mercredi 12 janvier 2022

« Le cinéma que je fais » / Duras cinéaste par Duras

 

Marguerite Duras


« Le cinéma que je fais » – Duras cinéaste par Duras

Diane Lestage
14 DÉCEMBRE 2021


Sous-titré « Écrits et entretiens », Le cinéma que je fais, paru en octobre dernier aux éditions P.O.L. est un corpus de textes de Marguerite Duras consacrés à son cinéma. Ces écrits recueillis par François Bovier et Serge Margel traversent la filmographie de Duras.

« C’est parce que je n’ai pas la force de ne m’occuper à rien que je fais des films. » écrit Marguerite Duras. Celle qui ne s’arrêtait jamais d’écrire : romans, pièces de théâtre, scénarios, etc. entreprit dans les années 1960 de passer derrière la caméra car qui mieux que Duras pouvait adapter Duras  ? Alors elle poursuit son écriture en faisant des ponts entre ses différents textes à travers ses scénarios. Les personnages durassiens traversent toute son oeuvre littéraire, tandis qu’elle transforme au cinéma son écriture en traduction cinématographique.

Les images de Marguerite Duras s’offrent en contemplation et poésie à l’image de tous ses écrits. L’ouvrage d’environ 500 pages navigue de films en films parmi les dix-neuf qu’elle a réalisée. Certains comme La Musica ou India Song sont des adaptations d’elle-même. D’autres sont des oeuvres filmées originales écrites pour le cinéma à l’instar de Nathalie Granger, Le Camion ou L’ Homme Atlantique.

Une démarche teintée de radicalité

«  Elle est toujours au bord de ne pas écrire, elle est toujours sur le point de tout quitter, et les mots et la vie. Et cependant non. Elle vit. Elle écrit. Elle aime. Tout.  »

Cet amour-là de Yann Andréa

De 1967 à 1988, de La Musica à Varia, l’autrice raconte vingt ans de réalisations cinématographiques à travers des notes d’intentions, notes aux acteurs, extraits de scénario, lettres, longs entretiens publiés dans Les Cahiers du cinéma. Chaque archive – dont certaines sont complètement inédites – permet de mieux comprendre le cinéma si particulier de Duras, qui ne ressemble à aucun autre. Par ailleurs, elle y dissèque sa manière de travailler, sa vision du septième art, la radicalité de sa démarche. Chacune de ses phrases, chacune de ses réponses d’interview est écriture durassienne. Et c’est ce qui fait la beauté du Cinéma que je fais : lire Duras.

Le cinéma que je fais de Marguerite Duras, éditions P.O.L, 24 euros.

© P.O.L.

Auteur·rice

mardi 11 janvier 2022

Salomé Kiner / Grande couronne

 


« Grande couronne » – Initiation(s)


« Grande couronne » – Initiation(s)


Emma Poesy
17 SEPTEMBRE 2021

Attention, le contenu de cet article parle de violences sexuelles et peut choquer.

Dans ce premier roman au ton acerbe et aux accents trash, Salomé Kiner met en scène une jeune collégienne de la grande couronne parisienne prête à faire des passes pour gagner sa vie et accéder à son bonheur  : posséder des marques. 

Grande Couronne s’ouvre sur une scène de viol et on sait d’emblée que l’autrice ne nous épargnera rien. L’héroïne, dont on ignore le vrai prénom, est au collège en quatrième. Sa vie de famille est banale. La collégienne a trois frères et sœurs. Sa mère organise des réunions hebdomadaires pour que la fratrie confie ce qu’elle a sur le cœur. Le père, lui, est présent mais juste physiquement. Tout ce petit monde vit en périphérie parisienne, pas très loin de Marne-la-Vallée, dans un ensemble de villes que l’on appelle maintenant Grande Couronne.

Classes moyennes

Dans ces quartiers-là, on n’est pas vraiment pauvre. Pas plus que l’on est riche, d’ailleurs. La mère fait les courses en hypermarché, achète des marques distributeur. Au grand désespoir de sa fille, elle traîne dans des vieux jeans sans griffe qu’elle porte depuis des années. Les enfants non plus, ne portent pas de marque. Et ça, c’est impardonnable quand on est au collège. L’héroïne louche sur son amie Kat Linh qui porte des Nike, des survêtements griffés et mange de vraies Pom’potes au goûter.

