sur elle-même pour réparer la brèche ; il en déduit qu’on vit dans une simulation.

Qui a formulé l’idée de la simulation ?

Je crois que c’est Nick Bostrom à l’université d’Oxford. Je l’ai découvert il y a quelques années, il y a des gens brillants capables de défendre de manière convaincante le pour et le contre. 

Avez-vous un film préféré à ce sujet ?

Looper, de Rian Johnson. C’est l’histoire d’un jeune assassin, un voyageur du temps, qui se déplace chronologiquement, attend sa victime et la tue. Ensuite, il arrache un sac, rempli de pièces d’argent, du cadavre : c’est sa paie. Il sait qu’un jour il arrachera un sac rempli d’or, ce jour-là il se sera tué lui-même, il aura assassiné son propre avenir. Cela s’appelle boucler la boucle (closing the loop). 

Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Lune ( Mare Serenitatis et Mare Tranquillitatis) © CC0/Flickr

Il y a une vidéo, devenue une œuvre d’art, qui capte l’anomalie dans La mer de la tranquillité.

Le point de départ a été une série de courts métrages de Warhol que j’avais vue à Brooklyn. Au premier abord, ils paraissent banals, ce sont de petits aperçus du quotidien. L’un d’entre eux s’appelait « John », il montre un homme en train de faire la vaisselle. J’aimais l’idée qu’un artiste puisse être suffisamment inspiré par une vidéo amateur pour composer de la musique. Dans mon livre, le personnage de Vincent – familier des lecteurs de L’hôtel de verre – portait sa caméra pendant qu’elle traversait une forêt, elle est passée sous un érable où elle a enregistré quelque chose qu’elle ne pouvait comprendre : une explosion d’obscurité, une musique venue de nulle part, une étrange sensation d’être à l’intérieur d’une aérogare, puis tout d’un coup, tout s’est remis en place. Elle a capté cet instant sur la vidéo, plus tard son frère Paul, habitué à voler son travail, s’en est servi comme base d’une nouvelle composition. C’est la seule fois qu’on a pu enregistrer l’anomalie.

La scène dans l’aérogare en 2185 est presque mystique.

Un violoniste joue une composition originale, elle n’a jamais été enregistrée, il l’avait composée pour sa femme défunte, il la joue dans le terminal d’Oklahoma City, et, subitement, plusieurs choses arrivent simultanément : d’abord, Olive Llewellyn, en pleine tournée promotionnelle pour son roman, passe devant l’anomalie et perçoit une explosion d’obscurité ainsi que la sensation bizarre qu’elle se trouve dans une forêt. C’est l’inverse de ce que Vincent avait vu. Cela ne dure qu’une seconde, puis tout se remet en place. Elle décide de transmettre cette expérience dans un roman, c’est pour cela que plus tard il attirera l’attention du détective. Quant à lui, il était présent au même instant dans l’aérogare, il venait de sortir d’un cagibi, il s’approche du violoniste, l’anomalie se passe derrière lui, il ne l’a même pas vue. Enfin, le violoniste et le détective, séparés chronologiquement (sauf à ce moment-là), sont une seule et même personne, .

L’anomalie apparaît combien de fois ?

Elle relie 1912 et 2185, et puis… est-ce seulement ces deux moments-là ? Oui, c’est ça. Lorsqu’on la revoit en 2203, c’est juste dans les écrits d’Olive. 

La mer de la tranquillité couvre un vaste laps de temps, à partir de l’Empire romain, mentionné dans le discours d’Olive.

On trouve en ligne des textes écrits par Ammien Marcellin, historien du quatrième siècle, sur une épidémie du deuxième siècle ; aujourd’hui, on croit qu’il s’agissait de l’arrivée de la rougeole à Rome, maladie qui a décimé l’armée, parfois une personne sur trois est morte. J’avais trouvé cela en faisant mes recherches sur la peste pour Station Eleven.  

