mardi 23 avril 2013

Junot Díaz / Écrire le passé, façonner l’avenir


Junot Díaz : écrire le passé, façonner l’avenir

 

Junot Díaz, l’un des auteurs anglophones les plus captivants d’aujourd’hui, tire depuis longtemps son inspiration de la culture populaire japonaise. Venu à Tokyo dans le cadre du premier grand festival littéraire international du Japon, il nous parle de son attachement à l’Archipel et de l’influence des romans et des manga japonais sur son écriture.


23/04/2013

Amoureux de Tokyo

La Brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, une saga sur trois générations qui a valu à Junot Díaz un prix Pulitzer, passe des villages et champs de canne à sucre de la République dominicaine aux rues du New Jersey peuplées d’immigrés. Ce roman relate l’histoire contemporaine de la République dominicaine et de sa diaspora, mêlant histoire, fable et roman initiatique dans un assemblage grisant de styles et de registres. Autour de l’histoire d’un jeune « geek des ghettos » obsédé par les jeux de rôle, Le Seigneur des anneaux et les manga japonais, ce texte donne la parole à une voix polyglotte fascinante, qui mélange généreusement l’anglais, l’espagnol et une dose non négligeable de japonais.

La version japonaise de « La Brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao » (Shincho Crest Books)

L’un des personnages est doté de « grands yeux façon manga ». Un flashback nous montre la campagne dominicaine à l’époque où « les villes ne s’étaient pas encore transformées en kaiju, se menaçant mutuellement à coups de bidonvilles fumants et grouillants. » La soif d’amour d’une jeune femme « s’est repliée comme un katana en train d’être forgé, jusqu’à devenir plus aiguisée que la vérité. » Une fillette timide et réservée est « immobile comme du théâtre nô. »

Ces références au Japon et à sa culture populaire vigoureuse ne doivent rien au hasard. L’auteur, qui entretient une histoire d’amour assumée avec Tokyo, se rend fréquemment au Japon. Dans un essai paru dans Newsweek peu après le tsunami de mars 2011, Junot Díaz a écrit son amour pour la capitale japonaise : « tous les atours de sa modernité… son envergure parfaitement écrasante… les châteaux, les temples, les tribus déguisées qui se réunissaient… le week-end. » Il y était de retour récemment, pour participer au Festival littéraire international de Tokyo.

Junot Díaz en conversation avec Wataya Risa, lauréate du prix Akutagawa

Junot Díaz a joué un rôle central tout au long des trois jours du festival, charmant le public grâce à son humour détendu et vif, à son intelligence incisive et polymorphe, et à son enthousiasme contagieux à l’idée d’être de retour au Japon. Il a participé à trois tables rondes animées, en compagnie d’auteurs japonais, sur des sujets variés comme l’amour, la masculinité ou les représentations culturelles du futur. En chemin, il a dialogué avec l’un de ses héros, le dessinateur de manga Urasawa Naoki, une expérience décrite comme « le point culminant d’un rêve ».

Au cours d’un débat intitulé « Le guide de l’amour pour les otaku » avec son traducteur japonais Tokô Kôji et la romancière Wataya Risa, plus jeune lauréate de l’histoire du prestigieux prix Akutagawa, Junot Díaz a rappelé au public que son intérêt pour la culture populaire japonaise n’avait rien d’exceptionnel. « Il faut garder à l’esprit le fait que pour une certaine génération d’enfants grandissant aux Etats-Unis, la culture populaire japonaise a constitué un repère, une part importante de notre imaginaire collectif. Une bonne partie de ce qu’on appelle la « soft culture » du Japon a pénétré nos rêves d’enfants. Les dessins animés américains étaient terriblement mauvais. A dix ans, quand vous regardiez Scoubidou, vous aviez envie de vous pendre. Alors, quand on voyait quelque chose comme Star Blazers (l’anime japonais Yamato), avec une vraie histoire qui sous-tend tous les épisodes, ça nous semblait extrêmement sophistiqué. Les anime et les manga, c’était comme plonger dans un rêve. »

« Je suis un inconditionnel d’Urasawa Naoki »

Cliquez pour regarder la vidéo de Junot Díaz et Urasawa Naoki en coulisse, après le débat

Junot Díaz se rappelle « son enthousiasme pour les anime et les manga, puis sa fascination devant l’histoire secrète des nations, rédigée sous une forme populaire ». Au cours de sa discussion avec Urasawa Naoki, auteur de best-sellers comme Monster, 20th Century Boys et Master Keaton, Díaz a souligné le fait que souvent, « les gens ne parlent pas de ce qui est le plus important ». L’un des attraits de l’œuvre d’Urasawa, à ses yeux, est sa façon de toucher au cœur de la société et de confronter les problèmes que la plupart des gens préfèrent laisser de côté. « C’est dans les formes artistiques les moins respectées traditionnellement que ces questions sont traitées. Les élites culturelles décrivent les mangas en termes simplistes. Mais un manga comme Monster étudie les plus terribles chapitres de l’après-guerre et de la guerre froide. On en apprend plus sur l’histoire du Japon contemporain avec les mangas d’Urasawa qu’en lisant quelqu’un comme Murakami. »

Sur scène, au Festival littéraire international de Tokyo. Les deux intervenants sont présentés par le modérateur, Enjoe Toh, récent lauréat du prix Akutagawa.

La première rencontre de Junot Díaz avec le Japon remonte à son enfance en République dominicaine. Beaucoup de ses voisins et amis venaient de familles qui avaient émigré du Japon juste après la guerre.

