samedi 17 janvier 2026

Georges Simenon / Les demis de Maigret

 


Les demis de Maigret

Georges Simenon

English translation

 

Une des questions qu'on m'a posées le plus souvent et à laquelle, au début, je ne trouvais guère de réponse satisfaisante, est:

— Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Car Maigret est né dans une campagne de France qui produit un agréable petit vin blanc et vit ordinairement à Paris où les apéritifs sont à l'honneur.

La plupart du temps, je répondais:

— Le voyez-vous boire de la menthe verte, ou de l'anisette ?

C'est une erreur de croire qu'un auteur décide délibérément que son personnage sera bâti de telle ou telle facon, aura tel ou tel goût. La création d'un personnage est une chose quelque peu mystérieuse, qui se passe pour la plus grande part dans le subconscient.

Pour être tout à fait franc, j'aurais pu dire:

— Il boit de la bière parce qu'il ne peut faire autrement que boire de la bière. Pourquoi avez-vous le nez long, vous ? Et pourquoi mangez-vous des pommes frites à la plupart des repas ?

Or, je suis allé récemment à Liège, pour un trop bref séjour, malheureusement. Mais cette brièveté n'a été qu'apparente. En effet, pendant les semaines, les mois qui suivirent, mille détails enfouis au plus profond de ma mémoire se mirent à remonter à la surface.

Par exemple, j'ai revu la rue de l'Official, où la bonne vieille Gazette de Liègepossédait ses bureaux au temps où j'étais un jeune reporter. J'ai revu la Violette, où je me rendais presque quotidiennement, et les locaux du commissariat central.

A cause de cela, par la suite, de retour ici, il m'est arrivé de refaire les chemins que le jeune homme en imperméable beige faisait jadis.

— Tiens! Vers midi, il m'arrivait de m'arrêter à tel endroit... A cinq heures de l'après-midi, presque chaque jour, de rencontrer un ami à tel autre.

Trois endroits en tout, que j'avais presque oubliés, mais que je revois aujourd'hui avec une précision photographique et dont, même, je retrouve l'odeur.

Trois endroits, comme par hasard, où j'allais boire de la bière.

L'un était un café, dans le bas de la Haute-Sauvenière, un café calme et propre où ne fréquentaient que des habitués, j'allais dire des initiés, et, pour la plupart, ils avaient, dans une armoire vitrée, leur verre personnel, marqué à leur chiffre, de beaux verres à pied de la contenance d'un litre dans lesquels on dégustait avec respect de la bière limpide.

Le rendez-vous de cinq heures, c'était dans un autre café, non loin de là, juste de l'autre côté du Théâtre Royal, le Café de la Bourse, où les clients, toujours les mêmes, aux mêmes tables de marbre, jouaient aux cartes ou au jaquet et où le patron, le matin, en bras de chemise, passait plus d'une heure a nettoyer avec amour la tuyauterie de sa pompe à bière. C'est lui qui, un jour, m'expliqua l'importance de cette opération, qu'il ne confiait à aucun de ses garçons.

Le troisième endroit... Ma foi, c'était à l'ombre de l'Hôtel de Ville, une pièce sombre, en contrebas, que le passant avait peu de chance de remarquer et où il n'y avait jamais plus de deux ou trois personnel à la fois. La bière y était servie par une femme blonde et forte sortie d'un tableau de Rubens qui s'asseyait à votre table et buvait avec vous en riant d'un bon rire indulgent à vos plaisanteries. Cela n'allait pas plus loin, d'ailleurs. Et c'était la compagne idéale pour vous aider à savourer un demi bien tiré.

Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Je crois que ces trois images fournissent la réponse à la question et je n'y aurais sans doute jamais pensé sans mon récent voyage et sans le souper inoubliable que j'y ai fait, avec mes confrères, dans une sorte de sanctuaire de la bière, la Brasserie Piedbœuf, à Jupille, où j'ai retrouvé, non seulement mes vieux amis de jadis, mais les jeunes qui sont venus ensuite, en même temps que cette bonne odeur de bière fraîche qui reste pour moi comme l'odeur de la Belgique.

