mardi 20 mai 2025

Kate Atkinson / Margaret Atwood / Dames de crime

 Rijula Das, Petites morts à Sonagachi, Margaret Atwood, Le club des vieilles contrattaqu, Kate Atkinson, Le règne de la nuit

Taxi dans une rue de Calcutta (Inde) © CC-BY-4.0/Vishwas Krishna/Flickr

Dames de crime

par Claude Grimal
20 mai 2025
Numéro 221

Longs, courts, situés aujourd’hui ou il y a un siècle, ici et ailleurs, les trois livres de trois auteures féminines, Kate Atkinson, Margaret Atwood et Rijula Das, ont chacun de noirs ou moins noirs atouts.

Kate Atkinson | Le règne de la nuit. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Colin Reingewirtz. Bourgois, 522 p., 25 €

Le règne de la nuit est un roman historique (très bien documenté) et un polar. Nous sommes en 1926 : Nellie Coker, patronne de night-clubs londoniens, sort de prison où elle a purgé une peine de six mois pour non-respect du règlement à l’intérieur de ses établissements. Quelle barbe ! Ses soutiens dans la police seraient-ils devenus insuffisants ? Pire, un nouveau flic consciencieux la surveille de près et, non content d’avoir l’œil sur elle et sa famille, s’intéresse à la disparition de très jeunes filles attirées par les promesses du monde de la nuit et happées par lui. Mauvais pour les affaires.

À côté de l’intègre et persévérant inspecteur Frosbisher, une certaine Gwendolen, ancienne infirmière militaire, vient se mêler de l’enquête. L’intrigue va et vient autour de ses nombreux personnages tandis que se dessine un tableau de la vie de plaisirs des années 1920 ( jazz, alcool, flappers…) et de la vie de ceux qui n’y participent pas. 

Tout cela est écrit avec le punch et l’aisance humoristique ou un peu sinistre habituels à Atkinson, romancière très populaire en Grande-Bretagne. 

Margaret Atwood | Le club des vieilles contre-attaque. Trad. de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 50 p., 7,50 €

Le club des vieilles contre-attaque, brève histoire humoristique de Margaret Atwood, célèbre écrivaine canadienne connue pour sa peu humoristique dystopie La servante écarlate, raconte la vengeance de trois universitaires à la retraite. Celles-ci, qui se rencontrent régulièrement pour un drink et une petite conversation, décident de rendre justice à l’une de leurs amies et anciennes collègues dont la carrière littéraire a été autrefois ruinée par le complot de collègues masculins jaloux de son succès. Le châtiment prendra une forme tout autre que celle qu’elles avaient prévue. Petites morts à Sonagachi, premier ouvrage d’une écrivaine bengalie, est plus un roman avec crime qu’un polar. Mélangeant les genres – celui du roman d’aventures et de l’étude de mœurs – et les tonalités sérieuse et comique, il s’intéresse  au milieu de la prostitution à Calcutta, principalement dans le quartier de Sonagachi. Sans voyeurisme ni moralisme, il présente un monde de patronnes de bordels, d’entremetteurs, de prostituées (et de leurs enfants), de clients, de policiers… et même de « coopératives de travailleuses du sexe », organisations qui se sont créées dans les années 1970 pour apporter une petite aide financière et sanitaire aux prostitué(e)s.  

Lalee, qui travaille au Lotus Bleu, une « maison » de Calcutta, se voit proposer une « promotion » par sa patronne qui lui offre de prendre la chambre et la place d’une collègue de « catégorie A », c’est-à-dire plus jolie, plus chère, et donc demandée par des clients plus riches ; un « remplacement » financièrement intéressant, mais un brin inquiétant car la remplacée vient d’être assassinée. Cependant, comme dans ce milieu nul ne pose de questions, que le danger fait partie du métier et que l’occasion semble belle, Lalee accepte.  

La vision du quartier rouge de Sonagachi avec ses différents rouages et acteurs, la psychologie un peu complexe de Lalee, éloignée du cliché habituel de la prostituée, font de 

Petites morts à Sonagachi une intéressante lecture. 