EN ATTENDANT NADEAU




dimanche 24 septembre 2023

Marcel Schwob / Sufrah




Marcel Schwob
SUFRAH
GÉOMANCIEN

L'histoire d'Aladdin conte par erreur que le magicien africain fut empoisonné dans son palais et qu'on jeta son corps noirci et craquelé par la force de la drogue aux chiens et aux chats; il est vrai que son frère fut déçu par cette apparence et se fit poignarder, ayant revêtu la robe de la sainte Fatima; mais il est certain néanmoins que le Moghrabi Sufrah (car c'était le nom du magicien) s'endormit seulement par la toute-puissance du narcotique, et s'échappa de l'une des vingt-quatre fenêtres du grand salon, pendant qu'Aladdin embrassait tendrement la princesse.

A peine eut-il touché la terre, étant assez commodément descendu le long d'un des tuyaux d'or par où s'écoulait l'eau de la grande terrasse, que le palais disparut, et Sufrah fut seul au milieu du sable du désert. Il ne lui restait même pas une des bouteilles du vin d'Afrique qu'il était allé chercher à la cave sur la demande de la trompeuse princesse. Désespéré, il s'assit sous le soleil ardent, et sachant bien que l'étendue de sable torride qui l'entourait était infinie, il s'enroula la tête dans son manteau et attendit la mort. Il ne possédait plus aucun talisman; il n'avait point de parfums pour faire des suffumigations; pas même une baguette dansante qui pût lui indiquer une source profondément cachée, afin d'apaiser sa soif. La nuit arriva, bleue et chaude, mais qui calma un peu l'inflammation de ses yeux. Il eut l'idée alors de tracer sur le sable une figure de géomancie, et de demander s'il était destiné à périr dans le désert. Avec ses doigts il marqua les quatre grandes lignes, composées de points, qui sont placées sous l'invocation du Feu, de l'Eau, de la Terre et de l'Air, sur la gauche, et sur la droite, du Midi, de l'Orient, de l'Occident et du Septentrion. Et à l'extrémité de ces lignes, il collectionna les points pairs et impairs, afin d'en composer la première figure. A sa joie il vit que c'était la figure de la Fortune Majeure, d'où il suivait qu'il s'échapperait du péril, la première figure devant être placée dans la première maison d'astrologie, qui est la maison de celui qui demande. Et, dans la maison qui se nomme «Cœur du ciel», il retrouva la figure de la Fortune Majeure, ce qui lui montra qu'il réussirait et qu'il serait glorieux. Mais dans la huitième maison, qui est la maison de la Mort, vint se placer la figure du Rouge, qui annonce le sang ouïe feu, ce qui est de présage sinistre. Lorsqu'il eut dressé les figures des douze maisons, il en tira deux témoins, et de ceux-ci un juge, afin d'être assuré que son opération était justement calculée. La figure du juge fut celle de la Prison, d'où il connut qu'il trouverait la gloire, avec grand péril, dans un lieu clos et secret.

Assuré de ne pas mourir sur le champ, Sufrah se mit à réfléchir. Il n'avait pas l'espoir de reconquérir la lampe, qui avait été transportée avec le palais dans le centre de la Chine. Cependant il songea que jamais il n'avait recherché quel était le véritable maître du talisman et l'ancien possesseur du grand trésor et du jardin aux fruits précieux. Une seconde figure de géomancie, qu'il lut selon les lettres de l'alphabet, lui révéla les caractères S. L. M. N., qu'il traça sur le sable, et la dixième maison confirma que le maître de ces caractères était roi. Sufrah connut aussitôt que la lampe merveilleuse avait fait partie du trésor du roi Salomon. Alors, il étudia attentivement tous les signes, et la Tête du Dragon lui indiqua ce qu'il cherchait—car elle était jointe par la Conjonction à la figure du Jeune Garçon, qui marque les richesses enfouies dans la terre, et à celle de la Prison, où on peut lire la position des voûtes fermées.

