samedi 10 août 2019

Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux

Annie Ernaux

Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux

9 september 2018

Souviens-toi, ce que ça fait d’être un ado. D’être dans un corps qui change, qui bout, avec l’esprit qui va avec, bouillant, et le cœur toujours prêt à dérailler sans raison, même si faut faire bonne figure auprès des autres, sourire un peu, parler de rien, de toutes façons quand on parle vraiment ils comprennent rien. Faut dire que quand ça arrive, quand on parle tout sort d’un coup c’est la colère qui brouille tout et nous non plus on n’y comprend rien. Et les personnages des livres qui vivent de grands sentiments avec des histoires compliquées ou des petits riens on aimerait pouvoir être eux, au moins les mots seraient déjà là tout trouvés, mais non ce ne sont pas les nôtres. Imagine plus tard on devient écrivain·e on réussit enfin à trouver nos mots à nous mais on a vieilli alors on a un peu oublié qui on était quand on était jeune et que rien n’était vraiment à nous. La tragédie. Mais des petits miracles existent, lis Annie Ernaux, tiens.
Parfois j’ai l’impression d’avoir des secrets. Ce ne sont pas des secrets puisque je n’ai pas envie d’en parler et aussi bien ces choses-là ne peuvent se dire à personne, trop bizarre.

Publié en 1977, Ce qu’ils disent ou rien est le deuxième roman d’Annie Ernaux, dans lequel elle raconte un moment de transition dans sa vie : les grandes vacances et le passage de la troisième à la seconde ; la fin de l’enfance et le début de l’adolescence ; la vie dans la maison familiale devenant peu à peu étouffante par la remise en cause des valeurs incarnées par ses parents ; la découverte d’un discours politique stimulant mais encore difficile à maîtriser ; le feu de l’inexpérience sexuelle et la découverte d’une sexualité violente fondée sur des rapports de force injustes ; la révélation d’une littérature qui touche à une intimité jusqu’alors insoupçonnée et l’incapacité d’écrire quelque chose d’essentiel ; la fureur de dire les bouleversements et les injustices, et la condamnation à ne pouvoir crier qu’intérieurement, à rester silencieuse.
Ce qu’ils disent ou rien est en effet une revanche de l’autrice sur sa vie, car le tour de force d’Annie Ernaux est de parvenir à exprimer de manière incroyablement forte le monologue intérieur d’une adolescente qui ne parvient pas encore à s’exprimer, à dire quelque chose d’essentiel sur sa vie alors que tout semble partir à la dérive, porté par des courants contradictoires.
La prof me reproche le désordre. Elle a écrit sur le premier devoir, le sujet était bon mais vous n’avez pas ci et ça, était, c’est cuit, je ne saurais jamais traiter le sujet comme il faut, l’imparfait, c’est ça, impossible de se rattraper, de rien changer. S’il n’y avait que dans les compositions françaises. Je me vois dégringoler et je ne sais même pas appeler ce que je sens.
Dès la première page du livre, l’écriture d’Annie Ernaux happe le lecteur, le prend directement aux tripes et ne le lâche plus, sa première phrase (« Parfois j’ai l’impression d’avoir des secrets. ») annonçant un motif dramatique encore incertain, enclenche la seconde phrase qui déborde sur la troisième, puis sur les suivantes et tout le reste à un rythme effréné, qui conservera sa lancée jusqu’à la fin, dans de longs paragraphes de plusieurs pages exprimant parfaitement le bouillonnement intérieur de la narratrice. Les phrases sont heurtées, elles jouent des coudes les unes avec les autres, passent du coq à l’âne avec des ruptures de construction syntaxiques qui forment un réseau de pensées labyrinthiques conservant néanmoins une redoutable cohérence, faisant avancer le récit de manière claire et précise, jusqu’à cette fin de vacances, après lesquelles rien ne sera plus tout à fait comme avant.
(…) je sentais qu’il y avait quelque chose à écrire, contenu dans cette chambre, lié à ce décor, à ma vie conne, et les oiseaux qui fêtaient la pluie, et ces désirs. Comment faire, décrire la ville, le quartier, et puis moi, après, plus rien, nous ne sommes pas des personnages de roman, c’est assez visible et il ne m’arrive rien. Plus tard quand j’aurais vécu longtemps, ou quand j’aurai couché avec un garçon, je pensais alors, je saurais m’exprimer. Je voyais bien que le langage me manquait et des choses à connaître, mais je me trompais. Ma mère quelle difficulté quand elle se met dans une lettre, les cartes de vœux, un mot au prof, elle dessine des petits ronds en l’air au dessus du papier, toc elle se lance, toute droite, les yeux baissés, elle dit qu’elle a du mal à tourner les lettres, ça réussit ou non, il faut connaître le truc. Il y a bien des modèles dans les livres, par exemple je trouvais que L’Étranger parlait de petites choses ordinaires parfois, mais il aurait fallu transposer, et alors ça devenait tout de suite tarte. Impossible d’écrire, j’ai bu du café au lait à quatre heures, ma mère notait sa liste de courses. Ça ne mène nulle part. Et puis j’aurais voulu aller tout droit aux choses importantes, les événements et les sentiments tenaient à peine une page. Je me fais chier ça ne s’écrit pas et c’est trop limité par contre.
Ce qu’ils disent ou rien, est la belle revanche d’une femme sur son moi d’adolescente. C’est le témoignage que l’on pensait impossible rendu intensément présent par la force des mots. Et c’est aussi une histoire, ordinaire et terrible. C’est, et je le dis sans emphase, le plus beau livre sur l’adolescence que j’ai lu.
Dans un article publié dans Philosophie Magazine, et prenant place dans un dossier intitulé « Comment surmonter ses échecs », Annie Ernaux Ernaux conclut magnifiquement ainsi :
Le rapport du désastre à l’écriture, je le définirai donc en terme de résurrection dans un autre ordre, celui de l’intelligible sensible. On vit souvent sans trouver les mots pour comprendre ce qui arrive. L’écriture permet une résurrection, non pas dans l’ordre de la vie, mais dans celui de la vérité. C’est pourquoi je passe autant de temps sur une page, lorsque j’écris. Je veux arriver au moment où j’ai la sensation de ne pouvoir aller plus loin dans cette coïncidence – tout imaginaire mais ressentie comme réelle – entre les mots et les choses éprouvées. Ce que d’autres appellent des échecs dans la vie, je m’en sers comme d’une matière à explorer pour en faire émerger quelque chose qui puisse être admis comme “une vérité” en lisant. »