Le bonheur, ça doit être ça  : manger des Trésor le matin et pas des «  carrés fourrés au chocolat  », porter des Adidas aux pieds, avoir un Eastpak sur le dos. On la met en relation avec Nelly, qui la met en relation avec Miguel. Grâce à lui, elle pourra gagner de l’argent. Elle monte dans sa voiture et il sort son pénis flasque sous son regard catastrophé. Il veut lui montrer comment on fait, elle n’obtempère pas alors Miguel l’attrape de force et essaie de la sodomiser sur le parking d’une maison pour handicapés. Elle s’échappe in extremis, Nelly s’excuse. Elle ne sera pas obligée d’aller au bout et rejoindra le groupe Magritte, elle n’aura qu’à masturber les garçons qui paient. C’est le début de la grande vie. 

Initiation trash

Avec Grande Couronne, les premières fois sont trash et le rire cynique. L’héroïne raconte à la première personne du singulier ses mésaventures d’une violence accablante sans jamais s’offusquer de ce qui lui arrive. De son expérience du viol elle sort traumatisée et se souvient de Miguel «  qui a essayé de l’enculer sur le parking des Orangers  ». On rit de ce ton acerbe. Le texte, dans toute sa gravité a des airs burlesques, tant les mésaventures traversées sont absurdes. On rit et on est gêné de rire. C’est noir, un brin vulgaire. Un peu naïf et en même temps plein de désillusion. C’est génial. 

«  Il tenait ma tête appuyée contre la vitre de sa Renault Clio. Des moucherons morts s’incrustaient dans ma joue et je sentais son sexe qui voulait s’introduire en moi, devant, derrière, mais j’étais maigre et pas très disposée à me faire dépuceler sur le parking des Orangers.  »

Salomé Kiner, Grande couronne

Les premiers clients des passes de notre héroïne – nom de code  : Tennessy –, elle les appelle les «  zguègues  » avec une désinvolture qui fait sourire. Parce qu’après tout, ils ne sont rien d’autres que ça. Des zguègues et un billet de cinquante francs. D’ailleurs, ils sont aussi terrorisés qu’elle la plupart du temps. À l’image de Damien, ce grand puceau et éjaculateur précoce qui finira par la quitter parce qu’il a rencontré une «  pute gratuite  » en vacances. Entendez-là, une vraie copine. Et Teness’ de se dire qu’il y a des filles qui font l’amour sans contrepartie, que c’est une sacrée faute de goût. Et nous, lecteurs, de nous offusquer, de sourire face à ce pragmatisme noir comme un puits sans fond. Romantiques de tous bords, passez votre chemin. 

Quête de soi

Ce qui choque le plus et qui fait, dans le même mouvement, la saveur de Grand Couronne, c’est que la gravité de ce qui arrive à cette adolescente n’est pas le sujet du livre. Il n’est pas question ici de plaindre Teness’. Le réseau de prostitution est au centre de l’histoire sans jamais être l’histoire. Ce qui se joue ici, de très grave, c’est la recherche du bonheur.

Cette quête effrénée de soi qui constitue l’adolescence fait tout passer au second plan. Le désir de consommer. Celui d’être comme les autres. Mais aussi de voir quelque chose à travers les fumées brumeuses de l’avenir. La traversée vers l’âge adulte est difficile. Les garçons ne tiennent pas les promesses faites par les contes de fées, les parents ne sont pas les héros que l’on imaginait. Le monde s’écroule et de ses ruines doit advenir quelque chose. Ce quelque chose n’est pas encore tout à fait-là. 

«  J’admirais Amanda parce qu’elle avait des vêtements de marque, des produits de beauté de marque et de goûters de marque. Des Prince, des Pepito, des Mikado, de l’Oasis. (…) Moi, ma mère me donnait des compotes de pommes, mais pas des Andros  : des berlingots discounts que la voisine ramenait par palettes de Picardie pour les revendre aux familles nombreuses du quartier. Impossible d’épuiser le stock avant la date de péremption.  »

Salomé Kiner, Grande Couronne

Avec ce récit initiatique, Salomé Kiner réinvente un imaginaire consumériste où les choses, et plus précisément les marques, donnent la valeur des individus. Par instants, on pense aux Choses de Pérec où les individus se goinfrent d’objets déclinés en longues listes pour se sentir exister. Référence est aussi faite aux romans de Bret Easton Ellis où les marques de chaque objet sont autant de symboles de fierté. De petits talismans, synonymes de valeur qui disent l’importance des individus. L’autrice revendique d’ailleurs cette filiation avec l’auteur américain. Tout en lui opposant, cette fois, un regard féminin, là où ce dernier traitait dans ses textes les femmes comme un signe extérieur de richesse supplémentaire. 

