lundi 10 octobre 2022

Œuvres complètes / La fabrique de Louise Labé

 

Œuvres complètes de Louise Labé : la fabrique de Louise Labé


La fabrique de 

Louise Labé  

par Maurice Mourier
4 novembre 2021

La plupart des lecteurs assez férus de poésie pour oser remonter à notre XVIe siècle – et pour cela affronter les difficultés du « moyen français » dont la langue diffère tout de même beaucoup de la nôtre – ne connaissent de Louise Labé que trois élégies et vingt-quatre sonnets, dont le premier est d’ailleurs en italien. 662 vers en tout et pour tout. Le mérite initial de cette édition de la Pléiade est de restituer à « Louïze Labé, Lionnoize » la totalité de son bien.


Louise Labé, Œuvres complètes. Édition de Mireille Huchon. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 664 p., 49 € jusqu’au 31 mars 2022


Mireille Huchon fait précéder les vers de Louise Labé de l’épître dédicatoire à « M. C. D. B. L. » (ces initiales dissimulant, d’après Antoine du Verdier – un contemporain –, Clémence de Bourges, fille de l’échevin de Lyon), elle-même suivie du long, savant et spirituel « Débat de Folie et d’Amour ». Pour entrer un peu dans la complexité du « problème Louise Labé », ce texte remarquable par son intelligence et son brio est un document capital.

Œuvres complètes de Louise Labé : la fabrique de Louise Labé

Deux portraits de Louise Labé : à gauche, par Pierre Woeiriot (1532-1599) ; à droite, par Henri-Joseph Dubouchet (1833-1909), qui reprend le portrait original de Pierre Woeiriot

Il y a en effet un problème Louise Labé, et le cerner, sinon le résoudre, nécessite de restituer l’ensemble du livre par lequel la poétesse se fit connaître le 12 août 1555 dans l’édition procurée à Lyon par le grand éditeur humaniste Jean de Tournes. Car, loin de se limiter aux vers et au Débat, ce volume qui n’aura sous la même griffe qu’une seconde édition l’année suivante, « revue et corrigée par ladite Dame », corrections du reste minimes, est un véritable mystère.

Ce mystère porte sur deux singularités. La première tient au nom de l’auteur et se scinde elle-même en deux. D’abord, pourquoi est-il noté simplement « Louïze Labé Lionnoize » alors que la coutume, notamment respectée par Jean de Tournes pour son édition posthume de Pernette du Guillet en 1545, veut que l’on fasse précéder le nom d’une écrivaine de la mention « Dame » ? Mais, surtout, l’œuvre assez succincte bénéficie d’une étrange suite d’« Escriz de divers poëtes, à la louenge de Louïze Labé Lionnoize », introduite par un sonnet, « Aux poëtes de Louïze Labé », anonyme tout comme le sont les contributions louangeuses qu’il sollicite.

Vingt-quatre contributions exactement – comme le nombre des sonnets de « ladite Dame » –, la dernière, un fort long poème en heptasyllabes qui trace de Louise un portrait bizarrement composite – elle y apparaît à la fois comme une beauté adulte sans égale, une guerrière, la propriétaire d’un merveilleux jardin, une pucelle fille de Vénus, enfin comme le plus bel ornement de la ville de Lyon ici hautement célébrée –, le tout en… 662 vers comme la totalité de l’œuvre poétique proprement dite ! Notons qu’aucun des « divers poëtes » ne dira plus un mot de « Louïze » dans ses textes postérieurs à celui de 1555 !

Voilà donc un ouvrage qui, lorsqu’on ne se contente pas des seuls vers et du Débat donnés sous le nom  de Louise Labé, se révèle singulièrement cryptique. Aussi n’a-t-on pas manqué, dès sa parution, de tenter d’en percer les secrets : qui est Louise, qui sont les poètes de Louise ? Sur le second point, très tôt les contributions sont attribuées à tel ou tel, soit certains des jeunes poètes d’origines diverses qui allaient un jour se constituer en Pléiade autour de Ronsard, soit des auteurs déjà glorieux appartenant au très riche milieu artistique lyonnais, au premier rang desquels Maurice Scève. Quant à Louise, très vite aussi elle est assimilée à une certaine « Loyse Labbé » (attention à l’orthographe !) surnommée « la belle Cordière », une prostituée notoire et, en tout cas, à partir d’Antoine du Verdier et de sa Bibliothèque publiée à Lyon en 1585, l’année de la mort de Ronsard, cette assimilation est devenue une vulgate, qui perdurera pratiquement jusqu’à nous.

Œuvres complètes de Louise Labé : la fabrique de Louise Labé

Édition de 1556 des œuvres de Louise Labé (première édition en 1555) © Bibliothèque municipale Orléans

Or cette vulgate est insoutenable. « Loyse », fille de Pierre Charly, dit Labé, est d’une famille de cordiers analphabètes et n’a pas pu recevoir l’éducation raffinée d’une intellectuelle assez brillante (en latin, en grec, en philosophie, littérature, musique) pour avoir été capable d’écrire, en émulation du fameux Éloge de la folie d’Érasme (1511), l’étonnant « Débat de Folie et d’Amour » – on y revient – qui met en scène la grave et plaisante dispute de prééminence entre Folie (qui aveugle Amour après le refus de celui-ci de lui accorder la préséance) et Amour désireux de récupérer ses yeux.

