mardi 15 avril 2014

Marguerite Duras est-elle un «grand écrivain»?

Marguerite Duras est-elle 

un «grand écrivain» ?

Dimanche 30 Octobre 2011 à 12:01 | Lu 7728 commentaire(s)

ISABELLE CURTET-POULNER
MARIANNE


Toute sa vie, l'auteur de «l'Amant» aura suscité la polémique. Consécration ultime, elle entre en Pléiade. Sa personnalité, son style entre tous reconnaissable divisent encore le monde des lettres, de Frédéric Beigbeder à Dominique Noguez.


Rarement oeuvre aura fait couler autant d'encre, nourri tant de passions contraires, inspiré pareil rejet ou semblable adoration. Cinéaste, dramaturge, avant tout écrivain - le seul titre qu'elle ait revendiqué -, Marguerite Duras a déchaîné la critique, suscité des polémiques enragées, quand elle ne créait pas tout bonnement le scandale. Pas un livre qui n'ait échappé aux flèches acérées de critiques que la petite musique durassienne exaspérait. Des réactions qui tenaient autant à ses écrits qu'à sa personne. Pour tout dire, à son style. C'est cette oeuvre protéiforme, décriée, férocement raillée, qui est aujourd'hui couronnée. Quinze ans seulement après sa mort, Duras accède au panthéon des lettres en se voyant embaumée dans La Pléiade, la prestigieuse collection Gallimard. Quatre tomes seront consacrés à cette oeuvre aussi prolifique que mouvante. Une oeuvre multimédia, désormais figée sur papier bible.

UNE «PATRIMONIALISATION»

L'étonnant de l'affaire ? Cette consécration s'est faite sans trop d'embûches : en tout cas, elle n'a pas suscité de débat au sein de la maison Gallimard. Faut-il voir dans ce sacre tranquille un respect posthume unanime ? «Elle est entrée dans le canon littéraire, assure Gilles Philippe, linguiste et spécialiste de stylistique, auteur de la préface en Pléiade. Il y a une patrimonialisation de Duras.» Les aficionados de l'auteur d'Hiroshima mon amour («Et pourquoi pas Auschwitz mon chou ?» moquait Yourcenar) veulent en tout cas le penser. L'écrivain Dominique Noguez, thuriféraire éclairé (1), se dit agréablement surpris de cette rapide accession au trône : «D'autres attendent bien plus longtemps. Mais son oeuvre est une de celles qui n'ont pas connu de purgatoire. Et cela peut être une bonne opération commerciale...» Il est vrai que depuis l'Amant, son seul roman plébiscité et coiffé du Goncourt en 1984, Duras se vend, et se vend même énormément (2 400 000 exemplaires pour ce seul opus), y compris à l'export (35 langues s'en disputent la lecture). 

Chez certains membres du gotha germanopratin, il suffit pourtant de prononcer le nom de Duras pour raviver aussitôt les braises. Michel-Antoine Burnier, auteur de nombreux pastiches avec son complice Patrick Rambaud, ne se prive pas de profaner sa prose : «Je ne vois pas ce qu'elle fout dans La Pléiade. Elle a écrit quelques romans qui tiennent la route, comme «Un barrage contre le Pacifique». Ensuite, tout s'est dégradé dans un charabia complaisant au vocabulaire limité. Pour moi, elle est en marge de la littérature.» 

Ces attaques au lance-flammes dont sa chère Marguerite est encore la cible, Dominique Noguez les balaie d'un revers de main : «Son écriture a toujours suscité les lazzis et les quolibets de ceux qui n'ont pas pris la peine de la lire. Elle avait une façon de vaticiner et de la ramener qui exaspérait d'autant plus que c'était une femme. Elle a inspiré des articles talentueux à des critiques injustes.» Visé, Angelo Rinaldi, pourfendeur zélé de Duras, qui l'épingla en ces termes : «Marguerite Duras réussit le tour de force d'être emphatique dans le laconisme, sentimentale dans la sécheresse et précieuse dans le rien, inventant le bavardage dans le télégramme et le falbala dans la nudité.» A l'époque de ces lignes, elle n'avait pourtant pas atteint l'épure qui fera sa griffe. «Ce qui est pastiché chez Duras, c'est la fin de l'oeuvre, observe Gilles Philippe. «Des textes traversés de «elle dit», «il dit», témoins de sa propension à l'oraculaire. A la fin de sa vie, c'est devenu une posture : Duras parlait comme ça. Elle se taisait, lâchait une phrase, se taisait de nouveau. Ce maniérisme mâtiné d'un ton sentencieux avait quelque chose de jubilatoire.»