« Quelque 10 000 Japonais sont passés par le port de Saint-Domingue, en route vers diverses nations sud-américaines, après le traité de San Francisco au début des années 1950. Ces émigrés japonais, qui avaient vécu une expérience traumatisante, sont arrivés au beau milieu du règne de Trujillo. Leurs passeports ont été confisqués, ils sont quasiment devenus des esclaves. On leur avait promis des fermes. Mais au bout du compte, Trujillo leur a menti et leur propre gouvernement les a abandonnés. Les membres de cette génération étaient encore là quand j’ai grandi. Ils venaient généralement de zones rurales — souvent de Yamagata — et beaucoup d’entre eux n’avaient vu Tokyo qu’une fois, lorsqu’ils avaient traversé la capitale pour quitter le Japon. Pour nous, ils symbolisaient en quelque sorte ce que vivait le peuple dominicain. En deux ans, ils avaient vécu la même chose que nous en trente ans. Même pour un enfant comme moi, il était clair que ces gens fuyaient une sorte de calamité. Et nous le comprenions, parce que dans les Caraïbes, nous sommes les enfants d’une calamité sans fin. »

Traumatisme, mémoire et espoir dans l’avenir

En République dominicaine, comme au Japon après-guerre, une génération entière a été traumatisée par ce qu’elle a vécu. « Et quand les gens sont traumatisés, ils veulent oublier. On ne vous encourage pas à repenser au passé. "C’est fini tout ça", dit-on. "C’est du passé". Mais, même petit, je voyais bien que c’était un mensonge. Le passé continue de vivre. Alors, une partie de soi veut être témoin. Je me souviens d’avoir vu mes parents tressaillir devant une photo de Trujillo. Il me semble que c’est mon devoir de faire passer ce message à la génération suivante. Je suis attiré par les sujets que les autres évitent. Ma génération a grandi après Trujillo. Nous subissions toutes les conséquences, mais sans savoir grand-chose. Et les gens voulaient oublier. »

Dans un débat sur Tokyo avec l’écrivain japonais Furukawa Hideo et le romancier britannique David Peace, installé dans la capitale, Junot Díaz a rappelé que les mangas et anime japonais représentaient le futur à ses yeux, lorsqu’il était enfant. « Quand j’étais petit, Tokyo était l’avenir. A l’époque, aux Etats-Unis, on avait peur que le Japon nous gobe. Mais en même temps, on l’admirait : si seulement nous aussi, on pouvait faire comme ça… Il y avait tout un discours sur le Japon qui représentait l’avenir. »

De gauche à droite : Deborah Treisman (The New Yorker), David Peace, Furukawa Hideo, Junot Díaz.

Au cours de son débat avec Urasawa, Junot Díaz est revenu sur la façon dont les choses ont changé et il a souligné l’importance des versions imaginatives du futur, comme celles proposées par les mangas d’Urasawa Naoki : « On a toujours dit à ma génération de penser à l’avenir. Nos jouets étaient tous futuristes — fusées, robots, etc. Mais j’ai un petit frère qui a vingt ans de moins que moi, et pour lui l’avenir est quelque chose d’effrayant. Il a toujours peur de ne pas trouver de travail, de ne pas pouvoir s’acheter une maison. Mais réfléchir à l’avenir, c’est comme un muscle. La société nous encourage à ne pas faire travailler ce muscle, à toujours vivre dans le présent. On est facile à manipuler quand on n’a pas de point de comparaison. On ne peut pas rêver de choses meilleures. Réfléchir au futur et au passé nous permet d’affronter le pouvoir. »

Plusieurs des participants à la table ronde avec Junot Díaz ont exprimé leur inquiétude face au Japon d’aujourd’hui : l’introversion croissante du pays, les signes inquiétants d’une perte de confiance et d’ambition collective des jeunes générations. Dans l’assistance, plusieurs personnes ont demandé pourquoi les otaku japonais ne suivaient pas l’exemple d’Oscar Wao, et ne prenaient pas l’initiative de partir à la recherche de l’amour et du bonheur. Mais Díaz, qui a écrit de façon touchante sur la résilience et la force de Tokyo dans son article pour Newsweek, s’est dit optimiste : « Les moments historiques sont très brefs. On peut avoir l’impression d’être coincés pour l’instant, mais nous avons toujours le pouvoir de faire changer la société. Nous avons montré, à plusieurs reprises, qu’ensemble, nous pouvions être très surprenants. »

Lire les auteurs japonais traduits

Interviewé par nippon.com pendant le festival, Junot Díaz a exprimé son admiration pour les auteurs japonais avec lesquels il s’est trouvé sur scène durant le week-end. « Furukawa Hideo : j’apprécie vraiment ses œuvres bizarres, un peu comme de la science-fiction, que j’ai lues dans Monkey Business. J’adore ce magazine ; je l’achète depuis le tout premier numéro. Et Wataya Risa. Ses histoires sur les relations entre les gens sont flippantes ! Je me dis, purée, j’ai l’air de ça ? J’aimerais mieux comprendre comment Risa se voit parmi les autres écrivains japonais, en fait, parce que la brutalité qui ressort de ce que j’ai lu d’elle trouve clairement un écho chez des auteurs comme Ogawa Yôko, Kirino Natsuo ou Kawakami Mieko. J’adore Ogawa Yôko — Hôtel Iris et sa nouvelle collection, Revenge : La Formule préférée du professeur est brillant. Quatre livres de Kirino Natsuo ont été traduits. Je les ai tous lus, et ils sont excellents.

