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dimanche 23 juillet 2017

Isabelle Huppert / "Je me sens libre"




Isabelle Huppert : "Je me sens libre"

Par Laetitia Cénac 
Le 30 mai 2017

Fidèle à elle-même, Isabelle Huppert se livre avec conviction et enchante l’objectif de Peter Lindbergh.


Comment est-elle Isabelle, aujourd’hui ? Cheveux flamme, yeux vert-de-gris, parfum de fleurs blanches, vêtue d’un camaïeu de bleu, parme, violet, avec un sac à chaînette dorée dont le patchwork rassemble les mêmes tonalités. Une plage de temps libre s’ouvre devant elle. Il faut dire que six films sont en boîte : Madame Hyde, de Serge Bozon, Happy End, de Michael Haneke (1), Marvin, d’Anne Fontaine, Barrage, de Laura Schroeder (2), la Caméra de Claire, de Hong Sang-soo, et Eva, de Benoît Jacquot, dont deux - ceux de Haneke et de Hong Sang-soo - ont été présenté à Cannes. Et que fait-elle, Isabelle, quand elle ne tourne pas pour le cinéma ? Ou qu’elle n’arpente pas les planches d’un théâtre ?
Elle se promène des heures, comme hier dans Paris, où la lumière était si belle, prend une photo de pont, qu’elle poste sur son Instagram, et puis dialogue avec son double imaginaire… La voici, l’humeur badine, devant un café, dans le salon céladon d’un hôtel rive gauche.


Madame Figaro. - Vous n’en avez pas assez qu’on vous qualifie de « meilleure actrice française ». 
Isabelle Huppert. - Mettez-vous à ma place : il vaut mieux s’entendre dire qu’on est la meilleure que la pire ! Mais il y a aussi à Paris des gens qui ne m’aiment pas, je crois que je les agace. À l’émission « le Masque et la Plume », un soi-disant critique de cinéma a dit des choses très vulgaires, à la limite de la diffamation. Meilleure actrice, ça ne veut rien dire, c’est comme meilleure tarte Tatin. Ce que je fais quand on me filme n’a pas besoin de comparatifs ni de superlatifs.
Vous avez tourné dans plus de cent films, il y a un secret ?
Je dirais simplement que ça s’est fait comme ça. Il y a de plus grandes actrices que moi qui ont moins tourné. Greta Garbo, combien de films ? J’ai attiré ça, beaucoup de films. Attiré, voulu et accepté. Il y a un mélange de chance et de volonté, ou, pour reprendre un titre célèbre, de hasard et de nécessité… Nécessité pour moi de tourner, et hasard qui fait que je plais à certains cinéastes.




2016 était une année Huppert. 2017 en prend le chemin avec la sortie de vos six films !
Je connais les années-lumière, c’est autre chose qu’une année Huppert, même si ça rime ! En 2017, est-ce que j’irai recevoir toutes sortes de prix que j’ai reçus un peu partout comme l’année dernière grâce, souvent, à mon rôle dans le film Elle ? Le problème, c’est que ça prend un temps fou, les voyages, les cérémonies, le petit discours à préparer chaque fois, au détriment de mes projets. Le passé vous retient, le passé n’aime pas le futur. Les prix qu’on reçoit ne sont pas toujours bénéfiques ! 2017 sera une année Hong Sang-soo, Jacquot, Haneke, Schroeder, Fontaine, Bozon, avant d’être une année Huppert, croyez-moi.
Vous travaillez beaucoup, entre théâtre et cinéma. Un tel emploi du temps est-il structurant, apaisant ?
Le verbe « travailler », je n’arrive pas à y croire. C’est d’un autre ordre. Un « emploi du temps », c’est censé être apaisant, rassurant. Mais perdre son temps n’est pas mal non plus. Il y a une phrase que j’aime beaucoup : « On perd ses cheveux, on perd ses amis, on perd ses dents, mais on ne perd jamais son temps. » C’est de Prévert, je crois. À propos, vous avez vu qu’Emmanuel Macron a parlé de Prévert dans le débat de l’entre-deux-tours ? C’est bon signe ! Donc on ne perd jamais son temps. Quand on est actrice, même quand on ne fait rien, on est encore au travail. Actrice, ce n’est pas que de l’action, c’est aussi de la pensée. C’est très exigeant, parfois fatigant, de penser tout le temps et - circonstance aggravante ! - de penser tout le temps à soi et à ses rôles. C’est presque horrible ! Parfois on aimerait ne penser à rien ou à autre chose. Pour ça, la lecture est formidable, elle vous fait vous intéresser à autre chose qu’à vous, même si au bout du compte, en lisant, on se retrouve face à soi-même…
Question délicate : quel est votre objectif, votre horizon ? Y a-t-il une cible ?
Un horizon ? C’est loin, l’horizon. On peut même le voir flou. Je préfère l’instant présent. « Ici et maintenant » serait une bonne devise. La magie du moment présent : je n’attends rien d’autre du cinéma. Mais « magie » n’est pas vraiment le mot qui convient. Le moment présent se suffit à lui-même, magie ou pas, c’est ce que le cinéma capture. Il faudrait que je relise les Notes sur le cinématographe, de Robert Bresson. Vous savez que Bresson ne voulait pas filmer des acteurs professionnels. Je crois que j’aurais pu être une actrice bressonienne, un « modèle », comme il aimait dire. J’en suis même sûre !

