jeudi 26 juin 2025

Bob Dylan conjure les ombres du soir


Photographie de Bob Dylan, lors d'un concert en France, le 22 juillet 2012.  — © Fred Tanneau/AFP Photo 

Bob Dylan conjure les ombres du soir


Huit ans après ses dernières chansons originales, le Prix Nobel 2016 de littérature sort «Rough and Rowdy Days», l’album qu’on n’espérait plus. En son nom et au nom de tous, il y fait œuvre d’historien et de prophète en tonalité crépusculaire

Les folk singers étaient autrefois des journalistes. Ils sillonnaient la jeune Amérique, colportant pour quelques sous les nouvelles du monde extérieur, l’avancée du chemin de fer ou le naufrage du Titanic. A ses débuts, porté par le «revivalisme» folk, le jeune Bob Dylan a perpétué cette tradition. Il a annoncé que les temps changeaient (The Times They Are a-Changin’), dénoncé l’impérialisme américain (With God on Our Side), stigmatisé les marchands de mort (Masters of War) et dénoncé les injustices sociales avec une vive conscience du privilège blanc (The Lonesome Death of Hattie Carroll).

Au mitan des 60’s, le ménestrel a pris ces chemins de traverse défrichés par Rimbaud, enchaînant les illuminations poétiques sur des albums pleins de grâce comme Blonde on Blondeoù «les harmonicas jouent les passe-partout et la pluie». Ensuite, il s’est perdu à plusieurs reprises. Il a pris une pré-retraite, enregistré des disques médiocres, rencontré le Sauveur, entamé une tournée mondiale sans fin au cours de laquelle il massacre impitiyablenente ses tires, joué la filme de l’air le jour où il a reçu le Prix Nobel de Litérature  et sorti Triplicate, triple album de standards, qu’il cincase d’une voix de rogomme prope à decorager  les fans les plus inconditionnels.


https://www.letemps.ch/culture/bob-dylan-conjure-ombres-soir






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Antoine Mouton / Nom d’un animal / Poésie au travail

 


Poésie au travail

D’Antoine Mouton, on se souvient de Chômage monstre (La Contre Allée, 2017), qui questionnait la manière dont le travail occupe nos vies, sur le plan intime et collectif. Dans un texte étonnant et stimulant, Nom d’un animal, en partie écrit dans le cadre d’une collaboration avec la compagnie théâtrale Jeanne Simone, l’écrivain interroge de nouveau le mot « travail ». Sa langue prend corps au fil des pages, une langue étonnante qui virevolte et grince, faisant danser ensemble le rire et la gravité.

dimanche 22 juin 2025

Biographies / Graham Green



Graham Greene

Biographie

Écrivain anglais, Graham Greene est né le 2 octobre 1904 à Berkhamsted (Royaume-Uni).

Son père est principal de la Berkhamsted School où l'enfant accomplit ses études secondaires de 1915 à 1921. Ses souvenirs scolaires sont rapportés dans Enfance perdueet marqués par la nostalgie d'une époque qu'il évoque d'autant plus qu'il l'a déteste. Il passe une enfance heureuse et paisible au milieu de ses cinq frères et soeurs et de ses six cousins.

À quatorze ans, Graham Greene commence à écrire des fables et des contes fantastiques. Mais l'ennui, la morosité, le sentiment de la futilité des choses (qui ne le quittèrent plus) l'accablent bientôt. Il passe par une période d'intense désespoir, joue plusieurs fois sa vie à la roulette russe, ce qui amène son père à l'envoyer à l'âge de vingt ans passer six mois chez un psychanalyste. Cette "cure" — courageuse et inusitée pour l'époque — l'éveille à la puissance des rêves et de l'inconscient tout en l'aidant à mieux faire face à la vie et en le dotant d'instruments d'analyse qu'il utilisera ensuite abondamment dans sa création littéraire.

Après quatre ans d'études à Balliol College, il quitte Oxford en 1925, non sans avoir obtenu un diplôme de "deuxième classe" en Histoire moderne. Il a profité de son séjour pour adhérer, pendant quelques semaines, au Parti Communiste britannique (ce qui lui vaudra de se voir refuser un visa d'entrée aux États-Unis dans les années '50). Il se met à boire comme tout "gentleman" qui se respecte et rencontre Evelyn Waugh, athée comme lui à cette époque de sa vie, avec qui il restera toujours lié.

