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jeudi 28 novembre 2019

Sophie Marceau / «La musique grandit les mots»

Sophie Marceau






Sophie Marceau: «La musique grandit les mots»

L’actrice française vient à Genève réciter «Stabat mater furiosa» de Jean-Pierre Siméon mis en musique par la jeune compositrice Violeta Cruz. La création mondiale a lieu jeudi soir au BFM
Publié mercredi 27 novembre 2019 à 18:33, 
modifié jeudi 28 novembre 2019 à 11:52


Sophie Marceau
On connaît les Stabat mater dolorosa de Pergolese, Vivaldi, ou Scarlatti. Celui du poète Jean-Pierre Siméon est furieux. Et la partition de Violetta Cruz accompagne cette rage en musique. L’œuvre créée jeudi soir à Genève ne traite pas de Marie, affligée par la mort de son fils crucifié. Mais de la femme éternelle, révoltée par la violence d’un monde que les hommes malmènent.
C’est de la colère de la mère, de la sœur, de la fille et de l’amante qu’il est question ici. D’une «émotion noire et lourde» devant la vie martyrisée. Cette révolte sans âge rejoint notre actualité avec une acuité aiguë. Trente ans après l’écriture du poème jailli devant la barbarie de la guerre du Liban, les guerres, le terrorisme et la violence faite aux femmes n’ont pas faibli. Sophie Marceau est à Genève pour travailler sa partie de récitante dans l’œuvre à naître.
Sophie Marceau

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce projet?
Sophie Marceau: J’aime être surprise et entraînée dans des aventures inédites. Quand le GeCa m’a proposé ce package musical et littéraire, j’ai tout de suite accepté. Travailler avec des musiciens ouvre sur un autre univers et transforme le rapport au temps et à l’attention. Tout s’accélère dans notre société. Je viens du monde de l’image, qui est exacerbée partout. Plonger dans un bain sonore et une lecture littéraire, c’est comme arrêter la course du temps. Cela oblige à une concentration et une attention supérieures. J’ai eu un coup de foudre pour le texte. L’écriture est magnifique et le sujet me touche profondément.


Sophie Marceau

Comment se déroule le travail avec Jean-Pierre Siméon et Violeta Cruz?
Il est basé sur l’écoute. Nous échangeons beaucoup sur les coupes et nos façons de ressentir et d’exprimer l’histoire. Il y a une grande humanité dans les rapports. Etre en contact direct avec les créateurs est passionnant. Pour la partie musicale, j’ai été séduite par le langage et la personnalité très intenses de la compositrice. Son style est assez mélodique tout en restant concret. Je le trouve cinématographique, animé d’une grande puissance de pensée. Cela me rappelle Hitchcock et le cinéma des années 1930. Sa transcription des idées est très claire, parlante et illustrative, sur un imaginaire personnel.


Sophie Marceau

Est-ce la première fois que vous intervenez dans une pièce musicale?
J’ai été invitée par l’Orchestre philharmonique de Berlin et Simon Rattle dans Le Martyre de saint Sébastien de Debussy.




Quel souvenir gardez-vous de l’expérience?
J’ai adoré me glisser dans un flux qui me mène ailleurs. La musique grandit les mots, même si la poésie et la beauté des textes sont porteuses. Si je lis à nu, à plat, j’essaye d’imprimer mon rythme et de dégager des résonances intimes. J’engage mon corps, mon expressivité. Avec la musique, le travail est déjà à moitié fait. La signification de chaque mot est intensifiée et je n’ai plus qu’à me situer dans le mouvement imprimé. Cela demande à la fois de lâcher prise et de s’inscrire dans un travail d’équipe où chacun puisse trouver son espace en fonction de l’autre afin de se définir dans un tout. Je deviens une partie de l’orchestre, comme un autre instrument. Chacun doit s’emboîter dans l’autre. C’est magique.


