
Littérature pirate
L’homme aux deux visages de Viet Thanh Nguyen et Punks de John Keene questionnent en profondeur les identités et ce que la littérature en fait, comment elle ouvre un espace singulier au mineur. Inventives, perturbantes, les démarches de ces deux livres nous obligent à penser autrement et à concevoir une littérature pirate. Des lectures qui semblent urgentes et nécessaires pour mieux penser le monde contemporain.
Devant des œuvres, on est parfois saisi d’un inconfort. Quelque chose tremble en nous, les évidences qui nous portent se fissurent, on y perçoit une réelle altérité un peu effarante. On peine souvent à le reconnaître d’ailleurs. Elles provoquent une sorte de stupeur qui frôle l’inadmissible. On y est confronté à l’autre en soi, à l’autre pour soi. Et ces livres n’admettent pas de demi-mesure et forcent à une radicalité nécessaire. Les exemples sont légion – de Christine Angot à Virginie Despentes, Pierre Guyotat ou John Edgar Wideman, Perceval Everett et Jesmyn Ward, en passant par Walter Siti ou Nelly Arcan… – qui nous poussent à une expérience altérée, nous font pénétrer un discours étranger, tantôt refoulé ou inconnu, déporté ou renié. Ces voix obligent à une lucidité, à un affrontement avec soi-même, sa culture, son histoire, sa morale. Il y a ainsi des œuvres qui admettent leur violence, assument leur irruption, qui surgissent par une sorte d’obligation. Et c’est ainsi qu’elles nous forcent à entendre des discours instables, qui détonnent, qui bousculent les évidences existentielles, obligent à éprouver l’autre, à faire une expérience qui nous exclut.
Il en va ainsi de L’homme aux deux visages de Viet Thanh Nguyen, texte hybride qui revient sur une expérience intime pour imaginer une forme de récit qui l’englobe en l’élargissant, la fasse passer de la singularité de l’autobiographie à la performance du politique. Après avoir connu un succès mondial avec son Sympathisant qui a obtenu le Pulitzer en 2016 (adapté par HBO), en avoir écrit une suite avec Le dévoué, après avoir réinvesti l’histoire de la guerre du Vietnam, il semble s’obliger à une forme directement autobiographique, irruptive, qui s’impose à lui. Pour dire sa vie, l’histoire de ses parents, réfugiés vietnamiens chrétiens, son parcours, ses difficultés, son existence dans une culture américaine dont il fait partie et qui l’exclut, la violence de l’inappartenance, le poids du racisme quotidien, la colère des dominés, de ceux qu’on n’entend ou qu’on n’écoute pas. Son livre raconte ainsi une contradiction, une violence intérieure, une sorte de cri qui dépasse celui qui le profère dans le grand silence tohu-bohuesque du monde contemporain.
Il y a là à la fois quelque chose de fort, de nécessaire peut-être et d’un peu déséquilibré. L’écrivain raconte un duel intérieur, une appartenance et un rejet, une contradiction d’être et de ne pas être d’une communauté, de devoir recomposer sans fin son existence. Viet Thanh Nguyen affiche un refus d’être assigné à une place, réduit à une altérité, de figurer une étrangeté. Il raconte le débordement qu’il doit confier, figurer, narrativiser. Et c’est le véritable enjeu de ce texte que de trouver une forme qui englobe le sujet qui raconte et ce qui le dépasse, qui équilibre discours de soi et discours pour les autres, qui articule l’intime et le politique, l’expérience indivise et collective. Le texte – composé à partir de notes, de conférences, de dialogues divers, d’articles ou d’interventions – se distribue sur la page – aligné à gauche, au centre ou à droite, en capitales ou en minuscules, comme des ensembles disjonctifs qui s’agglutinent pour former le tissu d’un discours qui relève autant de l’autobiographie détournée que du texte d’intervention. C’est son hétérogénéité qui lui donne une force et qui le structure en l’éclatant, comme si les éléments textuels se répondaient ou s’interpelaient, énoncés et lus à des niveaux différents. C’est dynamique et efficace. Et le lecteur affronte cette forme, l’apprivoise, y trouve un cheminement qui le fait s’arrêter, interroger ce qu’il lit.
