Le film documentaire Israelism d’Erin Axelman et Sam Ellertsen, sorti aux États-Unis l’été 2023, interroge la vision d’Israël et de la judéité imposée aux jeunes Juifs américains depuis les dernières décennies du XXe siècle et le refus d’y adhérer d’une partie d’entre eux. Pour aborder cette question, les metteurs en scène quadragénaires ont choisi deux jeunes protagonistes au parcours moral semblable au leur, passés vis-à-vis de l’État hébreu d’un amour inconditionnel à une vision critique après un processus de maturation qui, dans leur cas, aura impliqué un contact personnel avec la réalité de l’occupation en Palestine.
Le scribe et son théâtre est composé de sept textes dûment datés, donc, si l’on s’en tient à la chronologie, écrits entre 1976 et 2023, et on peut les lire en effet chacun isolément, et même se satisfaire d’en suivre le chemin d’écriture : disons des poèmes d’innocence aux poèmes d’expérience. Mais ce serait naïf de penser que Marie Étienne a réuni un florilège et que le sous-titre, Brève rétrospective, ferait allusion à une quelconque rétrospective de son œuvre.
Marie Étienne | Le scribe et son théâtre. Brève rétrospective. Tarabuste, 120 p., 13 €
Mieux vaut peser les quelques Notes, à la fin du livre, et observer les dates figurant sous les titres des textes. Il ressort que la chronologie, loin d’être univoque, se chevauche, se recoupe, se recouvre, de même qu’une vie n’évolue pas (toujours) par ruptures mais (souvent) par emboîtements. Le livre, beaucoup plus complexe et tendu qu’une compilation, est bien d’un seul tenant, pensé et construit comme une sorte d’anamnèse, un « retour amont ». Non pas une écriture en évolution : un être en évolutions. Dans ces scènes de la vie antérieure, sous le signe du théâtre, si le passé éclaté en fragments éclaire le présent, il apparaît tout aussi bien que le présent explique le chemin. Finis coronat opus, la fin justifie le travail – quarante-sept ans : long est ce travail.
Loin d’être la rétrospective d’une œuvre, c’est la rétrospective en sept tableaux d’une métamorphose, transmutation d’un esprit par la tribulation, « l’exercice » au sens pascalien : par la douleur.
Nina-La-Mouette l’a bien compris après être passée par les Sept Cercles des Sept Douleurs (La mise à mort)
Sept tableaux, emboîtés, comme sont emboîtées les dates, comme sont imbriqués les actes d’une pièce : un tout, plus énigmatique qu’hermétique, chacun des textes posant l’énigme différemment. Il faut se confier aux jalons que Marie Étienne sème au long, discrets, mais phosphorescents, en gardant à l’esprit qu’un texte qui ne pose pas d’énigmes, ou même seulement de difficultés, n’a que le statut de journal ou de publicité.
L’œuvre de Marie Étienne, est à son image, réservée, silencieuse, intérieure, dirigée et solidement structurée. Sa manière est de tenir un chemin entre une poésie narrative et le brasier d’énigmes (les « énigmes en feu » de Nelly Sachs) :
cracher
par les cheveux
le grand feu
de sa tête (Cavale)
Narration, il se peut, mais toujours de biais, et fermée de l’intérieur par des pas de côté, des ellipses, de la dérision et de l’autodérision (couche-toi / disaient-ils / mes amis / accepte de / te perdre / dans le commun / le tout venant / dans la vulgarité / c’est après tout / un lieu de promenade). En se fiant à cette ligne que garde Marie Étienne, entre Goethe (« Dans mes poésies, je n’ai jamais rien affecté. Ce qui ne m’arrivait pas dans la vie, ce qui ne me brûlait pas les ongles, ce qui ne me tourmentait pas, je ne le mettais pas en vers » [1]) et le célèbre « Un récit ? Non pas de récit, plus jamais » de Blanchot (dans La folie du jour), on peut tenter de mettre au clair quelques-uns des enjeux du livre. Dans la crainte, en analysant ici ce langage si particulier que sont des poèmes, et particulier à chaque poète, de tomber aussi bien dans l’incompréhension que dans l’intrusion. Il est probable qu’on n’évitera aucune des deux. « Ce qu’il en coûte de temps et de peine pour apprendre à lire. J’ai travaillé à cela quatre-vingts ans, et je ne peux pas dire encore que j’y sois arrivé », Goethe encore, à Eckermann, le 25 janvier 1830, dans leurs Conversations.