Grande Couronne de Salomé Kiner, éditions Christian Bourgois, dix-huit euros cinquante. 

Auteur·rice

Alissa Nutting / Made for love / L’objet sexuel à l’âge de la high-tech

 


Made for love, d’Alissa Nutting : l'objet sexuel à l’âge de la high-tech

Alissa Nutting © Sara Wood


L’objet sexuel 

à l’âge 

de la high-tech

par Steven Sampson
11 janvier 2022

Made for love, hilarant deuxième roman d’Alissa Nutting, mêle amour et technologie. Cette mise à jour de Pygmalion et de L’Ève future vaut pour son humour caustique et pour le portrait qu’elle propose de l’évolution des rapports entre l’homme, la machine et la poupée.    

mardi 4 janvier 2022

Lionel Shriver / Les Mandible / De l’utopie en Amérique

 


De l’utopie en Amérique


par Liliane Kerjan
12 août 2017

L’anticipation pour conjurer des peurs, insuffler vie à des fantasmes, la veine satirique pour amuser et mettre en garde : le roman de Lionel Shriver, Les Mandible : Une famille, 2029-2047, propose une dystopie économique d’une Amérique à la dérive, créant un univers tout proche, à la fois familier et inquiétant.


Lionel Shriver, Les Mandible : Une famille, 2029-2047. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Laurence Richard. Belfond, 518 p., 22,50 €


« Les intrigues futuristes parlent surtout de ce que les gens redoutent au présent. Le futur n’est que le dernier monstre caché sous le lit, ce grand inconnu. » Nul doute que les orientations du président Trump et la prescience de l’auteur qui a imaginé un mur déjà construit entre le Mexique et les États-Unis ne drainent un lectorat inquiet vers le dernier roman de Lionel Shriver, bien connue grâce à Il faut parler de Kevin (2006), Tout ça pour quoi (2012) et Big Brother (2014). À soixante ans, cette native de Caroline du Nord, diplômée de Columbia, a sillonné les continents et pris du champ, façon de mieux décrypter son pays et de faire au passage quelques prophéties sociales et géopolitiques : l’Indonésie a annexé l’Australie et Poutine l’Alaska, des puissances étrangères hostiles ont provoqué un cataclysme en paralysant l’infrastructure internet vitale, le Pentagone a explosé. Le Président est latino et l’espagnol est devenu la langue dominante : « Buenas noches, mis compatriotas americanos. Pero esta noche, y solo esta noche, presionen uno par inglés. » Ainsi donc, les vieilles craintes des WASPs – White Anglo-Saxon Protestants – se sont réalisées. En choisissant ce genre, l’auteure n’ignore pas l’intérêt constant du public pour Ray Bradbury, Aldous Huxley, Sinclair Lewis ou George Orwell.

En ces temps nouveaux, la famille tient toujours. Tout commence ici en octobre 2029, référence au centenaire du « jeudi noir » prélude à la Grande Dépression, et à Brooklyn, dans la maison de Florence Mandible, auteur d’une thèse sur les classes sociales : 2029 marque le début de la Grande Renonciation, avec son cortège de grincements. Ainsi, l’utopie de l’idéologie de la toute-puissance de l’argent a fabriqué son contre-poison, la dystopie face aux enchantements fallacieux. Le premier thème est lancé, ordinaire et domestique, celui de la pénurie d’eau potable, au cours d’une scène apparemment anodine où Florence tance son fils adolescent Willing qui transgresse les règles du foyer en gâchant l’eau propre au lieu d’utiliser l’eau grise. Dès le départ, Lionel Shriver s’attache à créer une impression d’imminence  dans une sphère familière, comme si tout pouvait arriver demain et dans la pièce à côté, elle évite la brusquerie d’une implosion totale en distillant insidieusement les petits faits de l’effondrement social, les glissements de comportement dont l’accumulation conduit à la ruine financière et morale lorsqu’aux pénuries d’eau potable et de nourriture s’ajoute – entre autres maux – la fin des maisons d’édition et des maisons de la presse.

