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samedi 19 novembre 2022

Petits haïkus / Grands poèmes


Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki

Petits haïkus : 

grands poèmes

par Maurice Mourier
20 décembre 2016

De Matsuo Munefusa dit Bashô (1644-1694), le plus illustre poète du haïku, cette forme poétique ultra-brève (un verset de 17 syllabes disposées en trois vers de 5, 7 et 5 syllabes respectivement), nous avons la chance de posséder l’édition complète et bilingue procurée par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot en poche (La Table Ronde, 2014). Avouons cependant que devant ce trésor lu en continuité, si quelques dizaines de textes frappent immédiatement par une harmonie et une sensibilité proches de celles que nous pouvons trouver chez nous (Verlaine, par exemple, ou certaines séquences d’Aloysius Bertrand, ou certaines Contrerimes de Paul-Jean Toulet), la plupart de ces notations ténues nous laissent, à défaut d’un guide avisé, froids ou hébétés comme poule tombée sur un couteau.


Bashô, Journaux de voyage. Trad. du japonais par René Sieffert. Verdier, 124 p., 14, 50 €

Torahiko Terada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki. Philippe Picquier, 80 p., 11,50 €


En somme, pour le haïku, il faut être initié, faute de quoi on passe à côté ou, pire encore, comme tant d’amateurs, dont quelques-uns portent de grands noms – Claudel notamment – , on s’acharne à produire en français du haïku qui n’est que japoniaiserie.

Au Japon, l’émulation a également fleuri et des milliers d’imitateurs, parmi eux nombre d’écrivains en prose, se sont adonnés à la chasse au haïku un peu plus légitimement qu’en Occident de toute évidence puisque ce genre si particulier, si frustrant en un sens du fait de sa maigreur insigne, entre là-bas en résonance beaucoup plus profonde qu’ici avec un je ne sais quoi de spécifique, bien difficile à définir.

Vers la fin du XIXe siècle, Natsume Sôseki, un angliciste japonais qui fut aussi un des romanciers majeurs de la période Meiji, celle de l’ouverture à l’Occident (Le pauvre cœur des hommes, 1885 ; Je suis un chat, 1905), était un de ces praticiens éclairés et aimait concourir en création de haïkus avec ses meilleurs étudiants de littérature anglaise. C’est ce qui a incité le plus doué et le moins conformiste d’entre eux, Torahiko Terada – il tient un rôle de gentil cinglé, sous un nom de fiction, évidemment, dans Je suis un chat –, à s’interroger en 1935 sur la nature même du haïku, qui est d’abord un jeu de lettrés, dans le court essai que les éditions Philippe Picquier ont eu la judicieuse idée de publier aujourd’hui dans une excellente traduction.

Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki

De cette mise au point, l’Occidental aura intérêt d’abord à prendre de la graine, car l’auteur y déclare tout de go que le haïku est à peu près incompréhensible et par conséquent inaccessible aux Longs-Nez. Certes, cette affirmation un peu abrupte ne saurait étonner. Elle est récurrente au Japon pour tout ce qui concerne les aspects les plus autochtones des arts nippons : l’arrangement floral, la cérémonie du thé, le tir à l’arc, le jardin zen, le sumo et les théâtres nô, kabuki et bunraku, témoignant de la permanence du complexe typique de supériorité et d’auto-dénigrement simultané de ce curieux peuple si longtemps isolé.

Mais l’intérêt du livre va très au-delà de ce constat amusé ; et l’auteur de L’esprit du haïku est si intelligent que, revenant avec émotion sur ses années de formation en compagnie d’un maître incomparable qui avait fait de ce qu’on n’appelait pas encore le dialogue interculturel sa raison de vivre, il réussit à mettre le doigt sur les deux éléments indispensables à un Occidental s’il veut goûter la saveur authentique du haïku dans son originalité.