Vous êtes une artiste…
Absolument pas ! Non et non ! Un artiste, c’est… je ne sais pas trop ce que c’est, mais aucun artiste ne peut prétendre à une telle définition. Artiste, je pense à Michel-Ange, à Mozart, à Flaubert… C’est comme philosophe : aujourd’hui ils sont tous philosophes, alors que les philosophes sont rares de Platon à Husserl !
Vous est-il arrivé de dire ou de penser : « Stop ! J’arrête » ?
Stop, j’arrêterais quoi ? Arrêter complètement, non. Comme on dit dans ces cas-là : « Je ne sais rien faire d’autre. » Avoir une autre vie, évaluer d’autres possibles, pourquoi pas ? J’ai failli mettre en scène un opéra, finalement j’ai refusé, parfois je le regrette, ce sont des questions de choix. Devoir choisir est toujours éprouvant, horrible. Choisir d’arrêter doit être un cauchemar…






Si vous preniez une année sabbatique, que feriez-vous ?
Je ne me vois pas décidant ça ! Un trimestre, peut-être. Je voyagerais différemment, sans le cinéma, avec une autre manière de rencontrer les gens, une autre vision. J’ai besoin d’une vie fictive qui m’accompagne en permanence. Débarquant dans tel endroit inconnu, je suis très capable de me demander aussitôt comment on pourrait m’y filmer…
Ne dites-vous pas que chaque rôle est une cachette ?
Oui, comme un secret qu’on garde. On peut être à la fois complètement exposée et invisible. Prenons l’autofiction dans les romans, même si le mot « autofiction » est un peu bête. Quelle est la part de soi ? La part du vrai, la part de l’invention ? Et l’invention se nourrissant du vrai ? Cette confrontation avec soi qu’impose à son tour le cinéma, je la mets en pratique exactement de la même façon qu’au théâtre. Je ne fais aucune différence entre le théâtre et le cinéma. C’est ma marque de fabrique ! Aucune différence. Aucune contrainte, aucune obligation. Je me sens tout à fait libre. Je n’imite rien, je ne ressemble qu’à moi…
C’est ce que Luc Bondy, entre autres, appréciait chez vous…
C’est ce qu’il attendait de ses interprètes, cette liberté, c’est ce qu’il leur donnait, leur permettait de faire. C’est une recherche de la vérité, de l’authenticité, qui n’empêche en rien la composition. Cocteau disait : « Il est difficile d’avoir l’air facile. » Dans Madame Hyde, le film de Serge Bozon, le personnage que j’interprète est très « composé », très construit et reconstruit, c’est une autre version de moi-même, disons plus facétieuse. C’est bien connu, nous avons tous à notre disposition un large éventail de masques en fonction des situations que nous affrontons, publiques, privées, sentimentales, sociales...
Quel serait le rôle borderline que vous n’accepteriez pas ?



