samedi 2 mars 2013

Paul Auster et Siri Hustvedt / L'amour des lettres


Siri Hustvedt et Paul Auster
Foto de Sebestien Micke

PAUL  AUSTER 

& SIRI HUSTVEDT

L'AMOUR DES LETTRES

Le 02 mars 2013 | Mise à jour le 02 mars 2013
Paris Match. La légende veut que le jour de votre rencontre, le 23 février 1981, vous soyez tombés amoureux en soixante secondes. Est-ce vrai ?
Siri Hustvedt. C’est effectivement ce que j’ai dit plusieurs fois, mais j’ai ajouté : “Lui, il lui a fallu plusieurs heures !”
Paul Auster. Il y a toujours deux points de vue dans une histoire ! Siri m’a vu avant que je ne la remarque ! Il a fallu quelques minutes de plus pour qu’un ami commun fasse les présentations officielles.
S.H. Je sentais que je devais marcher sur des œufs pour arriver jusqu’à toi !
Dans quel état étaient vos vies ­personnelles avant cette soirée ?
P.A. J’étais séparé depuis plus de deux ans de ma première épouse, j’avais connu pas mal d’aventures avec différentes femmes. A ce moment-là, j’avais quelqu’un dans ma vie, mais ce n’était pas la grande passion amoureuse. Je ne pensais pas me marier une nouvelle fois, je croyais avoir raté ma seule chance dans ce domaine…
S.H. Moi, je venais de me séparer et j’étais aux aguets ! Notre ami commun m’a présenté Paul comme “poète” et cela m’a tout de suite plu. A l’époque, je lisais beaucoup de poèmes, j’en avais moi-même publié quelques-uns dans des magazines. Nous sommes montés dans un taxi tous les trois, et Paul s’est mis à parler de George Oppen, le poète objectiviste. J’avais très envie de prolonger la conversation...
P.A. Après la lecture à laquelle nous assistions, il y a eu une fête, downtown, c’est là que tout a commencé. Plus tard nous sommes allés dans un bar pour continuer la discussion…
Siri Hustvedt, Sophie Auster et Paul Auster

«Notre relation était une vraie surprise»

