Uniquement mené par la force de ses jambes, le voyageur dévale les collines chiliennes, cherchant à percer les mystères du pays, à trouver enfin sa paix intérieure
Atacama, Valparaiso : territoires de lucidité
Deux paysages extrêmes où surgissent la mémoire, le réel et l’aventure comme voie vers la souveraineté
Sur la photographie qui orne le bandeau du livre, le visage de Gabriela Mistral, masculin, dégage une impression d’accablement et de tristesse amère. Ce qui est contredit par sa biographie de femme active, déterminée, sur la scène politique du Chili et très rapidement dans les chancelleries occidentales.
Gabriela Mistral | Pressoir. Trad. de l’espagnol (Chili) et présenté par Irène Gayraud. Unes, 190 p., 23 €
Il faut dire que la vie lui a fourni de quoi former son caractère, en la dotant très tôt d’épreuves et de souffrances.
Née dans un petit bourg du nord du Chili, Gabriela Mistral (un pseudonyme inspiré de Gabriele d’Annunzio et de Frédéric Mistral, deux poètes qu’elle admirait), de son vrai nom Lucila Godoy Alcayaga, revendique une triple ascendance : basque, indienne et juive.
Le père, instituteur, abandonne sa famille lorsqu’elle n’a que trois ans. Elle parvient néanmoins à suivre des études primaires et secondaires mais à quatorze ans elle commence à travailler comme aide-institutrice, à quinze ans elle est enseignante assistante, et à dix-neuf elle est enfin institutrice. Une promotion favorisée par le déficit d’instituteurs à l’intérieur des zones rurales de son pays.
Mais son action en faveur de l’éducation des femmes et des ouvriers, son homosexualité, lui valent l’inimitié d’un catholique influent et la cantonnent quelque temps dans des écoles éloignées de la capitale.
À vingt-deux ans, elle enseigne enfin dans le secondaire et commence à se faire connaître comme poète, au point d’attirer l’attention du philosophe mexicain José Vasconcelos, ministre de l’Éducation. Il l’invite en 1922 à venir enseigner dans son pays, où elle collabore à la réforme de l’enseignement par la création de bibliothèques dans les écoles et d’où elle part de temps en temps pour des conférences aux États-Unis, en Espagne et en Italie.
En 1926, elle démissionne de l’enseignement pour entrer dans la Société des Nations, d’abord comme secrétaire de l’Institut de coopération intellectuelle, puis, en 1932, comme consul du Chili. Ce qui la conduit à Madrid, à Lisbonne, au Guatemala, à Nice, au Brésil, à Los Angeles…
Ses premiers livres sont des hymnes à la maternité et aux enfants : Lecturas para mujeres, Ternura (Tendresse), ses articles et ses conférences, des manifestes féministes.
Mais elle refuse toute appartenance politique.
Elle se contente, si l’on peut dire, d’être contre l’élite, de s’opposer à la domination de l’Amérique latine par les États-Unis, et d’œuvrer à l’émancipation des femmes et des paysans.
Par la suite, la Deuxième Guerre mondiale, le suicide de son ami Stefan Zweig, celui de son neveu et fils adoptif Miguel, âgé de dix-sept ans, suspendront le cours glorieux de son ascension professionnelle ; sa vie, ses livres, Essart, Pressoir, Poema de Chili, changeront radicalement. Au point qu’elle renie avec la plus grande violence, dans Pressoir, celle qu’elle a été : « Elle, je l’ai tuée en moi : je ne l’aimais pas. » Dans son carnet de 1953, elle écrit, pour expliquer et justifier ses variations de ton et de formes : « Je suis une créature de Dieu, et de ce fait même, je suis versatile et surprenante. »
Désormais, celle qui pouvait apparaître comme une conquérante se vit, se voit, ainsi que l’énonce dans son éclairante présentation sa traductrice Irène Gayraud, comme une silhouette divagante et solitaire, entourée par les ombres des morts. Ce qui ne l’empêchera pas d’être la première femme poète à obtenir le prix Nobel, les précédentes étant des romancières.