« Il y a toujours des difficultés quand on passe par la traduction, mais ce n’est pas cher payé par rapport à la possibilité de communiquer avec un artiste et une communauté avec lesquels le contact serait impossible autrement. Je viens d’un pays où les traductions sont très peu nombreuses, alors je suis reconnaissant à tous ceux qui s’engagent dans le dialogue entre les langues.

« Mon expérience en tant qu’écrivain américain-dominicain traduit en japonais est fondamentalement la même que celle des autres écrivains. Nous vendons quelques milliers d’exemplaires, tout au plus. Alors, quand ne serait-ce qu’un seul Japonais m’envoie un mot gentil, c’est vraiment beaucoup. On a vraiment l’impression d’avoir bien fait son travail ! »

Après ses interventions exaltantes ce week-end aux côtés de certains des jeunes auteurs nippons les plus en vue, Junot Díaz va sûrement recevoir de plus en plus de courriers de ses lecteurs japonais.

(D’après un article en anglais de Paul Warham. Photographies : Kawamoto Seiya et Kodera Kei. Vidéo : Tanaka Masayuki. Remerciements à la Nippon Foundation.)


NIPPON





mercredi 17 avril 2013

Les sculptures hyperréalistes de Ron Mueck s'installent à Paris





1|20Avis aux retardataires et aux têtes en l'air, les impressionnantes sculptures de Ron Mueck sont de retour en France. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO


Les sculptures hyperréalistes de Ron Mueck s'installent à Paris

C'est une nouvelle fois la Fondation Cartier qui invite le sculpteur australien à exposer au public ses corps en silicone troublants de vérité...

Elodie DrouardFrance Télévisions
Mis à jour le 17/04/2013 | 11:09
publié le 15/04/2013 | 18:28


2|20Treize ans après une exposition remarquée, la Fondation Cartier (Paris 14e) invite à nouveau l'artiste australien à peupler son bâtiment de verre. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

3|20La plus imposante sculpture, "Couple under an umbrella", est visible depuis la rue. Elle montre un couple de personnes âgées dont la posture et la texture sont d'une rare justesse, jusqu'au bout des ongles. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

4|20Rappelons qu'en 2005, cette exposition atypique, où seules cinq pièces étaient installées, avait conquis le public. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

5|20Elle reste à ce jour le plus gros succès de la Fondation Cartier. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

6|20Jusqu'au 29 septembre 2013, ce sont neuf sculptures que le visiteur pourra venir examiner. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

7|20Parmi elles, trois ont été réalisées spécialement pour l'occasion. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

8|20Toutes représentent des êtres humains, à l'exception de "Still Life" (2009), conçue en résonance avec la dernière épidémie de grippe aviaire. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

9|20Et pour ne pas frustrer le visiteur qui pourrait être surpris par cette exposition a minima, un film inédit de 52 minutes retraçant le processus créatif de Ron Mueck est également projeté. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

10|20Car Ron Mueck n'est pas un sculpteur comme les autres. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

11|20Il crée des figures humaines réalistes à l'excès, en jouant sur de surprenants changements d'échelle. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

12|20Dans "Woman with shopping" (2013), Mueck imagine une mère dont les bras chargés de sacs à provisions l'empêchent de tenir son enfant. C'est cette contrainte particulière qui induit une situation de malaise chez le visiteur. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

13|20Et la consternation se poursuit devant chaque œuvre. Le visiteur reste stupéfait devant ces êtres que l'on aimerait toucher tant ils semblent sortis de notre monde imparfait. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

14|20L'attitude des personnages est bluffante et rappelle d'autres sculpteurs hyperréalistes, comme Duane Hanson. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

15|20Dans "Youth" (2009), un jeune homme blessé semble découvrir le sang qui coule de sa plaie, comme saint Thomas découvrait la blessure du Christ dans un tableau du Caravage. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

16|20Conçues en silicone et en résine de polyester, ces sculptures interpellent par la précision des détails et la justesse de leurs attitudes. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

17|20Dans "Young Couple" par exemple, le visiteur tourne autour de ce jeune couple que l'on imagine sans histoire avant de découvrir la façon dont ils se tiennent la main. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

18|20Chaque œuvre est ainsi le point de départ d'un questionnement sur soi et sur les autres. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

19|20Exposition "Ron Mueck" à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, à Paris (14e), jusqu'au 29 septembre 2013. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO

20|20Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 11 heures à 20 heures. Entrée : 9,50 euros. ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO




samedi 2 mars 2013

Paul Auster et Siri Hustvedt / L'amour des lettres


Siri Hustvedt et Paul Auster
Foto de Sebestien Micke

PAUL  AUSTER 

& SIRI HUSTVEDT

L'AMOUR DES LETTRES

Le 02 mars 2013 | Mise à jour le 02 mars 2013
Paris Match. La légende veut que le jour de votre rencontre, le 23 février 1981, vous soyez tombés amoureux en soixante secondes. Est-ce vrai ?
Siri Hustvedt. C’est effectivement ce que j’ai dit plusieurs fois, mais j’ai ajouté : “Lui, il lui a fallu plusieurs heures !”
Paul Auster. Il y a toujours deux points de vue dans une histoire ! Siri m’a vu avant que je ne la remarque ! Il a fallu quelques minutes de plus pour qu’un ami commun fasse les présentations officielles.
S.H. Je sentais que je devais marcher sur des œufs pour arriver jusqu’à toi !
Dans quel état étaient vos vies ­personnelles avant cette soirée ?
P.A. J’étais séparé depuis plus de deux ans de ma première épouse, j’avais connu pas mal d’aventures avec différentes femmes. A ce moment-là, j’avais quelqu’un dans ma vie, mais ce n’était pas la grande passion amoureuse. Je ne pensais pas me marier une nouvelle fois, je croyais avoir raté ma seule chance dans ce domaine…
S.H. Moi, je venais de me séparer et j’étais aux aguets ! Notre ami commun m’a présenté Paul comme “poète” et cela m’a tout de suite plu. A l’époque, je lisais beaucoup de poèmes, j’en avais moi-même publié quelques-uns dans des magazines. Nous sommes montés dans un taxi tous les trois, et Paul s’est mis à parler de George Oppen, le poète objectiviste. J’avais très envie de prolonger la conversation...
P.A. Après la lecture à laquelle nous assistions, il y a eu une fête, downtown, c’est là que tout a commencé. Plus tard nous sommes allés dans un bar pour continuer la discussion…
Siri Hustvedt, Sophie Auster et Paul Auster

«Notre relation était une vraie surprise»

Saviez-vous que vous vous engagiez pour toute votre existence ?
S.H. Non, personne ne peut jamais être certain de ce genre de choses.
P.A. Il nous a fallu quelques mois avant de décider que cela serait une affaire à long terme.
S.H. Et aussi pour appréhender les sentiments et le désir de l’autre… Tout comme Paul, je ne songeais absolument pas à me marier. Je tenais à mon autonomie et à ma liberté, j’étais très bien toute seule. Cette relation était une vraie surprise. Et, subitement, quand nous avons décidé d’emménager ensemble, je lui ai dit : “J’ai réfléchi, je ne vais pas vivre avec toi tant que tu ne m’épouses pas.”
P.A. Et j’ai dit OK. C’était si romantique…
Paul, plus de trente ans après, vous écrivez à propos de Siri : “C’est l’une des étoiles qui brillent dans la vaste constellation d’un amour qui dure.”
S.H. C’est très gentil de ta part ! Quand j’ai lu cette phrase, je me suis sentie sanctifiée, mais je sais que ses sentiments vont dans ce sens, donc cela n’en était que plus émouvant. Nous avons une relation complexe, agrémentée parfois de disputes… Certains hommes espèrent trouver une épouse, je ne suis pas ce genre-là. Je cherche avant tout un alter ego intellectuel, et je peux vous dire qu’il n’y en a pas beaucoup… Je ne voulais pas quelqu’un qui s’occupe de moi et je ne me voyais pas au service d’un homme.
P.A. Tout comme moi…
S.H. Il faut aussi savoir et accepter que l’autre change. Je ne suis pas la même qu’il y a trente ans, tout comme Paul n’est plus le garçon que j’ai rencontré en 1981. Si nous sommes toujours ensemble, c’est que nous avons su faire des efforts pour évoluer, tout en laissant de la place à l’autre. Si vous n’acceptez pas cette évolution, votre histoire d’amour ne peut pas marcher.
P.A. Vous voyez comme elle est dure ? Mais elle a totalement raison. Je n’ai jamais voulu une charmante petite femme qui range mes chaussettes. Je voulais une camarade, spirituelle, intellectuelle et artistique. Sans vouloir être arrogant, Siri a toujours intimidé les hommes par sa grande taille, par sa grande beauté et par sa grande intelligence. Mais allez savoir pourquoi, moi, elle ne m’a jamais impressionné !
Paul Auster et Sophie Auster
Etiez-vous sûr de vouloir devenir écrivains ?
S.H. et P.A. Oh oui !
S.H. Quand nous nous sommes rencontrés, Paul n’était absolument pas connu. Il n’avait presque rien publié et travaillait sur ses romans…
P.A. J’ai longtemps été un écrivain obscur. J’ai ­commencé à vivre de l’écriture à la quarantaine. Nous étions déjà ensemble depuis six ans quand le succès est arrivé.
Vous entraidez-vous dans vos ouvrages respectifs ?
S.H. Nous lisons les manuscrits de l’autre avec ­beaucoup d’attention et nous les commentons. Nous fonctionnons ainsi depuis toujours. Paul est mon premier lecteur et je suis sa première lectrice. Ces derniers temps, les commentaires sont assez restreints, je note une répétition, j’évoque un point que je ne comprends pas dans le récit… Il nous est arrivé d’avoir aussi des remarques très importantes ; une fin dans l’un des romans de Paul ne me plaisait pas.
P.A. Je ne vous dirai pas laquelle…
S.H. Et il l’a retravaillée trois fois !
P.A. Je n’ai jamais été en désaccord avec Siri. Car moi aussi j’ai été amené à lui dire que son texte n’était pas bon. Ce fut une conversation difficile, mais je savais qu’elle était capable de mieux. Après le lui avoir dit, je ne l’ai pas revue pendant huit mois car elle a tout repris depuis le début.
Siri, qu’avez-vous ressenti à la lecture de “Chronique d’hiver” ?
S.H. J’ai trouvé ce texte très beau. “L’invention de la solitude” est un livre qui me tient particulièrement à cœur et “Chronique d’hiver” est dans la continuité, mais écrit par un homme bien plus mature. Le projet artistique en soi, les éléments autobiographiques, la forme du journal me plaisent, mais comme j’ai vécu toutes ces années auprès de lui, je n’ai rien appris, et même j’en sais beaucoup plus !
Paul, le récit autobiographique est-il plus dur qu’un roman ?
P.A. C’est le même effort, votre cerveau est juste dans un endroit légèrement différent. Et je n’ai écrit que sur ce dont je me souviens. J’ai pu cruellement constater qu’il y a beaucoup de choses dans ma vie que j’ai oubliées.
S.H. Cela m’arrive de plus en plus de croiser des gens qui se souviennent de moi et de ne pas savoir à qui j’ai affaire. C’est devenu un sujet intéressant pour mon travail scientifique…
Il est aussi facile de voir des éléments personnels dans vos textes.
S.H. Dans mon premier roman, il y avait des allusions très claires à Paul. Mais les gens en ont fait une telle ­montagne que, depuis, je fais très attention à ne plus l’inviter dans mes récits.
P.A. J’ai parlé de Siri deux fois, dans “La cité de verre”, où elle est l’un des personnages, et dans “Léviathan”, où elle apparaît sous le nom d’Iris, prénom utilisé dans le premier roman de Siri.
S.H. Cela a créé ensuite de nombreuses confusions, Paul a souvent dit qu’il ne fallait pas voir nos vies dans nos romans, mais les gens préfèrent continuer à chercher...

«Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits»

Pouvez-vous avoir de l’influence l’un sur l’autre ?
S.H. Les vraies influences se font de manière inconsciente. Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits.
P.A. Siri m’a rendu beaucoup moins cynique. [Siri rit.] Oui, c’est vrai ! Et moins pessimiste. Sans elle, j’aurais écrit des textes si dépressifs que personne n’aurait eu envie de les lire !
La mort sous-tend “Chronique d’hiver”. Vous semblez en avoir peur…
P.A. Mes parents sont décédés assez jeunes, mon père avait 66 ans, mon âge aujourd’hui, ma mère, 77 ans... Je n’ai pas peur, mais je suis dans l’état de celui qui
regarde la dernière partie de sa vie. Je sais que la fin se rapproche.
S.H. Je travaille aussi intensément parce que je sens une autre forme d’urgence. Les années passent, même si je n’ai que 58 ans, et je sens aussi qu’il me reste moins à vivre que ce que j’ai déjà vécu. La mort devient de plus en plus présente dans notre vie, même si nous sommes toujours alertes, et qu’aucun de nous deux n’est malade.
P.A. Nous avons eu une conversation passionnante il y a deux ans à ce sujet avec l’une de nos amies. Elle a plus de 80 ans, elle régresse physiquement, et elle nous faisait part de sa peur de la mort. Pas de l’acte de mourir en soi, mais le fait qu’elle n’avait pas envie de ne plus vivre. Elle sait que le temps est compté. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler aussi clairement de la crainte de mourir. Puis elle a conclu la soirée sur une note d’humour : “Si vous vous réveillez après 60 ans et que rien ne vous fait mal le matin, c’est que vous êtes mort.”
S.H. Allez Paul, ne sois pas si dramatique…
P.A. [Il rit !]
« Chronique d’hiver », de Paul Auster, éd. Actes Sud, 252 pages, 22,50 euros, sortie le 6 mars.
« Vivre, penser, regarder », de Siri Hustvedt, éd. Actes Sud, 507 pages, 24,80 euros.



vendredi 9 novembre 2012

Joël Dicker / «J’ai tout dans la tête, c’est comme ça que j’avance»


Joël Dicker


Joël Dicker: «J’ai tout dans la tête, c’est comme ça que j’avance»




Il ne l’a pas eu. Tout juste de retour de Paris et de la fièvre soulevée par le Prix Goncourt, le jeune écrivain genevois revient sur le succès de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert»