Le premier ensemble, Pierre et Sommeil (1976), reprend dix poèmes parus en revue : très bref choix, donc, parmi des poèmes d’apprentissage – mais choisis peut-être pas seulement pour leur beauté. Trois mots les encadrent. « Réconciliation », d’abord, comme titre aux six premiers poèmes. « Modification », en tête du septième. Enfin, le mot « Métamorphose » conclut Pierre et Sommeil, ouvre sur le livre, et peut-être même sur sa raison d’être : de la réconciliation, qui est le lent travail de tout être pour d’abord se situer dans le monde, puis se comprendre et s’accepter, jusqu’à la métamorphose, celle que l’esprit peut accomplir dans l’espace d’une vie – ici une vie choisie en écriture :
La muette s’entrouvre
et multiplie sa gorge
Le deuxième texte, sous le titre, repris de Marie de France, L’amour est plaie au noir du corps (1983-2013), cerne brièvement la rencontre, ses incertitudes et ses éblouissements, quand le monde revient à la chaleur de l’origine :
Avec Cavale, la danse se fait « exercice »… et question : « Persister / à aimer ? » La question elle aussi est un « exercice ». Cavale (1981-2023) est un écho, nous avertissent les Notes, à La Longe, paru à La Petite Sirène en 1981 – on méditera donc sur la deuxième date, 2023. Longe rompue, Cavale se présente comme une ligne (des lignes) de conduite, et des lignes de fuite, annoncées par le titre, la cavale, à la fois cheval-femme et évasion, dérobade. De la cavalcade vitale dans la fièvre de l’âge mûr (s’en aller / s’en aller / vers les / missions / qui se / confondent)à la conquête à l’arraché du plus nécessaire :
Produire le chant
pas
l’infamie
Le quatrième texte, Présences, publié aux éditions Rencontre en 2016, a été écrit, toujours selon les Notes, pour accompagner une exposition de dessins : il questionne l’embroussaillement des lignes du peintre Michel Mousseau.
Présences […] pleines
de traits
qui se bousculent
Est-il inséré à ce moment du livre comme une entrée dans le présent, ses nœuds et ses épines, une conjuration de l’absence, une introduction aux labyrinthes du texte suivant, Élégie pour un Roi défunt ?
personnes
ou personnages
on ne sait pas vraiment,
leurs présences
sont réduites
débarrassées des corps
qui cachent les
pensées
au fond
de leur
boutique
Car Élégie pour un roi défunt (2022-2023) est le texte central du livre, le plus long, peut-être son point de départ, de part et d’autre duquel s’est composé Le scribe et son théâtre. Il se présente comme un rêve – mais qui rêve et devant qui ? – « un rêve ouvert sur l’infini de son déchiffrement » (Marie Étienne dans Le rêve infinitif). Un rêve de théâtre, puisque le théâtre est le rêve du metteur en scène, rêvant avec des acteurs devant des spectateurs. Un rêve où tout tangue, où les espaces sortent les uns des autres, se modifient en fondu-enchaîné, comme les personnages :
On l’avait prévenu
« Personnages et personnes se confondent
ce qui revient à dire que ce théâtre-là
est un monde de doubles
et même un monde d’ombres doubles… »
C’est à la fois une mise en garde à l’entrée du labyrinthe et une allusion au monologue de l’Ombre double du Soulier de Satin, qui élève devant la lune le cri du couple séparé. Et quand le rêve s’éloigne et s’efface, restent les trois personnages-clés, le scribe, l’analyste (deux rôles pour un même acteur), et enfin le roi, absence et présence qu’on guette, le défunt du titre, et le héros de la pièce. Celui qu’on attend, celui qui fait défaut, et qui revient fantôme pour assigner le scribe-analyste à l’écriture.
