lundi 14 avril 2014

Florence Bouchy / Les enfants de Marguerite Duras

Marguerite Duras

Les enfants 

de Marguerite Duras


LE MONDE DES LIVRES |  • Mis à jour le  |Par 


Marguerite Duras sur le plateau de l'émission "Apostrophes" à Paris, le 28 septembre 1984.


A propos d’En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 224 p., 17 €), grand succès de ce début d’année, l’influence du sociologue Pierre Bourdieu a été beaucoup commentée. Ce n’est pourtant pas une citation de La Distinction (Minuit, 1979) qui figure en exergue du premier roman d’Edouard Louis, mais une phrase tirée duRavissement de Lol V. Stein, de Marguerite Duras (Gallimard, 1964). L’œuvre de l’écrivaine s’est imposée à lui comme une évidence. « J’ai été confronté pour la première fois à son écriture à l’occasion d’une représentation de La Douleur, mise en scène par Patrice Chéreau, raconte-t-il, et je crois pouvoir dire que je n’en suis jamais revenu. J’ai lu frénétiquement Duras, tout ce que je pouvais lire, tout ce qu’il m’était possible de lire. »

Né quatre ans avant la mort de Marguerite Duras (1914-1996), Edouard Louis est marqué par son travail, comme le sont beaucoup d’écrivains de sa génération et de celle qui précède. Souvent, ils ont grandi en la voyant à la télévision. Mais ils étaient tout au plus des enfants à l’époque où elle cristallisait, autour de sa personne comme de ses textes, autant de ferveur que de mépris.