La mort de Miguel ne la fera pourtant pas cesser d’écrire : « Cela fait si longtemps que je suis la servante du chant qui vient, qui arrive et ne peut être enseveli », note-t-elle, toujours dans le même passage issu de son carnet de 1953, qui pourrait servir de prologue à toute son œuvre tant il est dense et soulevé par l’émotion. « Je vis à moitié en allée, dans un pur désir de m’en aller. »
Ce qu’elle cherche à présent qu’elle a été brûlée par l’incendie de la douleur, ce sont « des mots primordiaux, qui nomment droit, des mots sans crasse ni vice, durs comme les essieux en bois d’aubépine de mes charrettes de Montegrande [son village natal] ».
La présence-absence du jeune mort assombrit et illumine à la fois la plupart des poèmes de Pressoir, grevés de sanglots secs et d’insomnie.
Aujourd’hui encore je n’ai pas recouvré
ma propre marche, mon propre corps.
Aujourd’hui encore je suis avec toi
arrêtée et figée dans ton départ,
immobilisée comme sur un pont,
toi hésitant à avancer,
et moi refusant de m’en retourner. »
Elle aspire à le rejoindre dans la mort :
« Et que ma nuit, épuisée par le feu,
que ma pauvre nuit n’atteigne pas le jour ! »
avec des mots, des vers, qui vibrent d’autant plus qu’ils sont d’une infinie simplicité :
« Aujourd’hui encore je trouve étrange
de ne pas te garder d’oranges
ni manger tes restes de pain,
et d’ouvrir et de fermer
de ma propre main ta maison.
On retrouve néanmoins dans cet ensemble de poèmes désespérés quelques traces de ce qui donnait tant de douceur aux premiers volumes. Les femmes y sont très présentes, mais cette fois plutôt en tant que sœurs d’infortune : héroïnes de l’antiquité païenne ou religieuse, personnages aimés, comme sa mère, compagnes de la vie quotidienne, Gabriela Mistral est elle-même et elles toutes. L’abandonnée. L’anxieuse. La détachée. L’insomnieuse. L’heureuse. La fervente. La fugitive. La fermière. Marthe et Marie. Une pieuse. L’humiliée… Ces adjectifs servent de titres aux différents poèmes de la section des « Folles femmes ».
La nature, qu’elle avait célébrée, a fini par lui ressembler : la « ceiba » de la plaine du Guyas est « plus noble que de son vivant » car elle est « libérée de tout manque ».
Bien qu’elle dise ne vouloir que l’oubli, c’est dans la plus grande proximité du disparu, de l’enfant, qui fait figure de Christ entre les bras de sa mater dolorosa, qu’elle survit. Il est partout : « Là où était sa maison […] / comme si rien n’avait brûlé […] et dans le feu de son sein / le réchauffe, l’enroule, le serre ».
Gabriela Mistral, que je nomme pour ma part « la fervente aux mains nues », va s’en aller alors en direction d’un Dieu qui n’est pas seulement celui des catholiques : il mélange en effet des croyances différentes, occultisme, hindouisme et bouddhisme, préserve le dialogue avec les disparus, cultive l’indifférence à l’égard d’un destin trop épris de bonheur et considère la mort comme la seule aventure qui vaille la peine d’être vécue.
Vue du désert d’Atacama, une région hyperaride, dans le nord du Chili, mercredi 10 juillet 2024. PATRICIO LOPEZ CASTILLO / AFP
Au Chili, le désert d’Atacama se pare de fleurs violettes grâce à des précipitations inhabituelles Au Chili, le désert d’Atacama se pare de fleurs violettes grâce à des précipitations inhabituelles
Le phénomène, qui n’avait pas été observé à cette période de l’année depuis 2015, a surpris les touristes et les habitants des villes voisines.
Au Mexique, Pablo Neruda noue en 1949 une liaison secrète avec la soprano Matilde Urrutia qu'il a déjà rencontrée trois ans plus tôt et qui deviendra la dernière élue de son cœur, après sa rupture en 1955 d'avec Delia Del Carril, peintre argentine. Elle lui inspire pour des poèmes d'amour d'une fulgurante beauté Cien sonetos de amor(La Centaine d'Amour).