Georges Simenon, 
Lakeville, Connecticut, 
le 3 janvier 1953.





vendredi 16 janvier 2026

Georges Simenon / "Le vrai Maigret sera mon vieil ami Gabin..."

 


Georges Simenon

Georges Simenon
"Le vrai Maigret sera mon vieil ami Gabin..."

On ne présente pas Georges Simenon. Tout le monde a lu nombre de ses romans. Il est l'auteur le plus fécond du monde, le plus traduit et le plus lu. Celui aussi dont le plus grand nombre de livres ont été adaptés au cinéma, parce que, de tous les romanciers, nul n'a comme lui le pouvoir de créer un climat. C'est pour toutes ces raisons que l'on peut parler en littérature du « phénomène Simenon ». Les quelques notes qu'il a jetées ci-dessous sur papier à l'intention des lecteurs de « Ciné-Revue » éclaireront sa personnalité dont le meilleur caractère est peut-être cette bonne humeur, ce « savoir-vivre » (dans le sens de : savoir accepter la vie) qu'il doit, si on l'en croit, à sa ville natale.

 

Je préfère écrire plutôt que parler car je me rends compte que j'ai la voix un peu claironnante. Je m'en suis aperçu en constatant que mes enfants avaient la même voix que moi. J'ai compris quel supplice les gens pouvaient endurer à m'entendre, parce que mes enfants m'écorchent les oreilles. Et ils ont, tout le monde l'assure, le même son de voix que moi...

jeudi 15 janvier 2026

Georges Simenon / L'Écrivain de l'homme nu écrira toujours dépouillé

 

La veille du premier jour d'écriture, il sait juste ce qui se passera dans le premier chapitre.


L'Écrivain de l'homme nu écrira toujours dépouillé

ANALYSE

Paris, Montparnasse, 1922 : Georges Sim alias Christian Brulls, Georges Martin Georges, Kim ou Germain d'Antibes, écrit sept nouvelles par jour pour les lectrices de « Frou-Frou », « Paris-Plaisirs » ou encore du « Matin », où sévit, à la rédaction en chef, Colette. Elle lui dit : « J'ai lu votre dernier conte... C'est presque ça, mais ce n'est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de littérature. Pas de littérature, et ça ira. »

lundi 5 janvier 2026

Stéphane Massonet / Le diamant noir de Dagerman

 

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est insatiable
« Jeune homme au bord de la rivière », Umberto Boccioni (1902) © CC0/The Metropolitan Museum


Le diamant noir de Dagerman

Ce court texte de Stig Dagerman (1923-1954) est bouleversant. Il lui a longtemps tenu lieu de testament littéraire. Aujourd’hui, les éditions Agone livrent une nouvelle traduction, par Alain Gnaedig, de ce texte phare qui éclaire cette nuit où l’écrivain confronte sa propre mortalité à ce qu’il a nommé « l’échec d’exister ». Notre besoin de consolation est insatiable est accompagné de quinze autres écrits précédemment publiés sous le titre La dictature du chagrin, auxquels s’ajoute « Attention au chien ! », qui fut le dernier billet journalistique que l’écrivain suédois donna au journal Arberaten, la veille de sa mort, et qui apparaît comme une note sombre et sarcastique au moment même où l’écrivain quitte ce monde.

dimanche 4 janvier 2026

Michel Surya / Le retour du monde des amants

 

Le monde des amants - L’éternel retour, de Michel Surya



Le retour du monde des amants

En 2006, Michel Surya publiait aux éditions Lignes L’éternel retour, un roman de pensée qui suspend la narration traditionnelle du romanesque pour tenter une nouvelle expérience de la littérature. Écriture de rupture qui appelait sa suite, qui paraît aujourd’hui sous le titre Le monde des amants – L’éternel retour, non pas un livre qui se lit après le premier, comme un second tome, mais un livre qui vient se placer avant lui et en lui tout à la fois, et dans lequel se joue l’improbable répétition de ce qui devra toujours revenir selon l’obscure loi de l’Éternel Retour. Roman de pensée qui pousse le lecteur au bout d’une expérience amoureuse de la littérature, dans laquelle les deux textes forment une étonnante lecture circulaire, en forme de double hélice inversée.

samedi 3 janvier 2026

Grandeur et ténuité de la poésie

 