Il n’a plus qu’à rester sur le banc
devant sa page blanche
et se mettre à écrire
Le texte suivant, La mise à mort (hiver 2017-été 2023), acte le définitif :
Ceux qui s’éprennent du Roi désert n’ont d’autre choix que d’en mourir, ou d’en devenir fou
En reprenant le titre d’un roman d’Aragon, à multiples jeux de miroir et dont un des thèmes est le meurtre par Antoine du personnage d’Alfred, La mise à mort échange des signes avec la mise en scène par Antoine Vitez (à Chaillot, en 1984) de La mouette, pièce elle aussi aussi de mise(s) à mort. On n’a pas oublié non plus que Vitez a mis en scène Le soulier de satin à Avignon en 1987.
Marie Étienne a été longuement la collaboratrice d’Antoine Vitez, de 1976 à 1988, en l’accompagnant du Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’à Chaillot. Vitez est un « personnage et une personne » trop flamboyants pour n’être pas brasier formateur à la fois et destructeur. On peut lire La mise à mort en ignorant l’élément biographique sans que cela ôte à la puissance de ce texte initiatique, quasi résolutif de la brève rétrospective :
la souffrance est passée du visage au papier
Texte complexe sous son apparente lisibilité soulignée par sa forme de narration en prose, La mise à mort n’est que doubles-fonds et jeux de miroir. C’est une scène de théâtre dans le théâtre : l’auteur (scribe ou analyste) assiste à une répétition de La mouette. Ce pourrait être la mise au point (au net) sur une scène fondatrice et un acte de rupture, un arrêt sur image juste avant le crime sans qu’on puisse dès lors savoir qui va tuer ou qui sera tué.
Le septième texte, Conversations (hiver 2022), a le statut de la « Septième vague », selon l’expression russe, la plus haute, celle qui emporte tout.
Il doit bien y avoir des manières de raconter l’outrance du drame mais sans hausser le ton…
Conversations avec l’Ami, avec l’absent, avec l’absence, ces onze poèmes dédiés À Paul Louis, où il faut arriver à dire sans blesser ou se blesser, composent un chant qui s’élève sans accompagnement. Un chant saisissant comme les cloches qui se mettent à sonner à la fin du Cantus à la mémoire de Benjamin Britten d’Arvo Pärt. Si on a tenté ici de déplier le tout soigneusement assemblé qu’est Le scribe et son théâtre, le mettre à plat, « en prose comme on met en bière », disait Valéry, c’est qu’au fil des relectures on entrevoyait que la Brève rétrospective, avec ses raisons, ses déraisons, sa logique et ses ruptures, est une montée, une anabase, vers les onze poèmes des Conversations. Onze poèmes sans épanchements, dans la violence de leur délicatesse, glacés, coupants, simplicissimes, d’une si courageuse, d’une si profonde humanité qu’elle fait penser à cette parole du Tao : « Connais le masculin, adhère au féminin ». Et aussi à Emily Dickinson, dans une lettre à Thomas Higginson : « quand ça me fait si froid que je pense ne jamais pouvoir me réchauffer, je sais que c’est de la poésie ».
[1] Dans Conversations avec Goethe, d’Eckermann. Goethe ajoute : « Elles [Les affinités électives] ne renferment pas une ligne qui ne soit un souvenir de ma propre vie, mais il n’y a pas une ligne qui en soit une reproduction exacte ».
Marie Etienne et le peintre-poète Jean-Philippe Delhomme seront présents sur la scène de la Maison de la Poésie le lundi 17 juin prochain pour une lecture croisée et commentée à l’occasion de la parution de leur dernier livre.
Bonne nouvelle, Mission tigre de Mick Herron vient d’être traduit. L’auteur britannique, né en 1968, y fait une nouvelle fois la preuve qu’il écrit les thrillers d’espionnage les plus lettrés, les plus spirituels et les plus captivants du moment.
Les pages d’En attendant Nadeau ne se sont qu’occasionnellement penchées sur une activité centrale de l’existence humaine, celle de se nourrir. Quelques ouvrages parus récemment et venus de domaines divers (cuisine, littérature, anthropologie, histoire, sociologie, politique) permettent d’effectuer un petit rattrapage.
Revisitant de façon critique, à l’aide d’une documentation imposante, l’épopée de la conquête de l’espace, Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin signent un livre qui deviendra indispensable pour comprendre la genèse de l’un des grands mythes modernes.
Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin | Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space . La Fabrique, 276 p., 20 €
L’un des mythes fondateurs de la science de l’après-guerre est le projet Manhattan dont le film Oppenheimer de Christopher Nolan propose la plus récente des spectacularisations hollywoodiennes. Élément fondateur et constituant, il définit le rôle que la physique a occupé dans l’imaginaire populaire jusqu’au début du XXIe siècle et détermine en quelque sorte la naissance d’une idée de big-science (il n’y aurait pas de CERN sans le projet Manhattan). Il est aussi à l’origine de la création d’institutions nationales vouées au développement du nucléaire militaire et civil. Dans le domaine la recherche, par ailleurs, il a longtemps défini un équilibre de forces entre les disciplines donnant une prééminence à l’axe physique des particules de physique nucléaire. Deux images décrivent bien la façon dont notre époque se représente le rôle des savants dans la création de la bombe. D’un côté, celle d’Albert Einstein, en père de la physique moderne, réticent à se mêler de recherches militaires, qui ne signe la fameuse lettre qui poussera le président Roosevelt à entreprendre projet Manhattan qu’après avoir été convaincu par Leo Szilard de la menace que constituait le projet nucléaire nazi.
Récemment, le mathématicien et historien Karl Sigmund a enrichi cet épisode fondateur par l’histoire d’un message d’alerte similaire envoyé à Einstein par le physicien viennois Hans Thirring, bloqué dans l’Autriche annexée au Reich. Le messager était Kurt Gödel, qui avait été son élève. Gödel traversa le monde d’une manière digne d’un film d’aventures, en passant par l’Union soviétique et le Japon et arriva finalement à rencontrer Einstein à Princeton. Une trentaine d’années après, Gödel confessera n’avoir jamais transmis le message de Thirring tellement il était convaincu que la réalisation d’une réaction nucléaire en chaîne n’aurait été possible que dans un futur très lointain.
L’autre image est celle des protagonistes de la réalisation de l’arme nucléaire et surtout de leur malaise lors de l’explosion de la première bombe au plutonium le 16 juin 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique. Ce sont Oppenheimer citant la Bhagavad-Gita : « Je deviens la Mort, le Destructeur des Mondes », et son collègue Kenneth Bainbridge, bien plus prosaïque, déclarant : « Now we are all sons of bitches ». Dans les deux cas, ce qu’on retient, ce sont des anecdotes contribuant à renforcer une représentation communément acceptée et qui ne correspond que partiellement à la réalité : celle d’une communauté de savants indépendants et détachés du monde et de ses conflits, et qui seront impliqués, en dépit de leur intégrité morale, dans la création de l’arme de destruction finale. La conquête spatiale a marqué d’une façon tout aussi importante l’imaginaire technoscientifique de la deuxième moitié du XXe siècle. Son histoire factuelle, ainsi que la genèse de l’image qui en a été donnée, font l’objet du livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin. En le lisant, on pourra vite s’apercevoir que cette histoire et la fabrication du mythe qui l’entoure est très différente de celle de la bombe atomique. On pourrait dire que chacune de ces deux narrations est l’image en négatif de l’autre. En effet, la plupart des participants au projet Manhattan étaient des chercheurs rescapés de l’Europe nazie ou fasciste. Leur départ aux États-Unis n’est sûrement pas la dernière des raisons du retard du programme de recherche nucléaire du Troisième Reich. Tout au contraire, l’Allemagne était largement en avance pour tout ce qui concerne le développement des fusées et de toutes les technologies capables de garantir une suprématie dans l’air et dans l’espace. Le système de production de vecteurs, dont les missiles balistiques V2 qui furent utilisés principalement contre Londres et Anvers, était l’un des aboutissements les plus perfectionnés d’une conception de la technologie propre au nazisme. Il intégrait de façon efficace recherche et production industrielle, la première menée par une équipe d’ingénieurs très brillants, la seconde effectuée in situ et utilisant la main-d’œuvre du camp de Dora-Mittelbau, dépendance de Buchenwald spécialement créée. Le nombre de victimes du travail forcé dans les tunnels de Mittelwerk (« usine du centre ») où les V2 étaient assemblés dépasse largement celui des victimes de leur utilisation militaire. Les scientifiques protagonistes de cette entreprise étaient en majorité des militaires, tant des SS comme Wernher von Braun, le héros de la mission Apollo, que des membres de la Wehrmacht comme Walter Dornberger.