INDIGENCE STYLISTIQUE ?

Côté écrivains, la «relève» ne semble pas toujours partager cette jubilation. Légataire de l'autofiction à la Duras, faut-il s'en réjouir, Christine Angot a même pu se dire moins impressionnée par celle-ci que par Céline. Avant d'ajouter : «Ce que j'aime, c'est qu'elle a fait en sorte qu'on se demande toujours si c'est un écrivain ou pas.» Une déclaration qui vaut confession. «Angot, c'est la face fatigante de l'héritage durassien, commente Frédéric Beigbeder, quand Ernaux en est le versant positif.» Pour sa part, la promotion de Duras au rang de «grantécrivain» n'émeut guère l'auteur de 99 francs : «Je m'en fous un peu, affirme-t-il. Son oeuvre s'impose, le reste est affaire de goût.» Il s'incline même devant ses premiers romans, plus classiques. «L'Indochine, qui en avait parlé ? Elle a su montrer l'absurdité du projet colonialiste. Quant au Ravissement de Lol V. Stein, la salle de bal, cette femme complètement échangiste, stupéfaite et ravie d'être cocue, c'était une belle idée. Il faut lui retirer tout le reste. J'ai du mal avec les phrases constituées d'un mot et d'un point.» 

Discrète héritière, la romancière Claudie Gallay peut comprendre ce mauvais procès en indigence stylistique. En «Durassie», tenter de dissiper ce malentendu qui réduirait l'oeuvre de la patronne à des textes lyophilisés, concentrés de mots épars répétés à l'envi, est une habitude. Mais, pour l'auteur des Déferlantes, dont la filiation est palpable à travers les atmosphères entêtantes de ses livres, «son écriture minimaliste a quelque chose qui résonne longtemps. Elle a ce talent de capter ce qui est essentiel dans la vie et de le transformer en réel. Elle ne fait pas de la littérature, elle transforme le monde en écriture». 

Cette écriture lapidaire, truffée d'étrangetés grammaticales, qu'on a pu qualifier d'écriture de l'urgence ou d'écriture blanche, Duras l'a, quoi qu'on en pense, beaucoup travaillée. Inutile torture, diront les méchantes langues. Toujours est-il que les archives exhumées par La Pléiade témoignent des repentirs, corrections et amendements perpétuels auxquels elle a soumis ses textes en vue d'atteindre l'ascèse esthétique qu'elle appelait de ses voeux : «Il y aurait une écriture du non-écrit. [...] Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.» C'est sa principale quête dans les années 70-80, lorsqu'elle délaisse les chemins du nouveau roman, pour inventer son propre territoire. Une contrée faite d'ellipses et de non-dits, où l'implicite tient une place majeure. «Plus que tout autre écrivain, Duras est en perpétuel mouvement, note Gilles Philippe. Le style du début ne correspond pas à celui de la fin. C'est un auteur pluriel.» Un auteur fasciné par le désir, l'ennui et la solitude qui, dès les Impudents, faisait dire au critique Claude Roy : «Il montait déjà, de ces pages, ce vertige de surprise, ce questionnement en sourdine des mots, et ce vacillement de solitude entre les êtres ensemble - sa musique à elle tout au long de son oeuvre.»