Lisbeth Koutchoumoff Arman
Publié vendredi 9 novembre 2012 à 17:59


Le rendez-vous est fixé au café Montbrillant derrière la gare Cornavin à Genève. Il n’est pas si tard, mais il n’y a déjà plus de croissants. Joël Dicker file en acheter dans une boulangerie à côté. Le temps pour nous de nous remémorer son parcours fulgurant de jeune écrivain. En moins d’une année, il est passé du statut de parfait inconnu à celui de finaliste du Prix Goncourt. La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, thriller littéraire haletant, n’a pas eu la palme, mais continue de s’arracher dans les librairies.
Samedi Culturel: Comment vous sentez-vous après cette attente déçue du Prix Goncourt?
Joël Dicker: Je me sens serein. Je suis soulagé sans doute de la montagne d’ennuis que m’aurait réservée le prix. Je suis content pour Jérôme Ferrari parce qu’en plus d’avoir écrit un bon roman, c’est quelqu’un d’éminemment sympathique.
Vous prenez les événements avec une sagesse qui surprend chez quelqu’un de 27 ans.
Pourtant, j’ai l’impression d’avoir pris 10 ans ces deux derniers mois et encore 10 ans le jour de la remise du Goncourt!
A ce point-là?
J’ai beaucoup appris. Sur le milieu littéraire, sur les rapports humains en général. J’ai ouvert les yeux sur le fait que tout le monde n’a pas forcément envie de faire de la vie une fête. Il faut l’accepter. Je n’avais pas mesuré combien les gens pouvaient se montrer vicieux et jaloux face au succès. C’est mon côté naïf et juvénile. Ça prend à la gorge au début. Et puis, on comprend que ce n’est pas important en fait. J’ai appris que le jour même de la remise du Goncourt, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert a reçu le Prix des lecteurs de la bibliothèque de Creil près de Paris. Je trouve ça très touchant. Parce que la beauté d’un prix, c’est le partage avec les lecteurs. C’est ce qui me motive en tous les cas.
Vous parliez des ennuis que vous aurait apportés le Prix Goncourt?
A la première sélection du Goncourt, vous êtes le gentil type qui remplit la case du jeune de service. Les gens vous disent que c’est formidable d’être dans la première sélection, que vous ne serez sans doute pas dans la deuxième, mais qu’il ne faut surtout pas être triste. Ensuite, vous vous retrouvez dans la deuxième sélection. Puis dans la troisième. Ceux qui vous aimaient bien vous aiment encore plus, c’est très sympathique. Mais ceux qui vous regardaient déjà d’un drôle d’œil commencent à vous demander des comptes et vous devenez l’homme à abattre. Beaucoup attendent le faux pas, le mot de travers, l’interview de trop. Ce n’est pas le fait que le livre soit critiqué, c’est très bien qu’il le soit, c’est la vie normale des livres. Ce qui est pesant, c’est quand on sent que ce qui est visé, ce n’est pas le livre mais l’auteur parce qu’il a écrit un livre populaire, pas assez littéraire, pas assez ci, pas assez ça. Avec le Goncourt, les attaques auraient pris un tour féroce.
Un des membres du jury, l’écrivain Patrick Rambaud, a lâché, juste après l’annonce du résultat, que votre livre était un bon roman de plage avec de mauvais dialogues. Comment l’avez-vous pris?
Chacun peut penser ce qu’il veut et dire que c’est un mauvais livre. Ce qui est dommage en revanche, c’est de toujours considérer le livre comme une affaire extrêmement sérieuse, réservée à quelques-uns; de considérer celles et ceux qui n’aiment pas lire ou qui lisent peu comme des imbéciles incapables de comprendre ce qu’est un livre. Pourquoi ne pourrait-on pas dire à ces lecteurs occasionnels qu’on les entend et qu’on leur propose quelque chose? C’est intéressant de voir qu’en musique par exemple, ou avec les séries télévisées, des publics très différents peuvent partager les mêmes passions sans que cela soulève le moindre problème. C’est dommage que pour le livre, il existe un fossé entre les publics. En dehors d’un groupe qui reste entre soi et qui pointe les livres qu’il faut lire, les gens se détournent de la lecture et n’achètent plus de livres. Et le premier groupe pleure sur la mauvaise santé du livre français en constatant le succès des livres anglo-saxons comme Harry Potter ou 50 Nuances de Grey.
Est-ce que vous allez pouvoir vivre de votre plume?
Pour le moment, je ne touche rien. Avec le système du droit de retour dont disposent les libraires, il faut attendre un an avant de voir ce que le livre a réellement rapporté. De toute façon, je tiens à continuer de travailler en plus de l’écriture. J’ai besoin d’avoir des horaires, des collègues. J’ai besoin de garder l’écriture comme un plaisir que je m’octroie.
La saison des prix n’est pas terminée. Vous êtes toujours en lice pour l’Interallié et pour le Goncourt des lycéens.
Oui. Le roman commence à être porté par un bouche à oreille qui aura mis un mois à s’installer. Selon Bernard de Fallois, mon éditeur, le livre peut vivre sa vie tout seul maintenant indépendamment des prix. On en seraità plus de 170 000 exemplaires vendus.
Vous qui avez décrit précisément dans votre roman le syndrome de la page blanche qui peut saisir un jeune écrivain après un succès phénoménal, serez-vous capable de l’éviter?
Plus que jamais je crois. Quand vous vivez ces prix littéraires de l’intérieur, vous vous dites que vous avez deux choix dans la vie. Soit vous faites ce qui vous plaît avec les gens qui vous plaisent et vous le vivez de façon pleinement heureuse. Soit vous vous torturez en vous disant que vous voulez absolument la reconnaissance de ce milieu. J’ai choisi la première option. J’ai eu la grande chance aussi de ne jamais recevoir de compliment ciblé sur le livre. Les gens disent qu’ils ont eu du plaisir à le lire et non pas qu’ils ont eu du plaisir parce que c’est un polar ou parce qu’il se déroule aux Etats-Unis. Je ne sens pas de pression à refaire la même chose.
Vous dites aussi dans le roman qu’un écrivain qui rencontre le succès ne doit pas trop attendre avant de faire paraître le livre suivant, sinon il risque de voir son public partir ailleurs. Vous allez suivre ce conseil?
J’ai appris avec mon premier livre combien il est important de prendre son temps pour relire les épreuves encore et encore. Dans le même temps, c’est vrai que si on attend trop longtemps, le public se lasse! Dans l’immédiat, c’est important pour moi de me remettre tout de suite au travail parce que les idées sont là.
L’envie n’est pas émoussée?
Au contraire, elle est décuplée. Je n’ai qu’une hâte, c’est de retourner auprès des lecteurs qui ont aimé mon livre. Avec évidemment le souci de ne pas les décevoir.
C’est une sacrée pression ça quand même, non?
La pression, c’est d’arriver à me convaincre de ne pas aller trop vite parce que le but est de faire un livre qui soit meilleur que La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. On peut toujours faire mieux. Il s’agit d’apprendre des faiblesses de celui-là et de ne pas les répéter. J’ai l’impression d’y être parvenu entre mon premier et mon deuxième livre. J’aimerais y arriver entre le deuxième et le troisième. Et puis je veux aussi absolument écrire pour tous ceux qui n’ont pas aimé le roman, ceux qui disent que je n’en suis pas l’auteur, ceux qui le trouvent très mauvais. J’aimerais pouvoir leur dire: «Vous n’avez pas aimé le deuxième? Alors attendez de voir le troisième!» La perspective me réjouit, ça m’amuse beaucoup!