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mardi 6 mai 2025

Adrienne Rich / « Qua siment comme le Messie »

 


Adrienne Rich, Le rêve d’un langage commun, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Shira Abramovitch et  Lénaïg Cariou, Edition bilingue, L’Arche editeur,  176 p., 19 €   Adrienne Rich, Le sens de notre amour pour les femmes,
Adrienne Rich et Susan Sherman (1983) © CC BY-SA 4.0/Colleen McKay/WikiCommons


« Qua
siment comme le Messie »
par Claude Grimal


6 mai 2025
3 mn
Numéro 220

Des années 1970 à sa mort en 2012, l’Américaine Adrienne Rich, intellectuelle et poète, a connu une très grande célébrité. À chacune de ses lectures et conférences, elle était attendue « quasiment comme le Messie», rappelle sa biographe Hilary Holladay. Ses textes politiques et poétiques restent cependant assez ignorés en France. La parution récente d’un recueil de ses poèmes datant de 1978, Le rêve d’un langage commun (qui fait suite à une parution en 2024 de Plonger dans l’épave), et d’un bref essai de 1977 permet de se faire une idée de la poète et de l’activiste qu’elle était.

 


Adrienne Rich | Le rêve d’un langage commun. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou. Édition bilingue. L’Arche, 176 p., 19 €  

Adrienne Rich | Le sens de notre amour pour les femmes. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marie Chuvin. Les Prouesses, 36 p., 10 €

Adrienne Rich apparaît aujourd’hui comme un écrivain plus convaincant par l’expression d’idées et d’émotions fortes que par celle d’une pensée construite ou d’un travail littéraire très original. En effet, son talent a consisté avant tout à exprimer de manière pugnace et radicale les préoccupations des mouvements protestataires de son époque. D’abord tournée vers le pacifisme, puis la justice raciale et sociale, elle s’est ensuite consacrée aux luttes féministes et c’est en tant que militante féministe lesbienne qu’elle s’est fait connaître et a écrit ses textes les plus marquants. À partir des années 1970, nombre de ceux-ci constituaient les lectures d’une génération de jeunes femmes et figuraient dans les cursus universitaires : en prose, Naitre d’une femme, La contrainte à l’hétérosexualité, Le sens de notre amour pour les femmes ; en poésie, des poèmes comme « Les tigres de tante Jennifer », « Plonger dans l’épave», « Pouvoir », « Poème flottant », « Poème 1 » (ces trois derniers tirés du Rêve d’un langage commun).  

L’opuscule Le sens de l’amour pour les femmes donne un exemple de la fougue de sa réflexion. Texte de circonstance, écrit pour la New York Lesbian Pride de 1977, il reprend deux espoirs qu’a toujours énoncés l’écrivaine : que le mouvement féministe puisse et sache penser les revendications lesbiennes et qu’un amour entre femmes (sexuel ou non), toujours en « expansion », devienne source de libération et d’empouvoirement. Les utopies de 1968 étaient encore vivaces.Le rêve d’un langage commun est un recueil de poésie dans lequel les préoccupations féminines sont essentielles mais où, bien sûr, l’ambition littéraire prime. Écrit entre 1974 et 1977, il se compose de trois sections, « Pouvoir », « Vingt et Un Poèmes », « Pas ailleurs, ici », dont seule la deuxième, la plus intime, a une solide unité stylistique et thématique. 

Les grandes préoccupations richiennes (la souffrance, le courage, l’inventivité et la solidarité féminines) s’y expriment, en particulier dans des portraits comme ceux de Marie Curie, d’une alpiniste soviétique morte dans l’ascension du pic Lénine, de Käthe Kollwitz, de la peintre Paula Becker… Le poème sur Marie Curie, un des plus connus de Rich, après avoir rappelé le poids de l’Histoire, se tourne vers le personnage de la physicienne pour mettre en parallèle le triomphe que représente sa découverte du radium, le « pouvoir » et la destruction qu’il a apportés : « elle est morte niant / ses blessures / niant que / ses blessures venaient de la même source que son pouvoir ». 