D ‘abord, il y a la place qu’y occupe la connaissance approfondie d’une tradition littéraire remontant à la fois à l’apport de la culture chinoise classique, importée volontairement dès le Ve siècle, et à l’influence du bouddhisme (notamment de son amour pour tout ce qui est vivant) arrivé de l’Inde médiévale via de nouveau la Chine et peut-être surtout la Corée.

Bashô, à cet égard, est particulièrement éclairant, non qu’il soit essentiellement un poète savant aussi sophistiqué que jadis nos Grands Rhétoriqueurs et leurs successeurs de la Pléiade. Les réminiscences de la poésie chinoise sont nombreuses chez lui, et chaque kanji (ou caractère d’origine chinoise) est dans ses haïkus source de connotations que l’édition bilingue de La Table Ronde détaille pertinemment.

Mais c’est l’importance démesurée du rapport à la nature au sens le plus large (vie animale, présence de l’arbre et de la fleur, météorologie, beauté des paysages, harmonie de la terre et du ciel) qui donne à ces textes si succincts leur coloration unique.

L’« esprit du haïku », dans ces conditions, Torahiko Terada le souligne de manière on ne peut plus convaincante, se révèle inséparable d’un sentiment plus japonais en effet qu’universel : celui que l’individu est en totalité, corps et âme, immergé dans un formidable milieu naturel qui le dépasse, le submerge – l’effraie souvent – et le comble. Où l’on rejoint, en partie à travers le bouddhisme et l’attention portée par le Bouddha à toutes les créatures, la croyance plus matérialiste que mystique du moi nippon en l’infinité des puissances naturelles représentées, dans l’animisme foncier de ce peuple, par les millions de kami, démons ou dieux locaux qui émanent de tout ce qui existe. 

Alors oui, aucun Occidental ne peut comprendre cela sans connaître le Japon, sa terre volcanique fantasque, ses ciels changeants, son climat excessif, ses lieux sacrés. Autant dire que, pour lire le haïku, pour être comblé par lui, il faut se faire l’âme japonaise, savoir s’absorber dans le réel infime, et réagir aux allusions à un passé tumultueux de combats fratricides et de contemplations concrètes, grâce à un état d’esprit fait de disponibilité à l’extase et (indissolublement) à la tristesse, à l’exaltation et à l’inquiétude, un esprit que recèle ce mot intraduisible : kimochi, soit « impression », sensation née du pouvoir émotionnel du moindre détail. Tout est mono aware, chose susceptible d’émouvoir, à condition de savoir que l’émotion repose en fin de compte sur une certitude diffuse, celle de l’impermanence de toute chose (le mujô bouddhique) ou plus simplement de la coïncidence poignante entre la splendeur de l’univers reflétée dans la plus minuscule de ses manifestations et son irréversible fugacité. 

Bashô, c’est exactement cela, et cela ne souffre pas une seconde d’être désincarné. Cet homme qui a passé les deux tiers de sa vie à voyager (à pied en général, à cheval parfois, emmenant avec lui l’un ou l’autre de ses nombreux disciples), sans jamais quitter le Japon où sa frénésie de pèlerinage permanent le portait à gagner des sites rendus célèbres par le souvenir d’une antique bataille, un temple fameux, un point de vue d’où contempler la lune, a vécu comme les moines qu’il a fréquentés assidûment, mais sans jamais devenir moine. Soutenu par sa renommée comme poète, il allait de village en village, accueilli, hébergé souvent de façon rudimentaire, parfois reçu par des amis riches qui partageaient avec lui – et il le note –, outre la passion du haïku, des plats raffinés et ne dédaignaient pas une orgie de saké prolongée durant des nuits entières. Partout il composait, laissant à ses hôtes reconnaissants des haïkus inspirés par telle anecdote ou telle vision locale, en guise d’hommage ou bien de simple écot. 