Un véritable procès – ce qui implique une connaissance approfondie du droit et de la rhétorique – s’instaure alors devant Jupiter en personne, Folie ayant pour avocat Mercure et Amour Apollon, procès qui se déroule sous la forme de plusieurs discours emplis de digressions sur la justice, le phénomène amoureux, la mode féminine et masculine, mille autres sujets piquants. Bref, on a affaire à un véritable divertissement que seuls des lettrés peuvent concevoir et comprendre.

Le mythe Belle Cordière/Louïze Labé était cependant si ancré dans la tradition qu’il a fallu le travail patient et rigoureux de Mireille Huchon, à qui l’on doit cette édition critique érudite et – disons-le tout net – d’une qualité d’écriture et de pensée superlative, pour écarter définitivement une solution aussi bancale.

Mais alors qui était-elle enfin, cette poétesse de l’amour qui est devenue une des icônes indiscutées du féminisme ? Eh bien, probablement personne ! Une créature de papier ! Telle est du moins la thèse – à mes yeux absolument convaincante – de Mireille Huchon. Thèse iconoclaste au sens strict, qu’elle développe – sans jamais l’asséner dogmatiquement – avec une verve et une science qui font de ce volume de la Pléiade bien plus qu’une édition de « classiques », une révélation des plus heureuses et une aventure jubilatoire pour le lecteur.

Je m’en voudrais de dévoiler les tenants et les aboutissants (302 pages de documents commentés et de notes !) de cette mémorable enquête qui clarifie deux énigmes. La première est celle de l’identité des « poëtes de Louïze ». Il fallait en effet revenir sur des attributions souvent erronées ou au moins douteuses. Nommer des poètes peu connus, sauf des spécialistes, de cette époque extraordinairement féconde en talents (en même temps qu’en malheurs civils : les guerres de Religion s’y préparent) qui s’étend des débuts de Marot (L’adolescence clémentine, 1532) et de Rabelais (Pantagruel, même année) au triomphe de Ronsard (première édition des Œuvres, 1560) : non seulement les « compagnons » célèbres et plus ou moins rivaux de la Pléiade : Du Bellay, Jean-Antoine de Baïf, Rémy Belleau, Étienne Jodelle… mais des poètes de moindre renom aussi productifs que Claude de Taillemont, Guillaume des Autels, Étienne Pasquier, Antoine Héroët, Jean de Tournes lui-même, tous gens parfaitement armés pour « louenger » une production dont certains d’entre eux, sinon tous, devaient être les véritables auteurs !

Il fallait confesser franchement son ignorance, quand l’identité d’un des contributeurs de l’éloge à « Louïze » ne peut être déterminée avec certitude. Il fallait enfin magnifier l’un des plus probables de ces artistes facétieux qui ont « inventé » une figure féminine aussi douée pour la postérité : Maurice Scève, que seul son choix de demeurer un poète lyonnais, vivant et publiant dans sa ville, a empêché d’accéder à la notoriété de Ronsard. Comme tous les admirateurs inconditionnels de ce chef-d’œuvre baroque, Delie. Object de plus haulte vertu, 449 strophes carrées (dizains de décasyllabes), publié à Lyon en 1544, je sais gré à Mireille Huchon de porter au pinacle l’« admirable ensemble », d’une langue peu commode tant elle est inventive, du « grave et sublime poète » non exempt toutefois de goût pour les jeux « folastres » (c’est-à-dire érotiques) et la mystification littéraire (celui qui prétend avoir découvert en Avignon, lors d’une recherche effectuée dans la chapelle d’un couvent de cordeliers, la tombe et le squelette de la Laure de Pétrarque n’aura pas sans plaisir pince-sans-rire contribué à la naissance d’une grande poétesse fantôme).

Grande ? Certes. Les vingt-quatre sonnets méritent leur réputation. Mais ils sont piégés. Les tourments physiques de l’amour qu’ils décrivent, outre qu’ils doivent beaucoup à Sappho (et à Ovide, Catulle, Pétrarque, entre autres poètes que cette édition cite dans un florilège offert au lecteur par Mireille Huchon des pages 181 à 344 de ce volume, en partant de l’Antiquité grecque et latine puis en fournissant des exemples empruntés aux auteurs du XVIe siècle impliqués dans la fabrique de Louise Labé), sont loin de dissiper bien des équivoques. Ne serait-ce que celles-ci, troublantes : est-il question, dans ces harmonieuses plaintes, d’hétéro ou d’homosexualité ? Cette dernière est-elle féminine ou masculine (comme certaine célébration du vit le donne à penser dans le sonnet 21) ? Lorsque le mot « luth » y est employé, à plusieurs reprises, ne signifie-t-il pas plutôt « cul » ?

Vade retro Satanas ! Voilà une féministe convaincue du péché suprême de dévotion aux attributs du mâle. En somme, Louise Labé, notre Louise, peut-elle continuer à servir de drapeau immaculé aux plus ardentes thuriféraires du MeToo (dont par ailleurs les revendications sont partagées par bien des hommes, dont votre serviteur) ? C’est sur cette pertinente ou impertinente interrogation que le lecteur s’arrête, indécis mais heureux d’avoir participé à une aussi capiteuse fête de l’exégèse.

EN ATTENDANT NADEAU

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire