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samedi 22 juin 2024

Paul Auster / 1947-2024



Paul Auster during a promotional photo session in Venice, Italy on September 2, 1996.
LEONARDO CENDAMO (LEONARDO CENDAMO)

Paul Auster 

(1947-2024)




Paul Auster



The novelist and film director Paul Auster at his home in Brooklyn, New York.TIMOTHY FADEK

mardi 28 mai 2024

Auteur de la «Trilogie new-yorkaise», le romancier américain Paul Auster est mort à l'âge de 77 ans

 

Paul Auster


Auteur de la «Trilogie new-yorkaise», le romancier américain Paul Auster est mort à l'âge de 77 ans



Le romancier new-yorkais, qui fut longtemps l'un des écrivains préférés des Français, est décédé des suites d’un cancer. Auteur de «Moon Palace», il laisse une œuvre originale remplie de coïncidences, de mises en abyme, d'intrigues parsemées de pirouettes.


La mort n'a aucune imagination. Elle est beaucoup trop prévisible. Atteint d'un cancer, Paul Auster a dû la guetter comme on attend la chute d'un mauvais roman. Les siens étaient remplis de coïncidences, de mises en abyme, d'intrigues parsemées de pirouettes. Il n'aurait sans doute jamais signé un livre se terminant de façon aussi banale.

Comme Philip Roth, Auster était né à Newark (New Jersey), mais en 1947. Ses parents étaient des Juifs originaires d'Europe centrale. Est-ce parce qu'il avait habité à Paris dans les années soixante-dix ? Les Français en avaient fait un best-seller bien avant les Américains. Il avait commencé par la poésie, avait traduit Mallarmé. Il tâtonna avant de trouver son territoire, cette sorte de post-modernisme où sa joie était de tirer le tapis sous les pieds du lecteur. « La trilogie new-yorkaise » le signala au public. Cité de verre (1985), Revenants(1987), La chambre dérobée (1988) révélèrent son talent singulier, bourré de références, de fictions à tiroirs.

Chez lui, le hasard joue un rôle non négligeable (« Il en conclurait que rien n'était réel sauf le hasard », lit-on au début de Cité de verre). Les personnages sont souvent auteurs, détectives, le cumul n'étant pas interdit. Il leur arrive fréquemment d'avoir perdu une femme, un frère, un enfant. Un héritage de 200 000 dollars leur tombe dessus à l'improviste. Des milliardaires cinglés les retiennent en otages. Il y a des clochards qui se prennent pour la réincarnation de François Villon, des champions de poker au bout du rouleau, des professeurs de littérature, des mères renversées par un autobus. Ils dorment dans Central Park, se passionnent pour un acteur du muet qui n'a jamais existé, portent des noms comme Marco Stanley Fogg, Jack Pozzi, Henry Dark, Rudolf Born, Benjamin Sachs. Des terroristes s'ingénient à faire exploser toutes les statues de la Liberté du pays.

Ardoise magique

Le Peter Aaron de Leviathan (1992) prétend être né à la seconde où la bombe atomique a pulvérisé Hiroshima et une artiste ressemble énormément à Sophie Calle. Le Hector Mann du Livre des illusions aurait été inspiré par le Mastroianni de Divorce à l'italienne. Le cinéma n'est pas absent de ses pages. Ça n'est pas pour rien qu'il a vu La guerre des mondesà six ans et L'homme qui rétrécit à dix ans. Cela devait le conduire à travailler avec Wayne Wang sur Smoke et Brooklyn Boogie(1996) produits par Harvey Weinstein qu'il estima « immonde » par la suite. De Lulu on the Bridge» ( 1998), avec Harvey Keitel et Willem Dafoe, il fut responsable à 100%. L'expérience ne fut pas renouvelée, les dons d'Auster derrière la caméra n'ayant guère frappé les esprits. 
Car il avait inventé quelque chose. Il n'était pas rare que ces histoires alambiquées se soient déroulées seulement dans la tête des protagonistes. Ou du roman considéré comme une ardoise magique, un art tâchant de rivaliser avec les couvercles de la Vache qui Rit.

Auster s'amuse avec les formes, construit des Lego en caractères d'imprimerie. Dans Moon Palace (1989), l'enseigne lumineuse d'un restaurant chinois constitue un symbole aussi important que les lunettes du Dr Eckleburg dans « Gatsby le magnifique ». La mémoire est une bibliothèque, un jeu de miroirs. Cela a son charme, et ses limites. Certains lui reprochèrent bientôt de se caricaturer lui-même. Ses labyrinthes surprenaient moins. Dans Tombouctou (1999), on rencontre un chien qui parle et ressent « une pure terreur ontologique ». Celui du Livre des Illusions(2002) n'a que trois pattes.