Sophie Marceau

Comment la musique a-t-elle fait son chemin dans votre existence?
On en écoutait très peu dans ma famille. Je viens d’un milieu ouvrier de banlieue. Mon père a fait différents boulots comme routier ou peintre en bâtiment, notamment. Et ma mère m’a élevée avec mon frère, avant d’être vendeuse. Les terrains vagues étaient mes espaces de jeu et la musique n’est venue que progressivement. Petite, j’aimais bien Henri Salvador, qui me faisait un peu peur avec Zorro




Puis il y a eu les premiers disques de rock de mes cousins, une musique forte et revendicatrice qui me plaisait bien. Led Zep, ACDC, Police avant Pink Floyd, le jazz ou le classique plus tard. L’âge permet d’apprécier des choses qu’on ne comprend pas jeune, comme l’opéra, avec ses codes, ses longueurs, son univers d’un autre temps. Je constate à quel point la fréquentation précoce de la culture et de l’art est primordiale. Elle ouvre aux autres, à l’harmonie, à l’écoute, à l’observation et à la communion.
Dans «Stabat mater furiosa», vous incarnez l’accusation et la prière d’une femme en révolte. Le féminisme vous anime-t-il plus après MeToo et les féminicides?
Sophie Marceau
Bien sûr, plus que jamais. Nous vivons un tournant majeur avec la libération de la parole des femmes. Une période historique par l’ampleur planétaire du mouvement. Il faut défendre sans relâche les combats et les victoires acquises de haute lutte depuis des décennies. Le danger s’intensifie dans une société qui se barbarise.
Avez-vous été personnellement touchée par ce problème?
Comme toutes les femmes, particulièrement dans un métier où la séduction et le désir prédominent. Tout dépend de l’éducation, du tempérament et de l’attitude face à ce problème. J’ai su me protéger très tôt, dire non et choisir ce que j’estimais bon pour moi. J’ai des valeurs très solidement ancrées, comme le respect et la nécessité du travail. La Boum ne m’est pas tombée sur la tête à 12 ans par hasard. Je voulais faire quelque chose de ma vie, travailler pour aider ma mère, être libre le plus vite possible.




Une si jeune fille est pourtant très exposée…
Oui, mais ce n’est pas une fatalité. Il faut se battre pour sortir des clivages et des antagonismes qui servent le pouvoir et la domination. De quel droit quelqu’un peut-il s’arroger une supériorité sur une autre personne? Il faut éduquer les fils et les hommes à reconsidérer leur position, dans la famille et à l’école. Certains la subissent parfois et peuvent aussi être victimes d’une forme de dérèglement social, politique ou religieux. Hommes et femmes doivent apprendre à développer leurs affinités, leurs complémentarités et leur capacité à se comprendre. Sans quoi le monde est perdu.

vendredi 30 août 2019

Helen Hessel racontée par ses Jules

Scène du film «Jules et Jim» de Truffaut, sorti en 1962. 



HELEN HESSEL RACONTÉE PAR SES JULES


Par Anne Diatkin
20 août 2019 à 18:56

STAR INCONNUE. De la journaliste allemande, on retient le personnage de Kathe dans le livre «Jules et Jim», écrit par son amant Henri-Pierre Roché, et l’interprétation qu’en fait Jeanne Moreau dans le film de Truffaut. Ajoutés à ses écrits et à ses saillies politiques, ils dessinent le portrait d’une femme libre et engagée.