Saviez-vous que vous vous engagiez pour toute votre existence ?
S.H. Non, personne ne peut jamais être certain de ce genre de choses.
P.A. Il nous a fallu quelques mois avant de décider que cela serait une affaire à long terme.
S.H. Et aussi pour appréhender les sentiments et le désir de l’autre… Tout comme Paul, je ne songeais absolument pas à me marier. Je tenais à mon autonomie et à ma liberté, j’étais très bien toute seule. Cette relation était une vraie surprise. Et, subitement, quand nous avons décidé d’emménager ensemble, je lui ai dit : “J’ai réfléchi, je ne vais pas vivre avec toi tant que tu ne m’épouses pas.”
P.A. Et j’ai dit OK. C’était si romantique…
Paul, plus de trente ans après, vous écrivez à propos de Siri : “C’est l’une des étoiles qui brillent dans la vaste constellation d’un amour qui dure.”
S.H. C’est très gentil de ta part ! Quand j’ai lu cette phrase, je me suis sentie sanctifiée, mais je sais que ses sentiments vont dans ce sens, donc cela n’en était que plus émouvant. Nous avons une relation complexe, agrémentée parfois de disputes… Certains hommes espèrent trouver une épouse, je ne suis pas ce genre-là. Je cherche avant tout un alter ego intellectuel, et je peux vous dire qu’il n’y en a pas beaucoup… Je ne voulais pas quelqu’un qui s’occupe de moi et je ne me voyais pas au service d’un homme.
P.A. Tout comme moi…
S.H. Il faut aussi savoir et accepter que l’autre change. Je ne suis pas la même qu’il y a trente ans, tout comme Paul n’est plus le garçon que j’ai rencontré en 1981. Si nous sommes toujours ensemble, c’est que nous avons su faire des efforts pour évoluer, tout en laissant de la place à l’autre. Si vous n’acceptez pas cette évolution, votre histoire d’amour ne peut pas marcher.
P.A. Vous voyez comme elle est dure ? Mais elle a totalement raison. Je n’ai jamais voulu une charmante petite femme qui range mes chaussettes. Je voulais une camarade, spirituelle, intellectuelle et artistique. Sans vouloir être arrogant, Siri a toujours intimidé les hommes par sa grande taille, par sa grande beauté et par sa grande intelligence. Mais allez savoir pourquoi, moi, elle ne m’a jamais impressionné !
Paul Auster et Sophie Auster
Etiez-vous sûr de vouloir devenir écrivains ?
S.H. et P.A. Oh oui !
S.H. Quand nous nous sommes rencontrés, Paul n’était absolument pas connu. Il n’avait presque rien publié et travaillait sur ses romans…
P.A. J’ai longtemps été un écrivain obscur. J’ai ­commencé à vivre de l’écriture à la quarantaine. Nous étions déjà ensemble depuis six ans quand le succès est arrivé.
Vous entraidez-vous dans vos ouvrages respectifs ?
S.H. Nous lisons les manuscrits de l’autre avec ­beaucoup d’attention et nous les commentons. Nous fonctionnons ainsi depuis toujours. Paul est mon premier lecteur et je suis sa première lectrice. Ces derniers temps, les commentaires sont assez restreints, je note une répétition, j’évoque un point que je ne comprends pas dans le récit… Il nous est arrivé d’avoir aussi des remarques très importantes ; une fin dans l’un des romans de Paul ne me plaisait pas.
P.A. Je ne vous dirai pas laquelle…
S.H. Et il l’a retravaillée trois fois !
P.A. Je n’ai jamais été en désaccord avec Siri. Car moi aussi j’ai été amené à lui dire que son texte n’était pas bon. Ce fut une conversation difficile, mais je savais qu’elle était capable de mieux. Après le lui avoir dit, je ne l’ai pas revue pendant huit mois car elle a tout repris depuis le début.
Siri, qu’avez-vous ressenti à la lecture de “Chronique d’hiver” ?
S.H. J’ai trouvé ce texte très beau. “L’invention de la solitude” est un livre qui me tient particulièrement à cœur et “Chronique d’hiver” est dans la continuité, mais écrit par un homme bien plus mature. Le projet artistique en soi, les éléments autobiographiques, la forme du journal me plaisent, mais comme j’ai vécu toutes ces années auprès de lui, je n’ai rien appris, et même j’en sais beaucoup plus !
Paul, le récit autobiographique est-il plus dur qu’un roman ?
P.A. C’est le même effort, votre cerveau est juste dans un endroit légèrement différent. Et je n’ai écrit que sur ce dont je me souviens. J’ai pu cruellement constater qu’il y a beaucoup de choses dans ma vie que j’ai oubliées.
S.H. Cela m’arrive de plus en plus de croiser des gens qui se souviennent de moi et de ne pas savoir à qui j’ai affaire. C’est devenu un sujet intéressant pour mon travail scientifique…
Il est aussi facile de voir des éléments personnels dans vos textes.
S.H. Dans mon premier roman, il y avait des allusions très claires à Paul. Mais les gens en ont fait une telle ­montagne que, depuis, je fais très attention à ne plus l’inviter dans mes récits.
P.A. J’ai parlé de Siri deux fois, dans “La cité de verre”, où elle est l’un des personnages, et dans “Léviathan”, où elle apparaît sous le nom d’Iris, prénom utilisé dans le premier roman de Siri.
S.H. Cela a créé ensuite de nombreuses confusions, Paul a souvent dit qu’il ne fallait pas voir nos vies dans nos romans, mais les gens préfèrent continuer à chercher...

«Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits»