Placé au début du recueil, sa tonalité et sa thématique préfigurent celles de tout l’ensemble. Les poèmes qui lui succèdent vont ensuite, chacun à sa manière, dénoncer le sort des femmes à l’intérieur d’un monde patriarcal qui n’a pour elles que des « rêves rances» et réfléchir à la possibilité d’une autre existence. Peut-être pour cela faudrait-il, suggère Rich, « un langage commun » qui crée « un lien nouveau ».  Le rêve d’un langage commun contient donc les préoccupations essentielles, politiques et intimes, de Rich : colère contre le patriarcat et l’hétéronormativité, désir d’une relation harmonieuse entre femmes et d’un apaisement de soi. La présentation directe de ces idées est dans certains poèmes encombrante tandis que, filtrée au travers de sa vie personnelle et amoureuse comme dans « Vingt et Un Poèmes » (qui cependant n’échappe pas par moments au pathétique et au sentimental), elle touche. 

Rich lyrique et apaisée, quoique un peu convenue, sonne juste :

Dormir, tourner à tour de rôle comme des planètes en rotation

dans leur prairie de minuit :

un contact est suffisant pour nous rappeler

que nous ne sommes pas seules dans l’univers, même endormies.

Mais l’apaisement n’est pas la caractéristique principale du Rêve d’un langage commun, pas plus que la distance et l’ambiguïté ; l’émotion, l’intensité, le didactisme, l’oraculaire dominent. Et donc, après avoir fermé le recueil, le lecteur peut se demander, comme Helen Vendler, contemporaine de Rich et spécialiste de poésie américaine, si « la volonté morale n’y occup[e] pas un rôle prépondérant et n’étouff[e] pas le flot vivifiant de l’imagination », bref si la poésie parvient ici à survivre au « message », à l’emphase, au stéréotype. Le lecteur à la sensibilité plus activiste ou historique que poétique ne se posera pas la question et, même s’il ne voit pas Rich en « Messie », il pourra considérer Le rêve d’un langage commun comme l’expression d’un moment de la lutte des femm


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mercredi 30 avril 2025

Danièle Sallenave / La splendide promesse / La république et l’une de ses filles

 

Les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix
« Les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix », Henri Rousseau (1907) © CC0/WikiCommons


La république et l’une de ses filles

par Claude Grimal
30 avril 2025
Numéro 220

Danièle Sallenave poursuit dans La splendide promesse. Mon itinéraire républicain la réflexion sur la république qui lui est familière et qu’elle avait dernièrement entreprise de manière plus délibérée dans L’églantine et le muguet (2018) et Rue de la Justice (2020).



 

Danièle Sallenave | La splendide promesse. Mon itinéraire républicain. Gallimard, 528 p., 24 €

Reprise et prolongée ici, elle parcourt cette fois environ quatre-vingts années d’histoire française et internationale, soit celles qui coïncident avec l’existence de Sallenave, lui permettant d’évaluer la persistance, l’aménagement ou la trahison d’un idéal qui lui fut inculqué dans son enfance. Le récit est donc politique et personnel, les deux domaines coïncidant puisque l’auteure est une « enfant de la République » et un produit de sa méritocratie (fille d’instituteurs, professeur d’université, académicienne). 

La splendide promesse ne parle cependant pas de la vie intime de l’auteure mais de sa vie intellectuelle, idéologique et morale telle qu’elle s’est déroulée au fil de grands événements : guerre d’Algérie, Mai 68, chute du mur de Berlin, accords d’Oslo, guerre de Gaza, etc. Telle aussi qu’elle s’est enrichie par les voyages puisque, jeune ou moins jeune, elle s’est beaucoup rendue à l’étranger (Maroc, Russie, Tchécoslovaquie, Inde, Chine…). En parallèle, elle décrit une vie littéraire remplie de lectures (Hugo, Apollinaire, Neruda, Aragon), de spectacles (le théâtre découvert grâce au TNP de Jean Vilar) ainsi que de rencontres avec d’importantes figures du monde artistique (Aragon, Lanzmann, Kundera).

Ainsi, dans son aspect politique, l’histoire de La splendide promesse est celle d’une conscience française, la nôtre ou celle de nos parents ou grands-parents (même si nos opinions politiques ou les leurs étaient autres). Grâce à son évocation d’expériences qui sont aussi les nôtres, ce livre nous touche et nous intéresse, même si son écriture convenue et son expression souvent plate des affects et de la pensée lassent parfois. Dommage que, pour revisiter l’idéal républicain, Danièle Sallenave n’ait pas souhaité se coiffer stylistiquement un instant du bonnet rouge de son auteur favori !