Et vous, Helen Hessel, vous préférez la rencontrer comment ? A travers Jules et Jim, le roman de Henri-Pierre Roché - publié sans grand succès chez Gallimard en 1953 -, élégant, irénique, au style elliptique, concis, et dont chacune des phrases fait mouche, où elle tourbillonne sous le personnage de Kathe, et qui reprend, transfiguré selon la mémoire de l’auteur protagoniste, l’histoire «d’un pur amour à trois» dans les années 20, comme le qualifiait son éditeur puis, à sa suite, François Truffaut ? Ou l’imaginez-vous sous les traits, les gestes, et la voix de Jeanne Moreau dans l’adaptation qu’en fit le cinéaste, âgé d’à peine un quart de siècle lorsqu’il découvrit alors qu’il n’est pas encore réalisateur ce «premier roman d’un vieillard de 74 ans», par hasard, chez un bouquiniste ? A moins que vous choisissiez de la deviner à travers l’œuvre fictionnelle de l’homme qu’elle épousa deux fois, Franz Hessel, ami de Walter Benjamin, traducteur de Proust, où elle surgit, scintillante, notamment dans Romance parisienne, en 1920 ?
Mais Helen Hessel est également l’auteure d’un journal écrit en trois langues - l’allemand, le français, l’anglais -, traduit et paru en 1992, après sa mort, aux éditions André Dimanche, épuisé aujourd’hui. Quand on dit «je» et qu’on restitue ce qui semble être la plus brûlante immédiateté, est-on plus proche d’atteindre la vérité d’un moment, fût-elle subjective ? Le journal tout cru est une commande de son amant, Henri-Pierre Roché, qui souhaitait écrire leur histoire d’amour et d’amitié sous les angles et points de vue de tous les protagonistes. On écrit «amant», «mari», on regrette la pauvreté de la langue, tant ce que tenta d’inventer le trio dans les années 20 n’a rien à voir avec le vaudeville bourgeois que connotent ces termes.
Couvrant les années 1920 et 1921, le journal est donc rédigé après coup à l’intention de Henri-Pierre Roché et lu à Franz Hessel, et les mots sont pris dans le filet de leurs relations. Impressions du narrateur de Jules et Jim, quand Jim découvre le journal que leur lit Kathe : «C’était fouillé comme un temple hindou, un labyrinthe où l’on se perdait aisément.»Proposition de Jules, personnage de la fiction, qui reprend à son compte le vœu de l’auteur : «Si vous écriviez tous les deux, séparément et à fond votre histoire, chacun avec son point de vue irréductible, et si vous les publiiez simultanément, cela ferait une œuvre singulière.» Le narrateur y revient à la toute fin du roman, après la mort de Kathe et de Jim, dans la dernière phrase du livre, en italique après un espace, ce qui la fait ressembler à une épitaphe : «Le journal intime de Kathe a été retrouvé et paraîtra peut-être un jour.» Manière radicale pour Henri-Pierre Roché de répéter à qui veut l’entendre qu’il souhaitait l’exhumation du journal d’Helen même s’il y apparaît sous des facettes qui ne lui sont pas toujours favorables.
Autre possibilité d’en savoir un peu plus sur Helen Hessel : la chercher du côté de la biographie que lui a consacrée Marie-Françoise Peteuil en 2011, sous le titre séduisant : Helen Hessel, la femme qui aima Jules et Jim (éditions Grasset). Biographie elle aussi passionnée, à charge contre Henri-Pierre Roché qui apparaît comme déloyal et menteur et qui s’oppose à «l’aconflictualité» si attractive du roman pour montrer une Helen Hessel qui souffre au moins autant qu’elle fait souffrir.
Lors de leur rupture en 1935, Helen frôle le dérèglement mental au point de risquer sa vie et de tenter de tuer son amant.

Détestation du livre, louanges du film

Le fils cadet d’Helen, Stéphane Hessel, résistant, grand diplomate, ambassadeur de France, et auteur du fascicule au succès international paru en 2010 Indignez-vous, a confié à Serge July, dans le documentaire Il était une fois… Jules et Jim réalisé par Thierry Tripod : «Ma mère n’était pas amorale, mais elle avait une morale à elle aussi impérieuse que celle de la bourgeoisie. Elle reconnaissait et elle savait que Henri-Pierre Rochédevait avoir d’autres intérêts amoureux qu’elle. Elle aussi aimait les diversités érotiques. Mais il fallait être franc. Elle en parlait ouvertement alors que lui, les cachait. Le jour où elle a su que Henri-Pierre avait un fils et qu’il était marié depuis sept ans, elle a interdit à mon père de continuer de le voir. Personne n’est mort comme dans le film, mais c’est presque pareil. C’était la mort de l’amitié.» Dans un autre entretien, à Télérama, Stéphane Hessel confie que sa mère lui a demandé de provoquer Roché en duel. Elle a alors 49 ans.
Helen Hessel accueillit par le silence Jules et Jim qu’Henri-Pierre Roché commença dès 1941 après la mort de Franz Hessel, et qu’il lui envoya, tremblant, allant jusqu’à faire écrire l’adresse par son épouse pour qu’elle ne reconnaisse pas son écriture sur l’enveloppe. Mais elle fit savoir des années plus tard qu’elle n’appréciait pas de retrouver au mot près certains de ses propos et des extraits de son journal.
Pourtant, elle adouba le film de Truffaut dont la voix off est largement constituée du texte de Roché, et elle s’identifia à l’interprétation de Jeanne Moreau, comme elle l’écrivit au cinéaste d’une plume alerte : «Assise dans la salle obscure, appréhendant des ressemblances déguisées, des parallèles plus ou moins irritants, j’ai été très vite emportée, saisie par le pouvoir magique, le vôtre et celui de Jeanne Moreau de ressusciter ce qui avait été vécu aveuglément […] Quelle disposition en vous, quelle affinité a pu vous éclairer au point de rendre sensible l’essentiel de mes émotions intimes ?» Dans une autre lettre, Helen Hessel confirme son adhésion au film de Truffaut : «Oui, j’étais cette jeune fille qui a sauté dans la Seine par dépit, qui a manqué le rendez-vous [avec Roché], et qui est passée par les extases et les désastres d’un amour éperdu et perdu. Oui, elle a même tiré sur son Jim. Tout cela est vrai et vécu et même le pyjama blanc qui je l’avoue n’est pas inventé.»
A la fin de sa vie, donc, Helen Hessel s’est réconciliée avec le mythe engendré par les œuvres qu’elle inspirait. Miracle de revivre sa jeunesse à travers le monument de grâce Moreau. La comédienne incarne sa fantaisie et son impétuosité au centuple, et alors même que François Truffaut et les spectateurs confondent l’actrice - dont tout le monde était amoureux sur le tournage, dixit les témoins - et son personnage : cette femme fatale «aux yeux d’opale» qui chante le Tourbillon de la vie, devenu le symbole du film.