DESPROGES «VERSUS» DURAS

Touche-à-tout, politiquement engagée, féministe, Duras était travaillée par l'injustice sociale. Après l'Amant, elle surinvestit le paysage médiatique. Au point de provoquer chez certains un prurit géant, finalement incurable, comme le montre très bien son biographe Jean Vallier dans C'était Marguerite Duras (Fayard). On se souvient du mot de Desproges : «Duras n'a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé.» Quant à ses prestations télévisées, elles font encore s'esclaffer Beigbeder : «D'une très grande mégalomanie, Duras manquait d'humour à un point qui la rendait comique. Il faut voir ses entretiens avec Godard ou Mitterrand. On est à la limite du ridicule. Ce qui provoquait la polémique, c'était surtout cette absence totale d'humour et sa personne, d'une extrême vanité.» Lui aurait préféré la consécration de Sagan : «L'une se dépréciait, l'autre se proclamait géniale et la voilà dans La Pléiade.» Michel-Antoine Burnier enfonce le clou : «C'était simplement une femme très vaniteuse et très médiocre qui est arrivée à faire la maligne, aidée par Mitterrand.» Mais la palme du dézingage revient à l'écrivain Philippe Muray. Inégalable dans l'art de brocarder ce qu'il tient pour les impostures de l'époque, il s'est livré à un désopilant travail de sape de l'entreprise durassienne (2). Le titre, «Durassic flaque», est déjà cruel. Le développement, bestial : «N'ayant plus rien lu d'elle depuis mille ans, j'avais l'esprit frais [...] pour entendre comme il le mérite son discours sans bords, ce cataclysme verbal de cyclope haché de silences brumeux [...] ces infraphrases se multipliant par elles-mêmes dans la bouillie de leur cauchemardesque génération spontanée, ces confettis de rien perpétuellement imposés comme un mystère profond, ces vagues lourdes et noires d'inepties [...]. Bref, la littérature en personne. La littérature selon la télé.» Si la violence de la charge fait réagir Dominique Noguez, il admet néanmoins «des zones de moindres réussites. Elle pouvait entrer dans des amphigouris, des abstractions telles que ses textes se tiennent moins bien». Il ne lui en a jamais fait part : «Elle l'aurait très mal pris. Elle ne faisait pas la moindre autocritique.» 

Ce n'est pas le souvenir de l'icône concourant à l'édification de son propre mythe que Claudie Gallay retient, mais sa liberté de ton : «Elle n'épargnait personne, pas même le lecteur, et écrivait comme elle en avait envie. En creusant dans ce qu'elle appelait «les foyers de la douleur», cette part sombre propre à chacun et qu'elle talonnait. Ceux qui ne la supportent pas sont sans doute ceux qui ont du mal à regarder ce qui est fiché en eux.» Si Marguerite a pu faire oublier combien Duras a été traversée par l'écriture et s'est prêtée à des expériences littéraires inédites, ces deux premiers volumes de La Pléiade obligent à sortir enfin de la caricature. 

(1) Duras, toujours, Actes Sud, 2009. 
(2) Essais, Les Belles Lettres. 

OEuvres complètes, tome I, 1 696 p., 58 € jusqu'au 29 février, ensuite 65 €; et tome II, 1 920 p., 62 € jusqu'au 29, ensuite 70 €, de Marguerite Duras, La Pléiade, Gallimard.





lundi 14 avril 2014

Florence Bouchy / Les enfants de Marguerite Duras

Marguerite Duras

Les enfants 

de Marguerite Duras


LE MONDE DES LIVRES |  • Mis à jour le  |Par 


Marguerite Duras sur le plateau de l'émission "Apostrophes" à Paris, le 28 septembre 1984.


A propos d’En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 224 p., 17 €), grand succès de ce début d’année, l’influence du sociologue Pierre Bourdieu a été beaucoup commentée. Ce n’est pourtant pas une citation de La Distinction (Minuit, 1979) qui figure en exergue du premier roman d’Edouard Louis, mais une phrase tirée duRavissement de Lol V. Stein, de Marguerite Duras (Gallimard, 1964). L’œuvre de l’écrivaine s’est imposée à lui comme une évidence. « J’ai été confronté pour la première fois à son écriture à l’occasion d’une représentation de La Douleur, mise en scène par Patrice Chéreau, raconte-t-il, et je crois pouvoir dire que je n’en suis jamais revenu. J’ai lu frénétiquement Duras, tout ce que je pouvais lire, tout ce qu’il m’était possible de lire. »

Né quatre ans avant la mort de Marguerite Duras (1914-1996), Edouard Louis est marqué par son travail, comme le sont beaucoup d’écrivains de sa génération et de celle qui précède. Souvent, ils ont grandi en la voyant à la télévision. Mais ils étaient tout au plus des enfants à l’époque où elle cristallisait, autour de sa personne comme de ses textes, autant de ferveur que de mépris.