Quoi qu’il en soit, bien des lecteurs se reconnaitront dans l’enthousiasme de cette jeunesse républicaine dotée d’idéaux que décrit Sallenave, comme dans son désarroi adulte devant la confrontation de ceux-ci avec les réalités successives du XXe et du XXIe siècle. Ils partageront sûrement la préoccupation de Sallenave pour l’école, question souvent abordée par le livre. Ils se retrouveront aussi dans ses dernières culpabilités (en dehors ou non de tout sentiment républicain), le sort actuel de Gaza, car, nous dit-elle, « [i]l y a dans chaque siècle une catastrophe sociale politique, humaine qui le condamne. Pour notre siècle ce sera « Gaza 2024 » ». Et, hélas, nous pouvons l’ajouter, « Gaza 2025 ».

Au fil des pages, pourtant, il y a eu d’autres désastres, et beaucoup de désillusions. Oui, Sallenave a souvent pu se sentir trahie ; comme lors de la longue et difficile décolonisation pour laquelle une partie de la gauche traînait des pieds. Oui, elle-même s’est parfois trompée. Ainsi, à propos de sa collaboration avec un magazine conservateur, elle avoue : « Politiquement, idéologiquement, ce n’était pas ma meilleure période. Je me suis objectivement rapprochée de la pensée libérale, où l’idée des libertés l’emporte sur celle de liberté, et qui manifeste sa défiance envers la notion d’égalité… Pourtant… cette tradition n’est pas la mienne, ce n’est pas ma « famille » [laquelle est] la gauche ». Oui, sa propre vision de la liberté, de l’égalité et de la fraternité a eu ses angles morts, comme celle de tout un chacun, car il est compliqué de sentir et de penser des injustices qu’on ne nous a pas désignées et dont nous n’avons pas fait nous-mêmes l’expérience ; celles qui visent les minorités, les migrants…  

Mais plus généralement, aujourd’hui, comme il est difficile d’être de gauche, rappelle Sallenave, par moments découragée ! « Alors tout ça pour ça. Nous avons changé le monde. Un monde nouveau est né où rien ou presque rien ne ressemble à celui où l’on vit s’installer en France l’idée républicaine, rien non plus à celui qu’on avait imaginé de construire selon ses valeurs ». Mais même le découragement est chez elle passager, et elle continue d’identifier les problèmes et les dangers à combattre : « J’erre. Je tâtonne. », avoue-t-elle. « L’extrême droite est à nos portes. Je puise à plusieurs sources. » Lire La splendide promesse, c’est justement, pour nous, puiser à une bonne source.

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mardi 15 avril 2025

Noël Herpe / Je déménage / Petites aventures immobilières

 


Petites aventures immobilières 

par Claude Grimal
15 avril 2025
Numéro 219

Vendre un appartement, en acheter un, c’est bien compliqué ! Surtout à Paris. Plus encore si l’on s’appelle Noël Herpe ou, en tout cas, si l’on est le personnage quelque peu velléitaire qui porte ce nom dans le bref et amusant récit Je déménage. 

Noël Herpe | Je déménage. Seuil, 160 p., 18 €

 

Noël Herpe

 

Au début du livre, le héros met en vente l’appartement-boutique parisien où il habite, devenu invivable à cause de l’humidité, du bruit et des vieux souvenirs qu’il contient, et se lance à la recherche d’un « lieu idéal […] où rien ne s’interposerait entre [lui] et l’objet insaisissable de [ses] pensées ». La comédie immobilière se déroule ensuite sur une centaine de pages et en cinq mouvements, Presto, Lento, Vivace, Largo, Coda, avec les personnages que le sujet suppose : acheteurs, vendeurs, agents immobiliers, donneurs de conseils appartenant au cercle amical et familial.

Ainsi, dans « Presto », Herpe vend son bien en moins de deux, bonne surprise, mais avant d’avoir trouvé le logis de ses rêves. Dans les trois mouvements suivants, poursuivi par ses acheteurs qu’il fait lanterner pour retarder la signature de la vente, il tente fiévreusement de dénicher où transporter ses pénates. Le voici consultant les annonces, et enchaînant les visites de loci le plus souvent peu amènes. Enfin, après maintes péripéties et tergiversations, il trouve quelque chose rue Saint-Paul et doit alors vider son appartement. Mais pour prendre possession de son nouveau havre, il doit attendre un temps dans un studio maternel, la juste loi des transactions immobilières le faisant ex-propriétaire d’un bien mais pas encore propriétaire du nouveau. Dans « Coda », il n’a pas encore emménagé.