Fille de ferme en Poméranie

Disparaît-on lorsqu’on surgit sous de multiples angles et œuvres qui se diffractent et se reflètent ? Ou au contraire devient-on une star au sens propre c’est-à-dire une pure surface de projection qui miroite et envoie de la lumière sans jamais s’éteindre complètement ? Où saisir la vérité de la vie de celle qui naquit Grund, Berlinoise, en 1886, et mourut à Paris quatre-vingt-seize ans plus tard, et qui sidère par l’ampleur de son audace ? On sait qu’Helen Grund apprit la peinture à Montparnasse, dans l’atelier de Maurice Denis, que c’est là qu’elle rencontra Franz Hessel, qui lui avait promis de ne pas «être possessif» s’ils se mariaient. On sait aussi qu’elle fut journaliste de mode et qu’Adorno aussi bien que Walter Benjamin adoraient ses chroniques où elle saisissait le rien de la vie, les femmes qui se coupent les cheveux, le clic des portes du métro parisien, la couleur des bancs dans le jardin du Luxembourg.
Grâce à des photos prises par Henri-Pierre Roché et développées par Man Ray, on peut la voir dans les années 20 sauter nue dans la Baltique où elle se fit construire une maison. Ce qui frappe sur les portraits photographiques, c’est qu’ils sont le plus souvent flous quel que soit le savoir-faire du photographe, comme si elle s’évadait du cadrage. On peut voir qu’elle portait des jeans à une époque où cette tenue était extravagante dans un milieu bourgeois fût-il artiste, et que lorsqu’elle marche sur la route, elle semble danser.
Une lecture attentive de Jules et Jim nous apprend qu’elle largua un jour mari et enfants pour être embauchée comme fille de ferme en Poméranie avant de les retrouver un an plus tard, ce que corrobore la biographie.
Mais Helen Hessel, c’est aussi une série d’engagements politiques. Elle rédige avec Aldous Huxley, dès 1939, un appel aux femmes allemandes les exhortant à quitter immédiatement l’Allemagne avec leurs enfants, aide et soutien à l’appui. Sa clairvoyance sauvera son mari juif allemand Franz Hessel, dont elle est séparée, et qui refusait de quitter Berlin. En France, elle multiplia les actes de résistance, tandis que son fils, Stéphane Hessel, qui a rejoint De Gaulle en 1941 à Londres, déporté à Buchenwald, put s’évader lors d’un transfert en prenant l’identité d’un mort. Après guerre, elle vécut dans la misère. Plus tard, entre autres activités, à 73 ans, elle traduisit Lolita en allemand, et Noa Noa de Gauguin, le récit de sa découverte de Tahiti. Quand, aux Etats-Unis, Stéphane Hessel poursuit sa brillante carrière de diplomate, plutôt que de se faire entretenir par son fils tout en s’occupant de ses petits-enfants, Helen Hessel choisit de devenir sur le tard gouvernante, dame de compagnie, bonne à tout faire. Un accident de voiture met fin à sa carrière de chauffeure.
C’est bien beau, les éléments biographiques, mais ça ne permet pas de comprendre l’origine de sa liberté, notamment amoureuse. Bien sûr, on peut se pencher sur son enfance, dire que sa mère supportait mal d’être délaissée par son mari banquier, et fut internée pour dépression et folie, alors qu’Helen était toute petite. Elle-même, dans son journal, évoque les gouffres qui l’attirent. Elle et Henri-Pierre Roché veulent un bébé. Mais à chaque fois qu’elle est enceinte, il prend peur, disparaît. Elle est obligée d’avorter, et elle se sert du certificat de mauvaise santé mentale de sa mère qu’elle brandit au médecin pour justifier la nécessité d’interrompre la grossesse. C’est plus court et moins tragique dans le roman. Un passage pris au hasard : «C’est beau de n’avoir ni contrats ni promesses et de ne s’appuyer au jour le jour que sur son bel amour. Mais si le doute souffle, on tombe dans le vide.»