Dans les années 1980, on était durassien à la folie ou l’on moquait, parfois violemment, cette « écriture courante » qui était devenue sa marque. On pastichait son style, son rythme saccadé et ses phrases peu structurées, dans lequel on ne voyait que maniérisme, et l’on brocardait sa présence médiatique, invoquée comme preuve de son immodestie. Alors qu’est célébré le centenaire de sa naissance, le 4 avril 1914, l’auteure de L’Amant (Minuit, 1984, prix Goncourt) n’est plus guère un sujet de controverse. Il est possible, pour ces jeunes écrivains, deréfléchir posément à l’héritage qu’elle leur a laissé.
PLUS QUE DES HÉRITIERS, UN FAN CLUB
Si son œuvre a cessé de déchaîner les passions négatives, sa personne, sa voix, ou encore – mais c’est tout un – l’idée de la littérature qu’elle incarne restent à la source d’admirations extrêmes. Plus encore que des héritiers, peut-être, Marguerite Duras a un fan club chez les auteurs venus à l’écriture après sa mort. Le romancier Tanguy Viel, né en 1973, avoue ainsi qu’avant d’être lui-même publié aux Editions de Minuit, il avait lu, à 20 ans, Moderato cantabile (Minuit, 1958) et La Maladie de la mort (Minuit, 1982). Cette dernière lecture l’avait tant marqué qu’il s’était « fait faire un tee-shirt avec la première page imprimée dessus ».
Au nombre des admirateurs de Duras, de ceux pour qui parler d’elle ne peut sefaire que sur le mode de la déclaration d’amour, on compte aussi, à l’évidence, Arnaud Cathrine, 40 ans. « J’ai découvert Duras avec La Musica deuxième (Gallimard, 1985), qui m’a tout de suite agrippé. Puis il y a eu ce point de bascule qui fait que je suis aujourd’hui dingue de cette œuvre : c’est elle, Duras. Elle dans les films de Pierre Dumayet et de Benoît Jacquot. La créature Duras. Alors voilà, j’ai aimé et j’aime toujours passionnément l’écouter dans toutes les archives que j’accumule, cette voix et cette pensée qui avancent par à-coups, parfois obscures pour commencer, cette Duras qui cherche et laisse place au silence sans embarras, fixant l’interlocuteur longuement, puis reprenant brusquement et aboutissant à ce qu’elle cherchait : une vérité précieuse et, parfois, même, géniale. »
Quand il s’agit de mesurer non leur admiration, mais ce que leur écriture doit précisément à Marguerite Duras, les jeunes auteurs sont plus nuancés. Ils savent, comme Jakuta Alikavazovic (née en 1979), que « Duras est de ces écrivains que l’on ne peut prolonger ni même imiter, mais seulement singer ». « Son impact sur moi, en tant qu’écrivaine, ajoute-t-elle, est donc plus secret. Le Ravissement de Lol V. Stein est l’un des romans auxquels je pense beaucoup, et quand j’écris et quand je n’écris pas. Il a eu une influence durable sur moi, sur ma façon de penserle dispositif fictionnel et ses enjeux. Mais j’espère que cette influence ne saute pas aux yeux quand on lit mes propres livres ! »
« UN STYLE MODERNE ET LIMPIDE » 
Profondément marquée par sa lecture, à l’adolescence, d’Un barrage contre le Pacifique (Gallimard, 1950), Marie Modiano, née en 1978, a tout de suite été sensible « à cet univers, à l’étrangeté des relations entre les personnages, à ce style à la fois moderne et limpide, à cette solitude sur fond de paysages lointains et exotiques, solitudes qui plongent dans le drame sans crier gare ». Mais elle ne saurait dire précisément ce que ses textes gardent de cette lecture fondatrice. « L’influence de Marguerite Duras se cache sans doute quelque part, mais je n’en ai pas clairement conscience. On est probablement nourri, à un moment donné, par ses “classiques” sans s’en rendre compte ; ils font partie de vous, au même titreque des pensées, des souvenirs ou des amis. »