C’est cette existence pérégrine maintenue jusqu’à son dernier souffle que retracent ses admirables Journaux de voyage naguère magnifiquement introduits, traduits, commentés par René Sieffert, introducteur génial au Japon, et aujourd’hui republiés chez Verdier. Lecture indispensable, et qui lève le voile sur le secret du haïku. On y voit Bashô s’enthousiasmer pour un lieu-dit, un insecte, un brin d’herbe, et restituer ce choc éprouvé devant le plus humble spectacle naturel en quelques mots fulgurants, aux résonances infinies comme une phrase de Debussy. 

Vous saurez alors, non de connaissance cérébrale seulement, mais par toutes les fibres de votre corps éprouvant, qu’il est relié à l’ensemble du cosmos, vous saurez pourquoi « le bruit de l’eau » quand une grenouille a sauté dans une mare un certain jour, à une certaine heure de ce jour prise dans la gangue charnelle d’une certaine saison, induit en vous, soudain, une jouissance vertigineuse et insaisissable, un kimochi qui vous rend pensif et heureux. 

Et vous aimerez Bashô parce qu’il est le plus grand dans la plus petite perception qui puisse être, vous l’aimerez non comme un barbare que vous êtes mais, sans trop chercher les tenants et les aboutissants de ce trouble, comme un moine itinérant du lointain passé, un yamabushi kagura sac à l’épaule et bâton à la main, comme un Japonais, sens en alerte et cœur serré parce que rien ne dure, qui chante tout seul une vieille complainte en grimpant un chemin rocailleux de montagne au milieu des bambous nains.

 

Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki


EN ATTENDANT NADEAU

jeudi 17 novembre 2022

Persistance de la mélancolie au Japon

 


Persistance

de la mélancolie 

au Japon

Quel pays pourrait se comparer au Japon, dont la première et peut-être la plus éclatante littérature fut féminine ? Cela fait songer, n’est-ce pas ? Naturellement, il y avait eu la belle Sapho de Lesbos – au fait, était-elle belle, on n’en sait rien. Et puis il reste si peu de débris de ses poèmes écrits à la fin du VIIe siècle avant le Christ ! Naturellement, en notre beau XIIe siècle, presque deux mille ans plus tard, la douce Marie de France – au fait, était-elle douce, on n’en sait rien non plus – écrivit à la cour du roi français d’Angleterre Henri II Plantagenêt, époux d’Aliénor d’Aquitaine, des Lais merveilleux que l’on devrait faire apprendre par cœur dans nos écoles et dans leur langue originelle, l’ancien français, car ce sont, rythmiquement, mélodiquement, de petits bijoux.


Jacqueline Pigeot, L’Âge d’or de la prose féminine au Japon (Xe-XIe siècles). Les Belles Lettres, 170 p., 27 €

Natsume Sôseki, Poèmes. Trad. du chinois (Japon), présentés et annotés par Alain-Louis Colas. Édition trilingue (chinois, japonais, français). Le Bruit du temps, 385 p., 28 €

Tanizaki Jun’Ichiro, Éloge de l’ombre. Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré. Philippe Picquier, 106 p., 13 €

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes. Trad. du japonais par Hélène Morita. Belfond, 294 p., 21 €


Mais enfin rien de comparable à la floraison de la prose japonaise rédigée en syllabaire autochtone et non en idéogrammes empruntés au chinois, réservés aux hommes car plus « nobles », autour de l’an mil, par des dames de la petite aristocratie de la cour impériale du Japon, fixée à Héian. Rien de comparable surtout parce que, si les monceaux de textes laborieusement composés, à une époque où, de son côté, l’Europe pataugeait dans le marais des premiers Capétiens, par des lettrés japonais forcément sinisants ont pour la plupart sombré dans l’oubli sauf aux yeux des érudits chenus, cette littérature « inférieure », celle de femmes qui ne signent que d’un surnom, eh bien ! c’est la vraie révélation du génie japonais le plus exquisément spécifique, et qui a jusqu’à aujourd’hui nourri de fond en comble la totalité des arts nippons.