Lionel Shriver, Les Mandible : Une famille, 2029-2047

Lionel Shriver © Eva Vermandel

La partie du roman consacrée à 2029 s’inscrit entre deux titres de chapitres très explicites, « Eaux grises » et « Un système complexe en phase de déséquilibre », reflet du va-et-vient entre le concret et la théorie qui alimentent leur quotidien. Un quotidien de barres protéinées à base de poudre de criquet, de faits divers, de drogues, vols et bagarres. Quant aux soirées amicales et hargneuses entre intellos, elles offrent à Lionel Shriver l’occasion de donner toute la mesure de sa verve caustique. Là comme ailleurs, l’obsession est l’argent et l’occasion fait s’affronter les technocrates keynésiens et les autres : « L’extermination des retraites des gros bonnets, la décimation des pensions, l’incinération des portefeuilles rembourrés des super-riches… C’est la meilleure chose qui soit arrivée à ce pays, vous m’entendez ? C’était parti en ville, vous m’entendez ? Ces vautours de rentiers qui sirotent leurs martinis à l’arôme ésotérique et se triturent les méninges pour trouver comment gâcher un nouveau milliard de dollars en se demandant ce qui pourrait bien encore leur faire envie. »

La traversée fantastique, démarrée à Brooklyn, s’achève à Las Vegas, car après une fête de famille la vieille tante Nollie, gymnaste pétillante, se volatilise dans la nature, accompagnée de Willing. Démarre alors un road movie cuvée 2047, qui permet transversales, coups de griffe et jugements pittoresques en cours de trajet : « Le Nevada avait toujours été un aimant à cinglés : marginaux, parias, vauriens originaux, mais aussi mécontents, mythos et autres individualistes en quête de raccourcis vers la réussite. » Bienvenue alors dans un nouveau Far West, dans une période d’après la guerre de l’imposition fiscale, une nation new look avec un État libre qui a fait sécession, et où l’oncle Jarred ouvre la porte de sa maison un fusil à la main. Posture hélas bien ancrée dans les mœurs américaines, mais l’arsenal n’est pas renouvelé car Lionel Shriver ne propose pas d’invention technologique, l’évitant même délibérément pour ne pas créer diversion, inventant à peine une tablette hyperconnectée nouvelle génération, le fleX, et quelques néologismes et mots d’argot. Pas de délire dans sa prospective ; pour elle, l’essentiel couve dans l’atmosphère délétère.

Avec sa drôlerie féroce, Lionel Shriver, spécialiste des histoires dérangeantes, traite du stade ultime de la manipulation financière sur tous les fronts, si bien que ce roman de la faillite mène à leur paroxysme les inquiétudes ambiantes d’aujourd’hui. Cette fois, elle scanne le porte-monnaie d’une famille dépassée, comme elle avait abordé avec acuité le monde médical ravagé dans Tout ça pour quoi, la nourriture dans Big Brother, la maternité et le meurtre dans Il faut qu’on parle de Kevin, roman controversé à sa sortie américaine en 2003 avant de devenir un grand succès. Ici, avec son goût pour la science-fiction et la « fiction spéculative », dans le sillage de Margaret Atwood, Cormac McCarthy ou Kazuo Ishiguro, elle se tient à l’écart de l’écologie et du nucléaire, déjà traités par Ballard, Boyle et Shute, pour s’attaquer vaillamment à l’argent, à l’illusion et à la fragilité de la richesse dans un pays blasé. Pénuries, dette nationale, inflation et perte massive de revenu, crise du dollar concurrencé par une monnaie rivale, rien n’y manque.

La presse américaine fait de Lionel Shriver une Cassandre des lettres, tant il est vrai que, sans doute malgré elle, son roman s’inscrit dans la tradition des écrivains capables de voir ce qui est caché et d’annoncer l’avenir. Elle appartient à la littérature sociologique où il s’agit de grossir les errements politiques et sociaux pour illustrer la nocivité du système et elle construit ses péripéties sur la notion de péril. Se souvenant que Thomas More forgea le terme d’utopie pour une « bagatelle littéraire » sur une île, l’anticipation l’affranchit et elle joue franc jeu, intitulant un épisode de 2029 « En attendant le fric », tout comme elle laisse libre gâchette aux armes dans une société sur le pas de tir en 2047, pour « sortir de l’engourdissement ». Les doses d’extrapolation restent crédibles et c’est là tout le talent de Shriver, mêlant humour et effroi lorsque Florence mesure « le miracle de la civilisation », lequel suit le cours normal du pourrissement et de l’échec. À la nature morte des peintres, elle substitue les « matières mortes ». Drôle de futur ! Dans ce jeu entre nulle part et partout, s’impose alors l’ultime question qui clôt le roman : « De toute façon, qui voudrait vivre en Utopie ? »