Certains savent néanmoins presque exactement ce que Marguerite Duras leur a appris. Si Arthur Dreyfus, né en 1986, ne considère pas Duras comme l’une de ses influences directes, il sait qu’elle l’a ouvert « à la blancheur, et à la nuit. “Il fautlaisser la nuit entrer dans un livre”, disait-elle, et j’aime cette idée, affirme-t-il. C’est l’inexplicable. Le secret. Quant à la blancheur, c’est celle du langage. Elle m’a appris à écrire : “Il dit” ou “Elle dit”, sans avoir honte d’employer cette transparence-là ».
L’auteur d’Histoire de ma sexualité (Gallimard, 368 p., 21 €) s’interroge aussi sur les raisons pour lesquelles Marguerite Duras intéresse souvent un lectorat homosexuel. « L’homosexuel, explique-t-il, est confronté dans sa jeunesse à un écart entre le désir de son corps et celui de la société. Duras a fait roman de sa vie, sans fausse pudeur, et n’a cessé de se rapprocher encore d’elle-même au fil des années. Par ailleurs, les femmes qui écrivent sur leur sexualité ont toujours plu aux gays parce que, comme eux, elles s’extraient d’une catégorie attendue. »
Edouard Louis ne contesterait sans doute pas cette analyse, même s’il inscrit la force subversive de l’écriture durassienne dans une perspective plus large. « J’ai été frappé, souligne-t-il, par cette volonté de donner la parole à ceux qui en sont dépossédés, à parler des dominés, des exclus, des souffrants, des damnés. Les femmes, les juifs, les fous, les classes populaires, les enfants, les homosexuels. Duras a été au cœur de mon travail dans cette mesure-là : écrire, c’est un acte de révolte, de résistance, d’insoumission, c’est un cheminement vers le refus d’être gouverné. »
ACCEPTER DE NE RIEN ÉCRIRE
L’écriture de Marguerite Duras ne se réduit pas à quelques analyses ou à quelques adjectifs – si ce n’est au beau « durassien », dont l’évidence trompeuse masque mal la multiplicité des façons de s’approprier ses textes. « L’œuvre de Duras s’adapte à plusieurs niveaux de lecture, insiste Jakuta Alikavazovic, elle ne refuse au lecteur ni les joies romanesques prétendument “simples” ni celles, sans doute moins immédiates, de la réflexion et de l’étude poétique. C’est une œuvre séduisante, au sens fort du terme. » Qu’ils vouent un culte à Marguerite Duras, qu’ils aient été ébranlés, ou simplement marqués, par son œuvre et sa posture d’écrivaine, c’est avant tout une façon unique d’envisager la littérature et la vie, la littérature dans la vie, qui constitue sans doute l’influence la plus décisive de l’écrivaine chez ces jeunes auteurs.
Pour Tanguy Viel, « Marguerite Duras, c’est l’insuffisance de la littérature, sa déploration sans fin, son manque essentiel. Dans sa voix, dans le timbre de ses livres, il y a l’échec mélancolique de tout, absolument tout. Elle est toujours en deçà de la littérature, en rêvant d’être au-delà ». Comme tous ses admirateurs, le romancier a d’ailleurs sa phrase fétiche, qu’il cite sans hésitation : « C’est dansDétruire, dit-elle (Minuit, 1969), quand Alissa dit : “Dans le livre que je n’ai pas écrit, il n’y avait que toi”. »
C’est aussi sa façon d’envisager le néant, d’accepter, par exemple, de ne rienfaire, de ne rien écrire, que Patrice Pluyette, né en 1977, relève comme un legs durassien. L’auteur de La Traversée du Mozambique par temps calme (Seuil, 2008) aime « ses phrases séchées et percutantes, roulantes et fluides, qui libèrent la pensée ». Mais il trouve surtout un écho à sa propre sensibilité dans ce que Marguerite Duras dit de sa propre manière d’écrire : « Elle prend ça de manière très patiente, silencieuse, taiseuse, explique-t-il. Il n’y a pas d’hystérisation de l’acte d’écriture chez elle. Parfois, une ou deux phrases viennent, et elles n’ont pu surgir que grâce à cet état-là de vacance.»
Reprenant le titre du dernier livre de Marguerite Duras, C’est tout (POL, 1995), dans lequel Yann Andréa, son dernier compagnon, recueille les propos de l’écrivaine, Arnaud Cathrine résume joliment sa dette, et celle de sa génération, à son égard : « Elle indique à l’écrivain le chemin vers lui-même, c’est-à-dire vers l’invention de lui-même à laquelle il doit procéder: “C’est tout” et c’est le meilleur. »