Qu’est-ce qui peut être meilleure preuve d’amour que d’être poète et d’écrire une centaine de sonnets à sa bien-aimée ? Pablo Neruda aime Mathilde Urrutia, cette fille du sud du Chili, celle avec qui il se mariera et pour qui il écrira cette Centaine de sonnets en 1959. Il lui écrit en octobre 1959 « Ma dame très aimée, grand fut ma souffrance à t’écrire ces sonnets mal nommés, qui m’ont coûté grand’peine et grand’douleur, mais la joie de te les offrir est plus ample qu’une prairie. Voilà donc mes raisons d’amour et cette centaine est à toi : sonnets de bois qui ne sont là que de cette vie qu’ils te doivent ».
Mathilde est tour à tour fleur « violette », « rose de sel », « œillet », puis châtaigne, pain, vie, amour, géographie « ma petite planète, géographie, colombe », mer, lune, bois… C’est sa beauté qu’il chante. Puis ils s’installent, c’est la vie et les saisons qui passent. Neruda éloge la ménagère, le rire qui inonde la maison. Il l’appelle dans ses moments d’absence « Mathilde, où donc es-tu ? La lumière de ton énergie m’a manqué ». page 145. Puis c’est la nuit, les rêves, le sommeil, mais aussi la peur d’un nouveau monde, de nouveaux jours, de la mort.
Des sonnets très profonds, des sonnets sonnant l’amour, l’amour d’un poète immortalisé
En 1992, les restes de Neruda et de Matilde sont transférés à Isla Negra. Là, ils sont enterrés face au Pacifique tant aimé, sur le site de leur demeure, non loin d'une petite embarcation qui, tel un bateau ivre, est posée sur la terre ferme. Une embarcation qui leur servait de bar à ciel ouvert et qui dit comme le poète a bien vécu.
Matilde Urrutia et Pablo Neruda
Extrait d’un sonnet
(Poème 10)
Suave es la bella como si música y madera,
ágata, telas, trigo, duraznos transparentes,
hubieran erigido la fugitiva estatua.
Hacia la ola dirige su contraria frescura.
Douce est la belle, comme si musique et bois,
agate, toile, blé, et pêchers transparents,
avaient érigé sa fugitive statue.
À la fraîcheur du flot elle oppose la sienne.
El mar moja bruñidos pies copiados
a la forma recién trabajada en la arena
y es ahora su fuego femenino de rosa
una sola burbuja que el sol y el mar combaten.
La mer baigne des pieds lisses, luisants, moulés
sur la forme récente imprimée dans le sable;
maintenant sa féminine flamme de rose
n'est que bulle abattue de soleil et de mer.
Ay, que nada te toque sino la sal del frío!
Que ni el amor destruya la primavera intacta.
Hermosa, reverbero de la indeleble espuma,
Ah que rien ne te touche hormis le sel du froid!
Que pas même l'amour n'altère le printemps.
Belle, réverbérant l'écume indélébile,
deja que tus caderas impongan en el agua
una medida nueva de cisne o de nenufár
y navegue tu estatua por el cristal eterno.
laisse, laisse ta hanche imposer à cette eau
la neuve dimension du nénuphar, du cygne
et vogue ta statue sur l'éternel cristal.
Matilde Urrutia et Pablo Neruda
Et voici l’un des derniers poèmes de Pablo Neruda, écrit à l'hôpital
Le prix Cervantes,
créé en 1975 et doté de 125.000 euros, lui sera officiellement remis le
23 avril, date anniversaire de la mort en 1616 de l'une des plus
grandes figures de la littérature espagnole, Miguel de Cervantes, auteur
de Don Quichotte.
Né
en 1914 à San Fabián de Alico au Chili, Nicanor Parra a notamment reçu
le prix national de littérature du Chili pour son livre "Obra Gruesa". L'une de ses oeuvres les plus connues est "Poemas y Antipoemas".
Le
prix Cervantes est octroyé tous les ans et est généralement décerné
alternativement à un auteur espagnol et à un auteur d'Amérique Latine.
L'an
dernier, le prix a couronné la romancière espagnole Ana Maria Matute.
Parmi les lauréats précédents figurent l'Argentin Jorge Luis Borges,
l'Hispano-péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature 2010,
et les Mexicains Carlos Fuentes et Octavio Paz (1981).