Noël Herpe, Je déménage
Vitrine d’une agence immobilière © CC BY-SA 4.0/Jacob Ljørring/WikiCommons

Au fil de sa quête, riche en rencontres cocasses, en évitements de fâcheux, en œillades aux passants et en visions de logis piteux, le héros doit se confronter, outre à la difficulté d’une entreprise qui le précipite dans un milieu de tromperie et d’arnaque, à quelques rudes réalités le concernant. Quel rôle « la maison » joue-t-elle pour lui ? Ne remplacerait-elle pas une vie affective passablement en panne ? S’affairer à chercher un locus amoenus qui n’existe que dans ses rêves ne lui servirait-il pas à éviter de penser à ce qu’il a fait de sa vie et souhaite faire de ce qu’il en reste ? Que cache le plaisir de la temporalité suspendue dans lequel le plonge sa recherche d’un lieu idéal ? Questions mélancoliques, mais évoquées de manière amusée. Car, avec Je déménage, nous sommes dans la comédie : tempo rapide, réorganisation irréelle du réel, situations farcesques, dépréciation woodyallennienne de soi et d’autrui…

La distanciation légère, le rythme des événements, le ballet des acteurs et l’allant du personnage ne se grippent que vers la fin. Mais avant, notre vendeur-acheteur aura joliment fait son travail d’anti-héros : snob, narcissique, de mauvaise foi, grincheux, pingre, masochiste, peu ragoutant, velléitaire…

Et de cette dernière qualité, il est assurément bien pourvu : « Je ne suis pas homme à passer à l’acte, à prendre des décisions », confie-t-il. « J’avance un œil ou un pied en territoire étranger en espérant que la réalité va s’imposer à ma place. » Aucune nuance de l’indécision ne lui semble en effet étrangère ! Hésiter, tergiverser, osciller, rechigner, vaciller, chanceler… n’ont pas de secret pour lui. La comédie de l’irrésolution vient ainsi se combiner à celle des aventures immobilières, traçant l’acide petite parabole d’un esprit subjectif et inquiet en pleine action contre l’ordre établi de la réalité.  Petite parabole qui pourrait se poursuivre avec, par exemple, un J’emménage aussi plaisant et splénétique que ce Je déménage.

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mardi 1 avril 2025

Kafka trahi par son ami

 

Max Brod et Franz Kafka


KAFKA TRAHI PAR SON AMI...

POUR LA BONNE CAUSE

Toute sa vie, Franz Kafka travailla pour une

compagnie d'assurances praguoise, qui indemnisait les victimes d'accidents du travail. Bénéficiant d'horaires avantageux, il disposait de ses après-midi et de ses soirées pour se consacrer à sa grande passion : l'écriture.

De constitution fragile, hypersensible, hypocondriaque et phobique, Kafka fut mis en retraite anticipée en 1922, à cause de sa santé qui se dégradait.

Très affaibli par une tuberculose, il s'éteignit en 1924, à l'âge de 40 ans, dans un sanatorium autrichien.

Malgré le temps considérable qu'il avait consacré à l'écriture, Kafka n'avait publié de son vivant qu'un très petit nombre d'œuvres, comme La Métamorphose ou Le Verdict.

À sa mort, il laisse de nombreuses œuvres inachevées, mais, surtout, un testament qui exige de son proche ami, le poète Max Brod, la destruction par le feu de l'ensemble de ses manuscrits, carnets, ébauches de textes, et même de ses lettres.

Brod se trouve alors devant un grave dilemme : désobéir aux dernières volontés de son ami, ou priver le monde d'un monument de littérature ? Du reste, Kafka désirait-il vrai-ment, au fond de son cœur, que l'ensemble de son œuvre disparaisse?

Quoi qu'il en soit, Max Brod décide qu'il ne doit pas accéder à la demande du défunt, quitte à trahir sa mémoire.