dimanche 13 avril 2014

Marguerite Duras / La voix et la passion

Marguerite Duras

Marguerite Duras

La voix et la passion
Retrouvez dans ce hors-série du Monde, le portait de Marguerite Duras par Laure Adler, qui lui a consacré une biographie : qui est aujourd’hui Marguerite Duras ? Qu’a-t-elle laissé comme traces, empreintes, souvenirs ? Une sélection de textes de l’auteur qui permet de redécouvrir, au-delà de ses écrits les plus célèbres, sa profondeur, son intensité, et aussi sa drôlerie. Un entretien avec l’écrivain Dominique Noguez, un proche de Marguerite Duras, à laquelle il a consacré deux ouvrages. Et aussi des hommages qui embrassent à la fois ses écrits, son théâtre, son cinéma et sa vie. Son oeuvre suscite encore des débats, et nous vous proposons quelques textes qui reviennent sur les crispations ou les interrogations qu’elle a pu provoquer.
Le portrait
La journaliste et écrivain Laure Adler, auteur d’une biographie de la romancière, se demande dans un texte très personnel : « Qui est aujourd’hui Marguerite Duras ? Qu’a-t-elle laissé comme traces, empreintes, souvenirs ? » Tout en revisitant, de l’enfance aux dernières années, les faits marquants de la vie de l’auteur de L’Amant, elle relève qu’elle « a brouillé les pistes, effacé les traces, laissant derrière elle passion et confusion, fragilité et violence, dérision et romantisme. » Seule certitude pour elle : « Oui, Duras nous manque. »
L'œuvre
Marguerite Duras est devenue un classique, mais connaît-on vraiment son oeuvre dans toute son ampleur ? Les seize extraits que nous proposons ne se limitent pas à deux ou trois livres fétiches (Le Ravissement de Lol V. Stein, L’Amant…). Au fil du temps, une voix s’impose, aux multiples tonalités, traversant les textes, les films, les chroniques, les entretiens, faisant souffler un vent frais sur le large de la littérature. C’est l’occasion de redécouvrir sa profondeur, son intensité, et parfois, sa drôlerie.
L'entretien
L’écrivain Dominique Noguez a été un proche de Marguerite Duras, à laquelle il a consacré deux ouvrages. Sa lecture de l’oeuvre est intime et critique. En 2006, il a effectué une recherche à partir des archives de la romancière, ce qui lui a permis de confirmer quelques-unes de ses intuitions. Selon lui, les traits si reconnaissables de son écriture apparaissent bien avant 1964, année du Ravissement de Lol V. Stein. Et dit-il, « il n’y a pas d’être plus fictif ou fictionnel qu’elle ».
Débats et hommages
Jusqu’à L’Amant (1984), qui la révèle au grand public, l’histoire de la reconnaissance de Marguerite Duras fut mouvementée, même si ses premiers livres furent remarqués. Les hommages proposés dans ce hors-série embrassent ses textes, son cinéma, son théâtre et sa vie. Rarement, une oeuvre aura autant opposé les inconditionnels et les détracteurs. Elle a fait l’objet de nombreuses controverses, et parfois même, de dénigrements haineux : nous proposons quelques textes qui reviennent sur les crispations ou les interrogations qu’elle a pu provoquer.

Date de parution : juillet 2012.


samedi 12 avril 2014

Mickey Rooney / Vie privée



Mickey Rooney
Vie privée

Il a été marié 8 fois. Sa première femme est Ava Gardner de 1942 à 1943. Il divorce. Puis il rencontre Betty Jane Rase de 1944 à 1948, il divorce. Il se marie avec Martha Vickers de 1949 à 1952, il redivorce. Il se marie avec Elaine Devry de 1952 à 1958, il divorce. Il rencontre et se marie avec Carolyn Mitchell de 1958 à 1966, elle meurt assassinée. Tombant dans une profonde dépression, il rencontre une amie de Mitchell, Marge Lane. Il se marie de 1966 à 1967. Il divorce. Il rencontre Carolyn Hockett, il se marie de 1969 à 1974, il divorce. Puis il se marie avec la chanteuse Jan Chamberlin, une union qui perdure depuis 1978 jusqu'à leur séparation à l'amiable, en 2013, écartant la perspective d'un divorce, en quittant à jamais Westlake Village.