Si
l’on considère les attaques du 11 septembre comme une épreuve, force
est malheureusement de constater que les Etats-Unis ont échoué. La peur
suscitée par un petit groupe de terroristes a donné lieu à une série de
décisions catastrophiques, dépassant largement les dommages occasionnés
par les attentats : deux guerres inutiles ; un gâchis monumental de
ressources qui auraient pu servir à protéger notre planète ou à éduquer
nos enfants ; des centaines de milliers de morts et de blessés ; des
millions de personnes déplacées ; une désastreuse érosion des droits
civils aux Etats-Unis ; le recours à la torture et aux interrogatoires
donnant finalement carte blanche à d’autres régimes pour littéralement
piétiner les droits de l’homme ; et, enfin, le renforcement d’un Etat
sécuritaire déjà surdéveloppé et fondé sur la culture du mensonge, de
l’espionnage et de l’angoisse.
Le
Chili aurait pu, lui aussi, répondre à la violence par la violence.
S’il existe une justification de prendre les armes contre une puissance
tyrannique, le Chili d’alors remplissait tous les critères. Et pourtant,
le peuple chilien et les chefs de la résistance – à quelques rares et
malheureuses exceptions près – ont décidé de chasser le général Pinochet
de manière non violente, en reprenant le pays qui leur avait été volé
pas à pas, organisation après organisation, jusqu’à finalement battre le
dictateur lors du référendum [du 5 octobre 1988] qu’il pensait gagner.
Tout n’est pas parfait aujourd’hui, mais, finalement, en exposant de
manière exemplaire comment une paix durable peut naître des ruines et de
la souffrance silencieuse, le Chili a montré sa volonté de ne plus
jamais voir d’autre 11 septembre mortel et destructeur.
MOHANDAS
KARAMCHAND GANDHI AVEC SA SECRÉTAIRE, MLLE SCHLESIN ET SON COLLÈGUE M.
POLAK DEVANT SON BUREAU D'AVOCAT À JOHHANESBURG, 1905
Ce
qu’il y a de magique dans la décision des Chiliens de lutter contre le
mal de manière non violente, c’est qu’ils ont fait ainsi inconsciemment
écho à un autre 11 septembre, celui de 1906, quand, dans l’Empire
Theatre de Johannesburg, Gandhi a appelé des milliers d’Indiens à
résister de manière pacifique contre un décret injuste et
discriminatoire. Cent cinq ans après l’appel historique du mahatma pour
imaginer une issue et sortir du piège de la haine, trente-huit ans après
avoir été réveillé par le bruit d’avions me condamnant à jamais à la
terreur, dix ans après avoir vu le New York de mes rêves d’enfant ravagé
par les flammes, je voudrais citer les mots éternels du mahatma Gandhi
en guise d’épitaphe à tous ces 11 septembre : “La violence ne l’emportera sur la violence que lorsqu’on me démontrera que les ténèbres peuvent être dissipées par les ténèbres.”
Intitulé
"Album de Isla Negra", ce recueil date de 1969 et est dédié à Alicia
Urrutia, une nièce de l'épouse du poète Matilde Urrutia, qui vivait et
aidait à l'époque dans la maison du couple dans la station balnéaire
d'Isla Negra, sur la côte centrale du Chili.
Les
poèmes sont écrits avec l'encre verte typique que Neruda utilisait pour
ses textes, ce qui exclut toute possibilité de falsification, a affirmé
au Mercurio l'avocat Nurieldin Hermosilla qui possède déjà une vaste
collection des oeuvres du poète chilien et dit avoir acquis le recueil
inédit à travers un libraire.
En
outre, le P de Pablo est très particulier dans les manuscrits de Neruda
et "très difficile" à imiter, explique le collectionneur. Celui du
recueil "correspond en tout" à la signature du poète, ajoute-t-il.
Cet
album est "une preuve directe et définitive, par la plume du poète, de
son amour pour Alicia", affirme encore M. Hermosilla qui dit avoir payé
pour le recueil "une très grande somme", sans vouloir la préciser.
Des
biographes de Neruda ont déjà signalé qu'Alicia Urrutia était la
maîtresse du poète pendant les dernières années de sa vie. Selon El
Mercurio, elle vit toujours et réside à Arica, ville de l'extrême nord
du pays.