Étrange miracle, unique destinée de trois chefs-d’œuvre en particulier, Mémoires d’une Éphémère de « la mère de Michitsuna », les fameuses Notes sur l’oreiller de la pétulante Sei Shônagon, et enfin bien sûr Le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, d’où il n’est pas excessif de dire que tout le roman découle, à travers les siècles, au pays du Soleil-Levant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Le dit du Genji. Illustration du XIIe siècle

Ces monuments littéraires, d’un ton extrêmement personnel – qui a dit que les Japonais se perçoivent comme soumis à la morale et aux habitudes du groupe ? il n’existe dans aucune autre contrée artistes plus portés à la dissidence –, il faut bien entendu les lire pour eux-mêmes, pour leur saveur si lointaine et si proche, leur alacrité, leur subtilité psychologique peu conventionnelle. Mais ils demandent une initiation, et il n’en est pas de meilleure que l’étude magistrale à eux consacrée par Jacqueline Pigeot, parce qu’elle est non seulement érudite mais pleinement originale, féministe dans le sens le plus élevé, le moins étriqué du terme, empathique et fervente, absolument libre dans son écriture et ses conclusions, ainsi qu’il sied à une critique authentique.

Jacqueline Pigeot a elle-même traduit en 2006 Mémoires d’une Éphémère (954-974), cette saisissante chronique intime d’une femme mariée à un grand seigneur séduisant et volage, un nommé Kaneie qui accumule les conquêtes, les concubines et les rejetons, bien incapable de laisser le moindre nom dans l’Histoire si l’amoureuse délaissée qui finira par lui fermer sa porte, jalouse, lucide, mordante, touchante, n’avait donné de ce beau don Juan qui la néglige un portrait implacable et inoubliable.

Il est donc normal que Jacqueline Pigeot offre à « la mère de Michitsuna », aux efforts qu’elle accomplit pour retenir l’amant et pour assurer la carrière du fils qu’elle a eu de lui, l’essentiel de son analyse. Disons que la sensibilité si singulière, si portée à la contemplation, à l’examen des signes portés par les phénomènes météorologiques et les saisons, si encline aussi à une tristesse sans dieu rédempteur – malgré l’influence bouddhiste –, en somme tout ce qui fait le charme du peuple le moins impassible de la terre, le plus voué aux passions et aux excès, se trouve déjà dans ce récit plein d’amertume et d’humour, et que les souffrances et le talent poétique d’une seule femme ouvrent puissamment la fenêtre sur la richesse d’un imaginaire qu’on retrouve ailleurs à la même époque, et qui bien entendu vaut aussi bien pour le meilleur de l’élément mâle du Japon. Dans des genres différents, primesautier pour l’un, violent et sombre pour l’autre, et Notes sur l’oreiller et l’ample Dit du Genji ne feront que fixer des traits jumeaux de cette sensibilité première et non pas primitive, tant elle est déjà, chez « l’Éphémère », élaborée et savante.

Tout l’art japonais, en littérature notamment, mais aussi au théâtre, en peinture, au cinéma, est né de cette phase magnifique de civilisation, à Kyôtô, dans l’étroit et étouffant creuset de la vie de cour. L’exemple des écrivaines de ces temps archaïques était « absolument moderne ».

On pourrait donc s’attendre à ce que l’influence pérenne de leur génie s’exerce d’abord sur les artistes ultérieurs qui ont le plus contribué, de siècle en siècle, au renouvellement des lettres japonaises, notamment lors de la révolution pacifique de Meiji, après 1868, quand toute une culture autonome et illustre se met, volontairement, à l’école de l’Occident. Or c’est bien ce qui se passe par exemple avec Natsume Sôseki, né en 1867, spécialiste de littérature anglaise et célèbre auteur de Je suis un chat, ironique peinture de son époque via la fiction d’un félin muet mais clairvoyant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Natsume Soseki