Et Sufrah battit des mains: car la figure de géomancie montrait que le corps du roi Salomon était conservé dans cette terre même d'Afrique, et qu'il portait encore au doigt son sceau tout puissant qui donne l'immortalité terrestre: si bien que le roi devait être endormi depuis des myriades d'années. Sufrah, joyeux, attendit l'aube. Dans la demi-clarté d'azur, il vit passer des Ba-da-ouï pillards, qui eurent pitié de sa détresse, quand il les implora, et qui lui donnèrent un petit sac de dattes et une gourde pleine d'eau.

Sufrah se mit en marche vers le lieu désigné. C'était un endroit aride et pierreux, entre quatre montagnes nues, levées comme des doigts vers les quatre coins du ciel. Là il traça un cercle et prononça des paroles; et la terre trembla et s'ouvrit, et laissa voir une dalle de marbre avec un anneau de bronze. Sufrah saisit l'anneau et invoqua trois fois le nom de Salomon. Aussitôt la dalle se souleva, et Sufrah descendit par un escalier étroit dans le souterrain.

Deux chiens de feu s'avancèrent hors de deux niches opposées et vomirent des flammes entrecroisées. Mais Sufrah prononça le nom magique, et les chiens grognants disparurent. Puis il trouva une porte de fer qui tourna silencieusement, dès qu'il l'eut touchée. Il passa le long d'un couloir creusé dans du porphyre. Des candélabres à sept branches brûlaient d'une lumière éternelle. Au fond du couloir, était une salle carrée dont les murs étaient de jaspe. Dans le centre, un brasier d'or jetait une riche lueur. Et sur un lit fait d'un seul diamant taillé, et qui semblait un bloc de feu froid, était étendue une forme vieille, à barbe blanche, le front ceint d'une couronne. Près du roi gisait un gracieux corps desséché, dont les mains se tendaient encore pour étreindre les siennes; mais la chaleur des baisers s'était éteinte. Et, sur la main pendante du roi Salomon, Sufrah vit briller le grand sceau.

Il s'approcha sur ses genoux et, rampant jusqu'au lit, il souleva la main ridée, fit glisser l'anneau et le saisit.

Aussitôt s'accomplit l'obscure prédiction géomantique. Le sommeil d'immortalité du roi Salomon fut rompu. En une seconde, son corps s'effrita et se réduisit à une petite poignée d'ossements blancs et polis que les délicates mains de la momie semblaient protéger encore. Mais Sufrah, terrassé par le pouvoir de la figure du Rouge dans la maison de la Mort, éructa dans un flot vermeil tout le sang de sa vie et tomba dans l'assoupissement de l'immortalité terrestre. Le sceau du roi Salomon au doigt, il s'allongea près du lit de diamant, préservé de la corruption pendant des myriades d'années, dans le lieu clos et secret qu'il avait lu par la figure de la Prison. La porte de fer retomba sur le couloir de porphyre et les chiens de feu commencèrent à veiller le géomancien immortel.


Marcel Schwob
Vies Imaginaries






samedi 23 septembre 2023

Marcel Schwob / Gabriel Spenser

 

Gabriel Spenser



GABRIEL SPENSER
ACTEUR
by Marcel Schwob

Sa mère fat une fille, nommée Flum, qui tenait une petite salle basse au fond de Rotten-row, dans Picked-hatch. Un capitaine, aux doigts chargés de bijoux en cuivre, et deux galants, vêtus de pourpoints lâches, venaient la voir après souper. Elle logeait trois demoiselles, dont les noms étaient Poll, Doll et Moll, et qui ne pouvaient supporter l'odeur du tabac. Aussi montaient-elles fréquemment se mettre au lit, et des gentilshommes polis les accompagnaient, après leur avoir fait boire un verre de vin d'Espagne tiède, afin de dissiper la vapeur des pipes. Le petit Gabriel se tenait accroupi sous le manteau de la cheminée pour voir rôtir les pommes qu'on jetait dans les pots de bière. Des acteurs venaient là aussi, qu'avaient les apparences les plus diverses. Ils n'osaient paraître dans les grandes tavernes où allaient les compagnies entretenues. Certains parlaient en style de fanfaronnade; d'autres ânonnaient comme des idiots. Ils caressaient Gabriel qui apprit d'eux des vers brisés de tragédie et des plaisanteries rustiques de scène. On lui donna un morceau de drap cramoisi, à frange dédorée, avec un masque de velours et un vieux poignard de bois. Ainsi il paradait tout seul devant l'âtre, brandissant un tison en manière de torche, et sa mère Flum balançait son triple menton par l'admiration qu'elle avait de son enfant précoce.