Le
prix Nobel de littérature 1971 est mort à l'âge de 69 ans en septembre
1973, quelques jours après le coup d'Etat du général Augusto Pinochet.
Ses restes reposent à Isla Negra.
L'"Album
de Isla Negra" ne fait peut-être pas partie des chefs-d'oeuvre du poète
mais il a une tonalité "douce, suave, et parfois tragiquement triste",
note M. Hermosilla.
Au
bout du fil, la voix fait chanter l'anglais en le teintant d'un doux
accent espagnol. Les mots coulent comme l'encre du stylo. Isabel
Allende, quand elle accepte d'accorder une entrevue, ne fait pas les
choses à moitié et se montre d'une formidable générosité. Malgré un
horaire chargé. Ainsi, quand La Presse l'a jointe chez elle, dans les
environs de San Francisco, elle s'apprêtait à partir pour l'Espagne afin
de promouvoir son nouveau roman, El quaderno de Maya (Le journal de
Maya). Ce qui ne l'a pas empêchée de faire un retour en arrière sur le
précédent, L'île sous la mer, qui vient d'être publié en français.
Quatrième de couverture DU ROMAN L'ÎLE SOUS LA MER
Un
roman dans la lignée de La maison aux esprits, son premier livre, qui a
connu le succès que l'on sait. Un roman qui a exigé d'elle quatre
années de recherche et une année d'écriture. Un roman qui se déroule
dans un premier temps à Saint-Domingue, dans les années 1770 à 1793,
puis en Louisiane, de 1793 à 1810.
«Je voulais, à l'origine, écrire un récit historique qui se déroulait à La Nouvelle-Orléans, une ville que j'aime beaucoup», raconte la romancière d'origine chilienne, proche parente du président Salvador Allende (voir encadré). «J'ai
commencé mes recherches en ce sens et j'ai réalisé qu'une bonne partie
de sa saveur française était due à l'arrivée massive, à la fin du XVIIIe
siècle, d'une population francophone blanche, noire et métissée.»
En
très peu de temps, quelque 10 000 de ces gens se sont installés dans la
ville qui comptait jusque-là 3000 habitants. D'où venaient-ils?
Pourquoi ce débarquement? Isabel Allende a continué à creuser le sillon
et découvert «une histoire plus passionnante encore» que celle qu'elle envisageait d'écrire: ils arrivaient de Saint-Domingue et avaient fui la révolte des esclaves. «Il
y avait là des colons français, leur famille, leurs esclaves de même
que leurs concubines et les enfants métissés nés des relations
maître-esclave», dit la romancière.
ISABEL ALLENDE LORS DE LA FOIRE DU LIVRE DE MADRID 2011
Une autre page d'histoire
Elle
a ainsi plongé dans cette autre page d'histoire. Celle de la colonie de
Saint-Domingue, de laquelle la France tirait le tiers de ses revenus
annuels grâce au travail de 500 000 esclaves, «propriété» de 25
000 colons. Lorsque les premiers ont décidé de se révolter, Napoléon a
envoyé 30 000 de ses meilleurs soldats. Ils ne sont pas parvenus à mater
ces hommes, femmes et enfants qui ne possédaient aucune arme sinon le
fait de savoir qu'ils n'avaient rien à perdre.
«À
l'époque, aux États-Unis, l'esclavage n'était pas aboli ,mais le
commerce des esclaves était interdit, explique Isabel Allende. Il était
impossible de vendre ou d'aller chercher de nouveaux esclaves en
Afrique. Les «maîtres» prenaient donc soin, dans une certaine mesure, de
ceux qu'ils possédaient parce qu'ils avaient de la valeur et ne
pouvaient être remplacés.» La situation était autre à
Saint-Domingue: si l'esclavage avait été aboli en France, il ne l'était
pas dans les colonies. Les conditions de vie des esclaves étaient
horribles, leur espérance de vie très courte car il était facile et peu
cher de les remplacer.