Est-ce que ce troisième roman se déroulera aux Etats-Unis?
Je n’en suis pas complètement sûr. Avec les Etats-Unis, j’ai trouvé un terreau avec lequel je suis aussi à l’aise que s’il s’agissait de Genève, mais qui me permet en même temps de mettre une distance entre le livre et moi. J’ai besoin de cette distance. Je ne serais pas à l’aise si je devais décrire le café où j’ai mes habitudes à Genève ou bien si je racontais la vie de Joël Dicker. Le désintérêtou les sarcasmes des lecteurs seraient plus difficiles à supporter dans ce cas.
En quoi les Etats-Unis vous inspirent?
Ça remonte à l’enfance, aux vacances d’été que je passais dans le Maine, dans ma famille maternelle. C’est une région de balades, de mer. On roule beaucoup. Je me souviens de mes rêveries en regardant défiler les paysages en voiture. Les deux mois des grandes vacances semblent une éternité quand on a 10 ans. On a le temps de s’inventer 1000 destins. J’associe les Etats-Unis à l’énergie de l’écriture, au rêve.
Et cette envie d’écrire un «page turner» à l’américaine d’où vient-elle?
Du bonheur ressenti comme lecteur face à un roman qui accapare. De l’envie d’arriver à offrir aux lecteurs une pause dans le quotidien. Avec des personnages qui semblent détachés des contingences. A l’adolescence, j’étais un fan de Ken Follett, l’auteur de best-sellers très prenants qui mêlent polar, espionnage et Seconde Guerre mondiale. En parcourant ces livres plus tard, j’ai eu un peu la déception que l’on ressent en retournant sur des lieux admirés pendant l’enfance et qui nous paraissent nettement plus petits quand on les regarde avec des yeux d’adultes. Mais peu importe. Dans un tout autre style, Belle du seigneur d’Albert Cohen m’a donné envie de ces longues traversées de 700 pages que l’on lit d’une traite mais que l’on ne veut pas finir.
Mais d’où vient la détermination qu’il faut pour mener un tel projet à bout quand on est un auteur inconnu?
De la conviction que c’est en faisant cela que l’on se sent bien. Je me suis ennuyé pendant toute ma scolarité. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait rester assis en classe. Comme je m’ennuyais, j’avais des mauvaises notes. Je lisais beaucoup, je dévorais les journaux, mais je n’étais pas du tout scolaire.
Vous n’étiez pas bon en français?
Je passais beaucoup de temps à lire Philip Roth et Romain Gary, mes deux auteurs fétiches. J’étais bon en orthographe et en syntaxe, mais dès que l’on me demandait de faire des plans, je décrochais. Je me sentais en décalage avec les autres élèves. Après la maturité, j’ai fait droit parce que c’est une branche où les maths ne sont pas nécessaires et puis je voulais apprendre. Mais en droit aussi, je n’arrivais pas à m’investir. C’est une souffrance d’être en décalage avec les autres étudiants qui brillent parce qu’ils sont intéressés par ce qu’ils font.
Quel a été le déclic qui vous a conduit à l’écriture?
J’écrivais enfant et adolescent pour la revue que j’avais créée, La Gazette des animaux. Puis en 2005, je propose une nouvelle au Prix international des jeunes auteurs et elle est publiée. Etre reconnu comme celui qui raconte des histoires m’a procuré une sensation fantastique. J’ai écrit un roman que j’ai gardé pour moi. Puis un deuxième que j’ai envoyé aux éditeurs que j’aimais, de Verdier à Robert Laffont. Je n’ai reçu en retour que des lettres types négatives. J’écris un troisième roman. Je reçois une lettre personnelle encourageante. J’écris un quatrième roman, Les Derniers Jours de nos pères. On est en 2009. Je l’envoie et je reçois cette fois-ci trois lettres personnelles d’éditeurs qui m’encouragent mais qui ne retiennent toujours pas le livre. Je commençais à me dire qu’il allait falloir laisser tomber, quand ma tante me signale l’existence du Prix des écrivains genevois. Je leur envoie le manuscrit en me disant que je pourrais au moins avoir les commentaires du jury, que ça pourrait m’aider. A mon immense surprise, j’ai le prix. On est en 2010.
La suite est maintenant connue…
Bernard Lescaze, juré du prix, parle de mon livre à Vladimir Dimitrijevic des Editions L’Age d’Homme. Comme le sujet du livre concerne la France, il l’envoie à Bernard de Fallois, son ami éditeur à Paris avec lequel il fait des coéditions depuis des dizaines d’années. Vladimir Dimitrijevic ne pourra malheureusement pas voir le livre paraître. Il se tue dans un accident de voiture le 28 juin 2011. Le livre sortira en janvier 2012.
Votre parcours est donc à l’exact opposé de celui de Marcus Goldman, le héros écrivain de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert», qui connaît tout de suite un triomphe époustouflant?
J’avais d’abord pensé faire de Marcus un écrivain comme moi qui voit ses manuscrits refusés partout. Et puis, j’ai imaginé l’inverse. Pour le plaisir. Pour que Marcus soit libéré des contingences justement.
Quand vous parlez, vous citez souvent les dates précises des événements, même anciens. Avec le jour de la semaine aussi. Vous ne seriez pas…
Hypermnésique? Oui. Pendant longtemps, je me suis reproché de ne rien faire de cette capacité à tout retenir. J’ai des cousins qui parlent huit langues par exemple. Moi, non. Je commence à me dire que je me sers de cette mémoire particulière pour écrire mes livres.
Quand on s’est vu début septembre pour parler du livre avant qu’il ne devienne le phénomène qu’il est aujourd’hui, vous m’aviez dit que vous n’aviez pas écrit de plan avant de vous lancer dans le roman. Alors que la construction du livre impressionne par ses tiroirs et ses chausse-trappes.
Je ne peux pas écrire de plan. Je ne pouvais pas le faire à l’école, je ne peux toujours pas le faire aujourd’hui. Mais j’ai tout dans la tête. C’est difficile à expliquer. Tout est là. J’avance sans savoir forcément où je vais mais en ayant tout dans la tête.
On commémore ces jours-ci le sombre anniversaire des treize manifestants tués par la police genevoise lors de la manifestation antifasciste du 9 novembre 1932. C’est votre arrière-grand-père, Jacques Dicker, avocat et conseiller national socialiste, qui l’avait convoquée aux côtés de Léon Nicole.
Oui, je suis fier des valeurs qu’il incarnait. Il a commencé son engagement en Russie où il s’est révolté contre le traitement réservé aux moujiks, lui, le fils de grands propriétaires terriens. Du côté maternel, mon arrière-arrière-grand-père, le baron de Gunzburg, juif russe lui aussi, était un mécène qui finançait l’instruction des jeunes. Cet état esprit d’ouverture à l’autre, cette volonté d’aider à élaborer un monde meilleur sont des valeurs ancrées dans la famille. Je tiens à lui faire honneur.
Joël Dicker
«Le jour mêmede la remisedu Goncourt,les lecteursde la bibliothèquede Creil, près de Paris, m’ont remis leur prix.Je trouve ça très touchant»