Pouvez-vous avoir de l’influence l’un sur l’autre ?
S.H. Les vraies influences se font de manière inconsciente. Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits.
P.A. Siri m’a rendu beaucoup moins cynique. [Siri rit.] Oui, c’est vrai ! Et moins pessimiste. Sans elle, j’aurais écrit des textes si dépressifs que personne n’aurait eu envie de les lire !
La mort sous-tend “Chronique d’hiver”. Vous semblez en avoir peur…
P.A. Mes parents sont décédés assez jeunes, mon père avait 66 ans, mon âge aujourd’hui, ma mère, 77 ans... Je n’ai pas peur, mais je suis dans l’état de celui qui
regarde la dernière partie de sa vie. Je sais que la fin se rapproche.
S.H. Je travaille aussi intensément parce que je sens une autre forme d’urgence. Les années passent, même si je n’ai que 58 ans, et je sens aussi qu’il me reste moins à vivre que ce que j’ai déjà vécu. La mort devient de plus en plus présente dans notre vie, même si nous sommes toujours alertes, et qu’aucun de nous deux n’est malade.
P.A. Nous avons eu une conversation passionnante il y a deux ans à ce sujet avec l’une de nos amies. Elle a plus de 80 ans, elle régresse physiquement, et elle nous faisait part de sa peur de la mort. Pas de l’acte de mourir en soi, mais le fait qu’elle n’avait pas envie de ne plus vivre. Elle sait que le temps est compté. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler aussi clairement de la crainte de mourir. Puis elle a conclu la soirée sur une note d’humour : “Si vous vous réveillez après 60 ans et que rien ne vous fait mal le matin, c’est que vous êtes mort.”
S.H. Allez Paul, ne sois pas si dramatique…
P.A. [Il rit !]
« Chronique d’hiver », de Paul Auster, éd. Actes Sud, 252 pages, 22,50 euros, sortie le 6 mars.
« Vivre, penser, regarder », de Siri Hustvedt, éd. Actes Sud, 507 pages, 24,80 euros.



vendredi 9 novembre 2012

Joël Dicker / «J’ai tout dans la tête, c’est comme ça que j’avance»


Joël Dicker


Joël Dicker: «J’ai tout dans la tête, c’est comme ça que j’avance»




Il ne l’a pas eu. Tout juste de retour de Paris et de la fièvre soulevée par le Prix Goncourt, le jeune écrivain genevois revient sur le succès de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert»