dimanche 4 août 2019

Isabelle Huppert, César de la meilleure actrice / “Il y a pire que de recevoir des prix !”

Isabelle Huppert

Isabelle Huppert, César de la meilleure actrice : “Il y a pire que de recevoir des prix !”


Après le Golden Globe, Isabelle Huppert vient de recevoir le César de la meilleure actrice, avant, qui sait, son prochain sacre aux Oscars. Début février, elle s’était livrée à une conversation à bâtons rompus avec Louis Garrel, lors de la présentation des “Fausses Confidences”, une fiction qui sera diffusée le 9 mars sur Arte.
Isabelle Huppert a obtenu vendredi 24 février le césar de la Meilleure actrice pour son rôle dans Elle, de Paul Verhoeven. Après le Golden Globe décroché en janvier et avant, peut-être, l'Oscar – réponse lundi 27 février au petit matin. Réunis au théâtre de L’Odéon, à Paris, le 1er février dernier, la comédienne et Louis Garrel présentaient aux journalistes Les Fausses Confidences, l’adaptation de Marivaux, réalisée par Luc Bondy peu avant son décès. Une fiction tournée au printemps 2015, en même temps que la reprise sur scène de la pièce, et qui sera diffusée le 9 mars sur Arte. A cette occasion, Isabelle Huppert est notamment revenue sur son travail outre-Atlantique et a exprimé son admiration pour Shirley MacLaine et Julianne Moore. Morceaux choisis. 
Isabelle Huppert : Luc Bondy a merveilleusement réussi à transformer cet objet de théâtre des Fausses Confidences en objet cinématographique. C’est d’autant plus remarquable que souvent, les spectacles captés ou adaptés de pièces, ne sont pas la meilleure manière de promouvoir le théâtre !


Isabelle Huppert et Louis Garrel dans Les Fausses Confidences de Marivaux, mise en scène par Luc Bondy