EN ATTENDAN NADEAU




lundi 3 janvier 2022

Lionel Shriver / «Je suis une pessimiste du genre souriante»

 



Lionel Shriver

Lionel Shriver«Je suis une pessimiste du genre souriante»

La soixantaine androgyne, l’Américaine Lionel Shriver a musclé son esprit d’indépendance dès l’adolescence, quand elle se rebaptisa en garçonne. Puis la fille de pasteur presbytérien crapahuta autour du monde, avant de percuter la scène littéraire internationale il y a une dizaine d’années. Toujours singulière, avec Les Mandible: Une famille, 2029-2047, elle prend le pouls d’un futur proche. Les USA, présidés par un Hispanique sont balayés par l’Asie, ses marchés s’effondrent, la Bourse flambe.

Les bobos incarnés par les Mandible, anciens héritiers aisés, survivent dans le chaos. «L’argent, quel formidable vecteur pour parler de justice, un domaine subjectif, générateur d’opinions violentes, émotionnelles», s’enthousiasme la romancière. A l’évidence, la Londonienne d’adoption a potassé les bouquins sur l’économie. «En matière d’argent, les Américains ne se sentent jamais redevables, alors que les Européens eux, renvoient l’ascenseur social. Par contre, ils fustigeront volontiers des salaires extravagants. Si vous avez de l’argent, mieux vaut la boucler et ne pas se plaindre.» Par chance, Lionel Shriver ne pratique pas cette autocensure.

Pourquoi privilégiez-vous si souvent la satire du microcosme familial?

Grâce à des gens ordinaires, je peux cerner des concepts abstraits, l’économie ici, ou la folie dans Il faut qu’on parle de Kevin, l’obésité dans Big Brother, ou encore l’assurance-maladie dans Tout ça pour quoi. Le mérite de la fiction repose justement dans cette qualité inouïe à pouvoir imager des notions intangibles mais quotidiennes, dans des situations concrètes.
D’autant que la famille, comme dit Tolstoï, offre des tragédies à l’infini.

D’ailleurs famille et dysfonctionnalité sont en soi, des réalités redondantes, n’est-ce pas? Pourquoi choisir des bourgeois?

Avec des pauvres, je n’avais pas d’intrigue. Il me fallait des nantis que je puisse priver de leur argent. Les Mandible représentent une famille new-yorkaise traditionnelle de la classe moyenne. Avec des nuances statistiques, les plus riches se montrant plus conservateurs, la gamme se décuple par le fossé générationnel. J’avais donc un potentiel de cas pour explorer les expériences et conséquences émotionnelles d’une faillite nationale.

Chaque Mandible semble profilé en pion sur un échiquier. Stratégique?

Absolument. Même si dans l’interaction de l’écriture, je trouve important de m’autoriser des variantes. La plus jeune par exemple, une fille pourrie gâtée comme un bébé, finit par grandir. Déjà pour embêter sa sœur! Plus sérieusement, de nana égocentrique qui fait commerce de ses charmes, elle en arrive à exprimer une surprenante générosité. Je trouve toujours gratifiant de vérifier la possibilité d’une évolution. Je suis une pessimiste souriante. Et j’espère que cet humour énergique se voit dans le roman.

Mais vous pestez contre l’hypocrisie américaine, le contrat social violé.

Ah, mais la colère revitalise aussi. Tant d’irresponsables contrôlent et influencent notre mode de vie, qu’il est impossible de ne pas se sentir concerné. Néanmoins, j’avoue prendre du plaisir à m’énerver contre ces forces malfaisantes!
Pourtant, dites-vous, le monde n’est pas pire qu’avant, au contraire.