Isabelle Huppert photographiée par Peter Lindbergh
<p>«J’ai besoin d’une vie fictive qui m’accompagne en permanence.»</p>
Aucun. La vraie question n’est pas ce qu’on fait mais avec qui on le fait. Ce choix est essentiel. Donc je ne vois pas de limites. Si on m’oppose des limites morales, c’est déjà caduc !
Vous qui avez peur de certaines choses dans la vie, vous n’avez peur de rien sur scène ou à l’écran ?
Non, pas du tout, à condition d’être bien accompagnée. C’est ça : je n’ai pas peur parce que je suis bien accompagnée. Personne n’a envie de se lancer seul dans une expédition dangereuse en haute montagne ou de nager seul pendant des heures. Pas moi en tout cas. J’ai une relation très forte avec tous ceux avec qui je travaille et en qui j’ai confiance. Au théâtre : Claude Régy, Bob Wilson, Warlikowski, etc. Avec eux, je ne me sens jamais utilisée ni instrumentalisée. Tout est là. Même chose au cinéma, Godard, Chabrol, Fitoussi, Mia Hansen-Løve, Haneke, Verhoeven, Jacquot, oui, tous, « toutes et tous », comme on dit maintenant.
Certains de vos rôles ne relèvent-ils pas du registre sadomaso ?
C’est ce que j’entends dire parfois, sans vraiment comprendre. Sadomaso, ça veut dire quoi ? C’est devenu un tic de langage ou une étiquette trop commode. Souffrance, jouissance de souffrir, plaisir de faire souffrir, bon, je veux bien, mais on n’est pas très avancé. Il y a aussi l’innocence, le goût de l’absolu, la fragilité. (J’aurais dû tourner avec Pasolini, il m’aurait peut-être expliqué des choses.) Laissons Sade où il est et ce qu’il est. J’ai lu des textes de lui, c’était charmant, je les ai lus à Avignon au palais des Papes - Sade, qui avait son château à quelques kilomètres d’Avignon, aurait adoré savoir qu’il était lu chez les papes, j’en suis sûre ! Je n’ai pas lu les passages les pires, bien sûr, les passages insoutenables. Je vais de nouveau lire des pages de Sade à Montpellier et aux Nuits de Fourvière, à Lyon. C’est si agréable de lire des textes, il faut être transparent, prononcer les syllabes qui font des mots qui font des phrases. J’ai lu des nouvelles de Maupassant en Italie, bientôt j’irai lire Marguerite Duras en Chine. J’ai l’impression - comment dire ? - d’être utile… Des gens sont assis et vous écoutent. C’est simple comme bonjour. Mais il n’est pas simple d’être simple !
Comme dans une lettre de motivation, pourriez-vous citer deux de vos points forts ?
Voyons voir… Je dirais l’obstination et le sens de l’humour. L’obstination, ça peut tourner à l’idée fixe. Parfois ça marche, parfois pas, et même pas du tout. Alors l’humour vient à la rescousse, ce très cher et très fidèle humour.
Et deux points faibles ?
Ah, mais c’est un examen de conscience ! Une certaine paresse. Des choses d’ordre pratique, de la vie quotidienne, que je dois faire mais que je vais laisser traîner des mois et des mois. Et puis, j’insiste, l’horreur d’avoir des choix à faire, car choisir c’est renoncer, c’est bien connu. Quand il faut décider d’aller dans tel ou tel endroit où on m’invite, ou de rencontrer quelqu’un ou pas…
Vous seriez devenue une bête de mode ?
N’exagérons pas ! Une bête de mode ! La mode me passionne. C’est un univers fascinant. Déjà, tout simplement s’habiller… Il y a des rituels dans la mode, par exemple, les défilés, dans la vie d’une actrice, les red carpets, quel plaisir, ce sont des moments qui me sont offerts comme des privilèges. Et j’aime porter des vêtements qui me surprennent parce qu’ils me vont bien et me métamorphosent. J’aime aussi qu’on me photographie.

uel conseil donneriez-vous à une jeune actrice ?
Peu importe l’âge ou la carrière, début, milieu… Soyez curieuse ! Voilà mon commandement ! Soyez curieux (c’est valable pour les acteurs, c’est valable pour tous…) Si on est curieux, c’est qu’on est en vie, à l’affût, aux aguets, attentifs, nerveux… Toujours et encore, inlassablement. Et curieux de tout.
Qu’avez-vous appris avec le temps ?
Rien que je ne savais déjà. La seule différence : avant, je ne savais pas que je savais, maintenant je le sais - ou le devine.
Quel est le plus beau compliment que vous ayez reçu ?
Les compliments… J’ai tendance à les oublier. J’aurais dû en noter quelques-uns, qui étaient beaux, indépendamment de ma petite personne. C’est revigorant, c’est roboratif, c’est de la vitamine C… Je me souviens que Chabrol avait parlé de moi en disant à peu près : «Comme elle est intelligente, elle comprend plus vite que les autres.» Qu’est-ce que vous voulez, quand on me l’a répété, ça m’a fait plaisir.
(1) Happy End, de Michael Haneke, en salles le 18 octobre. (2) Barrage, de Laura Schroeder, en salles le 19 juillet.