Illustrations by George Barbier


Les acteurs l'emmenèrent au Rideau Vert, dans Shoreditch, où il trembla devant les accès de rage du petit comédien qui écumait en hurlant le rôle de Jeronymo. On y voyait aussi le vieux roi Leir, avec sa barbe blanche déchirée, qui s'agenouillait pour demander pardon à sa fille Gordellia; un clown imitait les folies de Tarleton, et un autre enveloppé d'un drap de lit terrifiait le prince Amlet. Sir John Oldcastle faisait rire tout le monde par son gros ventre, surtout quand il prenait à la taille l'hôtesse qui lui permettait de chiffonner la pique de son bonnet et de glisser ses gros doigts dans le sac de bougran qu'elle attachait à sa ceinture. Le Fou chantait des chansons que l'Idiot ne comprenait jamais, et un clown en bonnet de coton passait à tout moment la tête par le rideau fendu, au fond de l'estrade, pour faire des grimaces. Il y avait encore un jongleur avec des singes et un homme habillé en femme qui, à l'idée de Gabriel, ressemblait à sa mère Flum. A la fin des pièces, les bedeaux à verge venaient lui mettre une robe de gros bleu et criaient qu'ils allaient le porter à Bridewell.

Quand Gabriel eut quinze ans, les acteurs du Rideau Vert remarquèrent qu'il était beau et délicat et qu'il pourrait jouer les rôles de femmes et de jeunes filles. Flum lui peignait ses cheveux noirs qui étaient rejetés en arrière; il avait la peau très fine, les yeux grands, les sourcils hauts, et Flum lui avait percé les oreilles pour y pendre deux fausses perles doubles. Il entra donc dans la compagnie du duc de Nottingham, et on lui fit des robes de taffetas et de damas, avec des paillettes, de drap d'argent et de drap d'or, des corsages lacés et des perruques de chanvre à longues boucles. On lui apprit à se peindre dans la salle à répétitions. D'abord il rougit en montant sur l'estrade; puis il minauda pour répondre aux galanteries. Poll, Doll et Moll, que Flum amena, tout affairée, déclarèrent avec de grands rires que c'était tout justement une femme et voulurent le délacer après la pièce. Elles le ramenèrent dans Picked-hatch, et sa mère lui fit mettre une de ses robes pour le montrer au capitaine, qui lui fit mille protestations en moquerie et feignit de lui passer au doigt un vilain anneau surdoré où était enchâssée une escarboucle de verre.

Les meilleurs camarades de Gabriel Spenser étaient William Bird, Edward Juby et les deux Jeffes. Ceux-ci entreprirent, un été, d'aller jouer dans les bourgs de la campagne avec des acteurs errants. Ils voyagèrent dans une voiture couverte d'une bâche, où ils couchaient la nuit. Sur la route de Hammersmith, un soir, ils virent sortir du fossé un homme qui leur présenta le canon d'un pistolet.

—Votre argent! dit-il. Je suis Gamaliel Ratsey, par la grâce de Dieu voleur de grand chemin, et je n'aime pas à attendre.

A quoi les deux Jeffes répondirent, en gémissant:

—Nous n'avons point d'argent, Votre Grâce, sinon ces paillettes de cuivre et ces pièces de camelot teint, et nous sommes de pauvres acteurs errants comme Votre Seigneurie elle-même.