Adieu fragile

Auster -oui- est habile, virtuose, quasi-roublard. Dans son bureau de Brooklyn, il conservait des rubans dont il avait acheté par avance des dizaines afin de pouvoir continuer à taper sur sa vieille machine Olympia. Il fumait des petits cigares et buvait du vin rouge. Il avait épousé la romancière Siri Hustvedt. Peut-être qu'il était resté le petit garçon qui ne s'était jamais remis de n'avoir pas obtenu un autographe du baseballeur Willie Mays parce qu'il n'avait pas de stylo sur lui, l'adolescent de quatorze ans qui avait été marqué par L'attrape-cœurs ou celui qui avait vu un de ses camarades frappé par la foudre pendant des vacances d'été. Il continuait à griffonner des carnets bleus ou rouges.

La biographie qu'il consacra à Stephen Crane (Burning Boy) était un monument. Dans 4321(2017), il tricotait les quatre destins possibles d'un Juif new-yorkais né en 1947. Pays de sang(2021) s'intéressait à la violence par armes à feu qui dévaste les Etats-Unis. Son dernier ouvrage, Baumgartner , mettait en scène un professeur de philosophie septuagénaire dont la femme poétesse et traductrice est morte depuis dix ans, façon sans doute de conjurer le sort. Il ne s'agissait pas de son meilleur livre, mais cela constituait une manière d'adieu fragile, apeuré, récapitulant pas mal de thèmes connus. Dans Paris, des portraits de l'auteur en noir et blanc garnissaient pour l'occasion les mâts publicitaires comme des faire-part géants. So long, mister Paul.

Il est permis de penser qu'il y aura toujours, comme dans Cité de verre, des demoiselles en train de lire un de ses romans dans le hall de Grand Central. Ne pas oublier que le livre commence par un téléphone qui sonne au milieu de la nuit. Une voix demande Paul Auster. Il s'agit d'une erreur. Depuis le 30 avril, le vrai numéro ne répond plus.