Mais oui! Les faits le prouvent, même si nous ne voulons pas le voir, moi la première d’ailleurs. De par notre expérience, nous pensons que l’humanité va dans le mur, pourtant ce n’est pas vrai. Je ne déteste pas rappeler ce genre de petites perversités. Cela me divertit.Quitte à être taxée de raciste par un critique du Washington Post?

Ce critique, démocrate à l’évidence, a pris mon roman pour une attaque en règle du libéralisme. Ridicule! Je vote démocrate, je me considère comme une libérale.

Question d’humour, comme le mur évoqué dans Les Mandible, construit pour empêcher les Américains de passer au Mexique?

En vérité, je n’avais pas prévu l’anomalie politique Donald Trump, il n’était pas élu quand j’ai écrit ça. Une coïncidence étrange, dont j’apprécie beaucoup l’ironie. Comme mon allusion à l’administration Chelsea Clinton, qui voulait moquer le principe de dynasties présidentielles.

Comment vous voyez-vous en 2029?

Gosh… j’aurais, quoi, 72 ans? Je me vois toujours en Angleterre. Je n’ai pas choisi de finir mes jours là-bas. En fait, je n’ai pas réussi à partir.




samedi 1 janvier 2022

Margaret Atwood / "Il y a trente ans, certains ne considéraient pas qu’un tel futur puisse être possible"

 

Margaret Atwood

Margaret Atwood : "Il y a trente ans, certains ne considéraient pas qu’un tel futur puisse être possible"

Par Minh Tran Huy
  •  Le 15 octobre 2019

Interview.- La nouvelle icône de l’Amérique, c’est elle. Auteure de La Servante écarlate, dystopie culte adaptée en série, la grande romancière canadienne est devenue le symbole de la résistance depuis l’élection de Trump. Elle a également reçu le Booker Prize, lundi 14 octobre.


Entre la parution de ses romans, C’est le cœur qui lâche en dernier (1), et Les Testaments (2) - ce dernier lui a valu de remporter le Booker Prize, lundi 14 octobre, au côté de Bernardine Evaristo - sans oublier le succès exceptionnel de la série télévisée La Servante écarlate (3), tirée du roman du même titre, Margaret Atwood est sous les feux des projecteurs depuis 2017. C’est le cœur qui lâche en dernier et La Servante écarlate relèvent de ce que l’auteur d’Alias Grace appelle la «fiction spéculative», soit une contre-utopie inspirée du réel. Et du réel uniquement. C’est le cœur qui lâche en dernier met en scène un couple évoluant au sein d’un monde post-apocalyptique et qui accepte de rejoindre une ville où ils occuperont alternativement un pavillon typique de l’American way of life et… une cellule de prison !


Publiée en 1985 et devenue un classique, La Servante écarlate, admirée d’Emma Watson comme de Hillary Clinton, décrit pour sa part le quotidien d’une jeune femme, Defred, qui tâche de survivre au sein d’une théocratie patriarcale : une secte politico-religieuse prônant une interprétation littérale de la Bible a pris le pouvoir aux États-Unis, et les femmes ne disposent plus d’aucun droit. Une catastrophe écologique a rendu la majeure partie de la population stérile, et les «servantes écarlates» n’échappent aux camps que parce qu’elles peuvent donner naissance à des enfants - après avoir été violées, lors de cérémonies ritualisées… Prenant un relief inédit du fait de son adaptation, mais aussi et surtout des orientations imprimées par Donald Trump outre-Atlantique, le livre, propulsé au premier rang des ventes - tout comme 1984, d’Orwell - n’en finit pas d’alimenter les conversations. L’occasion de rencontrer une grande dame des lettres doublée d’une visionnaire.

Madame Figaro. - Avec C’est le cœur qui lâche en dernier, comme dans la Servante écarlate ou dans la trilogie MaddAddam, vous revenez, à la «fiction spéculative», terme que vous préférez à celui de «science-fiction»…


Margaret Atwood
. - J’ai grandi en lisant de la science-fiction et des romans d’anticipation, dans les années 1940-1950. Mais j’ai peu de talent pour écrire sur les autres planètes : mes «romans d’anticipation» sont fermement enracinés sur Terre et ne contiennent aucun élément qui soit purement inventé. Dans La Servante écarlate, il n’existe rien qui n’ait de précédent dans l’Histoire, et les robots sexuels de C’est le cœur qui lâche en dernier sont en voie d’être créés. Même l’annonce que le sang des bébés est régénérant repose sur une réalité. Une mauvaise nouvelle pour les bébés.