—Acteurs? s'écria Gamaliel Ratsey. Voilà qui est admirable. Je ne suis pas un rafleur, ni un coquin, et je suis ami des spectacles. Si je n'avais un certain respect pour le vieux Derrick qui saurait bien me traîner sur l'échelle et me faire dodeliner de la tête, je ne quitterais pas le bord de la rivière, et les joyeuses tavernes à drapeaux, où vous autres, mes gentilshommes, vous avez coutume d'exposer tant d'esprit. Soyez donc les bienvenus. La soirée est belle. Dressez votre estrade et jouez-moi votre meilleur spectacle. Gamaliel Ratsey vous écoutera. Ce n'est pas ordinaire. Vous pourrez le raconter.

—Cela va nous coûter des feux, dirent timidement les deux Jeffes.

—Feux? dit noblement Gamaliel—que me parlez-vous de feux? Je suis ici le roi Gamaliel, comme Elizabeth est reine dans la Cité. Et je vous traiterai en roi. Voilà quarante shillings.

Les acteurs descendirent, tremblants.

—Plaise à Votre Majesté, dit Bird, que faudra-t-il jouer?

Gamaliel réfléchit, et regarda Gabriel.

—Ma foi, dit-il, une belle pièce pour cette demoiselle, et bien mélancolique. Elle doit être charmante en Ophelia. Il y a des fleurs de digitale ici auprès—de vrais doigts de mort. Amlet, voilà ce que je veux. J'aime assez les humeurs de cette composition. Si je n'étais Gamaliel, je jouerais volontiers Amlet. Allez, et ne vous trompez pas dans les coups d'escrime, mes excellents Troyens, mes vaillants Corinthiens!

On alluma les lanternes. Gamaliel considéra le drame avec attention. Après la fin, il dit à Gabriel Spenser:

—Belle Ophelia, je vous dispense du compliment. Vous pouvez partir, acteurs du roi Gamaliel. Sa Majesté est satisfaite.

Puis il disparut dans l'ombre.

Comme la voiture se mettait en marche, à l'aube, on le vit de nouveau qui barrait le chemin, pistolet au poing.

—Gamaliel Ratsey, voleur de grand'route, dit-il, vient reprendre les quarante shillings du roi Gamaliel. Allons, vite. Merci pour le spectacle. Décidément, les humeurs d'Amlet me plaisent infiniment. Belle Ophelia, toute ma courtoisie.

Les deux Jeffes, qui gardaient l'argent, le rendirent par force. Gamaliel salua et partit au galop.

Sur cette aventure, la troupe rentra dans Londres. On raconta qu'un voleur avait failli enlever Ophelia en robe et en perruque. Une fille nommée Pat King, et qui venait souvent au Rideau Vert, affirma qu'elle n'en était point surprise. Elle avait la figure grasse et la taille ronde. Flum l'invita, pour lui faire connaître Gabriel. Elle le trouva mignon et l'embrassa tendrement. Puis elle revint souvent. Pat était l'amie d'un ouvrier briquetier que son métier ennuyait et qui avait l'ambition de jouer au Rideau Vert. Il se nommait Ben Jonson, et il était fort orgueilleux de son éducation, étant clerc, et ayant quelques connaissances en latin. C'était un homme grand et carré, couturé de scrofule, et dont l'œil droit était plus haut que le gauche. Il avait la voix forte et grondeuse. Ce colosse avait été soldat aux Pays-Bas. Il suivit Pat King, saisit Gabriel à la peau du cou, et le traîna aux champs de Hoxton, où le pauvre Gabriel dut lui faire face, une épée à la main. Flum lui avait secrètement glissé une lame plus longue de dix pouces. Elle passa dans le bras de Ben Jonson. Gabriel eut le poumon traversé. Il mourut sur l'herbe. Flum courut chercher les constables. On porta Ben Jonson tout jurant à Newgate. Flum espérait qu'il serait pendu. Mais il récita ses psaumes en latin, fit voir qu'il était clerc, et on le marqua seulement à la main avec un fer rouge.


Marcel Schwob
Imaginary Lives