Wikipedia



Avec Mickey Rooney, Hollywood perd son enfant star


Avec Mickey Rooney, 

Hollywood perd son enfant star


Par Anne-Julie Contenary avec AFP
Publié le 7 avril 2014

DISPARITION - Mickey Rooney, mort à l'âge de 93 ans, a mené l'une des plus longues carrières de l'histoire de Hollywood, débutée alors qu'il n'avait que 17 mois.
L'INFO. Il était l'une des dernières stars de Hollywood à avoir connu le cinéma muet. L'acteur américain Mickey Rooney, qui a mené l'une des plus longues carrières de l'histoire hollywoodienne, est décédé dimanche à l'âge de 93 ans, ont rapporté les médias américains.Né Joseph Yule, Mickey Rooney fut l'un des premiers enfants stars au cinéma, et connut une immense popularité dans les années 30 et 40.

L'acteur américain Mickey Rooney est mort

Mickey Rooney







L'acteur américain Mickey Rooney est mort


Le Monde.fr |  • Mis à jour le  |Par 




L'acteur Mickey Rooney à Washington, le 2 mars 2011.

C'était un petit vieillard qui apparaissait dans des divertissements familiaux comme La Nuit au musée ou Les Muppets, le retour. Dans la salle, les enfants et la plupart de leurs parents ne savaient pas que cet espèce de lutin ridé avait été, trois quarts de siècle plus tôt, la plus grande star d'Hollywood. Partenaire privilégié de Judy Garland, époux d'Ava Gardner, personnage récurrent de la presse à scandale, Mickey Rooney rapportait plus d'argent à son studio, la MGM, que Clark Gable ou Spencer Tracy. C'était aussi la dernière star à avoir fait ses débuts à l'écran au temps du cinéma muet. Mickey Rooney est mort, dimanche 6 avril, à Westlake Village, en Californie. Il avait 93 ans.

vendredi 11 avril 2014

Maupassant / Boule de Suif


Guy de Maupassant
BOULE DE SUIF
 
 Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n'était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil; des petits moblots alertes, faciles à l'épouvante et prompts à l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite; puis, au milieu d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une grande bataille; des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.
    Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques: "les Vengeurs de la défaite - les Citoyens de la tombe - les Partageurs de la mort" - passaient à leur tour, avec des airs de bandits.
    Leurs chefs, anciens commerçants en drap ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de campagne , et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés.

jeudi 10 avril 2014

Maupassant / La mère aux monstres


Guy de Maupassant
LA MÈRE AUX MONSTRES


A Mother of Monsters by Maupassant (Dragon)
   
Je me suis rappelé cette horrible histoire et cette horrible femme en voyant passer l'autre jour, sur une plage aimée des riches, une Parisienne connue, jeune, élégante, charmante, adorée et respectée de tous.
    Mon histoire date de loin déjà, mais on n'oublie point ces choses.
    J'avais été invité par un ami à demeurer quelque temps chez lui dans une petite ville de province. Pour me faire les honneurs du pays, il me promena de tous les côtés, me fit voir les paysages vantés, les châteaux, les industries, les ruines ; il me montra les monuments, les églises, les vieilles portes sculptées, des arbres de taille énorme ou de forme étrange, le chêne de saint André et l'if de Roqueboise.

mercredi 9 avril 2014

Maupassant / La peur


Guy de Maupassant
LA PEUR

à J.-K. Huysmans

On remonta sur le pont après dîner. Devant nous, la Méditerranée n'avait pas un frisson sur toute sa surface qu'une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé d'étoiles, un gros serpent de fumée noire ; et, derrière nous, l'eau toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.