Viet Thanh Nguyen oblige à entendre une parole souvent tue ou dévalorisée, la fait surgir face à nous. Il interroge ou dénonce (c’est selon) les représentations des Asiatiques, l’imagerie qui nous conditionne, conçoit la figure du réfugié et de l’immigré, le communautarisme états-unien, la violence politique et sociale, les inégalités économiques, les désordres de la parole politique (dès que le nom de Trump surgit, il est caviardé et invisible), le racisme quotidien… Et surtout, il propose une lecture décoloniale globale très radicale et agressive à l’encontre des États-Unis. La lecture en est, paradoxalement, à la fois dynamisée et empêchée, un peu réduite. Il faut dire que, si la grande qualité de ce livre consiste à faire entendre, enfin dirait-on, des voix trop souvent étouffées, si la lecture presque marxiste paraît originale dans le contexte, si la dénonciation des structures racistes ou réductrices convainc souvent, il y a une sorte de mise à plat, sans échelle, de la violence qui amoindrit la portée du discours général. Cet Homme aux deux visages nous confronte à un refoulé, à un arrière-fond inconfortable et injuste, ordonne une parole qui raconte le chaos de l’existence et de la violence, les contradictions existentielles (il pourrait aller nettement plus loin pour ce qui le regarde en tant qu’individu !) que l’on minore.
Sans doute cette disproportion radicale – l’emportement d’une pensée qui dénonce un peu à tort et à travers – est-elle nécessaire et utile. Il faut entendre une colère, percevoir les tenants et les aboutissants d’une conception anticoloniale – comme souvent aux États-Unis, c’est très souvent un peu léger sur le plan théorique et le sérieux intellectuel –, la portée de voix qui, comme celles de Jesmyn Ward ou Junot Diaz par exemple, impactent vraiment la société et gagnent une valeur indéniable. On est donc frappé par l’urgence d’une voix qui achoppe à une fragilité intellectuelle ou conceptuelle, à une dimension égotique quelque peu envahissante et maladroite. Le livre de Viet Thanh Nguyen y participe en proposant une forme littéraire originale qui oblige à se situer, à prendre parti. C’est une forme dans laquelle la contradiction et le dialogue s’assument comme possibles, une forme qui prend en charge l’hétérogénéité des enjeux et des expériences, leur offre un espace réel et symbolique qui compte. L’écrivain nous aide, par le truchement d’une exploration de son existence intime et d’une sorte de déclaration d’amour à ses parents, à concevoir une altérité, à assumer la violence de nos contradictions, à exister ensemble.
Nous ne sommes pas unis, pas simples, pas lisibles, pas réductibles, semble nous dire John Keene dans Punks. Et cette complexité de nos géographies intérieures – de nos provenances comme de nos expériences, de nos héritages et de nos dilections – oblige à penser autrement nos identités, à pirater nos existences, à inventer des formes littéraires qui admettent et portent des discours radicaux et neufs. Imaginer des formes qui subliment nos subjectivités revendiquées et irréductibles tout en les reliant à d’autres, à des structures, à des réalités qui nous excèdent et nous conditionnent. Et si la forme du livre de Viet Thanh Nguyen peut dynamiser son discours, elle n’implique pas une opacité, ni ne figure son impossibilité. C’est une parole performée, efficace. Avec John Keene, au contraire, la forme même des textes, la puissance verbale, l’incompréhensibilité ou le désordre que la littérature admet, trouvent une expression d’une rare puissance. Il faut dire que le geste auquel obéit ce recueil de textes poétiques en vers ou en prose, très adroitement composé sur le temps long, reflète une pensée et du texte et de la voix, de la composition narrative, formidablement lucide.