LE FIGARO



dimanche 22 mai 2016

Paul Auster / Chronique d’hiver et Excursions dans la zone intérieure

Paul Auster



Paul Auster, Chronique d’hiver et Excursions dans la zone intérieure

Christine Marcandier 
 6 janvier 2016

Comme l’écrit Edna O’Brien — phrase que Philip Roth cite en exergue de La Bête qui meurt (2003) —, « l’histoire d’une vie s’inscrit dans le corps tout autant que dans le cerveau » : là est le sujet même deChronique d’hiver selon Paul Auster, le récit du rapport qu’entretient un homme avec son corps, comme d’Excursions dans la zone intérieure (publié l’année suivante), chronique d’un cerveau et d’une pensée, de l’éveil au monde d’une conscience.Chronique d’hiver, publié en 2012 aux États-Unis, traduit en 2013 chez Actes Sud, est le quatrième volume autobiographique de Paul Auster, après L’Invention de la solitude (1982), Le Carnet rouge (1993) et Le Diable par la queue (1996). Et avantExcursions dans la zone intérieure, publié l’année suivante (2013 aux USA, 2014 chez Actes Sud). Cinq volumes autobiographiques viennent donc doubler l’oeuvre de fiction, dans une forme totalement autre, fragmentaire, sans linéarité ou chronologie. Cinq, ce qui est beaucoup pour quelqu’un qui se dit peu intéressé par lui-même et n’userait du « tu » dans cette Chronique d’hiver que pour se dissocier de son propre je (ou se trouver dans le Je est un autre rimbaldien) et s’adresser, dans un même temps, directement à son lecteur.
61+SRuFk-vLC’est pourtant bien de Paul Auster qu’il est question dans ce journal d’hiver, variation musicale sur des expériences physiques, des sensations : la découverte de la sexualité, les bras cassés, bosses et bleus, le plaisir et la douleur, le deuil impossible de la mère, ses vertiges, ses déchirures de la cornée. Il faut dire le corps pour se dire, parce que ce corps n’a de cesse de le trahir : c’est Auster adolescent qui ne parvient à assouvir sa soif sexuelle qu’en « battant le record nord-américain de masturbation », Auster et sa mère, Auster et sa femme (l’écrivain Siri Hustvedt), Auster, 64 ans au moment de la rédaction de cette Chronique d’hiver, qui veut « parler tout de suite avant qu’il ne soit pas trop tard » — « il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».
51LonfFqGcL._SX308_BO1,204,203,200_L’hiver, dans cette chronique, est saison mentale et, sans doute, crépuscule d’une vie. Mais il n’y a aucune volonté de saisir la logique d’une existence, chez Auster, de renoncer au fragment pour tenter de circonscrire et donner sens. Le moi est ici puzzle et mosaïque, avec quelques moments fondateurs, repris de livres en livres. Ainsi la mort du père, la blessure terrible du rapport au père, largement exposée dans L’Invention de la solitude et concentrée en une phrase dans la Chronique : « Il ne fait aucun doute que tu es un individu imparfait et blessé, un homme qui porte en lui une blessure depuis le tout début. » « Il ne fait aucun doute » en effet pour qui a lu Auster et entend l’intertexte, mais aucune explicitation n’est donnée aux autres lecteurs quant à cette douleur essentielle de n’avoir pu prouver au père, mort avant les premiers succès, que l’écriture était une voie possible, la douleur de toujours écrire face à ce mur de silence et de mystère.
Là sont les pages les plus denses de la Chronique d’hiver : celles qui évoquent une année 2002 tissée de deuil (la mère, la sidération face au corps inerte qui vous a donné la vie) et de hontes (un accident de voiture idiot, Auster au volant, toute sa famille qui échappe par miracle à la mort). Celles qui contournent, comme la page consacrée au nouveau visage de New York depuis le 11 septembre 2001 ; la force de cette Chronique d’hiver est là, dans ces silences, ces évitements, à l’image des tours qui « vibrent dans le souvenir, toujours présentes sous la forme d’un trou vide dans le ciel ». Et c’est la mise en lumière de ces « trous vides » que permet la forme fragmentaire, le silence sur certains noms, les listes, la litanies de « combien ». Il faut rendre compte, malgré la mesure impossible, dire les rencontres qui modifient le cours d’une vie, arpenter pour tenter de se dire et, sans doute, contrer l’angoisse de la perte, de la disparition, tenter de cerner le lieu dans lequel s’origine l’écriture.
9782330031923Excursions dans la zone intérieure est le second volet de cette exploration, cette fois mentale. Même « tu » en adresse constante à soi comme à un je devenu autre ou à ce tu du lecteur, semblable et frère (« tu estimes être comme n’importe qui et comme tout le monde »). Même poétique du fragment qui compose certes la fresque d’une vie mais sans en réduire les lignes de faille, contradictions ou pertes de sens. Du corps à l’esprit, en quelque sorte, du temps à l’espace, se forme un itinéraire double et parallèle que le lecteur pourra reconstituer d’un volume à l’autre, mais sans certitudes, sans vérités assénées. Davantage un hologramme qu’une image fixe, des essais plus qu’une confession fermée.
Par ces Excursions, plurielles, dans la zone intérieure (vaste, abyssale), Paul Auster annonce avoir fait le choix « de ne pas franchir la limite des douze ans, car au-delà de douze ans, tu n’as plus été un enfant ». Ce sont ces années de formation qu’il fouille et explore, un « qui étais-tu, petit homme ? », qui s’ouvre sur une « illumination transcendante », une épiphanie à 6 ans, « jusqu’à ce matin, tu étais seulement. Désormais, tu savais que tu étais ». La plongée dans ces « vestiges », depuis ce matin fondateur, analyse mues et métamorphoses, dit la fascination du même et autre : « en dépit des apparences, tu es toujours celui que tu as été même si tu n’es plus la même personne ». De quoi naît-on ? Où puiser ce qui nous tient lieu d’identité ? « Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élève les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie ».
Alors, Auster raconte, par fragments qui finissent par former un labyrinthe : l’animisme de l’enfant — pour lequel tous les objets sont vivants (les nuages ont des noms, les ciseaux marchent, la calandre de la voiture sourit, Félix le chat existe…) —, la fascination pour le cinéma — et deux films L’Homme qui rétrécit et Je suis un évadé qui, tels deux « coups sur la tête », « ont modifié la composition de ton monde intérieur » —, la découverte des livres, l’incompréhension face à certains romans lus trop tôt dans une famille qui lisait peu, le base-ball et le football américain. Mais aussi la solitude, fondamentale, l’importance de l’ennui, une liberté puisée dans cette solitude et cet ennui jusqu’à « devenir un homme qui a passé le plus clair de sa vie à rester assis tout seul dans une pièce ». Parce qu’un jour, le jeune homme a découvert son identité : « celui qui devient artiste en retournant vers l’extérieur ce qui est en lui ».
Au-delà de l’enfant qu’il fut, ce sont les États-Unis des années 50 que retrouve l’écrivain : le New Jersey d’un garçon né « au milieu du siècle » (en 1947) même s’il ignore alors que son « petit monde » se trouve dans un plus grand. Et l’enfant regarde, parfois sans comprendre, les adultes, le fonctionnement de la société, il perçoit que le monde n’est pas ce qu’il prétend être — Edison, le héros dont il découvre l’envers —, il raconte une enfance sous influence (la « grandeur américaine », assénée, la peur des Rouges, le silence sur les Noirs et les Indiens), la découverte de ce que signifie être juif, dans les années 50-60, « faire partie des choses et néanmoins ne pas en faire partie. Être accepté par la plupart des gens et regardé cependant avec suspicion par d’autres. Après avoir embrassé, petit garçon, le récit triomphal de l’exceptionnalisme américain, tu as commencé à t’exclure de ce récit, à te rendre compte que tu appartenais à un autre monde en plus de celui dans lequel tu vivais, que ton passé était ancré dans un ailleurs ». Cette zone intérieure est là sans doute : un « ailleurs », la découverte d’une singularité absolue,l’invention de la solitude, le « récit » autre.
C’est toute une formation intellectuelle qui se donne à lire, l’identité d’un adulte qui se forge, le journal d’un écrivain en devenir, avec les objets et les figures tutélaires d’une vie (que l’on retrouve dans un album, une centaine d’illustrations et photographies en fin de volume). Le tour de force de ces Excursions est dans sa forme : un dialogue du passé avec le présent, entre soi et l’autre en soi, du texte avec l’image ; un livre non pour retrouver (c’est impossible) mais « imiter le point de vue d’un enfant », « plonger dans un esprit qui n’est pas le sien », ou plus tout à fait le sien, miracle littéraire qu’en 2013 Paul Auster se souvient avoir découvert, enfant, chez Stevenson.