Il continue à écrire pour le théâtre et, en 1925, publie son premier livre, recueil de poésies intitulé Avril Babillard. En 1926, il se convertit au Catholicisme pour épouser, l'année suivante, Vivien Dayrell-Browning — elle-même convertie deux ans plus tôt à l'âge de dix-sept ans — qu'il a rencontré chez le libraire oxfordien Blackwell's et qui lui donnera deux enfants.

Durant les dix ans qui suivent sa conversion, Graham Greene est d'abord journaliste, puis rédacteur au Times. En 1929 paraît son premier roman, L'homme et lui-même, bientôt suivi par Orient-Express (1932) puis C'est un champ de bataille (1934) et Mère Angleterre (1935) où chaque scène introduit une trahison et un décès avec déjà l'intégration essentielle de l'innocence et de la corruption si typique de son oeuvre en général.

En 1935, à la suite de déboires conjugaux, il entame une vie d'errance — qui n'est pas sans rapport avec celle d'Evelyn Waugh ou de George Orwell. D'une première incursion au Liberia naît Voyage sans cartes (1936). C'est à cette époque qu'une crise religieuse l'amène à faire la distinction dans sa production littéraire entre drame et mélodrame et à classer ses livres entre "divertissement" et "fiction".

Critique de cinéma pour le Spectator (1935), rédacteur littéraire à Nigth and Day (1937), son activité ne faiblit jamais, ainsi qu'en attestent deux nouveaux romans, Le Rocher de Brighton (1938) et L'Agent secret (1939). L'année précédente, un voyage au Mexique lui avait permis d'enquêter sur les persécutions religieuses et fourni les sources de La Puissance et la Gloire (1940).

Graham Greene fait la guerre comme agent du Foreign Office et est placé comme agent de renseignement en Sierra Leone. Désormais sa vie se passe sous le signe du déracinement. Ses déplacements incessants lui fournissent la matière et le décor de son oeuvre. Sierra Leone et Nigeria pour Le Fond du problème (1948), Malaisie et Indochine pour Un Américain bien tranquille (1955), Notre agent à La Havane (1958) dans l'île éponyme, tandis que La Saison des pluies (1960) évoque un séjour dans une léproserie du Congo, Les Comédiens (1966) Haïti, etc.

Il continue à écrire au même rythme et avec la même maitrise jusqu'au milieu des années '80. Voyages avec ma tante (1969), Le Consul honoraire (1973), Le Facteur humain(1978), Dr Fischer de Genève (1980) ponctuent une production où se mêlent d'autres genres: la biographie avec La Dottoressa (1975), l'autobiographie avec Échappatoires (1980), etc.

En tout, Graham Greene a écrit une trentaine de livre dont l'unité se retrouve dans les constantes de sa philosophie et de sa vie, la fuite, le déracinement qu'il revendique en toute conscience, la fracture, le doute, l'angoisse, l'espérance aussi qu'il met en scène dans un "Greeneland" typique de la déréliction du XXe siècle.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, engagé sur le plan politique et religieux, homme d'action et d'écriture, Graham Greene a aussi travaillé pour le cinéma, adaptant ses oeuvres à l'écran, écrivant des scénarios dont ce grand classique du film noir qu'est Le Troisième Homme (1949), adapté par Carol Reed.

Graham Greene reste dans la mémoire collective comme l'homme du XXe siècle. Au carrefour de toutes les tendances, de tous les arts, de tous les évènements politiques de son temps, il a su associer action et écriture pour communiquer l'expérience qu'il fit en première ligne de la déliquescence et de la déréliction d'une époque d'incertitudes et de désespoir, sans cesser de croire en une infime miséricorde divine susceptible de racheter le pêcheur le plus misérable ou d'enrayer la chute la plus vertigineuse. Là se situent sans doute la grandeur et l'humanité d'un homme qui se place au niveau des plus grands.

En 1967, il s'installe en France où il demeure soit à Paris soit à Antibes, jusqu'à sa mort qui survient le 03 avril 1991 à Vevey (Suisse).

Il a reçu les plus grands honneurs: le Hawthornden Prize pour La Puissance et la Gloire (1941) le James Tait Black Memorial Prize pour Le Fond du problème (1949), le Catholic Literary Award pour La Fin d'une liaison (1952). Il a été fait Compagnon de l'Ordre de l'Empire britannique en 1966 et Chevalier de la Légion d'honneur en 1969.