Bref,
les esclaves exploités dans l'île n'avaient rien à perdre. Et ils
étaient aussi soudés, fortifiés par leur religion. «Je ne peux pas
imaginer la réussite de cette révolte sans le vaudou. C'est la
composante qui a uni ces milliers d'esclaves provenant de pays et
d'ethnies différentes, qui ne partageaient au départ ni racines, ni
langue, ni religion.» Ils se sont fabriqué cela, mêlant des échos de
leur culture d'origine à celle de leurs maîtres. Pour la romancière, ils
étaient à ce point certains que l'esprit de leurs morts marchait à
leurs côtés, 10 000 esprits pour chaque rebelle, qu'ils ont eu raison
des troupes napoléoniennes. Celles-là mêmes qui avaient maté l'Europe.
PORTRAIT DE ZARITÉ SEDELLAILLUSTRATION DE L'ÉDITION ESPAGNOLE de « L'île sous la Mer »
Le point de vue de Zarité
Pour
dire cette histoire de l'île devenue Haïti, Isabel Allende a choisi le
point de vue d'une esclave. Elle s'appelle Zarité, elle a 9 ans
lorsqu'elle est vendue à Toulouse Valmorain. Elle deviendra sa
maîtresse, portera ses enfants, le suivra en exil à La Nouvelle-Orléans.
Changera, comme les temps troublés qu'elle traversera.
La
romancière avait décidé, très tôt dans le processus de création,
qu'elle utiliserait le point de vue d'un ou d'une esclave pour raconter
L'île sous la mer - dont le titre, aussi poétique qu'évocateur, est une
référence aux croyances des esclaves: cette «île» mythique est celle où
se réfugie l'âme des morts, le paradis pour tous ceux qui n'ont pu
rentrer chez eux, en cette Afrique dont ils ont été arrachés et se sont
éloignés à bord de navires où ils étaient parqués au plus bas niveau -
donc sous les eaux, là où se trouve l'île-paradis.
L'enfer,
sous les eaux. Le paradis, sous les eaux aussi. Isabel Allende a
conjugué les deux, par amour de l'histoire et des histoires.
L'île sous la Mer
Isabel Allende
Alex Lhermillier (Traducteur) , Nelly Lhermillier (Traducteur)
Broché
Paru le : 11/05/2011
Editeur : Grasset
ISBN : 978-2-246-77321-4
EAN : 9782246773214
Nb. de pages : 523 pages
Poids : 645 g
Dimensions : 15,5cm x 24cm x 3,5cm
[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
LE PRESIDENT ALLENDE SALUE DEPUIS LA FENETRE DE LA MONEDA LE MATIN DU 11-SEPT-1973
À propos de Salvador Allende
Le
père d'Isabel Allende était le cousin de Salvador Allende, mort le 11
septembre 1973 lors du coup d'État mené par le général Pinochet. Suicide
ou meurtre? Pour tenter de le découvrir, la dépouille du président
socialiste a été exhumée le 24 mai. «C'est une chose qui a été approuvée par la famille directe, c'est-à-dire sa fille, Isabel, qui est sénatrice au Chili», raconte la romancière.
Selon
elle, même 38 ans après les faits, la démarche n'est pas inutile -même
s'il est possible que rien de nouveau ne puisse être prouvé, si
longtemps après la disparition de celui qu'elle appelle son oncle?: «Du
point de vue de l'histoire, c'est un événement qui doit être éclairci,
une vérité qui doit être connue. Qu'il ait commis un suicide ou qu'il
ait été assassiné, cela ne changera rien à son image ni au respect que
le monde entier lui porte. Mais s'il a été assassiné, cela changera
l'image de ce qu'ont fait les militaires», souligne Isabel Allende, pour qui il est heureux que les experts choisis «viennent de différents endroits du monde, afin de s'assurer de conclusions impartiales et objectives».
"L'écriture a été une catharsis, une tentative de récupérer le monde perdu suite au coup d'Etat militaire chilien en 1973" dirigé par le général Augusto Pinochet, a déclaré l'écrivain à l'hebdomadaire cubain, Trabajadores.
Salvador
Allende, élu président du Chili en 1970 à la tête d'une coalition de
gauche, s'était suicidé le 11 septembre 1973 dans le palais
présidentiel, pendant le putsch mené par le général Augusto Pinochet.