Lisbeth Koutchoumoff Arman
Publié vendredi 9 novembre 2012 à 17:59


Le rendez-vous est fixé au café Montbrillant derrière la gare Cornavin à Genève. Il n’est pas si tard, mais il n’y a déjà plus de croissants. Joël Dicker file en acheter dans une boulangerie à côté. Le temps pour nous de nous remémorer son parcours fulgurant de jeune écrivain. En moins d’une année, il est passé du statut de parfait inconnu à celui de finaliste du Prix Goncourt. La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, thriller littéraire haletant, n’a pas eu la palme, mais continue de s’arracher dans les librairies.
Samedi Culturel: Comment vous sentez-vous après cette attente déçue du Prix Goncourt?
Joël Dicker: Je me sens serein. Je suis soulagé sans doute de la montagne d’ennuis que m’aurait réservée le prix. Je suis content pour Jérôme Ferrari parce qu’en plus d’avoir écrit un bon roman, c’est quelqu’un d’éminemment sympathique.
Vous prenez les événements avec une sagesse qui surprend chez quelqu’un de 27 ans.
Pourtant, j’ai l’impression d’avoir pris 10 ans ces deux derniers mois et encore 10 ans le jour de la remise du Goncourt!
A ce point-là?
J’ai beaucoup appris. Sur le milieu littéraire, sur les rapports humains en général. J’ai ouvert les yeux sur le fait que tout le monde n’a pas forcément envie de faire de la vie une fête. Il faut l’accepter. Je n’avais pas mesuré combien les gens pouvaient se montrer vicieux et jaloux face au succès. C’est mon côté naïf et juvénile. Ça prend à la gorge au début. Et puis, on comprend que ce n’est pas important en fait. J’ai appris que le jour même de la remise du Goncourt, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert a reçu le Prix des lecteurs de la bibliothèque de Creil près de Paris. Je trouve ça très touchant. Parce que la beauté d’un prix, c’est le partage avec les lecteurs. C’est ce qui me motive en tous les cas.
Vous parliez des ennuis que vous aurait apportés le Prix Goncourt?
A la première sélection du Goncourt, vous êtes le gentil type qui remplit la case du jeune de service. Les gens vous disent que c’est formidable d’être dans la première sélection, que vous ne serez sans doute pas dans la deuxième, mais qu’il ne faut surtout pas être triste. Ensuite, vous vous retrouvez dans la deuxième sélection. Puis dans la troisième. Ceux qui vous aimaient bien vous aiment encore plus, c’est très sympathique. Mais ceux qui vous regardaient déjà d’un drôle d’œil commencent à vous demander des comptes et vous devenez l’homme à abattre. Beaucoup attendent le faux pas, le mot de travers, l’interview de trop. Ce n’est pas le fait que le livre soit critiqué, c’est très bien qu’il le soit, c’est la vie normale des livres. Ce qui est pesant, c’est quand on sent que ce qui est visé, ce n’est pas le livre mais l’auteur parce qu’il a écrit un livre populaire, pas assez littéraire, pas assez ci, pas assez ça. Avec le Goncourt, les attaques auraient pris un tour féroce.
Un des membres du jury, l’écrivain Patrick Rambaud, a lâché, juste après l’annonce du résultat, que votre livre était un bon roman de plage avec de mauvais dialogues. Comment l’avez-vous pris?
Chacun peut penser ce qu’il veut et dire que c’est un mauvais livre. Ce qui est dommage en revanche, c’est de toujours considérer le livre comme une affaire extrêmement sérieuse, réservée à quelques-uns; de considérer celles et ceux qui n’aiment pas lire ou qui lisent peu comme des imbéciles incapables de comprendre ce qu’est un livre. Pourquoi ne pourrait-on pas dire à ces lecteurs occasionnels qu’on les entend et qu’on leur propose quelque chose? C’est intéressant de voir qu’en musique par exemple, ou avec les séries télévisées, des publics très différents peuvent partager les mêmes passions sans que cela soulève le moindre problème. C’est dommage que pour le livre, il existe un fossé entre les publics. En dehors d’un groupe qui reste entre soi et qui pointe les livres qu’il faut lire, les gens se détournent de la lecture et n’achètent plus de livres. Et le premier groupe pleure sur la mauvaise santé du livre français en constatant le succès des livres anglo-saxons comme Harry Potter ou 50 Nuances de Grey.
Est-ce que vous allez pouvoir vivre de votre plume?
Pour le moment, je ne touche rien. Avec le système du droit de retour dont disposent les libraires, il faut attendre un an avant de voir ce que le livre a réellement rapporté. De toute façon, je tiens à continuer de travailler en plus de l’écriture. J’ai besoin d’avoir des horaires, des collègues. J’ai besoin de garder l’écriture comme un plaisir que je m’octroie.
La saison des prix n’est pas terminée. Vous êtes toujours en lice pour l’Interallié et pour le Goncourt des lycéens.
