
Le diamant noir de Dagerman
Ce court texte de Stig Dagerman (1923-1954) est bouleversant. Il lui a longtemps tenu lieu de testament littéraire. Aujourd’hui, les éditions Agone livrent une nouvelle traduction, par Alain Gnaedig, de ce texte phare qui éclaire cette nuit où l’écrivain confronte sa propre mortalité à ce qu’il a nommé « l’échec d’exister ». Notre besoin de consolation est insatiable est accompagné de quinze autres écrits précédemment publiés sous le titre La dictature du chagrin, auxquels s’ajoute « Attention au chien ! », qui fut le dernier billet journalistique que l’écrivain suédois donna au journal Arberaten, la veille de sa mort, et qui apparaît comme une note sombre et sarcastique au moment même où l’écrivain quitte ce monde.
Durant les mois qui suivent l’effondrement de l’Allemagne nazie, un jeune écrivain suédois décide de sillonner le pays pour en rapporter un reportage sur la vérité de la guerre. Le témoignage est brutal, vrai. L’écrivain s’appelle Stig Dagerman. Il est encore méconnu. Il est marié à une jeune Allemande du nom d’Annemarie Götze, dont les sympathies pour l’anarcho-syndicalisme ont obligé sa famille à fuir le régime nazi et à trouver refuge en Espagne. Il n’y a pourtant aucune haine dans ses mots, aucun souffle de revanche. Juste l’acuité d’une réalité et d’une souffrance qu’il côtoie au quotidien et qu’il rapporte avec précision, sans hostilité ni rancune. Tout au contraire, il y a une compréhension et une empathie profondes pour ce peuple qui souffre dans les décombres et les ruines de la guerre. Il approche ce qu’il y a de plus humain dans la dévastation, avec compassion et lucidité, pour entamer une profonde et troublante réflexion sur l’angoisse, la haine, la culpabilité.
Ce sentiment de culpabilité né de la défaite se transforme vite en une culpabilité devant la misère du monde. La culpabilité s’accouple à la souffrance. Tel est son terreau. Le rapide succès littéraire de Stig Dagerman ne le comble pas. Il lui laisse un goût de poussière entre les lèvres. Cela ne durera pas. Ces moments sont d’une extrême euphorie qui cachent un vide rempli de mensonges. Alors l’écrivain ouvre les yeux. Il cherche. Il prend la posture du chasseur. Mais il rentre bredouille. Il est préférable de reconnaître combien la chasse fut maigre. Dès lors, cette affinité entre la culpabilité et la souffrance tisse un lien ténu avec la mort. Cet automne que les Allemands ont traversé comme « un enfer de froid et de pluie au milieu des ruines » [1] montre comment la culpabilité du survivant se transforme en ce fardeau que doit porter celui qui reste en vie après tout, après le désastre. Il pèse de tout son poids sur les épaules du jeune écrivain. Il le mènera au silence littéraire, Dagerman fera de multiples tentatives de suicide.
Alors qu’il se bat contre l’impossibilité d’écrire, le magazine Husmodern (La Ménagère) lui commande un article de quelques pages sur l’art de vivre. L’équipe éditoriale ne s’attendait probablement pas à ce que texte commence comme un art de mourir. Le texte paraît sous le titre Notre besoin de consolation est insatiable au printemps 1952 et sera l’un des derniers textes publiés par l’auteur, qui met fin à ses jours le 4 novembre 1954.
Notre besoin exprime l’impossibilité d’être heureux pour un homme qui sait l’inéluctable condition de sa propre mortalité. Nous sommes ici à l’extrême méditation de ce pourrait être l’existentialisme. Ici, l’enfer ce n’est pas les autres. C’est soi-même, emprisonné dans cette « errance absurde », à la recherche de la consolation qu’il traque comme un gibier. Le vide de toute errance tend son arc entre l’orgie de l’excès et l’amertume de l’avarice. L’auteur se met à nu devant cette alternative qu’il suit sur le fil du rasoir. L’étau se referme. Rien ne peut sauver un homme aussi désespéré que celui qui cherche « la confirmation que mes mots ont touché le cœur du monde ». Puis, le texte est traversé d’expressions justes et tranchantes, comme : « J’ai fini par comprendre que toute consolation qui ne s’appuie pas sur ma liberté est illusoire et le reflet de mon désespoir ».
La question qui traverse ce texte est celle de la transcendance et de la liberté, la possibilité même de dépasser notre humaine condition, sans leurre ni idéologie. Comme durant l’automne allemand, il s’agit de regarder la catastrophe en face afin de cristalliser les peurs qui suintent au cœur du désastre. Elle place la vie sur le seuil des décombres, afin d’entretenir un rapport vrai à la vie et à la liberté, tout en regardant la mort dans les yeux. Le souffle de la consolation, sa respiration profonde, est quelque chose qui ne peut plus sauver un écrivain cherchant le pardon s’il ne passe pas par l’épreuve de la liberté. Tout au plus, il ne peut qu’accepter la fragile beauté que lui offre le monde, y acquiescer pour mieux la laisser partir, trop conscient de la déréliction de toutes les choses humaines. Aucun esthétisme ne peut le sauver de son mal-être.
Seule la liberté des mots lui permet de surmonter la violence du monde, une liberté qu’il érige en art de vivre, contre les faits de la vie et contre la mort. Ce que cherche l’auteur est une « consolation qui illumine », ces sortes d’éblouissements momentanés qui offrent à l’auteur une libération temporaire et une expérience de sa souveraineté. En elle, l’affirmation du désir donne à la vie son merveilleux contenu : « la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, l’aide dans le besoin, le clair de lune dans les yeux, une sortie en mer, la joie d’un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se joue entièrement en dehors du temps ». Cette rencontre avec la beauté se passe hors du temps. L’auteur la nomme félicité. Elle dissout le temps, tout comme elle défait ce rapport intime avec la mort. C’est en préservant sa souveraineté que l’homme, tel qu’en lui-même, se libère du sens de la dissolution humaine.
Telle est la leçon de Dagerman. Tel est son art de vivre qui, dans cette nouvelle traduction, livre un langage plus brut et plus cru, comme porté par la faim du chasseur qui montre ses crocs. Si Dagerman est un nom de plume que s’est donné l’auteur au moment de publier ses premiers textes, en 1940, ce nom signifie « l’homme de la lumière de l’aube », alors ce petit texte agit comme un testament et brille dans la nuit comme l’éclat d’un diamant noir.
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