samedi 10 décembre 2022

Toutes les fois où Ernest Hemingway a échappé à la mort

Ernest Hemingway

Ernest Hemingway est le genre d'individu que l’on aurait aimé avoir dans son équipe à Koh-Lanta. Pas seulement pour sa capacité à raconter des histoires le soir au coin du feu de camp, mais également pour son habilité hors du commun à sortir indemne de situations rocambolesques, voir carrément mortifères. Accidents aériens, explosion d'obus, bataille avec un requin... Au cours de son existence, l'écrivain n'a cessé de jouer à cache-cache avec la mort. Mais quand celle-ci le trouve le 2 juillet 1961, ce n'est pas dans d'abracadabrantes conditions : Hemingway est en pyjama chez lui à Ketchum dans l'Idaho. Il s'est suicidé en se logeant une balle dans la bouche, à l'âge 61 ans.

Il faut dire que la mort l'attendait au tournant depuis un moment. Depuis ses 18 ans très précisément. En effet, le 8 juillet 1918, Hemingway est sur le front italien-autrichien en tant qu'ambulancier pour la Croix Rouge (il aurait voulu se battre, mais il est jugé non-éligible pour les combats à cause d’un œil défaillant), lorsqu'il est touché par un tir de mortier. Propulsé au sol, il sent la vie quitter son corps, « comme si on avait tiré par l'un des coins un mouchoir de soie de sa poche », racontera-t-il au Time. Le jeune écrivain s’en sort de justesse avec 237 éclats d’obus dans la jambe et une obsession pour la mort, qui transparaît dans tous ses ouvrages selon les critiques. Il s'inspirera d'ailleurs de cette époque de son existence pour son troisième roman, L'Adieu aux armes (1929). Mais cette expérience ne le dissuadera pas pour autant de tenter le diable tout au long de sa vie.

Le vieil homme et les dents de la mer

C’est que l’homme a un goût très prononcé pour la guerre, la chasse, les armes à feu, la boxe et à peu près toutes les activités permettant de rouler des mécaniques et montrer sa virilité. Ainsi, c’est tout naturellement qu'il rédige pour Esquire une sorte de journal de bord doublé d'un manuel pour tuer les gros bestiaux à la chasse. Pour ce faire (et aussi parce qu'il adore ça), Hemingway se rend à Key West pour pêcher et se retrouve rapidement en prise avec un requin, une belle bête qu’il espère hisser sur le ponton du bateau. D’une main il dégaine son Colt .22 pour achever l'animal, de l'autre il tente de l’immobiliser à l’aide d’une espèce d'harpon. Mais l’engin se brise et Hemingway découvre avec surprise — mais sans douleur, il tient à le préciser —, qu’il s’est tiré dans le mollet, que la balle a ricoché et qu’il s’est blessé à deux endroits. Heureusement, il s’agit là de lésions mineures en comparaison avec ce qu’il a vécu pendant la Première Guerre mondiale, mais tout de même… Cette fois-ci, il n’écrira pas un livre pour raconter son expérience mais un récit truculent, publié dans Esquire en 1935.

Crocodiles et ronflements

Malgré ses différents comportements pour le moins risqués (aller sur le front pendant la Guerre d’Espagne, participer à la Libération de Paris, ou plus précisément à celle du Ritz...), c’est pourtant lors d'inoffensives vacances avec son épouse que l’auteur manque de mourir à deux reprises en 1954.

La scène se déroule en Ouganda, où Hemingway, — amateur de gros bestiaux on l’a compris —, emmène sa femme Mary Welsh pour un safari. « Un cadeau de Noël », dira-t-il au New York Times. Les tourtereaux montent avec un pilote à bord d’un Cessna, afin d'aller sur les traces d’un troupeau d’éléphants. Mais l’avion s’écrase en essayant d’éviter une nuée d’oiseaux et les trois compères doivent passer la nuit en pleine jungle. Ce qui n’effraie en rien l’écrivain, « nous avions des provisions d’urgence, mais peu d’eau. Nous avons fait des tours de garde pour aller à la rivière, mais les éléphants n’étaient pas très contents. Il y avait des hippopotames et des crocodiles qui se baladaient le long de la rivière », raconte-t-il, toujours dans le New York Times, « On a retenu notre respiration pendant deux heures en apercevant à quelques pas de nous la silhouette d’un éléphant, éclairée par la lune, qui écoutait les ronflements de ma femme. » Après avoir été secouru de cet environnement hostile pour les ronfleurs, la troupe embarque dans un deuxième avion... qui prend feu. Pendant deux jours, le monde entier pleure la mort d’Hemingway, tragiquement disparu dans un accident en Afrique.

Il sortira pourtant de la jungle portant vaillamment quelques bananes et une bouteille de gin : « Ma chance se porte très bien » s’écrit-il alors. Sa femme s’en sort avec deux côtes cassées et sans doute avec l’impression que son cadeau de Noël était empoisonné. Mais passée l'adrénaline, les conséquences de ces crash aériens successifs sont graves : Hemingway a un traumatisme rénal et crânien, des brûlures partout, des vertèbres déplacées et ne peut donc pas se rendre en Suède pour recevoir le Prix Nobel de littérature qu’on veut lui décerner cette année-là. Qu'importe ! Faisant fi des frivolités, il rentre chez lui à Cuba, où il entame une convalescence, tout en continuant d'écrire. Si ses mésaventures ne l’ont pas encore tué, sa consommation d’alcool pourrait bien s’en charger. Ou son amour pour la chasse aux canards ; lors d'une partie, un morceau de projectile s’insère dans son œil et provoque une infection à laquelle les médecins pensent qu'il va succomber. Il n'en est rien.

Personne ne peut tuer Ernest Hemingway, à part lui-même. Ainsi, ce matin de juillet 1961, l'écrivain décide de jouer un dernier tour au destin : lui faire un pied de nez en s'ôtant la vie, sans l'aide de requins, d'avions, d'obus ou d'une vulgaire chasse aux canards.


VANITYFAIR


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