Paul Auster
Paul Auster

Mais Paul Auster n’arrête pas, contrairement à ce qu’il avait annoncé dans les premières pages, le récit à ses douze ans. Le hasard fait soudain entendre sa musique. Et le lecteur comprend, avec la « Capsule temporelle » en dernière partie de ces Excursions que c’est une vie antérieure qu’explore l’écrivain. « Environ deux mois après avoir entrepris ce livre, tu as reçu un coup de fil de ta première femme, ton ex-femme depuis trente-quatre ans, Lydia Davis ». Elle s’apprête à donner ses papiers, brouillons et lettres à une bibliothèque et veut savoir ce que Paul Auster souhaite faire des lettres qu’il lui a écrites, 500 pages que l’écrivain a en très grande en partie oubliées, à travers lesquels il va découvrir « un inconnu », un inconnu qui appartient pourtant à sa Zone intérieure : lui, avant. Là est l’enjeu de ce livre, bien loin d’une simple confession ou d’une volonté de se souvenir : explorer un lieu en soi, dire le vertige de ce que l’on a cessé d’être pour devenir soi et se mettre face aux gouffres de l’oubli comme aux vestiges et fragments mémoriels, dans une zone d’inconfort dont procède, sans aucun doute, l’écriture.

  • Paul Auster, Chronique d’hiver, traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 252 p., 22 € 50 — Lire un extrait — livre désormais disponible en poche, chez Babel, 7 € 70

  • Paul Auster, Excursions dans la zone intérieure (Report from the interior, 2013), traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 2014, 368 p., 23 € — Existe en version numérique (16 € 99) 