jeudi 8 juin 2017

Fanny Ardant et Frédéric Beigbeder / "On s'est connus sur un paillasson"


Fanny Ardant et Frédéric Beigbeder : "On s'est connus sur un paillasson"

Par Laetitia Cénac | Le 21 novembre 2011

Conversation entre la plus romanesque de nos actrices et le plus médiatique de nos auteurs


Quand la plus romanesque de nos actrices rencontre le plus médiatique de nos auteurs, que se racontent-ils ? Des histoires de livres, mais aussi d’amour, de mort, d’humour... Elle joue, seule en scène, l’Année de la pensée magique (1), de Joan Didion, tandis qu’il sort son Premier bilan après l’apocalypse (2), un manifeste de ses émois littéraires. Rencontre épique.Imaginez-les : la femme fatale avec ses talons de dix centimètres, ses diamants aux doigts, ses narines frémissantes, et le punk BCBG, sa barbe de huit jours et demi, ses mains dans les poches, son dandysme affiché. Et mettez le son, surtout : le phrasé de Fanny Ardant, avec ses inspirations profondes et ses phrases – en suspens – qui ont l’air de mourir, et le rire de Frédéric Beigbeder, du genre « nouveau hussard détaché » ou garnement pas mécontent de sa blague.
Leur point de vue n’est pas toujours le même. Mais ils ont en partage le sens de la liberté, le goût de la provocation et l’envie de rire de (presque) tout. On ne pouvait rêver mieux, pour cette entrevue, que le salon feutré de L’Hôtel, à Saint-Germain-des-Prés. L’ombre tutélaire d’Oscar Wilde, jadis habitué des lieux, planait au-dessus de ce tête-à-tête irrévérencieux.
Madame Figaro. – Fanny Ardant, vous avez souhaité cette rencontre avec Frédéric Beigbeder...
Frédéric Beigbeder. – Vous m’avez souhaité ! Je suis très flatté ! Il ne me reste qu’à déclarer ma flamme...
Fanny Ardant. – Je voulais quelqu’un d’intelligent, de provocateur, de rapide. Et puis, au cas où l’on ne saurait pas quoi se dire, ça ne ferait rien. Pas le côté « oh là là »...
F. B. – Ça ne serait pas très grave...
F. A. – Voilà. Frédéric, je l’ai rencontré une fois chez Michèle Manceaux, il y a plus de dix ans. On s’est connus sur un paillasson... C’était comme un salon littéraire. Michèle Manceaux venait d’écrire un livre sur Duras.

(1) L’Année de la pensée magique, de Joan Didion, mise en scène de Thierry Klifa, au Théâtre de l’Atelier.

(2) Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset.
Frédéric Beigbeder 

"On est tous des midinettes"

Frédéric, vous avez fait une faute de goût. Dans votre livre – qui recense vos coups de coeur en littérature, votre Top 100  –, il n’y a pas Duras... Or Fanny a joué la Musicala Maladie de la mort...
F. B. – Je crois qu’il y a ceux qui aiment Sagan et ceux qui aiment Duras. Difficile d’aimer les deux en même temps.
F. A. – Moi, je dirais qu’il y a ceux qui aiment Duras et ceux qui aiment Yourcenar.
F. B. – Yourcenar, j’ai aussi du mal.
F. A. – On peut tomber sur une phrase ciselée, mais on s’ennuie... Tandis que Duras, elle, ne parle que de ce qu’on a vécu. C’est-à-dire comment on se met la tête à l’envers pour une histoire d’amour qui n’en valait pas la peine.
F. B. – Alors ça, je peux comprendre...
F. A. – Elle, Duras, elle ne parle que de ça... On dit : « Ce sont des histoires de midinettes. » Mais on est tous des midinettes.