mardi 8 avril 2014

Maupassant / La porte


Guy de Maupassant
LA PORTE

Ah ! s'écria Karl Massouligny, en voici une question difficile, celle des maris complaisants ! Certes, j'en ai vu de toutes sortes ; eh bien, je ne saurais avoir une opinion sur un seul. J'ai souvent essayé de déterminer s'ils sont en vérité aveugles, clairvoyants ou faibles. Il en est, je crois, de ces trois catégories.
    Passons vite sur les aveugles. Ce ne sont point des complaisants d'ailleurs, ceux-là, puisqu'ils ne savent pas, mais de bonnes bêtes qui ne voient jamais plus loin que leur nez. C'est, d'ailleurs, une chose curieuse et intéressante à noter que la facilité des hommes, de tous les hommes, et même des femmes, de toutes les femmes à se laisser tromper. Nous sommes pris aux moindres ruses de tous ceux qui nous entourent, de nos enfants, de nos amis, de nos domestiques, de nos fournisseurs. L'humanité est crédule ; et nous ne déployons point pour soupçonner, deviner et déjouer les adresses des autres, le dixième de la finesse que nous employons quand nous voulons, à notre tour, tromper quelqu'un.
    Les maris clairvoyants appartiennent à trois races. Ceux qui ont intérêt, un intérêt d'argent, d'ambition, ou autre, à ce que leur femme ait un amant, ou des amants. Ceux-ci demandent seulement de sauvegarder, à peu près, les apparences, et sont satisfaits de la chose.
    Ceux qui ragent. Il y aurait un beau roman à faire sur eux.
    Enfin les faibles ! ceux qui ont peur du scandale.

lundi 7 avril 2014

Maupassant / Mademoiselle Fifi

René Gruau
Guy de Maupassant
MADEMOISELLE FIFI

Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son courrier, le dos au fond d'un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds bottés sur le marbre élégant de la cheminée, où ses éperons, depuis trois mois qu'ils occupaient le château d'Uville, avaient tracé deux trous profonds, fouillés un peu plus tous les jours.

dimanche 6 avril 2014

Maupassant / Une veuve


Guy de Maupassant
UNE VEUVE


UNA VIUDA
A WIDOW


C'était pendant la saison des chasses, dans le château de Banneville. L'automne était pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornières, sous les lourdes averses.
     La forêt, presque dépouillée, était humide comme une salle de bains. Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettés par les grains, une odeur moisie, une buée d'eau tombée, d'herbes trempées, de terre mouillée, vous enveloppait; et les tireurs, courbés sous cette inondation continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil collé sur les côtes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et traversée de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit.

samedi 5 avril 2014

Maupassant / Au bois


Guy de Maupassant
AU BOIS

Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.
   
Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois mûrs.

vendredi 4 avril 2014

Maupassant / Lettre trouvée sur un noyé


Guy de Maupassant
Lettre trouvée sur un noyé
Vous me demandez, Madame, si je me moque de vous? Vous ne pouvez croire qu'un homme n'ait été frappé par l'amour? Eh bien, non, je n'ai jamais aimé, jamais!
    D'où vient cela? Je n'en sais rien. Jamais je ne me suis trouvé dans cette espèce d'ivresse du cœur qu'on nomme l'amour! Jamais je n'ai vécu dans ce rêve, dans cette exaltation, dans cette folie où nous jette l'image d'une femme. Je n'ai jamais été poursuivi, hanté, enfiévré, emparadisé par l'attente ou la possession d'un être devenu tout à coup pour moi plus désirable que tous les bonheurs, plus beau que toutes les créatures, plus important que tous les univers! Je n'ai jamais pleuré, je n'ai jamais souffert par aucune de vous. Je n'ai point passé les nuits, les yeux ouverts, en pensant à elle. Je ne connais pas les réveils qu'illuminent sa pensée et son souvenir. Je ne connais pas l'énervement affolant de l'espérance quand elle va venir, et la divine mélancolie du regret, quand elle s'est enfuie en laissant dans sa chambre une odeur légère de violette et de chair.
    Je n'ai jamais aimé.

jeudi 3 avril 2014

Maupassant / Suicides


Guy de Maupassant
SUICIDES


LOS SUICIDAS
Il ne passe guère de jour sans qu'on lise dans quelque journal le fait divers suivant : 
    "Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le n° 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations successives. Le bruit partait d'un logement habité par M. X... La porte fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant encore à la main le revolver avec lequel il s'était donné la mort.
 

mercredi 2 avril 2014

Maupassant / La morte


Guy de Maupassant
Je l'avais aimée éperdument ! Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une pensée, dans le cœur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom : un nom qui monte incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière. 
Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une, toujours la même.