Pourtant, et c’est paradoxal, Sôseki est aussi praticien éminent du kanshi, ou poème de lettré écrit en chinois, ce qui semble témoigner d’une sorte d’hyper-classicisme un tantinet rétrograde. Or il n’en est rien, la splendide édition trilingue (chinois, japonais, français) des 207 quatrains et huitains rimés en chinois que vient de procurer Alain-Louis Colas au Bruit du temps prouvant qu’une sensibilité mélancolique tout à fait personnelle et moderne se fait jour ici malgré la double convention d’une forme « à l’ancienne » et d’un sincère détachement d’essence spiritualiste.

Ainsi de ce poème (6 octobre 1916, page 191) sans titre, qui date de la dernière année de l’écrivain depuis longtemps malade et qui va mourir le 20 novembre : « Sans être ni chrétien, ni bouddhiste, ni confucianiste, / Dans les faubourgs, je vends mes écrits pour mon petit plaisir. // Dans la cendre des livres, le livre indique sa vigueur ; / En un monde sans Loi, la Loi trouve sa reviviscence. // Abattre les divinisés pour en ôter jusqu’aux ombres. / L’espace libre rend patent ce qu’est sagesse ou sottise. » Soit une philosophie de l’extrême libération du moi, que n’aurait pas reniée « l’Éphémère » qui, à la fin de ses Mémoires, brise à la fois le carcan du lien conjugal et des ténèbres de l’existence.

Un autre moderniste qui retrouve comme en se jouant les labyrinthes de la sensibilité ancestrale et, en l’occurrence, féminine, sinon féministe, c’est le plus éclatant des romanciers actuels du Japon, Murakami (Haruki). Philippe Pons, parfait et subtil connaisseur de l’archipel, mentionne à juste titre, dans Le Monde des livres du 24 mars dernier, que Des hommes sans femmes, dernier recueil de nouvelles de l’auteur du bestseller (pour une fois légitime) Kafka sur le rivage et d’autres livres de « haute enfance », selon la formule de Léon-Paul Fargue, y fait un clin d’œil complice à la littérature américaine (Men without women de Hemingway, 1927) que Murakami connaît aussi bien qu’il est expert en jazz.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Kazu Saito

Mais il existe un abîme entre la tristesse organique (née de la vieillesse ou de sa peur, et de l’impuissance sexuelle ou de son fantasme) qui hante le macho yankee alcoolique, et le sentiment presque indéfinissable de déréliction envahissant, chez Murakami, la vie de maris solitaires ou d’amants que l’absence de la femme aimée a rendus à leur désert. C’est que d’un côté le contexte monothéiste assigne à l’Autre un rôle de coupable, au mieux de victime, et qu’une misogynie indécrottable sous-tend le texte de Hemingway. Tandis que l’agnosticisme nippon rend impossibles de telles facilités de lecture du monde. Voyez certaines nouvelles vraiment fulgurantes, par exemple Drive my car, où l’acteur Kafuku, veuf d’une épouse infidèle et privé de sa voiture suite à un retrait de permis, se voit « recadré » dans son absurde ressentiment posthume par son chauffeur occasionnel, une jeune fille bourrue et belle experte en maïeutique ; ou l’admirable Bar de Kino, ténébreuse et fantastique histoire où intervient, comme si souvent chez Murakami, une figure équivoque de la Destinée.

Les héroïnes de ces courts récits sont à l’évidence supérieures aux hommes, non seulement par leur finesse et leur intuition, qualités qu’on concèderait aux femmes aussi bien chez nous, mais surtout par leur courage et la puissance qui émane d’elles, vivantes ou mortes. À plus d’un millénaire de distance, ces prodigieuses créatures, ayant désormais conquis leur pleine autonomie, paraissent avoir été appelées à habiter un grand livre pour venger de ses humiliations « la mère de Michitsuna », qui ne pouvait s’avouer comme écrivaine que sous le masque d’une matrone. Significativement, aucune d’entre elles ne se définit par la maternité que toutes les civilisations machistes portent au pinacle jusqu’à la nausée. Elles ne sont pas par destination les serpillières de mâles couvés au giron de Daech ou du Saint-Office.