Louis Garrel : Pour moi qui ai une vraie fascination pour Marivaux et pour sa langue, l’idée même qu’il y ait une version filmée de cette pièce, qu’on a adoré jouer pendant deux saisons à Paris, et ensuite en tournée, c’est inespéré… Mais « Gazou », quand je pense que tu es nominée aux Oscars ! Moi qui t’ai connue dans ta petite loge, toute minuscule… Ma douce, quand je pense que t’es nominée aux Oscars ! (fou rire d’Isabelle Huppert). Alors, comment tu te sens ? Tu es combative ? Tu vas les écraser ? Dis la vérité… Allez, dis la vérité !
Isabelle Huppert : Les Oscars ? Cela m’indiffère com-plè-te-ment ! (Rires). Non, franchement, il y a pires circonstances dans la vie d’une actrice que de recevoir des prix et d’être nommée à l’Oscar, non ? En ce moment, je tourne un film de Benoît Jacquot que j’ai commencé il y a dix jours ; et comme je repars aux Etats-Unis, je vais interrompre le tournage pour un petit moment… Après, il y aura les César, et entre les César et les Oscars, il y a les Spirit Awards, qui récompensent le cinéma indépendant ! Il me semble que ça se passe à Santa Monica, je pense que j’aurais une nuit de repos… A peine, mais bon mais ça va : c’est gérable ! (sourire). Comme je vois plutôt la bouteille à moitié pleine que la bouteille à moitié vide, de toute façon, si ça devait s’arrêter là, je serais déjà très heureuse !
Il y a aux Etats-Unis une grande solidarité entre les actrices nommées… Je viens d’assister à la table ronde et au dîner où toutes les comédiennes nommées aux Oscars étaient invitées, on sent beaucoup de générosité ! Je ne dis pas qu’en France, il n’y en a pas, mais disons qu’on se sent moins obligé de la manifester parce qu’on se connaît bien. Aux Etats-Unis, j’ai eu l’impression qu’il y avait beaucoup de gentillesse à mon égard, et aussi que le cinéma français compte beaucoup pour eux, et c’est tant mieux !
“Il y a, c’est vrai, une nature de rôles que les Américains peuvent nous envier.”
Louis Garrel : C’est aussi parce que toi tu acceptes des rôles que plein d’actrices n’oseraient jamais faire !
Isabelle Huppert : Il y a, c’est vrai, une nature de rôles que les Américains peuvent nous envier. Mais j’admire aussi beaucoup de talents chez eux. Par exemple, quand j’ai reçu le prix d’interprétation de l’Association américaine des critiques de cinéma (le 14 janvier, ndlr), Shirley MacLaine recevait un prix d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, ils ont diffusé un montage avec des extraits de tous ses films et c’était éblouissant ! C’est une comédienne extraordinaire ! Des tas d’acteurs m’impressionnent… Et toi, Louis ? 
Louis Garrel : Hier, j’ai vu Missing de Costa-Gavras (1982) : Jack Lemmon est vraiment un très grand acteur ! Sinon, je ne sais pas si tu as vu Manchester by the Sea (de Kenneth Lonergan) : Casey Affleck est très impressionnant ! Il fait partie de ces acteurs qui ont cette capacité à être immergé dans le film, tout en ayant conscience que c’est à ce moment-là qu’il faut faire telle chose ! C’est une chose que j’admire : ils font un peu de la mise en scène d’acteurs en même temps qu’ils jouent ! Tom Hanks possède ça aussi : il ne joue pas de manière aveugle, c’est comme s’il avait une sorte de troisième œil qui lui permet de se dire « tiens, il faut que je pose ça là ! ». Mais d’ailleurs, toi aussi, tu as ça !
“Je ne réfléchis pas quand je joue.”
Isabelle Huppert : Ah oui ?
Louis Garrel : Enfin toi, c’est autre chose… C’est une sorte de mise à distance très agréable : comme si tu jouais une scène en disant « Je la joue, vous voyez bien » ! Tu as ce regard sur les situations tout en interprétant ; et en même temps, cela ne nous empêche jamais d’être émus ! Par exemple, dans le film de Paul Verhoeven, les situations sont tellement énormes, parfois, qu’on a du plaisir à te regarder, parce que c’est un peu comme si tu disais « Allez, je vais jouer cette chose » tout en sachant qu’elle est très baroque… C’est d’ailleurs pour ça que les actrices américaines t’admirent ! Chez eux, c’est une tout autre école.
Isabelle Huppert : Mais c’est aussi pour ça que Casey Affleck reste un artiste un peu à part parmi les Américains : il se distingue par sa capacité à s’extraire, à ne pas se laisser totalement envahir par les sentiments. Mais attention, j’envie aussi beaucoup de choses chez les actrices américaines : quand je vois Julianne Moore dans Map to the Stars de David Cronenberg, par exemple, je la trouve géniale ! En tout cas, moi, je ne réfléchis pas quand je joue… Pas du tout ! Il y a une part d’inconscient très forte et d’inconscience aussi : je ne théorise absolument rien. C’est complètement instinctif, rien n’est prévu.
Louis Garrel : C’est très impressionnant les acteurs qui arrivent à théoriser leur travail… J’ai découvert une interview de Johnny Depp, où on lui demandait comment il avait construit le personnage d’Edward aux mains d’argent (dans le film de Tim Burton, 1990, ndlr), et il répondait : « Alors, voilà, j’ai mélangé un chien qui a peur de se faire taper et Nixon » ! C’est impressionnant, non ? Toi, Isabelle, tu ne dirais pas : « J’ai mélangé un petit oiseau et Fillon », hein ? Tu ne dirais pas ça, quand même ?
Isabelle Huppert : Surtout pas en ce moment !


vendredi 2 août 2019

“Madame Hyde” / Une fable décapante portée par Isabelle Huppert

Isabelle Huppert

“Madame Hyde”, une fable décapante portée par Isabelle Huppert

Jacques Morice
Publié le 28/03/2018. Mis à jour le 28/03/2018 à 09h37.