Dès la fin des années 1920, il commence à publier l'œuvre de Kafka, à titre posthume.

Mais Brod n'est pas en possession de l'ensemble des textes de Kafka. 

En 1933, à Berlin, où il a vécu quelque temps, les nazis saisissent et détruisent un grand nombre de manuscrits de cet auteur juif.

Puis, en 1939, ils envahissent Prague. Max Brod parvient à s'enfuir vers la Palestine, emportant dans ses bagages ce qu'il possède des écrits de son ami.

Par la suite, c'est de là-bas qu'il publiera progressivement toute l'œuvre de Kafka, du moins tout ce qui n'a pas été perdu.

Sans Max Brod, personne n'aurait jamais eu la possibilité de découvrir Le Procès ni Le Château. Étant donné l'importance majeure de Franz Kafka dans la littérature du 20° siècle, on peut considérer que c'était pour la bonne cause qu'il a « trahi » son ami.

S͟o͟u͟r͟c͟e͟ : Encyclopédie de Culture Générale Insolite par 𝐆𝐮𝐲 𝐒𝐨𝐥𝐞𝐧𝐧 


mardi 25 mars 2025

Roberto Saviano / Giovanni Falcone / Seul le courage…

 



Roberto Saviano,  Giovanni Falcone,
Roberto Saviano © Jean-Luc Bertini

Seul le courage…

par Claude Grimal
25 mars 2025
Numéro 217

Le 23 mai 1992, le juge Giovanni Falcone, son épouse et trois de leurs gardes du corps périrent sur l’A29 près de Palerme dans l’explosion de leurs voitures : 500 kg de TNT avaient été placés dans un tunnel d’évacuation des eaux situé sous l’autoroute. L’attentat, signé Cosa nostra, fut un tournant dans les guerres que menait alors la mafia contre quiconque s’avisait de se mêler de ses affaires. C’est cette histoire et celle de ses différents protagonistes que raconte Roberto Saviano dans Giovanni Falcone, livre qui est à la fois un document et un roman. 



 

Roberto Saviano | Giovanni Falcone. Trad. de l’italien par Laura Brignon. Gallimard, coll. « Du monde entier », 608 p., 25 € 

 