Un même événement, deux livres


Il est intéressant de noter que l’article en question a suivi la publication de Mémoire de fille, roman qui revient sur le même événement que celui décrit dans Ce qu’ils disent ou rien. Un événement, deux livres, 41 ans d’écart. Une même personne, mais désignée par le « je » dans le premier, et le « elle » dans le deuxième, voire même par la périphrase distanciée « la fille de 58 », tant son dernier roman prend acte de la séparation causée par le temps entre ce qu’elle est et ce qu’elle était. Elle y évoque d’ailleurs sa première tentative de retranscrire cet été là avec pessimisme :
Dans l’incapacité de retrouver son langage, tous les langages qui composent son discours intérieur – qu’il est vain de vouloir reconstituer comme j’ai cru possible de le faire en écrivant Ce qu’ils disent ou rien.
Il y a ici une forme d’injustice, voire de masochisme de la part de l’autrice qui semble ne parvenir à la justesse voulue (et quelle justesse !) qu’en faisant table rase de son premier projet : une incapacité ? une vanité du projet ? Vraiment ? Plus loin dans Mémoire de fille, elle écrira :
Au fond il n’y a que deux sortes de littérature, celle qui représente et celle qui cherche, aucune ne vaut plus que l’autre, sauf pour celui qui choisit de s’adonner à l’une plutôt qu’à l’autre.
Le propos est plus modéré : si elle déprécie Ce qu’ils disent ou rien, c’est qu’elle a changé de système de valeur, qu’elle a choisi une autre forme de littérature qui, alors, vaut pour elle plus que l’autre. Mais quelles sont les différences principales entre ces deux livres ?
Ce qu’ils disent ou rien est un roman, il cherche donc à « représenter » des événements, des personnages, une époque. On est moins dans la véracité du propos que dans sa justesse, et l’autrice prend quelques libertés avec la vérité : le personnage principal s’appelle Anne et non Annie, des détails de l’histoire ont été changés, et le moment crucial du récit est décrit de manière plutôt nébuleuse, presque abstraite, pour signifier la perte de repères de la narratrice. Des choix tout à fait légitimes, mais qui seront totalement reniés dans Mémoire de fille, qui n’est plus un roman mais une autobiographie, et dans lequel l’autrice met donc toutes ses forces pour « chercher », cette fois-ci, l’écriture la plus précise possible, pour dire enfin ce qu’elle ne parvenait pas tout à fait à exprimer dans Ce qu’ils disent ou rien.
À quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait.
Ce qu’ils disent ou rien et Mémoire de fille réussissent magnifiquement à « désenfouir des choses » : l’expression d’un langage incommunicable pour l’un, et la compréhension d’un événement et de ses conséquences de prime abord indicibles pour l’autre. Deux façons d’évoquer le désastre et la « résurrection de l’intelligible sensible ». Deux livres particulièrement poignants et justes, chacun à leur manière. Tous deux indispensables, donc.
Louis
Ce qu’ils disent ou rien, Annie Ernaux, 1977, collection Folio, 6.60€.


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