Christian Dotremont, Les grandes choses. Anthologie poétique 1940-1979
« Sept Écritures », Pierre Alechinsky et Christian Dotremont (Auderghem, Belgique) © CC BY 4.0/Trougnouf/WikiCommons

Grandeur et ténuité de la poésie

La démarche poétique de Christian Dotremont (1922-1979) est celle des grands voyageurs partis à la recherche de traces et de gestes d’écriture, de graphies et d’expériences continues entre les mots et ses images. Après la grande exposition du centenaire de 2022 et différentes publications parues à cette occasion, voici une anthologie qui retrace le parcours du poète, des marges du surréalisme jusqu’au grand Nord, où la neige, l’ombre et le vide l’invitent à la folle invention du logogramme.

vendredi 2 janvier 2026

Ingebjorg Stoyva /Femmes

 



Ingebjorg Stoyva
FEMMES

L'artiste norvégienne Ingebjorg STOYVA conçoit la peinture comme un mode de narration qui transcende les limites des mots. En abordant et en représentant la vulnérabilité humaine, comme dans Skredderens datter (2019), Ingebjorg invite le spectateur à méditer sur les moments à la fois uniques et universels que recèlent des figures humaines. Ces personnages fixent souvent le spectateur droit dans les yeux, leurs visages expressifs mais impassibles traduisant des émotions complexes, difficiles à saisir autrement. La technique illustrative de Ingebjorg et sa palette sombre instaurent une atmosphère introspective qui tranche avec les récits d'enfance traditionnels, tandis que ses personnages posent avec des livres et des jouets dans des décors dépouillés. Les tableaux invitent le spectateur à partager l'intimité de leurs modèles, plongés dans le sommeil ou jouant dans un champ rempli de poules, et à repenser la solitude et l'individualité de l'enfance.

jeudi 1 janvier 2026

Quand le futurisme était polonais


« La terre à gauche », Bruno Jasieński / Mieczyslaw Szcuka (1924) © CC0/WikiCommons/Biblioteka Narodowa


Quand le futurisme 

était polonais

Le futurisme est perçu en France comme un mouvement artistique italien, né avant la Première Guerre mondiale, dont le fondateur, Filippo Tommaso Marinetti, a rejoint ensuite le parti fasciste. Il a pourtant connu, après la guerre, un développement dans d’autres pays sans adopter cette évolution politique, bien au contraire. C’est le cas principalement en Russie après la révolution de 1917 et en Pologne après l’indépendance retrouvée en 1918.


Franck Jedrzejewski et Malgorzata Perigot-Grygielewicz | Le futurisme polonais (1918-1924). Édition bilingue. Brill, 2 vol., 1 438 p., 107 €

Lancé par un petit groupe de jeunes poètes de Varsovie, le mouvement futuristes polonais est rapidement polyvalent, tourné également vers la peinture, le théâtre ou la musique. Il s’étend ensuite à d’autres centres culturels du pays. Grâce au travail patient et enthousiaste de Franck Jedrzejewski et Malgorzata Perigot-Grygielewicz, deux épais volumes bilingues présentent pour la première fois une anthologie impressionnante de leurs textes entre 1918 et 1924, souvent introuvables y compris en Pologne : de la poésie, des manifestes et des déclarations illustrés par quelques reproductions de tableaux. Une recherche de plusieurs longues années par deux philosophes bilingues, qui ont rédigé des présentations de tous les auteurs et réalisé un appareil critique minutieux.

L’anthologie s’ouvre sur deux des premiers textes futuristes polonais écrits par les poètes Anatol Stern et Aleksander Wat, un tract distribué en 1918 intitulé « Tak » (oui) et un manifeste aux larges ambitions intitulé « Les primitivistes s’adressent aux nations du monde et à la Pologne ». Il a paru en 1920 dans le « premier almanach de poésie futuriste ». On y lit notamment, en guise d’intertitres, des formules choc : « La civilisation, la culture dans leur modernité – aux ordures », ou bien : « Nous effaçons l’histoire et la postérité » ; « les guerres doivent se faire à coups de poing, le meurtre est antihygiénique. Il faut souvent changer de femme. La valeur de la femme réside dans sa fécondité ». D’emblée, l’anthologie donne un ton qui mêle une critique radicale de l’ordre existant, un tantinet de conservatisme misogyne, et l’amour de l’art qui « est uniquement ce qui procure la santé et le rire ».