Isabel Allende se souvient de cette oeuvre avec beaucoup de tendresse car elle a "fait d'elle un écrivain" et "lui a gagné des lecteurs et des éditeurs dans le monde". "Après ce livre, je n'ai plus jamais dû supplier un éditeur pour qu'il me publie", a-t-elle ajouté.
Elle a écrit ce roman avec "innocence, fraîcheur et sans peur parce que je ne pensais pas qu'il serait publié", mais son succès "m'a donné une voix, a déterminé mon destin et a ouvert un chemin pour les livres que j'ai écrits ensuite", a-t-elle commenté.
Cependant, "je n'ai jamais relu ce livre, pas plus que mes autres romans, mais je m'en souviens avec émotion", a-t-elle confié.
"Ma
carrière de journaliste m'a beaucoup servi en littérature. J'ai appris à
gagner l'attention du lecteur à partir des premières lignes, à
enquêter, à tâcher d'être objective (sans jamais y arriver pour autant),
à utiliser le langage efficacement, à mener une interview à bien, à ne
jamais oublier le lecteur", a-t-elle ajouté.
L'auteur de 68 ans reconnaît être une personne "ouverte et perméable". Elle a subi diverses influences, des "romanciers russes classiques à Garcia Marquez", sans oublier "le cinéma, le voyage et les expériences accumulées".
PONT DES AMES INCARNE UNE VIEILLE CROYANCE DES INDIENS MAPUCHE. PHOTO LAURENT FABRE
CHILOÉ
LA PATAGONIE VUE DU LARGE
Grande
comme la Corse et flottant tout au nord de la Patagonie, Chiloé
représente un monde à part au Chili. Sur cette île côtière isolée
commence ou se termine la Panaméricaine, seule route asphaltée de l'île.
Tout le reste n'est que pistes en terre qui jouent à saute-mouton sur
le dos des collines. Chiloé a deux visages: sauvage côté océan
Pacifique, où sa forêt primaire quasi tropicale rencontre la mer
déchaînée ; bucolique face au continent, où les prairies et les bocages
épousent sa côte découpée de fjords et d'îles.
LA PÉNINSULE PRÉSERVÉE DE RILÀN. PHOTO LAURENT FABRE
L'île a
deux visages: sauvage côté océan, bucolique et pastorale face au
continent. Là prairies, fermes et hameaux dégringolent vers une côte
constellée d''îles.
L'île a
gardé une identité forte, née de son isolement et du métissage entre
les indigènes et les Espagnols. Cette culture unique se lit dans son
architecture et ses mythes. Evangélisés par les Jésuites, puis par les
Franciscains, les indigènes ont construit, selon leurs techniques
issues de la construction navale, de remarquables églises en bois.
Seize d'entre elles sont aujourd'hui inscrites au patrimoine de
l'humanité. Que ce soit l'église de Castro, la capitale, aux flèches
néogothiques peintes en jaune soleil, rose et aubergine, ou dans la
ravissante église bleue et blanche du village de pêcheurs de Tenaún,
l'intérieur évoque la cale d'un navire retourné. Au-delà du
catholicisme, la colonisation a conduit à un véritable syncrétisme entre
mythologie indienne et sorcellerie européenne. Gnomes, sorciers,
bateaux fantôme et sirènes: toute une cosmogonie explique la naissance
et la vie des îles, les tentations et les interdits. Ainsi se
presse-t-on de faire baptiser les fils aînés si l'on ne veut pas qu'ils
soient transformés en Invunche, monstrueux garde de la grotte des
Sorciers.
LA MOUETTE RIEUSE. PHOTO LAURENT FABRE
De
fait, il suffit de marcher dans la forêt luxuriante pour que
l'imagination s'enflamme. L'une des plus belles balades de l'île, à
faire accompagné d'un guide, mène à la pointe Pirulil qui s'avance dans
l'océan Pacifique. Selon la légende, c'est au bout de cette pointe que
les âmes des morts attendent le navire qui les mènera vers l'au-delà.
Après avoir longé les rouleaux d'écume et marché dans la forêt primaire
entre bambous échevelés et canelos, les arbres sacrés des Mapuches, on
débouche soudain sur les prairies sacrées qui surplombent les flots.