Serge Bozon narre l’histoire d’une timide prof de physique qui se transforme radicalement après un choc électrique. 
Après la police (Tip top), l’école. Mais avec Serge Bozon, pas de réalisme, il faut que ça décolle. Vers le farfelu, le fantasque. Voici donc Mme Géquil (sic), professeure de sciences physiques dans une classe technologique en banlieue. Incapable de faire cours, sans la moindre autorité, elle est un objet de raillerie pour ses élèves et d’apitoiement auprès de ses collègues. Cette mauvaise pédagogue est, malgré tout, un cœur pur, sensible au sort d’un élève, Malik, que le handicap (démarche très claudicante avec déambulateur) n’empêche nullement d’être­ ­insolent et antipathique. Or voilà qu’un jour, à la suite d’une expérience où elle reçoit une décharge électrique, Mme Géquil se transforme…



L’Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, écrit par Robert Louis Stevenson, tout le monde en connaît les grandes lignes. Le cinéaste le chamboule sur deux points essentiels : une femme comme héroïne qui se métamorphose de manière positive, au moins dans un premier temps. La fable fantastique est très drôle dans sa manière de reprendre bon nombre d’archétypes sur l’école pour mieux les pervertir. Des deux déléguées de classe, sortes de sœurs siamoises anormalement intelligentes, aux moutons noirs qui scandent un rap étrange venu d’ailleurs, chaque personnage détonne. En particulier le proviseur de l’école (Romain Duris, impayable), cheveux sur le côté et tenues cintrées bleu ou vert canard : à la fois caricature du manager et histrion fêlé.

Le plus étonnant reste le glissement du film vers l’apprentissage. Serge Bozon nous ferait presque aimer le principe d’Archimède et les axiomes d’Euclide. Sa transmission du savoir au bord du rêve est fluide, gracieuse… Il gagne aussi en mélancolie diffuse, et c’est nouveau dans son cinéma, jusque-là un rien conceptuel. Petite créature criarde et fébrile, surfemme luminescente ou bien enseignante à l’agonie, livrant héroïquement son cours, Isabelle Huppert est épatante à travers ses avatars. Elle participe activement à la réussite de cette fiction géométrique riche de déraillements, magique comme un prototype.
TELERAMA


jeudi 1 août 2019

Isabelle Huppert / “Vous savez, on ne discute pas beaucoup avec Bob Wilson”





Isabelle Huppert : “Vous savez, on ne discute pas beaucoup avec Bob Wilson”


Emmanuel Tellier
Publié le 08/08/2016. Mis à jour le 01/02/2018 à 09h01.


De sa première rencontre avec le fondateur du Watermill center ou de ses rôles dans “Orlando” en 1993 et “Quartett” en 2006 Isabelle Huppert se souvient des moindres détails.
Vous souvenez-vous de votre première visite à Watermill ?
La première fois que je suis allée à Watermill, Bob Wilson venait tout juste d’en faire l’acquisition. C’était encore une friche industrielle, et pourtant, certaines choses étaient déjà installées – dès qu’il arrive dans un endroit, il y met tout de suite sa marque. J’ai notamment le souvenir de chaussures qui étaient disposées de manière particulière, dans des pièces vides. J’ai aussi le souvenir d’un déjeuner dans une grande cuisine, avec entre autres Lucinda Childs… J’y suis retournée une deuxième fois, mais rien de commun avec ma première visite, puisque c’était il y a deux ans seulement, à la fin du mois de juillet, lorsque se tient cette grande manifestation publique au cours de laquelle sont présentés les travaux des jeunes artistes en résidence. Evidemment, ça n’avait plus rien à voir avec ma première visite, et je ne n’aurais jamais reconnu les lieux, tant tout est devenu d’une sophistication inouïe.

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce centre d’art ?