Oui. Le roman commence à être porté par un bouche à oreille qui aura mis un mois à s’installer. Selon Bernard de Fallois, mon éditeur, le livre peut vivre sa vie tout seul maintenant indépendamment des prix. On en seraità plus de 170 000 exemplaires vendus.
Vous qui avez décrit précisément dans votre roman le syndrome de la page blanche qui peut saisir un jeune écrivain après un succès phénoménal, serez-vous capable de l’éviter?
Plus que jamais je crois. Quand vous vivez ces prix littéraires de l’intérieur, vous vous dites que vous avez deux choix dans la vie. Soit vous faites ce qui vous plaît avec les gens qui vous plaisent et vous le vivez de façon pleinement heureuse. Soit vous vous torturez en vous disant que vous voulez absolument la reconnaissance de ce milieu. J’ai choisi la première option. J’ai eu la grande chance aussi de ne jamais recevoir de compliment ciblé sur le livre. Les gens disent qu’ils ont eu du plaisir à le lire et non pas qu’ils ont eu du plaisir parce que c’est un polar ou parce qu’il se déroule aux Etats-Unis. Je ne sens pas de pression à refaire la même chose.
Vous dites aussi dans le roman qu’un écrivain qui rencontre le succès ne doit pas trop attendre avant de faire paraître le livre suivant, sinon il risque de voir son public partir ailleurs. Vous allez suivre ce conseil?
J’ai appris avec mon premier livre combien il est important de prendre son temps pour relire les épreuves encore et encore. Dans le même temps, c’est vrai que si on attend trop longtemps, le public se lasse! Dans l’immédiat, c’est important pour moi de me remettre tout de suite au travail parce que les idées sont là.
L’envie n’est pas émoussée?
Au contraire, elle est décuplée. Je n’ai qu’une hâte, c’est de retourner auprès des lecteurs qui ont aimé mon livre. Avec évidemment le souci de ne pas les décevoir.
C’est une sacrée pression ça quand même, non?
La pression, c’est d’arriver à me convaincre de ne pas aller trop vite parce que le but est de faire un livre qui soit meilleur que La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. On peut toujours faire mieux. Il s’agit d’apprendre des faiblesses de celui-là et de ne pas les répéter. J’ai l’impression d’y être parvenu entre mon premier et mon deuxième livre. J’aimerais y arriver entre le deuxième et le troisième. Et puis je veux aussi absolument écrire pour tous ceux qui n’ont pas aimé le roman, ceux qui disent que je n’en suis pas l’auteur, ceux qui le trouvent très mauvais. J’aimerais pouvoir leur dire: «Vous n’avez pas aimé le deuxième? Alors attendez de voir le troisième!» La perspective me réjouit, ça m’amuse beaucoup!
Est-ce que ce troisième roman se déroulera aux Etats-Unis?
Je n’en suis pas complètement sûr. Avec les Etats-Unis, j’ai trouvé un terreau avec lequel je suis aussi à l’aise que s’il s’agissait de Genève, mais qui me permet en même temps de mettre une distance entre le livre et moi. J’ai besoin de cette distance. Je ne serais pas à l’aise si je devais décrire le café où j’ai mes habitudes à Genève ou bien si je racontais la vie de Joël Dicker. Le désintérêtou les sarcasmes des lecteurs seraient plus difficiles à supporter dans ce cas.
En quoi les Etats-Unis vous inspirent?
Ça remonte à l’enfance, aux vacances d’été que je passais dans le Maine, dans ma famille maternelle. C’est une région de balades, de mer. On roule beaucoup. Je me souviens de mes rêveries en regardant défiler les paysages en voiture. Les deux mois des grandes vacances semblent une éternité quand on a 10 ans. On a le temps de s’inventer 1000 destins. J’associe les Etats-Unis à l’énergie de l’écriture, au rêve.
Et cette envie d’écrire un «page turner» à l’américaine d’où vient-elle?
Du bonheur ressenti comme lecteur face à un roman qui accapare. De l’envie d’arriver à offrir aux lecteurs une pause dans le quotidien. Avec des personnages qui semblent détachés des contingences. A l’adolescence, j’étais un fan de Ken Follett, l’auteur de best-sellers très prenants qui mêlent polar, espionnage et Seconde Guerre mondiale. En parcourant ces livres plus tard, j’ai eu un peu la déception que l’on ressent en retournant sur des lieux admirés pendant l’enfance et qui nous paraissent nettement plus petits quand on les regarde avec des yeux d’adultes. Mais peu importe. Dans un tout autre style, Belle du seigneur d’Albert Cohen m’a donné envie de ces longues traversées de 700 pages que l’on lit d’une traite mais que l’on ne veut pas finir.
Mais d’où vient la détermination qu’il faut pour mener un tel projet à bout quand on est un auteur inconnu?