Frédéric Beigbeder





F. B. – Duras, j’ai essayé souvent, mais je n’ai jamais vraiment... Il y a une exception, c’est le Ravissement de Lol V. Stein. L’histoire d’une nana qui se fait chiper son mec par une autre nana. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle le regarde danser avec une autre femme et qu’elle ne fait rien. Finalement, quand on est amoureux de quelqu’un, on doit le laisser libre. Finalement, être un peu mou en amour, c’est pas mal.
F. A. – Mou en amour, ça voudrait dire fataliste ?
F. B. – Un peu fataliste. La vie décide à votre place. On n’a pas à faire de choix.
F. A. – Mais alors... le chagrin ?
F. B. – La Princesse de Clèves, c’est pareil : elle est folle amoureuse d’un type, mais elle sait que ça ne marchera pas. Alors autant rester chez soi...
F. A. – Moi, je suis d’accord avec vous, on ne se bat pas pour l’amour.
F. B. – Sinon, on devient moche.




Fanny Ardant.
Fanny Ardant.
F. A. – Exactement ! Mais je n’appelle pas ça être passif. Prenez la Princesse de Clèves, la Religieuse portugaise, toutes les héroïnes de Marguerite Duras : elles deviennent folles ou elles en meurent silencieusement.
F. B. – Tout ce que je peux vous dire, c’est que Fanny et moi, c’était comme Lol V. Stein. On s’est vus, on a discuté, et elle est partie avec un autre. Elle m’a quitté pour un autre. Et j’étais là, sur le paillasson, abandonné, à regarder les invités qui buvaient : il y avait Jean Echenoz, Olivier Rolin...
F. A. – Est-ce que les écrivains lisent les livres les uns des autres ?

Parlez-nous de votre livre sur vos lectures...
F. B. – Tout le monde fait ce livre un jour ou l’autre. En général, on dit : « Voilà les livres que j’emporterais sur une île déserte. » Je me suis dit : le papier va disparaître. Il sera remplacé par les écrans. Quels sont les cent livres de papier que j’ai envie de sauver ?
F. A. – C’est beaucoup, cent !

Il y a des auteurs qui reviennent deux fois et pas beaucoup de femmes...
F. B. – Il y a Colette, Sagan, Dorothy Parker, Jean Rhys...
F. A. – Je prends Jean Rhys. Elle m’a foudroyée.
F. B. – Ça ne m’étonne pas.




"La lecture, c'est comme la drogue"

Quels sont vos premiers souvenirs de lecture ?
F. A. – Ça s’enfonce dans la nuit des temps. J’ai toujours pensé que la lecture, c’était comme une drogue. On pense qu’on est si malheureux qu’on ne va pas survivre à cette heure, à cette minute, on s’allonge avec un livre... et hop ! c’est parti.
F. B. – Je suis addict à cette définition.
F. A. – Parfois, sur des tournages où les cadres sont laids, où la lumière est laide, où tout est laid, un livre, et vous êtes le roi du monde.

Vous avez dédié votre livre à votre fille, Chloé, qui, écrivez-vous, « lit plus vite que moi »...
F. B. – Oui, elle lit très vite. Elle aime bien les histoires de vampires, Twilight, etc.
F. A. – Moi aussi, j’aime Dracula, le prince des ténèbres.
F. B. – Elle est un peu gothique, Fanny. Regardez le maquillage, les yeux et tout. Elle fout les chocottes.
F. A. – Dracula, il est très sexy. Il incarne le mal. Il est séduisant. Il inquiète les jeunes filles que la société veut marier. Et puis, il disparaît avec le jour...
F. B. – Je crois que j’ai commencé à lire avec des romans fantastiques, comme Docteur Jekyll et Mister Hyde, de Stevenson. Ça m’a marqué. D’ailleurs, c’est mon mode de vie : être totalement double. La journée, très gentil, et à partir du moment où le soleil se couche, on devient un monstre maléfique.
F. A. – Mais pourquoi attendre la nuit ?




