mardi 16 décembre 2025

Yasmin Zaher / Dans ma peau / Moi et Hermès

 

Yasmin Zaher Dans ma peau
Deux jeunes filles dans le quartier de Dumbo à Brooklyn avec vue sur le Manhattan Bridge (mai 2013) © Jean-Luc Bertini

Moi et Hermès

Dans ma peau, de Yasmin Zaher, est un Bildungsroman corporel relatif à la sexualité et à l’identité d’une riche Palestinienne exilée à New York. Ce texte drôle, poétique et surprenant fait autant penser à Sex and the City qu’à Ottessa Moshfegh. Il dépeint avec précision et cynisme le mode de vie de trentenaires citadins et aisés d’aujourd’hui. Hélas, rien ne laisse croire que la narratrice prenne du recul par rapport à la misère affective de l’époque.


Yasmin Zaher | Dans ma peau. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy. L’Olivier, 272 p., 22,50 €

Imaginez un mélange de Truman Capote, de Bret Easton Ellis et de Mon année de repos et de détente et vous aurez une idée de l’ambiance chez Yasmin Zaher, originaire de Jérusalem, journaliste à Al-Monitor et diplômée de Yale où elle a fait des études d’ingénierie biomédicale. Âgée de trente-quatre ans, l’auteure a également obtenu une maîtrise en écriture créative de The New School avant de publier ce premier roman, lauréat du Dylan Thomas Prize 2025.          

Comme avec Ellis ou avec Ottessa Moshfegh, lire Zaher relève du pur plaisir esthétique. Elle a le goût du paradoxe et sait s’appuyer sciemment sur un leitmotiv, qui concerne ici la saleté. Son portrait du quotidien à Brooklyn et à Manhattan – interrompu par une jouissive pause parisienne – est une évasion sensorielle remplie d’observations piquantes, sans jamais oublier l’arrière-fond teinté de nostalgie et de douleur, le lot de l’exilé.

Zaher se distingue surtout par sa capacité à bâtir un texte à partir d’un incident structurant qui fonctionne comme une métaphore. Ici, il s’agit d’un évènement de son enfance, lorsque, avec son frère et ses parents, elle voyageait en voiture vers « le Sud » – le désert du Néguev ? (le texte ne dit jamais « Israël », uniquement « Palestine ») – et elle avale une pièce de monnaie qui disparaît. Elle s’imagine le shekel logé quelque part dans son corps, d’où le titre original du roman, The Coin, intraduisible à cause de la polysémie du mot « pièce », et parce que « pièce de monnaie » serait trop long. « Coin » convient : il est compact et constitue une pépite de signification minée de manière saisissante par la romancière.

« La saleté », premiers mots du roman, renvoie apparemment au shekel incrusté : « La saleté était ma première hypothèse. Elle avait une façon bien à elle de s’insinuer dans des endroits impossibles, et je la repérais systématiquement, sur les surfaces, dans les coins, sous les meubles et les ongles longs. » Le terme ne rend pas justice au texte original : « dirt » évoque non seulement une absence de propreté, mais la présence résiduelle de la terre, thème fondamental pour cette narratrice nostalgique de la terre palestinienne.

Comme lorsqu’on lit Moshfegh, on sait que la narratrice est jeune, jolie et aisée : à l’âge d’Internet, on connaît le physique d’un auteur, donc on songe à Zaher lorsque sa narratrice se livre à des confessions intimes concernant sa toilette, ses parfums, sa garde-robe, ses chaussures. Une proximité presque incestueuse s’installe entre auteur et lecteur, thème relevé explicitement : « Je portais un parfum très chic à l’époque, Lys Méditerranée d’Édouard Fléchier, très puissant et sexuel. Pour moi, il a toujours évoqué les fleurs des villes côtières pollinisées par une nuit d’été. Une odeur diamétralement opposée à celle de l’inceste, pareille à une super-espèce tout juste conçue. »

L’emploi de la deuxième personne renforce la proximité ; la narratrice tutoie son lecteur, elle le séduit. Qui serait son véritable amoureux, digne de « polliniser » ses fleurs ? Il ne se trouve pas dans son entourage : Sacha, son amant de service, est juste bon pour une occasionnelle partie de jambes en l’air : « L’amour n’a aucun intérêt. Les bénéfices, quels qu’ils soient, servent surtout à nous rassurer face au vide implacable qu’est la condition de tout humain, un être à part et seul au monde […] L’amour est une prise d’otage, les garçons, c’est le syndrome de Stockholm ».

Pas surprenant, alors, qu’elle reste à la surface, fascinée par les tissus et les peaux – la sienne et celles de la maroquinerie. Lorsqu’elle s’attache enfin à un mec, c’est encore une affaire de peaux : elle le surnomme Trench, parce qu’ils se rencontrent à cause d’un trench-coat qu’elle avait laissé dehors et qu’elle retrouve un jour sur lui. Ils se voient tous les jours, il s’installe chez elle, ils dorment ensemble, sans pénétration : cette héroïne évite la profondeur, peut-être parce que dans son for intérieur reste logé le sale shekel.

Trench l’emmène à Paris où les surfaces deviennent plus sensuelles et chères, notamment chez Hermès. L’enseigne française joue à peu près le même rôle dans ce roman que Tiffany dans Petit déjeuner chez Tiffany de Capote : c’est le lieu par excellence du croisement entre le chic et le fric, deux valeurs capables de rassurer l’héroïne, de la faire se sentir propre : « Le prix d’un sac Birkin augmente tous les ans, qu’importe la pauvreté, la guerre ou la famine. Sa valeur est plus stable que celle de l’or ou du S&P 500, et la maison Hermès a réalisé cet exploit en réservant ses sacs à un groupe de personnes bien particulier et très restreint. »

La fétichisation des marques si caractéristique du jeune Bret Easton Ellis sert ici, comme chez lui, à séparer l’élite des ploucs. Sauf que dans ce roman il ne suffit pas d’avoir bon goût : la direction de Hermès ayant des critères racistes, il faut appartenir à un peuple élu pour accéder au Birkin : « Hermès détestait les Américains et les Asiatiques et refusait donc de leur vendre ces sacs, mais puisque nous étions beaux et cultivés, nous nous chargerions de les acheter pour les revendre au prix fort à tous les nazes et autres péquenauds. » La narratrice profite également de son statut d’aristocrate de la maroquinerie : elle possède déjà un Birkin, hérité de sa mère : « Il était noir, en cuir de veau et singulièrement fonctionnel. On pouvait y glisser une page A4 standard, il comprenait deux poches intérieures, une pour mon portefeuille et mon téléphone, l’autre pour ma MetroCard. Et il avait des pieds. Oui, des pieds. Quatre pointes fixées sur le fond qui le maintenaient droit et propre, même quand il était posé sur un siège du métro. Ce sac était autonome, il se débrouillait tout seul. »

Zaher décrit certains objets avec une poésie et une précision merveilleuses, non dénuées d’ironie. On pense à la description des cartes de visite dans American Psycho. Le problème chez Zaher, c’est que, à l’instar du sac Birkin, son univers est composé d’objets « autonomes » : les grandes capitales qu’elle décrit sont peuplées d’atomes froids et sans âme. On referme son roman avec le sentiment que peut-être le dicton de Valéry est faux : « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». On aurait envie d’un(e) « livre de chair ».


EN ATTENDANT NADEAU


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