Alain Blayac

LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES


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dimanche 15 juin 2025

Frederick Forsyth, maître du roman d’espionnage, est mort à l’âge de 86 ans

Frederick Forsyth

Frederick Forsyth, maître du roman d’espionnage, est mort à l’âge de 86 ans

Ses livres, dont le best-seller « Chacal », se sont vendus à quelque 70 millions d’exemplaires dans le monde. L’écrivain britannique a aussi été pilote de la Royal Air Force, grand reporter et informateur du MI6, le service des renseignements extérieurs britannique. 

Le Monde avec AP et AFP

Publié le 09 juin 2025 

Frederick Forsyth, romancier britannique notamment connu pour Chacal (titre original : The Day of the Jackal), publié en 1971, est mort à l’âge de 86 ans, lundi 9 juin, a annoncé Jonathan Lloyd, son agent. « Nous pleurons le décès de l’un des plus grands auteurs de thrillers au monde », a-t-il écrit dans un communiqué, ajoutant que l’auteur est mort à son domicile entouré de sa famille, après une maladie foudroyante.

Maître du roman d’espionnage, Frederick Forsyth a publié plus de 25 livres, dont, en plus de Chacal, L’Afghan, Le Dossier Odessa, Les Chiens de guerre et Le Poing de Dieu, vendus à plus de 70 millions d’exemplaires à travers le monde.

Son éditeur Bill Scott-Kerr a déclaré lundi : « Toujours lus par des millions de personnes, les thrillers de Freddie définissent le genre et restent la référence à laquelle aspirent les écrivains contemporains. Il laisse derrière lui un héritage incomparable qui continuera de passionner et de divertir pendant des années. »

Les mille vies de Frederick Forsyth

Le maître du roman d’espionnage a aussi été pilote de la Royal Air Force et grand reporter. En 2015, il confiait également à la BBC avoir été informateur du MI6, le service des renseignements extérieurs britannique, notamment lors d’une guerre civile au Nigeria dans les années 1960.

Chacal l’avait propulsé sur la scène internationale. Ce thriller politique qui met en scène un tueur à gages professionnel s’inspire de l’attentat du Petit-Clamart, près de Paris, qui a visé Charles de Gaulle le 22 août 1962. Entre 1961 et 1963, « je suis devenu l’ombre de De Gaulle », racontait Frederick Forsyth dans son autobiographie L’Outsider (2016). Chacal a été adapté au cinéma en 1973 et, plus récemment, en série télévisée avec Eddie Redmayne et Lashana Lynch. L’auteur a aussi été correspondant de l’agence Reuters à Paris.

Un an plus tard, en 1972, il publie Le Dossier Odessa dans lequel il narre la traque d’anciens nazis. Son éditeur, Bill Scott-Kerr, a déclaré que Revenge of Odessa, suite du Dossier Odessa sur laquelle Forsyth a travaillé avec son collègue auteur de thrillers, Tony Kent, sera publié en août.


LE MONDE



mardi 10 juin 2025

Chicago / Vue sur les quartiers sud

Black Metropolis : une ville dans la ville, Chicago 1914-1945, St.Clair Drake et Horace R. Cayton
Livreur de journaux vendant le « Chicago Defender » (1942) © CC0/Library of Congress


Chicago : vue sur les quartiers sud

par Claude Grimal
10 juin 2025
Numéro 223

Black Metropolis. Une ville dans la ville, Chicago 1914-1945, de St. Clair Drake et Horace R. Cayton, publié en 1945 aux États-Unis, est un classique de l’anthropologie et de la sociologie urbaines sur les Noirs du South Side de Chicago. Fruit de quatre ans d’enquêtes effectuées par des centaines de chercheurs dirigés par les deux auteurs, il n’avait pas encore été traduit en français. Son ampleur, sa grande lisibilité, l’intérêt des témoignages qu’il a recueillis et sa finesse d’analyse en font un ouvrage fascinant pour un lecteur aussi bien de littérature que de sciences humaines.