Qu’aviez-vous en tête, exactement, en écrivant C’est le cœur qui lâche en dernier ?


Le livre est né de mon inquiétude vis-à-vis des systèmes pénitentiaires à but lucratif, dont le succès financier dépend d’un apport régulier de prisonniers condamnés. Ajoutez à cela le chômage dans la Rust Belt, région du nord-est américain... Les prisons constituent d’ores et déjà les seules entreprises dans certains endroits. On voit où tout cela mène.


Le roman interroge : pourquoi ne pas officialiser ce système ? Le plein emploi pour tous, simplement en échangeant à tour de rôle détenus et surveillants, et économies sur les frais de subsistance grâce au partage des maisons ! L’intrigue s’est transformée en une sombre comédie romantique, avec une question en son centre : «Pourriez-vous jamais imaginer exécuter votre propre mari ?»

Margaret Atwood, lanceuse d’alertes

«J’ai grandi en lisant de la science-fiction et des romans d’anticipation.»

Pour beaucoup, vos romans ont des allures prophétiques. Une photo d’une manifestante de la Women’s March de Washington brandissant la pancarte «Make Margaret Atwood Fiction Again» a fait le tour du Net…


La conjonction du roman, de la série et de la politique américaine actuelle - on a beaucoup évoqué la misogynie de la campagne, les attaques contre Hillary Clinton menées à la manière d’une chasse aux sorcières, le choix d’un vice-président connu pour ses positions anti-avortement, le décret interdisant de financer les ONG internationales se consacrant au planning familial et ainsi de suite - a suscité beaucoup de commentaires. Les similarités sont non seulement multiples, mais aussi terrifiantes. Pour autant, est-ce si surprenant ? J’ai écrit le roman en 1984-1985, quand la droite, associée à une étrange interprétation du christianisme, traçait déjà son chemin au sein de la politique américaine (Ronald Reagan venait d’être réélu à une écrasante majorité, NDLR). J’ai seulement mené jusqu’à leur terme, dans le roman, quelques-unes des idées que ces personnes affirmaient vouloir mettre en œuvre à l’époque et qui le sont à présent . C.Q.F.D.

Dans la Servante écarlate, une dictature prônant une application littérale de la Bible s’est établie en jouant sur la peur des terroristes islamistes. On pense encore à Trump, au «muslim ban», mais aussi, de façon symétrique, aux régimes qui appliquent aujourd’hui la charia. Le roman traite cependant moins de la religion que de son instrumentalisation…


Naturellement, le roman ne parle pas de la «religion» en elle-même et pour elle-même, mais des fins politiques au service desquelles elle peut être - et est souvent - mise. Tout étudiant en histoire qui se respecte le sait. Vous pouvez d’ailleurs remplacer la «religion» par n’importe quelle idéologie athée et obtenir le même type de gouvernement autoritaire… Pour la république de Gilead, on a mis en place une version radicale du patriarcat, où les femmes n’ont le droit ni de lire, ni de gérer l’argent, ni de travailler en dehors du foyer, en se servant de symboles chrétiens. C’est ce que ferait toute dictature qui prendrait le pouvoir aux États-Unis, un totalitarisme de type communiste ou islamiste paraissant plus qu’improbable là-bas.

"C’est le cœur qui lâche en dernier", de Margaret Atwood

C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, éditions Robert Laffont, 450 p., 22 €.

Dans vos deux romans, vous évoquez aussi des problèmes environnementaux, thème récurrent dans votre fiction et votre non-fiction…


Ils nous concernent tous. Si nous ne les réglons pas, la race humaine périra. En résumé : si l’on anéantit les océans, c’en sera fait de notre principale source d’oxygène. J’ai par ailleurs grandi avec des biologistes (le frère de Margaret Atwood est biologiste, et son père était un entomologiste, NDLR). J’ai donc appris depuis longtemps qu’il n’existe rien au sein des écosystèmes qui vive isolément des autres entités vivantes. Le changement climatique signifie plus de sécheresses et d’inondations, ce qui signifie moins de nourriture, ce qui signifie davantage de crises et de guerres, ce qui signifie une dégradation de la condition des femmes, et ainsi de suite.