Saviano sait de quoi il parle. Il est l’un des grands spécialistes du crime organisé italien (il y a consacré de nombreuses études, dont le célèbre Gomorra, Gallimard, 2007). Il est aussi l’une de ses cibles et vit sous protection policière depuis 2006 ; il ne peut donc qu’être fasciné par le juge Giovanni Falcone, suivant un schéma d’identification qui, hélas, n’est pas que le fruit de son imagination.   
Saviano raconte ainsi la lutte contre la mafia et la guerre des clans entre eux, telles qu’elles se déroulèrent pendant les décennies 1970, 1980 et 1990 en Sicile, et s’interroge en même temps sur la personnalité de ce magistrat sicilien qui mena le combat antimafia malgré la solitude, la peur, les menaces, les attaques de la presse, l’absence presque totale de soutien de sa hiérarchie, de ses collègues et des politiques. L’accès imaginaire à son « espace intime » et à sa vie de tous les jours, principale stratégie romanesque du livre effectuée à partir de documents, conduit à un portrait intrigant de cet homme ordinaire et extraordinaire.  
Le juge Falcone n’est cependant pas le seul à être mis en scène : des magistrats, policiers, politiques également engagés dans ce combat où ils perdirent la vie apparaissent aussi : Cesare Terranova, Rocco Chinnici, Gaetano Costa (« un homme dont on ne pouvait rien acheter sauf la mort »), Boris Giuliano, le général Carlo Alberto dalla Chiesa, Ninni Cassarà, Paolo Borsellino ami de Falcone… Des êtres d’une grande bravoure, à la place sociale élevée ou modeste qu’ils occupaient… tandis que, tant aux échelons supérieurs qu’inférieurs, ils furent nombreux à se défiler quand le devoir de leur fonction les appelait. 
Mais le livre ne veut pas seulement rendre hommage à des hommes courageux, il veut montrer que cette lutte contre le crime organisé fut une affaire collective qui s’inventa au fil des années. Chacun dans les rangs des anti-mafieux avait accepté le fait qu’il « devait faire un petit bout de chemin, puis passer ses informations à un autre avant d’aller retrouver son Créateur ». C’est dans cette perspective d’ailleurs que Rocco Chinnicci, chef du Bureau d’instruction de Palerme, mort ensuite dans un attentat à la voiture piégée, organisa le premier « pool » antimafia dont Falcone et Borsellino faisaient partie. Un « pool » de braves parmi les braves car, comme le remarque laconiquement Saviano : « Au moment d’accepter un travail, certains calculent le nombre de kilomètres entre le bureau et la maison, et d’autres calculent le nombre de morts qui les ont précédés. Et dans chaque fauteuil ne s’assied qu’un homme suffisamment patient et scrupuleux pour balayer les cadavres qui s’y sont assis avant lui. » Et Falcone possédait bien toutes les qualités que ce travail demandait.  
Saviano, pour le présenter en humain faillible et déterminé aux prises avec son temps, a choisi d’écrire un livre hybride qui associe fidélité à la réalité des faits et complexité de l’émotion. Si l’histoire est bien sûr « vraie » (une annexe présente les références des abondantes sources qu’il a consultées), c’est la fiction qui restitue le mieux l’atmosphère de cette époque plongée dans l’effroi. 
En amateur des mouvements de l’âme, le lecteur suit les tourments et les joies des personnages ; en amateur d’investigation historique, il suit le dévoilement de la mécanique du système criminel organisé. Il découvre, avec les enquêteurs et les juges, les liens des familles mafieuses entre elles, leur pénétration dans les différentes strates de l’État et de la société, les pistes financières, les ramifications à l’étranger, les rites et les codes, les prête-noms…  Il assiste à la difficile élaboration d’une législation ad hoc : délit « d’association mafieuse » (seul existait celui « d’association de malfaiteurs »), statut de collaborateur de justice (« repenti », dans le langage courant), mise à l’isolement carcéral des chefs de clans, confiscation des biens mafieux… lesquels permettront d’instruire des dossiers et d’obtenir de formidables victoires pénales. Des victoires provisoires, toutefois, comme le maxi-procès de Palerme de 1986-1987 avec ses 475 accusés, ses 19 condamnations à perpétuité et ses milliers d’années de réclusion, un procès dont Falcone, avec Borsellino, fut l’instigateur.  
Mais Cosa nostra, la Camorra, la ‘Ndrangheta, la Sacra Corana… semblent avoir encore de beaux jours devant elles. Pourtant, avec un détachement surhumain, Falcone aimait à répéter : « La mafia est un phénomène humain et, en tant que tel, elle a eu un début, elle a une évolution et elle aura donc aussi une fin ». Certes, mais, comme le dit le titre italien du livre, « Solo è il coraggio » (« Seul est le courage ») ; une phrase qui peut se réécrire de manière plus énigmatique, ouverte et combative par « Solo il coraggio… » (« Seul le courage… »). Giovanni Falcone aurait été d’accord.


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mardi 18 mars 2025

Dror Mishani / Au ras du sol. Journal d’un écrivain en temps de guerre


Dror Mishani, Au ras du sol : journal d’un écrivain en temps de guerre
Déblayage de la tour Aklouk détruite par un missile israélien (Gaza City, 8 octobre 2023) © CC-BY-SA-4.0/Palestinian News & Information Agency/WikiCommons

Désarroi de guerre 

par Claude Grimal
18 mars 2025
Numéro 217

Dror Mishani, professeur de littérature à l’université de Tel Aviv et auteur d’excellents romans policiers, livre aujourd’hui le journal de guerre qu’il a tenu d’octobre 2023 à mars 2024. Comment écrire, lire, vivre en temps de catastrophe ? Comme paralysé par un réel effroyable, le romancier essaie de répondre.
Dror Mishani | Au ras du sol. Journal d’un écrivain en temps de guerre. Trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz. Gallimard, 164 p., 20,50 €

Le 7 octobre, à Toulouse, alors qu’il se trouve à un festival de littérature policière, Dror Mishani reçoit un message de sa femme lui signalant qu’en Israël « c’est un sacré bordel ». Dans l’avion du retour, maintenant informé de la gravité des événements, il rédige un article pour Haaretz dans lequel il exprime le vœu que son pays fasse preuve de modération pour éviter « un engrenage de souffrances ». Vain espoir, bien sûr.