Bien plus, « la tristesse traditionnelle des Japonais », jadis théorisée par le grand Kawabata, et qui court tout au long de la littérature de ce curieux pays, depuis l’an mil jusqu’aujourd’hui, cette couleur à nulle autre pareille qui confère à l’art nippon son irremplaçable éclat sourd, pourrait bien être, sinon d’essence féminine – pensée réductrice dont nous préserve le Grand Manitou ! –, au moins liée à certaine répugnance de la part féminine du monde à l’égard de la stupide rutilance et du vacarme émanant des brutes garnies de sabres et de satisfaction béate qui sont aussi un des aspects et non des moindres du Japon féodal puis nationaliste.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Yasunari Kawabata

Depuis le Xe siècle, l’art japonais, né en territoire féminin, se marie au clair-obscur, non à la lumière violente. Il correspond à un goût du fondu enchaîné des couleurs et des formes (si éloigné de celui des contrastes, propre à l’art chinois). Un art tissu de nuances infimes, de lumières tamisées, d’une sensibilité exquise plutôt qu’aiguë, fait pour émouvoir le kimochi, terme intraduisible connotant l’idée d’une perception sensible seulement à l’univers intérieur de chacun. On le retrouverait partout, ce sentiment, à condition qu’il s’agisse d’art japonais authentique (nô, bunraku, poterie mingei, tentures et laques où, sur un fond uniformément noir, s’inscrit une unique tige de bambou), plus éloigné du clinquant chinois (étoffes, vases décorés, pétards) que de toute l’arrogante suffisance des Longs Nez.

On lira avec délectation Éloge de l’ombre, que Tanizaki, l’un des géants littéraires du XXe siècle, composa pour un magazine (tous les écrivains japonais, on le sait, sont polygraphes par nécessité commerciale) en l’année 1933, en plein délire totalitariste. C’est un traité d’une ravissante frivolité, où il est question de la texture beige ou grise des murs du logis traditionnel, de la teinte passée des plus beaux kimonos et, par contraste, de l’agressivité, pénible pour l’œil, des environnements trop lumineux de l’Occident, qu’il convient de bannir si l’on veut comprendre et les extases de Sei Shônagon à l’arrivée nocturne d’un amant vêtu d’un manteau sombre moucheté de neige, et les pudeurs hautaines de Sôseki,  et la mélancolie spécifique de Murakami, qu’il a héritée de « l’Éphémère ».

On peut se demander si le Tôkyô survolté et criard d’aujourd’hui a définitivement remisé ces minuties précieuses au magasin des accessoires, s’il s’est réellement « américanisé » autant que nous, gens d’Europe et d’oubli. Je ne le crois pas : une littérature contemporaine vivace tend à démontrer le contraire.

EN ATTENDANT NADEAU

mardi 1 novembre 2022

Trois livres venus de l’Orient lointain

 

Bao Tianxiao, Ren Xiaowen, Natsumé Sôseki : voix de l'Orient lointain


Trois livres 

venus de 

l’Orient lointain

par Maurice Mourier
27 avril 2022

Les Mémoires de Bao Tianxiao, journaliste dans la Chine du XXe siècle, entre révolutions, guerres et occupations ; un court drame social d’un romancier né l’année de la prise du pouvoir par Deng Xiaoping ; une nouvelle traduction par René de Ceccaty d’un récit quasi-autobiographique de Natsumé Sôseki : trois livres venus de Chine et du Japon pour écouter les voix diverses de l’Orient lointain.
Bao Tianxiao, Souvenirs de la chambre de l’ombre du bracelet. Traduction du chinois, notes et postface de Joachim Boittout. Préface de Sebastian Veg. Rue d’Ulm, 366 p., 21 €
Ren Xiaowen, Sur le balcon. Trad. du chinois par Brigitte Duzan. L’Asiathèque, 110 p., 7,90 €
Natsumé Sôseki, Petit maître. Trad. du japonais par René de Ceccatty. Points, 265 p., 8,60 €