Avez-vous le sentiment qu’il est du devoir de l’écrivain de témoigner des réalités qui l’entourent, surtout des plus atroces, comme le fait Defred ?
Les gens disent sans cesse aux écrivains quel est leur devoir. Je préfère laisser les auteurs déterminer eux-mêmes ce qu’il en est. Il est vrai que la littérature de témoignage constitue un genre et que les temps de désastre et d’horreur en engendrent beaucoup. Nous devrions être reconnaissants envers ceux qui, durant la Peste noire, couchaient simplement sur le papier ce qui se passait, jour après jour. Car sinon nous n’en saurions rien.


«J’ai établi pour règle que je ne mettrais en scène aucun événement dans le livre qui ne s’était déjà produit dans ce que James Joyce a appelé le “cauchemar” de l’Histoire (…)», avez-vous écrit dans un article sur la Servante écarlate pour le New York Times. Pourriez-vous donner quelques exemples des périodes qui vous ont inspirée ?


Beaucoup sont citées à la fin du roman, lorsque nous sommes transportés dans «le monde d’après», situé plusieurs centaines d’années après Gilead, quand le régime a été réduit à un simple sujet d’étude historique. Les lois régissant le port de vêtements remontent au Code d’Hammourabi (code de lois babylonien datant de 1750 avant J.-C., le plus complet de la Mésopotamie antique à ce jour, NDLR). L’enlèvement de femmes ensuite réduites à l’esclavage, très ancien, est aujourd’hui pratiqué dans plusieurs régions du monde, comme vous le savez, tout comme les grossesses forcées chères à Ceauşescu… Lire et écrire était interdit aux esclaves dans le sud de l’Amérique, et l’on ne compte plus les régimes autoritaires qui se sont adonnés au vol d’enfants, de Hitler aux généraux argentins.

"Le sol paraît se dérober sous nos pieds"

La série "The Handmaid's Tale"

L’adaptation du livre The Handmaid's Tale en série télé (diffusée sur OCS) a éveillé les consciences face aux menaces actuelles sur les droits des femmes.

La série télévisée a-t-elle nécessité des changements par rapport au roman ?
Elle a respecté ma règle centrale - rien qui n’ait eu de précédent dans l’Histoire - et s’est développée à partir de là. Elle a fait des mises à jour liées à l’époque - en 1985, il n’y avait pas de téléphones portables, par exemple. Au lieu de décrire un régime qui parque les Noirs, comme dans le roman (et comme sembleraient le vouloir ceux qui ont défilé à Charlottesville), elle les incorpore au régime, dans la mesure où la fertilité est plus importante que la race dans un monde en proie à une chute drastique de la natalité du fait de la pollution. Dans le roman, le Canada est un refuge, comme il l’a été en de multiples occasions, mais la série va plus loin et a créé un «Little USA» de réfugiés, tout comme il y a eu une Petite Norvège à Toronto durant la Seconde Guerre mondiale et une communauté de Français à Londres du temps de Charles de Gaulle (je suis assez vieille pour avoir connu l’un d’entre eux). Dans le roman, nous ignorons ce qui arrive aux personnages qui disparaissent de la vue de Defred, alors que la série nous permet de les suivre…

La réception de «la Servante écarlate» aujourd’hui diffère-t-elle de celle de 1985 ?
Il y a trente ans, certains ne considéraient pas réellement qu’un tel futur puisse être possible aux États-Unis, terre de liberté, de démocratie, etc. «Cela ne peut pas se produire ici» était une phrase que j’entendais. Je ne l’entends plus beaucoup. Nous vivons dans un univers plus incertain, où le sol paraît se dérober sous nos pieds. L’époque ressemble plus aux années 1930 qu’elle n’y a jamais ressemblé depuis… les années 1930 ! Les totalitarismes surgissent dans le sillage des crises sociales. Ils sont toujours utopistes en eux-mêmes au début, mais il y a toujours un prix à payer, et ce prix comprend un gros trou dans lequel on voudra se débarrasser de « ces gens-là ». Plus ça change, plus c’est la même chose !

(1) C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, éditions Robert Laffont, 450 p., 22 €.
(2) Les Testaments, de Margaret Atwood, éditions Robert Laffont, 552p., 15,8 €.
(3) La Servante écarlate, série créée par Bruce Miller, avec Elisabeth Moss et Samira Wiley, d’après le roman du même titre, disponible en « Pavillons Poche ».

LE FIGARO