Les jeunes auteurs de ces textes ont respectivement 24 et 20 ans lors de leur adresse, en 1920, « uniquement au consommateur d’aujourd’hui ». Selon Franck Jedrzejewski et Malgorzata Perigot-Grygielewicz, ce manifeste appelle à « remplacer l’esthétique par l’anti-grâce, l’extase par l’intellect, à changer les théâtres par des chapiteaux de cirque, à s’insurger contre l’hypocrisie bourgeoise et le sentimentalisme, contre l’automatisme et l’absurdité du monde ». Tout un « programme » qui rappelle immédiatement l’esprit joueur, radical, destructeur des habitudes, le goût de la provocation propres à toutes les avant-gardes qui naissaient un peu partout en Europe au début du XXe siècle. Le mouvement polonais « oscille fortement entre les courants formistes, dadaïstes, cubistes et expressionnistes », est-il dit en introduction, et se lie rapidement avec les Russes, notamment avec Vladimir Maïakovski qui écrivit et monta avec Vsevolod Meyerhold, sur des décors de Vladimir Malevitch, une pièce futuriste russe. En rejetant Marinetti, ils se rapprocheront même du dadaïsme et du surréalisme – encore que ce dernier ne se constitue qu’en 1924, avec le manifeste d’André Breton, quand les futuristes polonais touchent à leur fin.

Ils ont également la performance comme point commun avec les autres avant-gardes européennes. En 1918-1920, quand la Pologne célèbre le retour de l’indépendance après 123 ans de partages et d’occupation par trois empires, « l’affirmation euphorique » de beaucoup de jeunes poètes « correspondait à l’ivresse générale provoquée par l’indépendance si brusquement retrouvée », explique Czesław Milosz à propos du mouvement « Skamander » qui nait à ce moment-là et qui a dominé l’entre-deux-guerres. Au contraire, les jeunes futuristes trouvaient cette poésie bavarde (trop lyrique, trop de mots), voyaient la culture, la guerre et le patriotisme différemment, et ils prenaient la parole dans la rue pour le dire. Une sorte d’anarchisme prolonge la provocation esthétique. Troubles de l’ordre public selon les autorités qui dispersent leurs performances, arrêtent et gardent à vue les jeunes troublions. À Cracovie se crée un autre groupe qui s’exprime dans des « cabarets futuristes » autour de Bruno Jasienski et Titus Czyzewski. « Imitant les soirées dadaïstesles futuristes polonais organisèrent […] des poétosoirées, des soirées de poésies qui sous les provocations incessantes tournaient pour la plupart à l’émeute ».

Ces scandales, arrestations et démêlés avec la police les faisaient connaître au-delà des seuls milieux artistiques. Ces performances et provocations sont incarnées par des textes que l’on trouvera dans les « journalières » rassemblées dans le premier volume. Ils affirment une esthétique originale que Franck Jedrzejewski & Malgorzata Perigot-Grygielewicz analysent à travers un long avant-propos consacré à la traduction des styles futuristes. Au-delà des difficultés des traductions de la poésie en général, ils insistent sur cette formule de Stern et Wat qui, dans le manifeste futuriste cité plus haut, soulignent en majuscules l’essentiel pour eux : « LES MOTS ont leur propre poids, leur tonalité, leur couleur, leur propre tracé. ILS OCCUPENT UNE PLACE DANS L’ESPACE. Voilà les valeurs indiscutables de la parole »,qu’il n’est pas aisé de rendre dans une traduction, d’autant que le futuriste « recherche l’ironie, l’humour et le rire ». Voyez cet extrait du manifeste de Cracovie écrit par Bruno Jasienski en avril 1921, dans une écriture phonétique propre à la performance : « Persone ne doit créér et construir quoi ke ce soit en 1921, comme c’était fait aupparavant. La vi va de l’havant et ne se réppète pas. Chaque créhateur est obligé d’accepter ce qu’il a acquis + faire ce marveilleux saut nouveau, que chake artiste doit accomplir dans le vidde du monde. L’art est la créhation de nouvels chozes », derrière ces mots on découvre « une langue néologique » et la « réalité extra-langagière qu’ils mobilisent », constatent Franck Jedrzejewski et Malgorzata Perigot-Grygielewicz. De même, on se réfèrera aux « nanopaniques » d’Aleksander Wat, qu’ils définissent comme « l’expérience la plus radicale du futurisme polonais », des « parodies nihilistes et blasphématoires de la représentation de l’irreprésentable ». Le plaisir d’une anthologie réside aussi dans la promenade qu’on ne peut qu’entreprendre entre les textes et les auteurs, plaisir qui va très bien au « désordre » futuriste, et qui introduit le lecteur dans ces jeux poétiques des cinq ou six premières années de la Pologne nouvellement indépendante. Puis la tension sociale et politique a laissé la place à un temps plus sombre, « l’histoire se remit aux environs des années 30 à tourmenter les poètes », raconte Milosz qui faisait partie de cette nouvelle génération, elle « annonçait les catastrophes », « les Cassandres se multipliaient ». [1]