L'on avance subjugué par la puissance et la poésie du paysage où les
rugissements des lions de mer se mêlent aux cris de l'océan. Là, au
creux de ce paysage grandiose, le pont des Ames, tout en bois incarne la
légende. Une véritable invitation à méditer face à l'immensité de
l'océan.
LA PÊCHE ET L'ARTISANAT. PHOTO LAURENT FABRE
Dans
un Chili en pleine croissance, l'île se développe: ouverture d'un
aéroport, amélioration des infrastructures et surtout prise de
conscience des charmes de l'île. Au bord de l'eau, les quartiers
traditionnels des palafitos inspirent. Il y a de quoi: ces petites
maisons en bois montées sur pilotis ressemblent, à marée haute, à des
bateaux prêts à larguer les amarres. Dans le fjord de Castro, le
quartier de Gamboa a ainsi le vent en poupe depuis deux ans. Y éclosent
cafés, restaurants, boutiques d'artisanat et hôtels gentiment bohèmes
et trendy, comme le ravissant hôtel Palafito 1326.
LES PALAFITOS DE GAMBOA. PHOTO LAURENT FABRE
Les palafitos de Gamboa, quartier qui monte à Castro, ressemblent à des bâteaux prêts à larguer les amarres.
Sur la
péninsule préservée de Rilán, trois hébergements de haute qualité ont
vu le jour récemment. Dans un environnement pastoral, les bâtiments
modernes du Centro de Ocio mettent à l'honneur le talent des
charpentiers de l'île avec leurs volumes audacieux. De sorte que
l'hôtel, qui domine le long fjord de Castro, est entièrement tourné vers
la vue, la nature et la culture de l'île. Le Refugia, quant à lui, joue
dans la cour des grands du tourisme d'aventure. A l'origine du projet,
un jeune ingénieur civil, Andres Bravari. Après avoir travaillé sur les
plus gros chantiers du Chili, des mines de l'Atacama aux routes de
Patagonie, il s'est installé voilà dix ans à Chiloé. La puissance des
éléments, l'identité du lieu, la simplicité d'un mode de vie toujours
rural l'ont convaincu que Chiloé deviendrait la prochaine destination à
la mode du Chili. D'où l'idée du Refugia, refuge ultra-contemporain de
12 chambres ouvert il y a tout juste un an.
L'HÔTEL REFUGIA. PHOTO LAURENT FABRE
Un
petit bijou en bois est amarré au ponton de l'hôtel: avec son salon
vitré, le Williche est une invitation à naviguer dans l'archipel de
Chiloé aux 36 îlots habités. Alors que les dauphins dansent à la proue
du navire, l'on rejoint la minuscule Machuque: une poignée de palafitos,
des fermes et deux musées qui la font ressembler à la grande Chiloé en
miniature. C'est ici qu'Isabel Allende a situé son dernier roman, Le
Carnet de Maya. Sur cette île où le temps s'est arrêté, une jeune
Américaine à la dérive reprend goût à la vie…
L'église Saint-François de Castro entièrement bâtie en bois local.
L'ÉGLISE SAINT-FRANÇOIS DE CASTRO. PHOTO LAURENT FABRE
Chiloé
est une terre d'écrivains. Parmi eux un géant, né dans le petit village
de Quemchi au nord de l'île: Francisco Coloane, auteur d'aventures
lyriques et épurées du Grand Sud austral. Après avoir parcouru le monde,
l'écrivain explorateur David Lefèvre s'est posé à Chiloé pour une
aventure intérieure. Au fond de sa cabane sont nées les Solitudes
australes, une ode à la nature chilote et à la frugalité. Il confie
qu'ici il a trouvé la force de la Bretagne d'il y a deux générations,
avec des hommes qui vivent entre leur lopin de terre et la mer.
ÉGLISE DU VILLAGE DE PÊCHEUR DE TENAÙN. PHOTO LAURENT FABRE
Alors
oui, avec ses pêcheurs en ciré, ses coquillages que l'on ramasse à marée
basse, sa pluie omniprésente entrecoupée d'arc-en-ciel et de ciels
purs, ses chalutiers couchés sur le sable, ses histoires de sorciers et
même son beurre salé, Chiloé évoque, avec une pointe de nostalgie et
beaucoup d'exotisme, la Bretagne…