De la conviction que c’est en faisant cela que l’on se sent bien. Je me suis ennuyé pendant toute ma scolarité. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait rester assis en classe. Comme je m’ennuyais, j’avais des mauvaises notes. Je lisais beaucoup, je dévorais les journaux, mais je n’étais pas du tout scolaire.
Vous n’étiez pas bon en français?
Je passais beaucoup de temps à lire Philip Roth et Romain Gary, mes deux auteurs fétiches. J’étais bon en orthographe et en syntaxe, mais dès que l’on me demandait de faire des plans, je décrochais. Je me sentais en décalage avec les autres élèves. Après la maturité, j’ai fait droit parce que c’est une branche où les maths ne sont pas nécessaires et puis je voulais apprendre. Mais en droit aussi, je n’arrivais pas à m’investir. C’est une souffrance d’être en décalage avec les autres étudiants qui brillent parce qu’ils sont intéressés par ce qu’ils font.
Quel a été le déclic qui vous a conduit à l’écriture?
J’écrivais enfant et adolescent pour la revue que j’avais créée, La Gazette des animaux. Puis en 2005, je propose une nouvelle au Prix international des jeunes auteurs et elle est publiée. Etre reconnu comme celui qui raconte des histoires m’a procuré une sensation fantastique. J’ai écrit un roman que j’ai gardé pour moi. Puis un deuxième que j’ai envoyé aux éditeurs que j’aimais, de Verdier à Robert Laffont. Je n’ai reçu en retour que des lettres types négatives. J’écris un troisième roman. Je reçois une lettre personnelle encourageante. J’écris un quatrième roman, Les Derniers Jours de nos pères. On est en 2009. Je l’envoie et je reçois cette fois-ci trois lettres personnelles d’éditeurs qui m’encouragent mais qui ne retiennent toujours pas le livre. Je commençais à me dire qu’il allait falloir laisser tomber, quand ma tante me signale l’existence du Prix des écrivains genevois. Je leur envoie le manuscrit en me disant que je pourrais au moins avoir les commentaires du jury, que ça pourrait m’aider. A mon immense surprise, j’ai le prix. On est en 2010.
La suite est maintenant connue…
Bernard Lescaze, juré du prix, parle de mon livre à Vladimir Dimitrijevic des Editions L’Age d’Homme. Comme le sujet du livre concerne la France, il l’envoie à Bernard de Fallois, son ami éditeur à Paris avec lequel il fait des coéditions depuis des dizaines d’années. Vladimir Dimitrijevic ne pourra malheureusement pas voir le livre paraître. Il se tue dans un accident de voiture le 28 juin 2011. Le livre sortira en janvier 2012.
Votre parcours est donc à l’exact opposé de celui de Marcus Goldman, le héros écrivain de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert», qui connaît tout de suite un triomphe époustouflant?
J’avais d’abord pensé faire de Marcus un écrivain comme moi qui voit ses manuscrits refusés partout. Et puis, j’ai imaginé l’inverse. Pour le plaisir. Pour que Marcus soit libéré des contingences justement.
Quand vous parlez, vous citez souvent les dates précises des événements, même anciens. Avec le jour de la semaine aussi. Vous ne seriez pas…
Hypermnésique? Oui. Pendant longtemps, je me suis reproché de ne rien faire de cette capacité à tout retenir. J’ai des cousins qui parlent huit langues par exemple. Moi, non. Je commence à me dire que je me sers de cette mémoire particulière pour écrire mes livres.
Quand on s’est vu début septembre pour parler du livre avant qu’il ne devienne le phénomène qu’il est aujourd’hui, vous m’aviez dit que vous n’aviez pas écrit de plan avant de vous lancer dans le roman. Alors que la construction du livre impressionne par ses tiroirs et ses chausse-trappes.
Je ne peux pas écrire de plan. Je ne pouvais pas le faire à l’école, je ne peux toujours pas le faire aujourd’hui. Mais j’ai tout dans la tête. C’est difficile à expliquer. Tout est là. J’avance sans savoir forcément où je vais mais en ayant tout dans la tête.
On commémore ces jours-ci le sombre anniversaire des treize manifestants tués par la police genevoise lors de la manifestation antifasciste du 9 novembre 1932. C’est votre arrière-grand-père, Jacques Dicker, avocat et conseiller national socialiste, qui l’avait convoquée aux côtés de Léon Nicole.
Oui, je suis fier des valeurs qu’il incarnait. Il a commencé son engagement en Russie où il s’est révolté contre le traitement réservé aux moujiks, lui, le fils de grands propriétaires terriens. Du côté maternel, mon arrière-arrière-grand-père, le baron de Gunzburg, juif russe lui aussi, était un mécène qui finançait l’instruction des jeunes. Cet état esprit d’ouverture à l’autre, cette volonté d’aider à élaborer un monde meilleur sont des valeurs ancrées dans la famille. Je tiens à lui faire honneur.
Joël Dicker
«Le jour mêmede la remisedu Goncourt,les lecteursde la bibliothèquede Creil, près de Paris, m’ont remis leur prix.Je trouve ça très touchant»