Frédéric Beigbeder.
Frédéric Beigbeder.
F. B. – C’est le côté vampire. Les vampires dorment le jour. Je suis un couche-tard. Je peux rester à discuter avec des amis jusqu’à pas d’heure. Mais dès que les oiseaux chantent et que le soleil se lève, je vais me coucher à toute vitesse. J’ai peur du jour.
F. B. – Pourquoi avoir choisi Joan Didion ?
F. A. – Thierry Klifa, qui signe la mise en scène, me l’a proposé. Vous savez, c’est comme quand on boit un verre d’eau d’un seul coup. J’ai lu la pièce.
F. B. – C’est très triste, ce livre.
F. A. – Il y a la douleur et puis quelque chose de carnassier. Un mélange. On ne l’a pas complètement cassée, cette femme. J’ai découvert Joan Didion par l’intermédiaire de Bret Easton Ellis, dont je suis fanatique.
F. B. – Comme moi. Ça y est ! On a trouvé notre paillasson.

"On est dans une société où tout le monde évacue la mort"

F. A. – À la question « Qui admirez-vous le plus ? », il avait répondu : « Balzac, Don DeLillo et Joan Didion. Les deux premiers, ça allait, mais qui est cette Joan Didion ? C’est ainsi que j’ai lu Marie avec ou sans rien, l’Année de la pensée magique...
F. B. – Elle a perdu son mari et sa fille.
F. A. – C’est pour ça que je pose souvent la question à un écrivain : « Est-ce que ça vous a sauvé la vie d’écrire ça ? » On sait qu’on n’est jamais guéri de quelque chose. Mais pendant un temps, ça a sauvé. On a donné une forme à cette douleur innommable. Tout à l’heure, on parlait des chagrins d’amour. Mais là, il s’agit de la perte
irréparable des êtres qu’on a aimés. Joan Didion a une langue – comme peuvent avoir les Américains – très matter-of-fact, très pragmatique. Pas de « gnangnantisme ».
F. B. – C’est très compliqué d’écrire sur le deuil. Souvent, les gens deviennent un peu larmoyants. Elle, du fait de son passé de journaliste, enquête sur la douleur. Elle a la précision du reporter.
F. A. – Elle dit qu’elle peut tout donner, les tee-shirts, les casquettes, mais pas les chaussures de son mari. C’est ça, la pensée magique. Ce sont des pensées conditionnelles, comme dans les civilisations antiques. Si l’on sacrifie deux vierges, la pluie reviendra. Si je garde les chaussures, il reviendra. Qui n’a pas eu de pensée magique ?
F. B. – Moi, je ressens ça chaque fois que j’ai des amis qui meurent, au moment où je dois supprimer leur numéro dans mon portable. Ou alors – un autre truc terrible – quand vous tombez sur sa voix qui n’a pas été effacée sur un répondeur. C’est comme de la magie.
F. A. – Moi, ça m’est arrivé d’appeler et de me dire : mais il n’est pas foutu de répondre, ce type !
F. B. – Il est mort ! C’est mal élevé !
F. A. – On est dans une société où tout le monde évacue la mort : il a disparu, il nous a quittés... Là, c’est le sujet de la pièce. Il est mort. Et elle arrive sur scène en disant : « Je suis venue vous dire ce qui va vous arriver. » Elle est provocatrice. Elle joue les Cassandre. Et puis, j’aime l’idée de trente représentations. Autant de répétitions que de représentations... Je sais que je sortirai du théâtre comme d’un restaurant japonais, en ayant encore faim. Mais... bye-bye !



DRAGON




FICCIONES

DE OTROS MUNDOS
Fanny Ardant / Me encantan las mentiras
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PESSOA

mardi 6 juin 2017

Fanny Ardant / "Je n'ai aucune assurance avec les hommes"




Fanny Ardant : "Je n'ai aucune assurance avec les hommes"

Par Laetitia Cénac | Le 09 septembre 2016

L’irréductible du cinéma français dynamite les codes comme aucune autre. Cette fois, elle s’essaye au théâtre de boulevard avec la comédie culte Croque-Monsieur. L’occasion rêvée pour évoquer avec elle la passion amoureuse.