Le livre de Bao Tianxiao, malgré un de ces titres poétiques dont les Chinois abusent, n’a aucun des caractères de la poésie. C’est un choix, fort bien opéré par le traducteur Joachim Boittout, également auteur de notes indispensables et de la postface, dans les Mémoires d’un journaliste, écrivain et éditeur qui a fait une exceptionnelle carrière, notamment à Shanghai, avant de se fixer à Taïwan puis à Hong-Kong.Une très longue vie (1876-1973) a permis à cet entrepreneur actif et jovial de traverser toute l’histoire de la Chine moderne, à partir de la fin de l’empire Qing et presque jusqu’à celle du maoïsme. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas d’un long fleuve tranquille. De bonne famille aisée mais non pas riche, Bao entame une carrière de fonctionnaire traditionnel en passant les premiers des interminables et fastidieux examens mandarinaux, qui ne seront abolis qu’en 1905 quand le dernier empereur mandchou fait une tentative de modernisation aussi vaine que sera l’essai d’une république en 1911, d’une dictature sous Yuan Shi Kaï, d’un nationalisme qui n’empêcha pas l’invasion japonaise, avant qu’en 1949 une nouvelle république, dite populaire, n’installe le totalitarisme de Mao.

Ces péripéties meurtrières, Bao, avant de s’exiler de la Chine continentale, les surmonte habilement. Il réussit à Shanghai à devenir un journaliste vedette et un éditeur de nombreux auteurs occidentaux, philosophes et théoriciens politiques notamment. Que retenir surtout des extraits de ses Mémoires, rédigés dans un style facile et souvent plaisant ? D’abord, me semble-t-il, que l’ouverture à la modernité d’une Chine archaïque a reposé en grande partie sur la traduction non des originaux occidentaux mais de leurs éditions japonaises.

Bao Tianxiao, Ren Xiaowen, Natsumé Sôseki : voix de l'Orient lointain

Des habitants de Hankou fuient vers Pékin pendant la Révolution chinoise (1911) © Gallica/BnF

À l’origine de sa trajectoire culturelle, le Japon avait emprunté son savoir à la Chine via la Corée. Au début du XXe siècle, c’est la Chine qui dépend du Japon déjà « ouvert » depuis Meiji (1868). On retiendra ensuite qu’un intellectuel astucieux et non spécialisé peut parvenir à passer à travers les gouttes d’époques globalement atroces sans y sombrer, en suivant sans doute les courants les moins violemment subversifs du goût nouveau, mais en prenant tout de même certains risques, celui de défendre, par exemple, une discrète évolution de la condition féminine en publiant comme romancier à la mode le conte Un fil de lin, en 1909, dans Eastern Times Romanesque, qui nous est donné in extenso aux pages 195-205 de ce livre.

C’est un texte terriblement sentimental et qui passerait aisément pour édifiant, dans le genre Veillées des chaumières, si sa fin conformiste (la mal mariée qui a dû sacrifier son véritable amour est soignée tendrement de la diphtérie par « son benêt de mari » ; elle guérit mais le contamine et il meurt ; pleine de remords, elle lui restera fidèle) ne dissimulait pas le caractère « révolutionnaire » de la critique initiale du mariage arrangé.

On comparera avec amusement ce conte de 1909 à la « novella » chinoise Sur le balcon, publiée en 2011, soit un siècle plus tard. Aucun rapport apparent : de jeunes gars à la limite de la délinquance, dans un quartier pauvre, qui rêvent d’argent et de filles. Mais là aussi une conclusion curieusement édifiante et sentimentale et une littérature populaire pas désagréable, un peu attendue. On se rappelle alors l’immense succès en Chine de la traduction de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils par Lin Shu en 1899. La tradition du drame social doté d’une fin morale n’est donc pas morte en Chine.