St. Clair Drake et Horace R. Cayton | Black Metropolis. Une ville dans la ville, Chicago 1914-1945 .Trad. de l’anglais (États-Unis) et présenté par Anne Raulin et Danièle Joly. Préface de Richard Wright. Maison des Sciences de l’Homme, 748 p., 25 € 

À la parution de Black Metropolis, un critique suggéra que le livre était « le compagnon documenté du fictionnel Un enfant du pays de Richard Wright » (publié en 1940) et que si « la vérité de Wright était littéraire… celle de Drake et Cayton était historique et scientifique ». C’était en partie vrai, la ressemblance venant du fait que l’ouvrage, comme le roman de Wright, parlait des Noirs Américains de Chicago (ville abritant alors la deuxième population noire la plus importante des États-Unis après New York) et faisait découvrir à ses lecteurs une réalité dont ils n’avaient jusque-là qu’une très vague perception. Black Metropolis leur apprenait, sur un mode direct et parfois proche du récit, les conditions de la vie urbaine septentrionale noire et en expliquait le fonctionnement d’une manière peu conforme au mythe américain de l’égalité des chances et de la juste récompense des talents.

Il démontrait implicitement que les approches de la « question noire », à l’époque essentiellement pensée par la majorité des Blancs en termes d’évitement des émeutes, étaient vouées à l’échec. Rédigé dans un style simple, rempli de témoignages souvent frappants, adoptant un aspect romanesque dans d’occasionnelles « histoires » (voir en particulier le chapitre 20), il était aussi lisible que savant (reléguant en dernière partie les éléments de preuve « scientifiques » : croquis, statistiques, schémas et plans).Ce n’était pas le premier livre d’anthropologie sociale concernant les Noirs, il venait après Les Noirs de Philadelphie de W.E.B. Du Bois (1899) et les ouvrages d’Edward Frazier des années 1930, mais c’était le premier d’une telle facilité de lecture et d’une telle ampleur. Il connut à juste titre un certain retentissement aux États Unis. En France, les revues Les Temps Modernes et Esprit s’en firent l’écho et en présentèrent des extraits dans leurs livraisons. C’est aujourd’hui un classique.

St. Clair Drake et Horace Cayton, les deux auteurs, chercheurs liés à l’université de Chicago (où existait l’un des meilleurs départements de sociologie des États-Unis), militants de la cause noire, n’avaient pas d’abord eu l’intention d’écrire un livre mais d’effectuer une enquête de terrain sur un sujet encore inexploré, le South Side de Chicago, appelé aussi Bronzeville ou Black Belt, quartiers où vivaient toutes les classes de la société noire, des plus aisées (très minoritaires) aux plus misérables. Dans les années 1930, les fonds de la Work Projects Administration, agence fédérale du New Deal instituée pour financer de grands travaux ou des projets artistiques et scientifiques, leur avaient permis de mettre sur pied une équipe d’une centaine d’enquêteurs, à la tête de laquelle ils étaient, qui pendant quatre ans sillonna les quartiers afro-américains. En 1939, ils avaient réuni une immense documentation. L’idée leur vint alors d’une mise en forme et d’une publication : il fallut quelques années pour réaliser le projet. Mais en 1945 le livre paraissait chez un éditeur généraliste de renom, Harcourt, Brace and C°, avec une éloquente préface de Richard Wright, ami de Cayton, qui lui-même avait longtemps habité la métropole du Midwest.

Le livre, divisé en trois sections, s’ouvre sur un survol de l’histoire sociale, politique et économique du Noir à Chicago. La première section, assez classique, effectue des rappels concernant la fondation de la ville, son développement, l’afflux d’une immigration interne (les Noirs du Sud rural) aussi bien qu’étrangère. Sont rappelés : le nom du « fondateur » noir, vrai ou supposé, Jean-Baptiste Pointe du Sable, de Saint-Domingue ; le statut particulier de la ville, point d’arrivée de l’« underground railroad » dans les années 1840-1850 ; la constitution d’une petite élite noire pendant la Reconstruction ; les émeutes du Red Summer de 1919 ; la fin de la relative prospérité de quelques-uns avec la crise de 1929 ; la formation de syndicats mixtes et le rôle des communistes dans les années 1930, etc. Des pages nécessaires énumèrent les facteurs qui ont présidé à la constitution d’un « ghetto », dont l’un, fort important, est le système en vigueur jusqu’en 1948 de dispositions discriminatoires, les « restrictive covenants », par lesquelles les propriétaires bailleurs restreignaient les aires d’occupation de la population non « caucasienne ».