samedi 2 mars 2013

Paul Auster et Siri Hustvedt / L'amour des lettres


Siri Hustvedt et Paul Auster
Foto de Sebestien Micke

PAUL  AUSTER 

& SIRI HUSTVEDT

L'AMOUR DES LETTRES

Le 02 mars 2013 | Mise à jour le 02 mars 2013
Paris Match. La légende veut que le jour de votre rencontre, le 23 février 1981, vous soyez tombés amoureux en soixante secondes. Est-ce vrai ?
Siri Hustvedt. C’est effectivement ce que j’ai dit plusieurs fois, mais j’ai ajouté : “Lui, il lui a fallu plusieurs heures !”
Paul Auster. Il y a toujours deux points de vue dans une histoire ! Siri m’a vu avant que je ne la remarque ! Il a fallu quelques minutes de plus pour qu’un ami commun fasse les présentations officielles.
S.H. Je sentais que je devais marcher sur des œufs pour arriver jusqu’à toi !
Dans quel état étaient vos vies ­personnelles avant cette soirée ?
P.A. J’étais séparé depuis plus de deux ans de ma première épouse, j’avais connu pas mal d’aventures avec différentes femmes. A ce moment-là, j’avais quelqu’un dans ma vie, mais ce n’était pas la grande passion amoureuse. Je ne pensais pas me marier une nouvelle fois, je croyais avoir raté ma seule chance dans ce domaine…
S.H. Moi, je venais de me séparer et j’étais aux aguets ! Notre ami commun m’a présenté Paul comme “poète” et cela m’a tout de suite plu. A l’époque, je lisais beaucoup de poèmes, j’en avais moi-même publié quelques-uns dans des magazines. Nous sommes montés dans un taxi tous les trois, et Paul s’est mis à parler de George Oppen, le poète objectiviste. J’avais très envie de prolonger la conversation...
P.A. Après la lecture à laquelle nous assistions, il y a eu une fête, downtown, c’est là que tout a commencé. Plus tard nous sommes allés dans un bar pour continuer la discussion…
Siri Hustvedt, Sophie Auster et Paul Auster

«Notre relation était une vraie surprise»

Saviez-vous que vous vous engagiez pour toute votre existence ?
S.H. Non, personne ne peut jamais être certain de ce genre de choses.
P.A. Il nous a fallu quelques mois avant de décider que cela serait une affaire à long terme.
S.H. Et aussi pour appréhender les sentiments et le désir de l’autre… Tout comme Paul, je ne songeais absolument pas à me marier. Je tenais à mon autonomie et à ma liberté, j’étais très bien toute seule. Cette relation était une vraie surprise. Et, subitement, quand nous avons décidé d’emménager ensemble, je lui ai dit : “J’ai réfléchi, je ne vais pas vivre avec toi tant que tu ne m’épouses pas.”
P.A. Et j’ai dit OK. C’était si romantique…
Paul, plus de trente ans après, vous écrivez à propos de Siri : “C’est l’une des étoiles qui brillent dans la vaste constellation d’un amour qui dure.”
S.H. C’est très gentil de ta part ! Quand j’ai lu cette phrase, je me suis sentie sanctifiée, mais je sais que ses sentiments vont dans ce sens, donc cela n’en était que plus émouvant. Nous avons une relation complexe, agrémentée parfois de disputes… Certains hommes espèrent trouver une épouse, je ne suis pas ce genre-là. Je cherche avant tout un alter ego intellectuel, et je peux vous dire qu’il n’y en a pas beaucoup… Je ne voulais pas quelqu’un qui s’occupe de moi et je ne me voyais pas au service d’un homme.
P.A. Tout comme moi…
S.H. Il faut aussi savoir et accepter que l’autre change. Je ne suis pas la même qu’il y a trente ans, tout comme Paul n’est plus le garçon que j’ai rencontré en 1981. Si nous sommes toujours ensemble, c’est que nous avons su faire des efforts pour évoluer, tout en laissant de la place à l’autre. Si vous n’acceptez pas cette évolution, votre histoire d’amour ne peut pas marcher.
P.A. Vous voyez comme elle est dure ? Mais elle a totalement raison. Je n’ai jamais voulu une charmante petite femme qui range mes chaussettes. Je voulais une camarade, spirituelle, intellectuelle et artistique. Sans vouloir être arrogant, Siri a toujours intimidé les hommes par sa grande taille, par sa grande beauté et par sa grande intelligence. Mais allez savoir pourquoi, moi, elle ne m’a jamais impressionné !
Paul Auster et Sophie Auster
Etiez-vous sûr de vouloir devenir écrivains ?
S.H. et P.A. Oh oui !
S.H. Quand nous nous sommes rencontrés, Paul n’était absolument pas connu. Il n’avait presque rien publié et travaillait sur ses romans…
P.A. J’ai longtemps été un écrivain obscur. J’ai ­commencé à vivre de l’écriture à la quarantaine. Nous étions déjà ensemble depuis six ans quand le succès est arrivé.
Vous entraidez-vous dans vos ouvrages respectifs ?
S.H. Nous lisons les manuscrits de l’autre avec ­beaucoup d’attention et nous les commentons. Nous fonctionnons ainsi depuis toujours. Paul est mon premier lecteur et je suis sa première lectrice. Ces derniers temps, les commentaires sont assez restreints, je note une répétition, j’évoque un point que je ne comprends pas dans le récit… Il nous est arrivé d’avoir aussi des remarques très importantes ; une fin dans l’un des romans de Paul ne me plaisait pas.
P.A. Je ne vous dirai pas laquelle…
S.H. Et il l’a retravaillée trois fois !
P.A. Je n’ai jamais été en désaccord avec Siri. Car moi aussi j’ai été amené à lui dire que son texte n’était pas bon. Ce fut une conversation difficile, mais je savais qu’elle était capable de mieux. Après le lui avoir dit, je ne l’ai pas revue pendant huit mois car elle a tout repris depuis le début.
Siri, qu’avez-vous ressenti à la lecture de “Chronique d’hiver” ?
S.H. J’ai trouvé ce texte très beau. “L’invention de la solitude” est un livre qui me tient particulièrement à cœur et “Chronique d’hiver” est dans la continuité, mais écrit par un homme bien plus mature. Le projet artistique en soi, les éléments autobiographiques, la forme du journal me plaisent, mais comme j’ai vécu toutes ces années auprès de lui, je n’ai rien appris, et même j’en sais beaucoup plus !
Paul, le récit autobiographique est-il plus dur qu’un roman ?
P.A. C’est le même effort, votre cerveau est juste dans un endroit légèrement différent. Et je n’ai écrit que sur ce dont je me souviens. J’ai pu cruellement constater qu’il y a beaucoup de choses dans ma vie que j’ai oubliées.
S.H. Cela m’arrive de plus en plus de croiser des gens qui se souviennent de moi et de ne pas savoir à qui j’ai affaire. C’est devenu un sujet intéressant pour mon travail scientifique…
Il est aussi facile de voir des éléments personnels dans vos textes.
S.H. Dans mon premier roman, il y avait des allusions très claires à Paul. Mais les gens en ont fait une telle ­montagne que, depuis, je fais très attention à ne plus l’inviter dans mes récits.
P.A. J’ai parlé de Siri deux fois, dans “La cité de verre”, où elle est l’un des personnages, et dans “Léviathan”, où elle apparaît sous le nom d’Iris, prénom utilisé dans le premier roman de Siri.
S.H. Cela a créé ensuite de nombreuses confusions, Paul a souvent dit qu’il ne fallait pas voir nos vies dans nos romans, mais les gens préfèrent continuer à chercher...

«Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits»

Pouvez-vous avoir de l’influence l’un sur l’autre ?
S.H. Les vraies influences se font de manière inconsciente. Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits.
P.A. Siri m’a rendu beaucoup moins cynique. [Siri rit.] Oui, c’est vrai ! Et moins pessimiste. Sans elle, j’aurais écrit des textes si dépressifs que personne n’aurait eu envie de les lire !
La mort sous-tend “Chronique d’hiver”. Vous semblez en avoir peur…
P.A. Mes parents sont décédés assez jeunes, mon père avait 66 ans, mon âge aujourd’hui, ma mère, 77 ans... Je n’ai pas peur, mais je suis dans l’état de celui qui
regarde la dernière partie de sa vie. Je sais que la fin se rapproche.
S.H. Je travaille aussi intensément parce que je sens une autre forme d’urgence. Les années passent, même si je n’ai que 58 ans, et je sens aussi qu’il me reste moins à vivre que ce que j’ai déjà vécu. La mort devient de plus en plus présente dans notre vie, même si nous sommes toujours alertes, et qu’aucun de nous deux n’est malade.
P.A. Nous avons eu une conversation passionnante il y a deux ans à ce sujet avec l’une de nos amies. Elle a plus de 80 ans, elle régresse physiquement, et elle nous faisait part de sa peur de la mort. Pas de l’acte de mourir en soi, mais le fait qu’elle n’avait pas envie de ne plus vivre. Elle sait que le temps est compté. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler aussi clairement de la crainte de mourir. Puis elle a conclu la soirée sur une note d’humour : “Si vous vous réveillez après 60 ans et que rien ne vous fait mal le matin, c’est que vous êtes mort.”
S.H. Allez Paul, ne sois pas si dramatique…
P.A. [Il rit !]
« Chronique d’hiver », de Paul Auster, éd. Actes Sud, 252 pages, 22,50 euros, sortie le 6 mars.
« Vivre, penser, regarder », de Siri Hustvedt, éd. Actes Sud, 507 pages, 24,80 euros.