Après ce début, Au ras du sol se poursuit, moins en « journal » comme son titre l’indique, qu’en chronique thématique d’une guerre vécue à l’arrière : séances sur zoom avec les étudiants, aide apportée aux agriculteurs, discussions familiales, réflexions littéraires… tout cela au milieu d’une propagande incessante et d’une haine terrible. Mishani, incapable de reprendre le roman qu’il a commencé, ne peut que se poser la vieille question de l’utilité de la littérature en temps de catastrophe. Pourquoi écrire ? Il ne se demande pas, en revanche, pourquoi lire, tant la lecture, en particulier celle du livre d’Ézéchiel, de l’Iliade, d’ouvrages sur Fanon, dont il s’est saisi avec ce « sixième sens, […] qui […] guide vers les bons textes, au bon moment », offre un canal à ses émotions et des modèles de compréhension pour ce qui se déroule. « J’ai, dit Mishani, besoin de mots pour adoucir les phrases empoisonnées que j’entends et lis à longueur de journée » ; et derrière les « mots », il sous-entend les images, les histoires et les idées qui donnent intelligence et beauté à la vie. Les passages qui sont ainsi, au fil des pages, choisis et commentés de l’épopée homérique, de l’histoire de Samson, des malédictions d’Ézéchiel… apportent une vision de la violence et de la destruction bien différente de celle que les médias dispensent ad nauseam.  

Autour de lui, hormis peut-être un fils adolescent plus ou moins mutique, sa famille paraît, à l’image de l’ensemble de la société israélienne, sûre de ce qu’il convient de sentir et penser : son frère attend presque serein une « guerre générale », sa mère répète que « le Hamas est pire que les nazis », sa fille, addict aux images vidéo du massacre du Hamas, s’aligne sur l’opinion générale qu’« Israël n’a fait que se défendre », etc. Quelle place y a-t-il pour les incertitudes de Mishani, sa commisération envers tous ? Presque aucune ; il n’essaie d’ailleurs de les partager ni avec sa famille, ni avec son analyste avec laquelle il a interrompu ses séances, ni, nous apprend-il, avec ses concitoyens, puisqu’il n’a pas souhaité qu’Au ras du sol soit publié en Israël.

Dans la dernière page du livre, Mishani songe à se remettre à l’écriture romanesque, à reprendre ses sessions d’analyse, soulagé que « les représailles [d’Israël] [aient été] mesurées et l’apocalypse repoussée ». Mais c’était en mars 2024 ; aujourd’hui, un an plus tard, Gaza est totalement détruite, 50 000 Palestiniens sont morts (les autres ayant le choix de rester et mourir de faim ou de partir) tandis que la Cisjordanie se trouve, selon les termes d’Oxfam, en voie de « gazafication ». Quel livre l’auteur écrirait-il donc maintenant, alors que « l’apocalypse », loin d’avoir été « repoussée », est en cours ?  On se le demande. 

Ce d’autant plus que Mishani, à la fin d’Au ras du sol, donne parfois à sa réflexion un tour assez radical. Il évoque en effet, non plus « une violence partagée », une cruauté généralisée, dans lesquelles les dieux de l’Olympe ou celui de la Bible auraient leur part, mais, inspiré par Frantz Fanon, une situation coloniale génératrice d’une « guerre qui ne s’arrêtera pas avant que le colonisé ne se libère de l’assujettissement dans lequel il vit [par] une lutte sanglante, cruelle et destructrice pour les deux parties ». 

Il évoque également, après avoir vu La Zone d’intérêt au cinéma, la « capacité » qu’ont les Israéliens de vivre « normalement… le long d’une clôture ou d’un mur » (mais bien sûr, ajoute-t-il, « ne compare pas ! »). La volonté de ne rien savoir des contreparties et des conséquences qu’implique sa propre existence pour une partie exploitée, ostracisée, violentée de la population n’est pas une prérogative israélienne, mais, en temps de nettoyage ethnique (Mishani n’emploie pas le mot et ne le reprendrait probablement pas), elle paraît encore plus terrifiante. Dror Mishani nous le rappelle. 

EN ATTENDANT NADEAU