LE TEMPS



jeudi 25 octobre 2012

Joël Dicker / La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert / L’Académie française célèbre le roman à "l’américaine"


AVEC JOËL DICKER, L’ACADÉMIE FRANÇAISE CÉLÈBRE LE ROMAN À "L’AMÉRICAINE"

Le Grand prix de l’Académie française a été décerné à « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» de Joël Dicker aux éditions Fallois/L'âge d’Homme.

Par YANNICK VELY

Paris Match

Le 25 octobre 2012 | Mise à jour le 25 octobre 2012

C’est l’une des success-stories de la rentrée littéraire. Écrivain suisse de langue française né à Genève, âgé de 27 ans et auteur d’un seul roman publié jusqu’à alors, «Les Derniers jours de nos pères», Joël Dicker s’est fait une belle place au soleil des prix littéraires en figurant dans de nombreuses sélections, dont celle du prix Goncourt. «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» vient d’obtenir le Grand prix de l’Académie française, au nez et à la barbe naissante du favori des gazettes, Jérôme Ferrari et son vertigineux «Sermon sur la chute de Rome».
Joël Dicker


La saison des prix Littéraires

Epais roman de 670 pages paru aux Editions de Fallois/L’âge d’Homme, «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» est de l’aveu même du romancier sur son site Internet un thriller à l’Américaine qui embrase le genre comme un certain Truman Capote avant lui. Réflexion sur l’Amérique d’aujourd’hui et la justice médiatique, ce roman à suspense suit un jeune écrivain à succès en pleine crise d’inspiration qui se voit offrir un sujet en or quand son ami et ancien professeur d’université, Harry Quebert, est inquiété pour l’assassinat d’une jeune fille en 1975, Nola Kellergan. Joël Dicker succède au palmarès à Sorj Chalandon pour «Retour à Killybegs» (Grasset) et lance idéalement la saison des prix littéraires. Avant le fameux prix Goncourt qui sera remis le 7 novembre prochain, avec pour grand favori «Peste & Choléra» de Patrick Deville, nous connaitrons les prix Femina et Médicis, le 5 et 6 novembre prochains.
La deuxième sélection du prix Goncourt
Vassilis Alexakis, "L’enfant grec" (Stock)
Thierry Beinstingel, "Ils désertent" (Fayard)
Patrick Deville, "Peste et choléra" (Seuil)
Joël Dicker, "La vérité sur l’affaire Harry Québert" (Fallois)
Mathias Énard, "Rue des voleurs" (Actes Sud)
Jérôme Ferrari, "Le Sermon sur la chute de Rome" (Actes Sud)
Linda Lê, "Lame de fond" (Bourgois)
oy Sorman, "Comme une bête" (Gallimard)
La deuxième sélection du prix Renaudot (roman)
Vassilis Alexakis "L'enfant grec" (Stock)
Christian Authier "Une certaine fatigue" (Stock)
Anne Berest "Les Patriarches" (Grasset)
Mohamed Boudjedra "Le parti des coïncidences" (Alma)
Patrick Deville "Peste et choléra" (Seuil)
Henri Lopes "Une enfant de Poto-Poto" (Gallimard)
Jean-Loup Trassard "L'homme des haies" (Gallimard)
Florian Zeller "La Jouissance" (Gallimard)
La deuxième sélection du prix Médicis français
Patrick Deville « Peste et choléra » (Seuil)
Philippe Djian « Oh ! » (Gallimard)
Leslie Kaplan « Millefeuille » (P.O.L.)
Emmanuelle Pireyre « Féerie générale » (L’Olivier)
Patrick Roegiers « Le Bonheur des Belges » (Grasset)
Abdellah Taïa « Infidèles » (Seuil)

mardi 7 février 2012

John Le Carré, l'écrivain qui venait des services secrets

 

John le Carré


John Le Carré, l'écrivain qui venait des services secrets

Riche, traduit dans le monde entier, célébré par plusieurs générations de confrères, John Le Carré est donc toujours cet homme que le doute habite.

John Le Carré est un homme heureux. Pour ses 80 ans, on lui a offert une adaptation aux petits oignons de l'un de ses meilleurs romans, La Taupe. L'écrivain britannique a accepté de jouer les superconseillers sur le tournage et même d'apparaître, une fraction de seconde, façon Hitchcock, dans la grande scène de la fête de Noël dans les locaux du MI6. À la sortie du film, il a déclaré: «Ma vie et ma réputation se sont construites autour de mes livres, mais l'immense majorité du public ne les a jamais lus. C'est pourquoi je suis ravi que les gens découvrent mon travail à travers un autre média. Si le film incite à me lire, je suis doublement ravi!»

Riche, traduit dans le monde entier, célébré par plusieurs générations de confrères, John Le Carré est donc toujours cet homme que le doute habite. Comme si les blessures de l'enfance n'avaient pas cicatrisé. «Je viens d'une famille d'insoumis, cela ne fait aucun doute. Ma mère déserta la maison de ses parents pour épouser mon père, déserta ensuite son foyer lorsque j'avais 5 ans, et manqua à l'appel pendant le reste de mon enfance.»

Né le 19 octobre 1931, à Poole, dans le Dorset, David John Moore Cornwell sera bon élève. À la Sherborne School, puis à l'université de Berne, il se passionne pour l'allemand. La légende veut que ce soit à ce moment que les services secrets l'aient recruté. C'est l'une des nombreuses zones d'ombre qui jalonnent sa biographie.