Dans les années 1980, on était durassien à la folie ou l’on moquait, parfois violemment, cette « écriture courante » qui était devenue sa marque. On pastichait son style, son rythme saccadé et ses phrases peu structurées, dans lequel on ne voyait que maniérisme, et l’on brocardait sa présence médiatique, invoquée comme preuve de son immodestie. Alors qu’est célébré le centenaire de sa naissance, le 4 avril 1914, l’auteure de L’Amant (Minuit, 1984, prix Goncourt) n’est plus guère un sujet de controverse. Il est possible, pour ces jeunes écrivains, deréfléchir posément à l’héritage qu’elle leur a laissé.
PLUS QUE DES HÉRITIERS, UN FAN CLUB
Si son œuvre a cessé de déchaîner les passions négatives, sa personne, sa voix, ou encore – mais c’est tout un – l’idée de la littérature qu’elle incarne restent à la source d’admirations extrêmes. Plus encore que des héritiers, peut-être, Marguerite Duras a un fan club chez les auteurs venus à l’écriture après sa mort. Le romancier Tanguy Viel, né en 1973, avoue ainsi qu’avant d’être lui-même publié aux Editions de Minuit, il avait lu, à 20 ans, Moderato cantabile (Minuit, 1958) et La Maladie de la mort (Minuit, 1982). Cette dernière lecture l’avait tant marqué qu’il s’était « fait faire un tee-shirt avec la première page imprimée dessus ».
Au nombre des admirateurs de Duras, de ceux pour qui parler d’elle ne peut sefaire que sur le mode de la déclaration d’amour, on compte aussi, à l’évidence, Arnaud Cathrine, 40 ans. « J’ai découvert Duras avec La Musica deuxième (Gallimard, 1985), qui m’a tout de suite agrippé. Puis il y a eu ce point de bascule qui fait que je suis aujourd’hui dingue de cette œuvre : c’est elle, Duras. Elle dans les films de Pierre Dumayet et de Benoît Jacquot. La créature Duras. Alors voilà, j’ai aimé et j’aime toujours passionnément l’écouter dans toutes les archives que j’accumule, cette voix et cette pensée qui avancent par à-coups, parfois obscures pour commencer, cette Duras qui cherche et laisse place au silence sans embarras, fixant l’interlocuteur longuement, puis reprenant brusquement et aboutissant à ce qu’elle cherchait : une vérité précieuse et, parfois, même, géniale. »
Quand il s’agit de mesurer non leur admiration, mais ce que leur écriture doit précisément à Marguerite Duras, les jeunes auteurs sont plus nuancés. Ils savent, comme Jakuta Alikavazovic (née en 1979), que « Duras est de ces écrivains que l’on ne peut prolonger ni même imiter, mais seulement singer ». « Son impact sur moi, en tant qu’écrivaine, ajoute-t-elle, est donc plus secret. Le Ravissement de Lol V. Stein est l’un des romans auxquels je pense beaucoup, et quand j’écris et quand je n’écris pas. Il a eu une influence durable sur moi, sur ma façon de penserle dispositif fictionnel et ses enjeux. Mais j’espère que cette influence ne saute pas aux yeux quand on lit mes propres livres ! »
« UN STYLE MODERNE ET LIMPIDE » 
Profondément marquée par sa lecture, à l’adolescence, d’Un barrage contre le Pacifique (Gallimard, 1950), Marie Modiano, née en 1978, a tout de suite été sensible « à cet univers, à l’étrangeté des relations entre les personnages, à ce style à la fois moderne et limpide, à cette solitude sur fond de paysages lointains et exotiques, solitudes qui plongent dans le drame sans crier gare ». Mais elle ne saurait dire précisément ce que ses textes gardent de cette lecture fondatrice. « L’influence de Marguerite Duras se cache sans doute quelque part, mais je n’en ai pas clairement conscience. On est probablement nourri, à un moment donné, par ses “classiques” sans s’en rendre compte ; ils font partie de vous, au même titreque des pensées, des souvenirs ou des amis. »
Certains savent néanmoins presque exactement ce que Marguerite Duras leur a appris. Si Arthur Dreyfus, né en 1986, ne considère pas Duras comme l’une de ses influences directes, il sait qu’elle l’a ouvert « à la blancheur, et à la nuit. “Il fautlaisser la nuit entrer dans un livre”, disait-elle, et j’aime cette idée, affirme-t-il. C’est l’inexplicable. Le secret. Quant à la blancheur, c’est celle du langage. Elle m’a appris à écrire : “Il dit” ou “Elle dit”, sans avoir honte d’employer cette transparence-là ».
L’auteur d’Histoire de ma sexualité (Gallimard, 368 p., 21 €) s’interroge aussi sur les raisons pour lesquelles Marguerite Duras intéresse souvent un lectorat homosexuel. « L’homosexuel, explique-t-il, est confronté dans sa jeunesse à un écart entre le désir de son corps et celui de la société. Duras a fait roman de sa vie, sans fausse pudeur, et n’a cessé de se rapprocher encore d’elle-même au fil des années. Par ailleurs, les femmes qui écrivent sur leur sexualité ont toujours plu aux gays parce que, comme eux, elles s’extraient d’une catégorie attendue. »
Edouard Louis ne contesterait sans doute pas cette analyse, même s’il inscrit la force subversive de l’écriture durassienne dans une perspective plus large. « J’ai été frappé, souligne-t-il, par cette volonté de donner la parole à ceux qui en sont dépossédés, à parler des dominés, des exclus, des souffrants, des damnés. Les femmes, les juifs, les fous, les classes populaires, les enfants, les homosexuels. Duras a été au cœur de mon travail dans cette mesure-là : écrire, c’est un acte de révolte, de résistance, d’insoumission, c’est un cheminement vers le refus d’être gouverné. »
ACCEPTER DE NE RIEN ÉCRIRE
L’écriture de Marguerite Duras ne se réduit pas à quelques analyses ou à quelques adjectifs – si ce n’est au beau « durassien », dont l’évidence trompeuse masque mal la multiplicité des façons de s’approprier ses textes. « L’œuvre de Duras s’adapte à plusieurs niveaux de lecture, insiste Jakuta Alikavazovic, elle ne refuse au lecteur ni les joies romanesques prétendument “simples” ni celles, sans doute moins immédiates, de la réflexion et de l’étude poétique. C’est une œuvre séduisante, au sens fort du terme. » Qu’ils vouent un culte à Marguerite Duras, qu’ils aient été ébranlés, ou simplement marqués, par son œuvre et sa posture d’écrivaine, c’est avant tout une façon unique d’envisager la littérature et la vie, la littérature dans la vie, qui constitue sans doute l’influence la plus décisive de l’écrivaine chez ces jeunes auteurs.
Pour Tanguy Viel, « Marguerite Duras, c’est l’insuffisance de la littérature, sa déploration sans fin, son manque essentiel. Dans sa voix, dans le timbre de ses livres, il y a l’échec mélancolique de tout, absolument tout. Elle est toujours en deçà de la littérature, en rêvant d’être au-delà ». Comme tous ses admirateurs, le romancier a d’ailleurs sa phrase fétiche, qu’il cite sans hésitation : « C’est dansDétruire, dit-elle (Minuit, 1969), quand Alissa dit : “Dans le livre que je n’ai pas écrit, il n’y avait que toi”. »
C’est aussi sa façon d’envisager le néant, d’accepter, par exemple, de ne rienfaire, de ne rien écrire, que Patrice Pluyette, né en 1977, relève comme un legs durassien. L’auteur de La Traversée du Mozambique par temps calme (Seuil, 2008) aime « ses phrases séchées et percutantes, roulantes et fluides, qui libèrent la pensée ». Mais il trouve surtout un écho à sa propre sensibilité dans ce que Marguerite Duras dit de sa propre manière d’écrire : « Elle prend ça de manière très patiente, silencieuse, taiseuse, explique-t-il. Il n’y a pas d’hystérisation de l’acte d’écriture chez elle. Parfois, une ou deux phrases viennent, et elles n’ont pu surgir que grâce à cet état-là de vacance.»
Reprenant le titre du dernier livre de Marguerite Duras, C’est tout (POL, 1995), dans lequel Yann Andréa, son dernier compagnon, recueille les propos de l’écrivaine, Arnaud Cathrine résume joliment sa dette, et celle de sa génération, à son égard : « Elle indique à l’écrivain le chemin vers lui-même, c’est-à-dire vers l’invention de lui-même à laquelle il doit procéder: “C’est tout” et c’est le meilleur. »



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