L’histoire de l’appropriation par les États-Unis, l’Union soviétique, la France et le Royaume-Uni de cette communauté d’ingénieurs allemands et de leur mise au service des programmes militaires respectifs fait l’objet du premier chapitre du livre. L’opération secrète dont le nom en code était Paperclip assura aux États-Unis la part du lion. Environ 1 600 scientifiques nazis, dont une partie aurait bien pu figurer sur les bancs du procès de Nuremberg, furent amenés aux États-Unis. Parmi eux, Von Braun et Dorenberger qui avaient été les cerveaux du programme allemand commencé au centre de recherche de Peenemünde.
En Amérique, Von Braun et ses collègues recréèrent une sorte de bulle allemande à Hauntsville, au cœur de l’Alabama ségrégationniste, où se trouve le Centre de vol spatial Marshall qui fera ensuite partie de la NASA. À ce propos, Régnauld et Saint-Martin sont très explicites : l’intégration aux États-Unis de cette main-d’œuvre provenant de l’Allemagne nazie se fait dans une continuité qui, sans compter les affinités entre The International Jew (1920-1922) de Henry Ford et Mein Kampf (1925-1926), s’était déjà concrétisée dans une collaboration active du système industriel états-unien, General Motors (via Opel) et IBM notamment, avec le Troisième Reich qui dura jusqu’à la fin de la guerre. La participation de personnages comme Von Braun et Arthur Rudolph dans la création et la montée en puissance de la NASA (Rudolph ne devra démissionner qu’en 1984, suite à la redécouverte de son implication dans le camp de Dora-Mittelbau), ou celle Dornberger dans les plus hautes sphères de l’industrie (notamment chez Bell Aircraft Corporation), seraient donc loin d’être des anomalies isolées.
Néanmoins, un refoulement de cette origine sulfureuse a eu lieu pour que la NASA et la mission Apollo avec le débarquement sur la Lune puissent devenir des icônes d’un élan universel et irénique de l’humanité ver le ciel. C’est bien la création de ce mythe qui fait l’objet du deuxième chapitre du livre, intitulé « L’ astroculture à la conquête des esprits ». Le défi n’était pas des plus simples : blanchir un domaine entier de la recherche de son histoire peu présentable et le transformer en icône de valeurs universelles. En faire le symbole d’un rêve humaniste, désintéressé, en l’entourant d’une aura de nécessité presque biologique. La colonisation de l’espace par les hommes comme un destin de l’espèce aussi naturel qu’inévitable.
Il y a quelques années, Nicolas Chevassus-au-Louis a utilisé la notion sociologique de « champ », due à Pierre Bourdieu, pour expliquer la relative impunité, après la Libération, des scientifiques qui collaborèrent avec Vichy (dans Savants sous l’Occupation, Seuil, 2004). Le champ scientifique aurait, dans ce cas, joui d’une autonomie majeure par rapport à d’autres domaines, celui des lettres, par exemple, où les conflits sous l’Occupation et ensuite à la Libération furent bien plus marqués. De ce point de vue, les multiples éléments, artistiques, scientifiques, sociaux, qui ont contribué à la création de l’« astroculture » peuvent être interprétés comme une tentative de fabriquer une autonomie pour le domaine de la recherche spatiale. Encore avec un clin d’œil à Pierre Bourdieu qui a parlé de libido scientifica, les auteurs retracent ici la création ex nihilo d’une libido astronautica.
C’est là une histoire qui va de l’apparition de Von Braundans Man in Space produit par Disney (42 millions de spectateurs en 1954) à la création du parc d’attractions Tomorrowland (encore Disney) ; des livres d’Arthur Clarke et Carl Sagan à la survalorisation d’une présumée rechute scientifique des missions humaines dans l’espace. L’astroculture s’impose ainsi dans l’imaginaire scientifique de la seconde moitié du XXe siècle pour y rester jusqu’à nos jours. À titre d’exemple, les auteurs nous renvoient à un document du groupe Thales, daté de 2020, où l’exploration spatiale est présentée comme une opportunité « pour en apprendre davantage sur nous-mêmes et notre planète, améliorer notre quotidien sur Terre avant, peut-être, d’inventer ou de trouver un nouveau futur pour nos enfants ». On ne rigole pas !