La deuxième section aborde la question de « la ligne de couleur », de son aspect toujours mouvant, de son franchissement. Les interviewés y font part de la difficulté des relations interraciales, les condamnent ou les approuvent, réitèrent ou non de vieux fantasmes à leur sujet… Au passage, dans une note, le livre rappelle l’ironique réaction du grand abolitionniste Frederick Douglass, fils d’une esclave noire et d’un planteur blanc, au sujet des mariages mixtes. À ceux qui lui reprochaient qu’après une première union avec une femme de « sa race » il ait pris une épouse blanche, il répondait : « J’ai passé la première partie de ma vie avec ma famille maternelle; je passe la seconde avec les proches de mon père ».

Viennent ensuite dans l’ouvrage des questions politiques et économiques externes et internes au South Side. Puis, dans une troisième section, passionnante, une description détaillée de la vie des Noirs de Bronzeville. Ils y sont soumis à une distorsion perverse que, plus tard, des intellectuels comme Frantz Fanon décriront fort bien. Perversion économique d’abord, car, comme le dit le livre, « la vie pour les noirs dans la métropole du Midwest implique deux principes contradictoires, celui de la libre compétition et celui d’un statut fixe ». Ils sont donc sommés de « s’élever » et condamnés à ne pas pouvoir le faire. Perversion psychologique ensuite, mais consubstantielle à la première puisque, sans cesse soumis à des ajustements impossibles à effectuer du fait de leur subordination et de leur exclusion, ils sont rendus responsables de celles-ci.

Black Metropolis : une ville dans la ville, Chicago 1914-1945, St.Clair Drake et Horace R. Cayton
Scène de rue (Black Belt, Chicago, 1941) © CC0/Library of Congress

Pris dans cette double contrainte, les habitants des quartiers noirs s’efforcent de mener une existence que le livre approche suivant cinq axes, « survivre, se distraire, louer le Seigneur, améliorer leur sort et faire progresser la race », axes déclinés en plusieurs chapitres : « La presse », « Les Églises », « Le monde des affaires », les « Styles de vie » des classes supérieures ou populaires, « La mesure de l’individu »… À l’intérieur de ceux-ci est constamment rappelée la stratification sociale de ces quartiers, autre source de frictions, ajoutant à la complexité d’une situation de discrimination : « Au sommet, les classes supérieures polarisées autour de la « Bonne Société » et du leadership de la « Race » ainsi qu’un petit nombre de « gentlemen trafiquants » … Au dessous, la classe moyenne orientée vers d’autres « pôles » – l’église, les clubs, « l’avancement racial »… et « les jeux d’argent ». En bas, la classe populaire [avec] un vaste « segment désorganisé », un ensemble de gens « centrés sur l’église » et un plus petit groupe de « séculiers respectables » soucieux d’« aller de l’avant ». Sous-jacente à toute la structure, il y a la « pègre » du Black Ghetto ».

« L’anatomie » de ces classes et leurs « traits de comportements » fournissent à l’ouvrage ses moments les plus captivants. Et parfois une certaine drôlerie, soit pour le cocasse « effet Veblen » des pratiques décrites soit pour leur relative familiarité pour nous lecteurs éloignés de quatre-vingts ans et de quelques milliers de kilomètres du terrain d’observation. C’est sur ces pages que les lecteurs vont s’attarder, fascinés par les distinctions de couleur, de bienséance, de respectabilité, de pouvoir… qui s’exercent à l’intérieur du ghetto. De quoi réjouir une âme de littéraire autant que d’anthropologue-sociologue.

En tout cas, avec Black Metropolis, comme le signale Richard Wright dans sa préface de l’époque, il est loisible de voir « les ressources de l’esprit… appliquées à cette jungle oubliée, la vie voisine des Noirs, à peine séparée de celle des Américains blancs par une rue ou un carrefour » et de comprendre que cette « jungle » vaut pour tous les endroits du monde où s’exercent des relations très dures entre dominants et dominés. La présentation et l’analyse que fait Black Metropolis de la constitution du ghetto de Chicago, de ses modes de vie, aspirations et colères, sont un modèle pour comprendre, bien au-delà, les groupes marginalisés de nos sociétés, et montrer dans le cas français, par exemple, où elles sont si en vogue chez les membres les plus droitiers du gouvernement et de la population, l’inanité et l’hypocrisie de considérations de « communautarisme » ou de « séparatisme » les concernant. Il est heureux que l’ouvrage essentiel qu’est Black Metropolis, avec le bel avant-propos de Richard Wright et une utile introduction contemporaine, soit désormais disponible en français.