Bao Tianxiao, Ren Xiaowen, Natsumé Sôseki : voix de l'Orient lointain

Il y a évidemment un abîme entre ces auteurs intéressants d’un point de vue sociologique – surtout le premier – et un écrivain original aussi important que Sôseki. Mais on peut tout de même aussi utiliser Petit maître, retraduit et présenté superbement par René de Ceccatty, pour souligner une différence fondamentale dans l’appréhension générale du monde entre Chinois et Japonais, et cela d’autant plus facilement que le roman de Sôseki a paru en 1906, une époque où déjà le Japon, à la différence de la Chine, était entré de plain-pied dans la modernité.

Le conte de Bao Tianxiao comme celui de Ren Xiaomen (né en 1978) et, ajouterai-je, par exemple comme les romans du Prix Nobel Mo Yan, ne s’intéresse pas à autre chose qu’à la société. La chronique d’un groupe, d’une communauté, d’un village, d’un quartier, d’un ensemble, voilà ce qui motive cette littérature, quels que soient par ailleurs ses prétentions esthétiques ou son niveau d’écriture. Il n’y a guère d’individu dans ces textes qui ne soit relié à cent autres, notamment par ses alliances familiales ou villageoises. La Chine, c’est le nombre. Tout personnage s’y définit par ses contacts, sa proximité, son rapport à d’autres.

C’est pourquoi le Sôseki de 1906, comme plus tard Tanizaki, ou Kawabata, ou Murakami, nous paraît d’emblée « moderne », c’est-à-dire occidental. Il n’écrit que sur l’individu séparé, souvent hostile au groupe, et cet individu, le plus souvent, c’est lui-même. Petit maître est le récit quasi autobiographique de l’aventure tragicomique d’un garçon sans qualité marquante, sauf peut-être une intégrité ingénue qui touche à la niaiserie. Exilé de Tôkyô dans le Shikoku, l’île la plus pauvre et paysanne du Japon, il exerce les fonctions modestes de professeur de mathématiques dans un collège et comprend mal les manigances de collègues médiocres, vaniteux, malveillants, en même temps qu’il se met à dos les élèves indisciplinés qui acceptent mal sa rigueur et ses manières urbaines. D’où une série souvent tordante de déconvenues qui n’en constitue pas moins en profondeur un sérieux apprentissage de la réalité, celle de la vie en société faite de sournoiserie, de coups bas, et aussi de découvertes inattendues (les véritables ennemis ne sont pas ceux qu’on croit, le gueulard insupportable se révèle un ami précieux).

Bao Tianxiao, Ren Xiaowen, Natsumé Sôseki : voix de l'Orient lointain

Natsumé Sôseki (1914)

Mené à la perfection, le récit aboutit à un constat : il faut s’arracher à l’emprise étouffante des autres et vivre pour soi avec le moins possible de compromissions. Cette leçon a d’autant plus de force qu’elle est appliquée, ici, au cas d’un enseignant ordinaire qui n’est en rien, à la différence de Sôseki, un intellectuel.

Après des débuts de professeur frustré, l’auteur de Petit maître passera quelques années de formation en Angleterre et en Écosse, puis mènera au Japon une existence de lettré, de poète (en japonais et en chinois). Romancier à succès et maître à penser des jeunes générations, il est pessimiste, comme tous les plus grands écrivains nippons, sans illusion sur ses semblables, et incarne à merveille un individualisme qui nous parle directement, à nous autres de l’Extrême-Occident, sans aucun filtre exotique. Son authentique puissance subversive, jamais violente, repose, entre autres éminentes qualités littéraires, sur un humour coruscant, riche en non-dits, auquel l’excellente traduction de René de Ceccatty fait un sort.

EN ATTENDANT NADEAU