Le troisième chapitre dissèque le lien, jamais coupé, de la technologie spatiale avec le bloc industriel militaire et sa politique. Apollo 17 (1972) est la dernière mission avec équipage humain sur la Lune. La permanence d’astronautes dans des stations spatiales est loin d’offrir le même impact médiatique que les alunissages. Pour cette raison, pendant le long sursis qui sépare les missions Apollo de la renaissance du rêve spatial au début du XXIe siècle, le lien entre entreprise aérospatiale et industrie militaire doit être présenté de façon plus explicite. Il en résulte un contrepoint oscillant entre deux extrêmes. D’un côté, assumer explicitement la suprématie militaire dans l’espace comme une nécessité stratégique ; on en trouve le paradigme dans l’annonce de la Strategic Defence Iniciative (SDI), surnommée Star Wars, donnée le 23 mars 1983 par Ronald Reagan. De l’autre, présenter encore une fois l’espace comme un lieu privilégié de paix et sa conquête comme destinée principalement au bien de l’humanité. Cette deuxième approche se nourrit des images de la rencontre Apollo-Soyouz (1975), en pleine guerre froide, ou de la rhétorique de fraternité universelle qui entoure la Station Spatiale Internationale (SSI), après la chute du Mur.
Le quatrième chapitre aborde la phase qui, dans tous les domaines des sociétés capitalistes, a suivi la création par les États d’un système économique à grande échelle créant ses besoins en termes de produits de consommation matériels et symboliques. C’est la privatisation. La privatisation de l’espace à laquelle on assiste aujourd’hui est légitimée par une nouvelle vague de rêves stellaires, majoritairement centrés sur l’obsession pour la colonisation de Mars et pollués par les délires des astrocapitalistes, de Jeff Bezos à Elon Musk. Ici, Régnauld et Saint-Martin le montrent bien, c’est plutôt le manque de créativité qui frappe. Les nouveaux rêves martiens ne sont, pour la plupart, qu’un remake assaisonné de post-vérité de l’arsenal symbolique déjà développé à l’époque de la mission Apollo.
Le livre se clôt sur un chapitre essayant de donner de la visibilité aux narrations alternatives. Plus qu’il ne propose une astro-utopie alternative, ce chapitre donne les éléments pour apercevoir la nature profondément schématique et unilatérale des narrations saturant les médias et les réseaux sociaux au sujet de l’exploration de l’espace. On sort de cette lecture avec l’image d’une recherche spatiale qui a essayé, dans l’après-guerre, de créer sa propre autonomie vis-à-vis du champ politique et militaire d’un côté et du champ scientifique de l’autre. Cela s’est concrétisé dans la création de ses propres institutions (NASA, ESA, CNES, etc.), d’une part, et dans une opération culturelle dont le but était double, d’autre part. Il s’agissait de fournir une identité publique à un nouveau secteur technoscientifique, et de blanchir en même temps ses origines tellement liées à la science nazie.
Ce qui mériterait un chapitre en soi (dans une deuxième édition ?) est le rapport de l’entreprise spatiale avec le champ scientifique proprement dit. La rechute scientifique des missions humaines dans l’espace reste sans doute un expédient propagandiste avoisinant la mystification. Néanmoins, on ne saurait surestimer l’importance des missions scientifiques (que l’on pense aux télescopes, Hubble, Planck, JWST, etc.) qui n’auraient pas été possibles sans l’existence d’agences comme la NASA et l’ESA. Ces contradictions sont le produit d’une tension, d’une sorte de collaboration-compétition entre le champ astronautique et le champ scientifique qui méritera un approfondissement ultérieur. On peut apercevoir clairement cette tension en comparant le schématisme un peu grotesque de la propagande autour du « rêve » des colonies martiennes avec la pluralité d’hypothèses et d’objectifs abordés dans le rapport scientifique sur l’exploration dans le système solaire publié par la National Academy of Sciences des États-Unis avec l’appui de la même NASA.
Extrêmement intéressant et d’une lecture constamment agréable, Une histoire de la conquête spatiale contribue à démystifier l’un des discours dominants de notre époque. En même temps, s’appuyant sur une bibliographie très riche, cet ouvrage deviendra sans doute une lecture incontournable pour tous ceux qui voudront entreprendre des recherches de sociologie et de politique de la technologie spatiale. De ce point de vue, la traduction du texte en anglais serait souhaitable.