LE TEMPS



jeudi 25 octobre 2012

Joël Dicker / La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert / L’Académie française célèbre le roman à "l’américaine"


AVEC JOËL DICKER, L’ACADÉMIE FRANÇAISE CÉLÈBRE LE ROMAN À "L’AMÉRICAINE"

Le Grand prix de l’Académie française a été décerné à « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» de Joël Dicker aux éditions Fallois/L'âge d’Homme.

Par YANNICK VELY

Paris Match

Le 25 octobre 2012 | Mise à jour le 25 octobre 2012

C’est l’une des success-stories de la rentrée littéraire. Écrivain suisse de langue française né à Genève, âgé de 27 ans et auteur d’un seul roman publié jusqu’à alors, «Les Derniers jours de nos pères», Joël Dicker s’est fait une belle place au soleil des prix littéraires en figurant dans de nombreuses sélections, dont celle du prix Goncourt. «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» vient d’obtenir le Grand prix de l’Académie française, au nez et à la barbe naissante du favori des gazettes, Jérôme Ferrari et son vertigineux «Sermon sur la chute de Rome».
Joël Dicker


La saison des prix Littéraires

Epais roman de 670 pages paru aux Editions de Fallois/L’âge d’Homme, «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» est de l’aveu même du romancier sur son site Internet un thriller à l’Américaine qui embrase le genre comme un certain Truman Capote avant lui. Réflexion sur l’Amérique d’aujourd’hui et la justice médiatique, ce roman à suspense suit un jeune écrivain à succès en pleine crise d’inspiration qui se voit offrir un sujet en or quand son ami et ancien professeur d’université, Harry Quebert, est inquiété pour l’assassinat d’une jeune fille en 1975, Nola Kellergan. Joël Dicker succède au palmarès à Sorj Chalandon pour «Retour à Killybegs» (Grasset) et lance idéalement la saison des prix littéraires. Avant le fameux prix Goncourt qui sera remis le 7 novembre prochain, avec pour grand favori «Peste & Choléra» de Patrick Deville, nous connaitrons les prix Femina et Médicis, le 5 et 6 novembre prochains.
La deuxième sélection du prix Goncourt
Vassilis Alexakis, "L’enfant grec" (Stock)
Thierry Beinstingel, "Ils désertent" (Fayard)
Patrick Deville, "Peste et choléra" (Seuil)
Joël Dicker, "La vérité sur l’affaire Harry Québert" (Fallois)
Mathias Énard, "Rue des voleurs" (Actes Sud)
Jérôme Ferrari, "Le Sermon sur la chute de Rome" (Actes Sud)
Linda Lê, "Lame de fond" (Bourgois)
oy Sorman, "Comme une bête" (Gallimard)
La deuxième sélection du prix Renaudot (roman)
Vassilis Alexakis "L'enfant grec" (Stock)
Christian Authier "Une certaine fatigue" (Stock)
Anne Berest "Les Patriarches" (Grasset)
Mohamed Boudjedra "Le parti des coïncidences" (Alma)
Patrick Deville "Peste et choléra" (Seuil)
Henri Lopes "Une enfant de Poto-Poto" (Gallimard)
Jean-Loup Trassard "L'homme des haies" (Gallimard)
Florian Zeller "La Jouissance" (Gallimard)
La deuxième sélection du prix Médicis français
Patrick Deville « Peste et choléra » (Seuil)
Philippe Djian « Oh ! » (Gallimard)
Leslie Kaplan « Millefeuille » (P.O.L.)
Emmanuelle Pireyre « Féerie générale » (L’Olivier)
Patrick Roegiers « Le Bonheur des Belges » (Grasset)
Abdellah Taïa « Infidèles » (Seuil)