Fin des répétitions, 18 heures. Fanny Ardant attend sagement, attablée au foyer du Théâtre de la Michodière. Œil charbonneux, décolleté à volants, bagues à tous les doigts, elle a troqué son élégance parisienne pour un look gypsy. Va-t-elle tirer les cartes ou lire dans le marc de café ? En fait, elle est Coco Baisos, l’aventurière qui collectionne les maris dans Croque-Monsieur (1), pièce de Marcel Mithois, créée par Jacqueline Maillan en 1964, et mise en scène par Thierry Klifa.
« Cette femme est contradictoire. Elle se sert des hommes, elle ne s’avoue jamais vaincue, elle n’a pas peur du ridicule, elle paye comptant. Mais au fond, c’est un hymne à la vie. Elle ne sera jamais victime, misérable, pleurnicharde, accablée. Elle trace. » L’occasion est trop belle. Et si nous parlions d’amour avec Fanny Ardant ? Elle acquiesce. Les mots en i lui vont bien. Elle est tour à tour irrespectueuse, iconoclaste, incandescente, irrésistible. Et toujours insolite. Si on la questionne sur une ville à la taille de l’amour, elle choisit sans hésiter : « Ouessant. Une île. C’est sans retour. Les marins ont pour dicton : "Qui voit Ouessant voit son sang." Je ne dirai jamais Venise ! » Le ton est donné.

La passion selon Ardant

« Si vous me demandez : "Est-ce que la passion est raisonnable pour construire une vie ?" Non ! Par définition, la passion est quelque chose qui vous fait perdre vos moyens, vous prive d’oxygène, vous enlève le peu d’intelligence dont vous disposez. Les coups de foudre, ça consume. Je pense que pour avoir une vie équilibrée, il faut retourner au temps des grands-mères. Les mariages arrangés avaient une grande intelligence. L’amour grandissait petit à petit. Les Indiens disaient que nous, les Occidentaux, nous attendions d’être au climax de l’amour pour se marier et que, dès lors, le sentiment dépérissait. Alors qu’eux faisaient le contraire. Ils mettaient des petites brindilles dans le feu et, à la fin de la vie, ils s’aimaient comme des fous. »


L’art et l’amour



« Quand on est très amoureux, on ne pense à rien d’autre. On a l’impression que le monde est parfait, qu’à deux on peut être seuls contre tous. Il me semble que des gens comme Mozart, comme Proust, comme Van Gogh, s’ils avaient été très amoureux ou très aimés, n’auraient rien créé. L’art, ce n’est pas entre 9 heures du matin et 5 heures du soir. On fait ça parce que c’est plus fort que soi. L’art prend la place que l’amour laisse libre. Emplit cette vie plus tiède que celle dont on avait rêvé. L’artiste a d’autant plus de lucidité qu’il sait.
On m’objectera le cas de Bach, marié, huit enfants. Mais que sait-on de lui ? De cette vie de famille dont on pourrait dire : "Tout va très bien Madame la Marquise." Mais que sait-on du cœur d’un homme ou du cœur d’une femme ? L’amoureux, lui, il peut être au ban de la société, il peut être honni, il est le roi du monde. Parce qu’il aime et qu’il est aimé. »

Vivre d’avoir aimé

« Quand on se retrouve dans le noir, on peut voir sa vie comme un couloir jalonné de flambeaux. Ou bien une mer agitée avec au loin des phares. Et on se souvient de ces moments où on aimait tellement. On pourrait le formuler ainsi : "Qu’est-ce qui me prouve que je ne suis pas morte ? Que je ne suis pas dans l’antichambre de la mort ?" Il suffit de se remémorer qu’on a aimé. Tout revient : les douleurs et les grandes espérances.
D’ailleurs, quand des enfants ou des adolescents vous parlent de leur peine de cœur, tout resurgit. On a un disque dur à l’intérieur de nous. Il y a une mémoire du corps, du chagrin, de l’exaltation. Je crois beaucoup à l’amour. Je ne me moque jamais. N’importe qui peut me parler pendant des heures, vous m’entendez : "Il m’a dit ci, et je lui ai dit ça, et il m’a dit…" Ça me passionne : "Et à ce moment-là, qu’est-ce que t’as répondu ?" »