EN ATTENDANT NADEAU




mardi 3 juin 2025

Hannah Sullivan, familière et déconcertante

Hannah Sullivan, Était-ce pour cela,
La Grenfell Tower après l’incendie (Londres) © CC-BY-2.0/ChiralJon /WikiCommons


Hannah Sullivan, 
familière et déconcertante

par Claude Grimal
3 juin 2025
Numéro 222

Après Trois poèmes, couronné par le prix T.S. Eliot, Hannah Sullivan, poète britannique née en 1979, publie Était-ce pour cela, un très séduisant triptyque poétique.

Hannah Sullivan | Était-ce pour cela. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Patrick Hersant. Édition bilingue. La Table Ronde, 256 p., 21,50 €

Séduisant, d’abord, pour la facilité avec laquelle il peut être lu autant par un lecteur sans habitude de la poésie que par celui qui la connaît bien. Séduisant, ensuite, parce que ses vers et sa prose trouvent dans la vie quotidienne les grands thèmes poétiques classiques (exister dans l’espace et le temps, composer avec le monde) et parlent donc directement à la sensibilité contemporaine.

Était-ce pour cela est organisé en trois sections fragmentées, passant d’expériences qui remontent à l’enfance de Sullivan (ou avant) à celles de sa jeunesse ou de sa vie de mère ; elles sont structurées autour de quelques lieux et préoccupations. La première section, « Locataires », rend hommage aux victimes de l’incendie de la tour de Grenfell à Londres en 2017 et met en place le thème de l’habitation, de la destruction et de l’impermanence. La deuxième, « Était-ce pour cela », essentiellement en prose, reprend ces motifs, mais celui de la destruction devient personnel tandis que celui de l’habitation, mis au premier plan, est illustré par les maisons dans lesquelles la poète a vécu ou séjourné des années 1980 aux années 2000, à Londres, Sheffield, quelque part en Australie, Boston, New York, San Francisco… La troisième section, « Joyeux anniversaire », sans doute la plus frappante, écrite essentiellement en tétramètres, énonce dès son épigraphe virgilienne (« … aperitque futura ») et ses premiers vers la décision de se tourner non plus vers l’espace mais vers le temps  :

La première moitié ayant été

vouée à l’espace j’ai décidé

de consacrer le reste de ma vie,

au temps, cette chose en quoi nous vivons

comme des poissons ou sur quoi nous sommes

comme la mousse ou les spores d’une souche

de candida tenaceDans cette section à la fois neurasthénique et amusée, la poète met une nouvelle fois en avant la rugosité de sa vie passée et présente, la banalité des activités maternelles et domestiques (s’occuper des enfants, jouer avec un pistolet à bulles, regarder un écureuil), les faisant alterner avec les angoisses de l’âge qui vient et de la maladie.

Une question anodine, « Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? », que lui pose sa mère par mail à l’occasion de son anniversaire, donne soudain un centre à son malaise. Elle ne souhaite en effet aucun cadeau, elle voudrait simplement :

Tout retrouver pour tout recommencer

en prêtant attention cette fois

à l’apparence des choses,

aux fins immanentes présentes

dans les commencements.

Pourtant, à la fin, elle fera la réponse qui s’impose : « J’aimerais un gâteau au chocolat… peut-être avec des pépites », avant que le poème ne s’achève sur la révélation que lui apporte, ô ironie, l’observation d’une vulgaire mite étendant ses ailes en « bénédiction » et vers laquelle elle « s’agenouille », saisissant alors toute la nécessité et « l’impudence d’affronter / demain ».

Les « grands » sujets d’Était-ce pour cela se cachent ainsi derrière le dérisoire bric-à-brac de l’existence, en particulier celui de la (sur)consommation dont le livre rend si bien compte, dans l’agitation vaine ou l’ennui des tâches à accomplir. Le spleen auto-ironique de Sullivan les y débusque mais, habile, les met à distance en un geste poétique maître d’une composition par ellipse et juxtaposition, d’un fluide système de rimes (dans la première section) et d’une riche allusivité littéraire.

Était-ce pour cela possède pour cela tous les charmes du familier et du déconcertant. S’ajoute à ces charmes le bel aspect du livre, illustré de quelques photographies (importantes pour la compréhension du texte) et harmonieusement divisé en pages blanches et bleues selon les langues utilisées (français et anglais).

EN ATTENDANT NADEAU