Oui, on fait face à une injonction poétique d’une grande force, à une voix diffractée, diverse, hétérogène, à une langue disruptive et mystérieuse qui interloque et fascine. D’évidence, un geste poétique s’impose. Celui d’une identité et d’une parole pirates, enlevées à soi-même, reconfigurées, re-composées – c’est un des leitmotivs de L’homme aux deux visages –, qui ne peuvent exister, trouver une forme, être admises, que par la littérature . C’est ainsi qu’en sept sections Keene explore sa biographie et l’histoire qui la sous-tend, entremêle expériences intimes et histoire collective, relie une écriture sentimentale et mémorielle, singulière, à un discours engagé, militant, qui se fait le relais des autres. Il nous donne ainsi à voir des scènes de la vie courante, ses amitiés, ses amours, portraiture des amis ou des partenaires occasionnels, il raconte la sexualité dans les bars gays du Castro et les saunas de l’Est, revient sur des figures qui fondent son identité morale et son rapport au monde. Au gré des poèmes – en voici quelques-uns qui nous frappent particulièrement : « Noir », « Béatitude », « Punks », « Carte postale : décadence », « D’un bout à l’autre de la pièce », « Séjour à Lakeview », « Dans cette pièce chaude et ensoleillée… », « Origines » –, il configure une vie par la langue, par sa figuration dans la langue.
On connaît bien l’inventivité formelle qui porte les livres de John Keene (en particulier, son formidable Contrenarrations), la manière dont le langage – sa disposition, ses empêchements, son dynamisme, sa liberté – porte un discours divergent sur l’identité, son affirmation, sa description. Car sa compréhension lui est conférée par la littérature, par ce qu’elle empêche et rend possible simultanément. Son Punks nous désarçonne bien souvent. Nombre de références, d’implicites, de jeux de langue, nous échappent. Mais on perçoit toujours une puissance d’expression, une tension dans le discours qui refuse la facilité et les discours tout faits, qui empêche une lecture unie et didactique, qui fait entendre la complexité d’une identité et des relations qui se nouent avec le monde et les autres. Jamais l’écrivain ne se complait dans la plainte ou le rejet dénonciateur, jamais il ne condamne ou fait la leçon : il exprime ce qui est, le passé et le présent, l’idée et le sentiment, revenant toujours à l’expérience. Le poète parvient à faire quelque chose de l’hétéroclite de l’existence. Il invente ainsi une sorte de cartographie du mineur – culturel, sexuel, racial… – reconfigurant son existence et les échos qu’elle trouve dans le temps et dans l’espace. Le recueil opère ainsi une histoire de soi concrète et symbolique rare.
Défaisant les conceptions strictement identitaires tout en admettant sa marginalité, l’écrivain fait entendre une voix particulière et réconciliatrice, d’une effectivité politique concrète, à son échelle. Il propose une hybridation formelle, une entreprise de déconstruction réelle du passé, de soi, d’un monde, d’une société, d’une langue, d’une culture. Il écrit ainsi dans « Noir(cir » qu’il faut lutter avec la langue dominante, « pirater le courant dominant, noircir le code implique un basculement, en son sein, un négrissement (de l’intérieur) : pirater la source en la vernacularisant, en l’ébénisant, en la petit-négrisant ou en la créolisant (kréyolisation), bousculer les codes pour la recoder, la percer à jour, la décoder et l’ouvrir, la déconstruire et la reconstruire. La noircir revient à la figurer, à la configurer et à la défigurer, la casser en deux et en ouvrir les symboles pour la renouveler, créer un nouveau code qui masque et reflète l’ancien, en en explosant le plafond et en la remixant. La noiriser revient à l’embrouiller, la rendre plus funky. D’une façon toujours non-autorisée ».
Cette position ordonne un geste fort, mystérieux, envoûtant et dérangeant. Hors la liberté de la prose, le jeu et le sérieux qui se mêlent, il faut entendre ce discours disjoint, qui se produit contre les évidences et le conformisme, contre l’écrasement de l’individu et contre l’égotisme stérile, qui fait advenir une littérature qui pense, fait penser, autrement. Voilà qui paraît véritablement vital ! La littérature, la fiction de soi, la recomposition de mémoires alternatives, la perception de l’autre comme soi et réciproquement, offrent un espace mobile pour penser qui nous sommes dans un monde complexe. Ce piratage de l’histoire, de la langue, de la mémoire, semble, décidément, urgent.
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