Duras, forcément



« J’ai la même vision de l’amour que Marguerite Duras. L’amour brûle, fait une combustion. On ne s’en remet pas. Évidemment, cela va à l’encontre de notre société construite sur honneur, patrie, famille, papa, maman, enfants, la petite maison dans la prairie. C’est ingérable, les gens fous d’amour. Ça se fiche de payer ses impôts et d’avoir la police de France à ses trousses. Prenez le personnage de Lol V. Stein. Marguerite Duras saisit l’amour au moment où on devient fou, capable d’enfermement absolu, de dénuement le plus extrême…
La folie, l’ivresse, l’autodestruction ne sont pas des choses comestibles pour une société qui fonctionne. Quand je parle de l’amour comme ça, j’en parle en mon nom et je prends mes responsabilités. Que dit le bon sens commun d’un chagrin d’amour ? "Allez, un de perdu, dix de retrouvés." Il dit : "On ne se tue pas par amour." Or, nous portons une bombe à retardement qui nous fera peut-être dire un jour : "Oui, j’abandonnerai mes enfants. Oui, je suivrai cet homme…" Il y a cette possibilité de dire non à ce qui nous a été enseigné : se brosser les dents, aller à l’école, être à l’heure au bureau… "Aucune histoire conjugale ne résiste à un inconnu qui entre dans un bar", écrit Duras dans la Musica. »

Avec le temps

« Quand on est grand rescapé d’une histoire qui vous a brûlé, il y a quelque chose en nous qui est mort. On peut faire semblant. Ce n’est pas du tout négatif ce que je dis là. C’est comme une locomotive qui a été dézinguée, mais dont la vitesse est acquise. Elle continue à glisser, elle traverse des paysages, des forêts, des glaciers, elle voyage. N’empêche ! Son moteur est cassé.
J’aime la vie, mais il y a des choses sur lesquelles je ne tournerai jamais la page. Toutes celles qui m’ont fait souffrir, je ne les oublierai jamais. Dans la Femme d’à côté (de François Truffaut), je disais : "On me demande de tourner la page mais la page pèse 100 kilos." On vous dit : 'Faut aller de l’avant." Non ! Ou : "Faut pas regarder le passé." Non ! J’aime la vie, mais je suis une incurable pessimiste. On peut aimer la vie et parler de la mort. La mort n’est pas une ennemie, curieusement. C’est un régulateur et même une pacificatrice. La mort vient vous dire : "Tu te mets la tête à l’envers pour ça, t’es folle. Vis ! La vie est plus importante." »

La Callas



« Moi, si j’avais été Callas, je serais tombée amoureuse d’Onassis. Parce que j’aime beaucoup, beaucoup les self-made-men, les gens qui se sont sortis de la mouise. Maria Callas était entourée de gens qui la traitaient de "Divine" et qui n’osaient pas poser la main sur elle. Et, tout d’un coup, ce charretier est arrivé, ce voyou, carnassier, grec comme elle. Les gens disent : "C’est parce qu’il était riche." Mais elle était riche, elle aussi. En fait, il était self-made-man comme elle, ils s’en étaient sortis tous les deux. Quand ils se retrouvaient dans leur chambre, ils devaient manger du pan-bagnat. Fini, les diams, les visons.
Zeffirelli, metteur en scène de Callas Forever, que j’ai tourné, le détestait. On se disputait. Je lui rétorquais : "Tu ne comprends rien aux femmes ! C’est très attirant un homme qui ne dit pas : "Je t’ai écoutée chanter… J’avais des frissons", mais plutôt : "Bon, t’as fini ton truc ?" »

Présence des hommes

« J’aime beaucoup les hommes, la compagnie des hommes, je ne sais pas pourquoi. Souvent, je dis : "Il vaut mieux dîner avec un hommestupide qu’une femme intelligente." J’ai bien dit dîner… L’importance des hommes, les mains des hommes, les voix des hommes. Pour autant, je ne regarde rien chez un homme. Quelque chose s’insinue en moi comme un filtre, ce n’est pas du domaine du conscient, du raisonné, du raisonnable. Quelque chose s’est passé, mais c’est indéfini.
Je me souviens quand François Ozon m’a proposé un rôle dans 8 Femmes, je m’étais dit : "Ah ! Quelle barbe… Il n’y aura pas d’hommes." J’ai toujours peur qu’on exclue les hommes. Je serais très triste dans une société qui ne comprendrait que des femmes. J’ai plus de points communs avec les hommes au bout du compte. Mais je suis quelqu’un de très timide, qui n’a aucune assurance avec les hommes. Très, très timide. Si jamais on ne m’invite pas à danser, je ne danse pas. C’est une métaphore. Je préfère faire tapisserie plutôt que de dire : "Vous m’invitez à danser ?" »
MADAME




DRAGON



FICCIONES

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