Je suis très sensible à la façon dont le visiteur est invité à circuler dans les espaces, notamment à passer de l’intérieur à l’extérieur, de manière naturelle. Watermill est un lieu doté d’une grande théâtralité, et en même temps, un terrain de jeu jamais figé. C’est d’ailleurs sa raison d’être : que chacun s’en empare et y vive quelque chose de personnel et fort… Pour Bob Wilson, c’est vraiment l’œuvre de sa vie. Watermill touche à l’idée de la transmission, qui est essentielle à ses yeux. Ça l’est sans doute d’autant plus qu’il l’a créé dans un pays où son travail n’a guère été appréhendé à sa juste valeur - Wilson n’est pas assez académique pour l’Amérique, lui qui est depuis longtemps au carrefour de tant de disciplines, théâtre, opéra, performance, arts plastiques… Comme chacun sait, il a d’abord été reconnu par l’Europe, par la France en particulier. Et donc ce retour vers les Etats-Unis est d’une importance plus grande encore.

The Watermill Center, laboratoire d'inspiration

“Tous les gens qui ont découvert le théâtre de Bob Wilson à cette époque en gardent un souvenir indélébile.”
Vous vous rappelez de votre toute première rencontre avec l’univers si particulier de Bob Wilson ?  
Très bien oui, car j’étais toute jeune et jouais dans une troupe amateur, au festival des arts de Chiraz, en Iran (c’était en 1972 - ndlr). Nous jouions dans le « off », dans un spectacle mis en scène par Daniel Benoit, d’après une nouvelle de Kafka, et cette année-là, Bob Wilson présentait KA MOUNTAIN, quelque chose de fou puisque ça durait 7 jours et 7 nuits. Le soir, quand nous avions terminé notre spectacle, nous montions sur la colline où se jouait la pièce et nous regardions ces personnages se déplacer lentement, poétiquement. Nous étions subjugués, comme dans un rêve, ce qui n’est pas illogique quand on regarde ça toute la nuit emmitouflés dans des couvertures. Je pense que tous les gens qui ont découvert le théâtre de Bob Wilson à cette époque en gardent un souvenir indélébile.


Et vous imaginiez travailler un jour avec lui ?
Ah non, certainement pas – j’avais encore très peu d’expérience. J’ai dû le croiser au hasard d’un couloir, au festival, mais en étant persuadée que ça ne se reproduirait jamais… Non, rien ne pouvait me laisser penser… D’ailleurs, je l’ai rencontré complètement par hasard, bien des années plus tard, à un dîner privé avec des amis ; c’est à ce moment-là qu’il a eu l’idée de me proposer de jouer dans Orlando en 1993.
Quand on voit le niveau de sophistication de Watermill, le sens aigu des détails, on se dit que Wilson doit être très exigeant avec les comédiens, et qu’il doit falloir du temps pour que se tisse l’échange…
Et bien non, pas trop. En fait, il se dégage une telle puissance de ce qu’il est - en tout cas pour qui veut bien l’entendre, pour qui peut ressentir cette puissance – que le travail se fait au contraire plutôt rapidement. Par son regard, par son corps, par sa façon d’être là, Bob Wilson « émet » quelque chose, et si vous savez recevoir, ça va vite. Orlando, on l’a répété très peu : trois semaines seulement. Moins de temps qu’initialement prévu, car très vite, il a voulu qu’on fasse venir du public… Wilson travaille toujours assez rapidement, et sans doute d’autant plus pour Orlando qu’il l’avait déjà monté à Berlin avec Jutta Lampe


Quel est l’aspect de la relation de travail avec Bob Wilson que vous trouvez la plus stimulante ? Est-ce que cela passe par la parole ? 
Vous savez, on ne discute pas beaucoup avec Bob Wilson. Comme le sens du texte n’est jamais au cœur du propos, cela permet au comédien ou à la comédienne de développer son propre imaginaire : on se sent complètement libre. Il y a à la fois une très forte contrainte sur les gestes – par exemple le déplacement d’un petit doigt dans la lumière, qui doit être calé au centimètre près –, mais aussi une infinie liberté. Or, j’adore cette double-approche, elle me va très bien… Bon, évidemment, pour que ça marche, il faut être ultra-sensible à son esthétique, il faut s’inscrire dedans. C’est mon cas, puisque pour moi, Wilson un génie. Il a inventé un langage, en même temps qu’une manière de capter et mettre en scène le temps et l’espace. Quand on est spectateur, on a l’impression de voir les choses dans l’instant, de manière très puissante, mais également d’être invité à aller puiser dans sa mémoire. Et pour moi qui suis comédienne, c’est la même chose : sur le plateau, il en appelle à la fois à la conscience et à l’inconscient, et cela me parle énormément.