Le futurisme polonais consacre beaucoup de place dans son second volume aux discussions et bilans qui animèrent le mouvement, et aboutirent à sa disparition en tant que tel, à l’âge de cinq ou six ans. En 1923, est reprise la vieille querelle avec Marinetti sur la machine qui les obnubilait tous, en ce début de XXe siècle. Quel était son apport à l’homme ? Marinetti privilégiait la machine/matière, contrairement à Tadeusz Peiper, un des proches de Wat, auteur d’un manifeste essentiel du futurisme polonais, « Métropole, masse, machine » (1922, reproduit dans le premier volume de l’anthologie), pour qui, dès 1922, « le rôle de la machine dans la création artistique n’est pas de soumettre le sujet mais la transformation de l’art », ce qu’il reprend un an plus tard : « ce qui nous intéresse, ce n’est pas la matière mais l’homme ». Un siècle après, le débat est toujours d’actualité avec les nouvelles technologies.

Mais, en 1923, le débat prend une autre ampleur avec un long texte « bilan » de Bruno Jasienski, un des fondateurs du mouvement qui s’est rapproché du communisme. Son texte de septembre 1923 présente l’avenir du futurisme polonais à partir d’un constat : « le futurisme n’est pas une époque, c’est une certaine forme de conscience ». Il le voit partagé entre deux options opposées, celle des Italiens, qui « élève la machine au niveau de l’idéal érotique de l’humanité », et celle des Russes, qui, à l’instar d’une formule de Maïakovski, subordonne la machine à l’homme. La définition du futurisme polonais par Jasienski demeure hésitante au point qu’il se demande s’il a vraiment existé. Il termine sur cette formule, comme une justification de son éloignement du mouvement qu’il a créé à Cracovie : « la question se pose […]s’il y a eu vraiment un futurisme polonais en tant qu’unité ou s’il ne s’agissait pas simplement d’un groupe de personnes unies par une expansion commune, trouvant aujourd’hui leur propre voie ». Et ce futurisme laissera une esthétique et une insolence chez bien des écrivains (moins des écrivaines) du XXe siècle polonais.


[1] Ces citations de Milosz sont extraites de sa préface à Constantin Jelenski, Anthologie de la poésie polonaise, L’Âge d’Homme, 1981.


EN ATTENDANT NADEAU




Hugo Pradelle / Littérature pirate

 

John Keene | Punks. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe. Cambourakis, 224 p., 20 €
Viet Thanh Nguyen | L’homme aux deux visages.
« Dévisage », Jean Jégoudez (1950) © CC BY-SA 4.0/Jean Jégoudez/WikiCommons


Littérature pirate

L’homme aux deux visages de Viet Thanh Nguyen et Punks de John Keene questionnent en profondeur les identités et ce que la littérature en fait, comment elle ouvre un espace singulier au mineur. Inventives, perturbantes, les démarches de ces deux livres nous obligent à penser autrement et à concevoir une littérature pirate. Des lectures qui semblent urgentes et nécessaires pour mieux penser le monde contemporain.