La trahison et les rêves déçus

Après son service militaire dans l'Intelligence Corps en Autriche, il doit quitter Oxford à cause des déboires financiers de son père. Il enseigne ensuite à Eton, puis intègre le Foreign Office. On retrouve sa trace à l'ambassade britannique, à Bonn, puis au consulat de Hambourg. Une photo rare le montre, en 1964, grand échalas tout de noir vêtu et chapeauté, sur les docks du port allemand. Cette année-là, il renonce à «la carrière diplomatique» pour se consacrer à l'écriture. Il a déjà publié deux romans, L'Appel du mort(1961) et Chandelles noires(1962). Deux bides commerciaux qui marquent pourtant l'apparition de George Smiley, personnage d'espion qui deviendra légendaire. Le Carré le mettra en scène dans huit romans.

Smiley, c'est la grande invention de celui qui a pris pour nom de plume Le Carré. Un pseudonyme dont on ignore au passage l'origine. Là encore, la légende prétend que sur le chemin qui le conduisait chaque jour au Foreign Office, David Cornwell passait devant un pub baptisé «The Square». De là à traduire l'enseigne pour obtenir un nom français…

Avec Smiley, Le Carré met en scène un personnage qui lui ressemble: un officier de renseignement solitaire, discret, sans illusion. Mais alors que son créateur a 30 ans, Smiley a de la bouteille ; il a fait la guerre. Après avoir combattu les nazis, il se retrouve face aux communistes. Il ne cherche pas trop à comprendre et fait le job. En Grande-Bretagne, beaucoup de lecteurs de Ian Fleming n'acceptent pas cet anti-James Bond, petit homme rondouillet à lunettes, trompé par sa femme. Avec l'adaptation, en 1979, de La Taupeen sept épisodes par la BBC, Smiley a désormais, et jusqu'à Gary Oldman, les traits d'Alec Guinness.

Le Carré rencontre un fort succès critique avec son troisième roman, L'espion qui venait du froid, en 1963. Ses livres suivant connaissent des fortunes diverses, mais, avec La Taupeen 1974, Comme un collégien en 1977 et Les Gens de Smileyen 1980, qui composent la trilogie Karla, il s'inscrit comme le meilleur auteur de thrillers d'espionnage. Il a réussi comme personne à décrire les codes, les rouages de la guerre secrète qui fit rage entre l'Est et l'Ouest pendant un demi-siècle. Pressé de tout côté, il finit par admettre qu'il a travaillé pour les services secrets. Il n'en dira pas plus.

La fin de la guerre froide arrive. Le Carré semble déstabilisé. La Maison Russie(1989), Le Voyageur secret(1990), Le Directeur de nuit(1993) et Notre jeu(1995) déçoivent un peu. Les romans suivants, Le Tailleur de Panama(1996), Single and Single(1999) et La Constance du jardinier ( 2000), le remettent en selle. Il est pour toujours celui qui a écrit de magnifiques pages sur la trahison, les rêves déçus, la certitude et le doute. Un classique, en somme.

LE FIGARO

mardi 26 avril 2011

Mort du poète chilien Gonzalo Rojas

Le poète chilien Gonzalo Rojas le mois de mars 2004. Photo GORKA LEJARCEGI

Mort du poète chilien 

Gonzalo Rojas

Mardi 26 avril 2011

 
Né en 1917, Gonzalo Rojas a vécu en exil lors de l'arrivée au pouvoir du général Pinochet en 1973. Les poèmes du lauréat du Prix Cervantes 2003 sont parus en France dans les recueils Misère de l'homme et L'Illuminé. Deux jours de deuil national ont été décrétés au Chili.

Il est le septième fils d'un mineur. Plus tard, pendant sa jeunesse il fut le rédacteur de Antarctique, un magazine littéraire à Santiago. Rojas à aussi été professeur universitaire et chercheur des universités du Chile à Santiago et Valparaíso.

Avant tout, il sera fortement encouragé dès ses débuts par Vicente Huidobro. Il a participé au groupe littéraire chilien Mandragore où il publie ses premiers poèmes.

L’ensemble de son œuvre est regroupé sous le titre Anthologie d’air publié au Mexique par le Fondo de Cultura Economica.

Lorsqu’en 1948, paraît le premier grand recueil de Gonzalo Rojas, La Misère de l’homme, la critique chilienne et latino-américaine le reconnaît comme l’une des écritures poétiques majeures de l’époque.