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dimanche 6 juin 2021

Vincent Corpet / Le savoir du regard


Vincent Corpet

Le savoir du regard

9 MARS 2020, 

Regarder revient à prendre la mesure du chaos en quoi l’univers consiste : des lignes qui partent dans toutes les directions à la fois, des couleurs qui jurent et se combattent les unes les autres tandis que la lumière tombe comme elle le veut sur les choses auxquelles, oubliant le nom et le sens que les hommes leur donnent ont fini par trouver le même air radieux d’existence absurde.

(Je reste roi de mes chagrins, Philippe Forest)



Lorsqu’il évoque le processus créatif qui préside à sa peinture, Vincent Corpet utilise une formule concise : « l’œil regarde la main qui agit ».

Le regard est premier et à travers lui tout le savoir du visuel, qu’il s’agisse de formes empruntées à l’histoire de l’art ou de celles, banales, du monde.


A la main « d’agir », de parvenir à agencer ces données visuelles dans l’espace du tableau. Leur caractère hétérogène et la diversité de leur nature empêchent d’instaurer une quelconque hiérarchie dans la composition. Cependant, il faut faire tenir ensemble ces éléments épars, non dans l’ordre de la logique mais dans celui du désordre. Le « désordre de possibles » que Bataille identifie chez Manet comme étant l’expression du désir de liberté absolue de peindre. Corpet revendique cette même liberté.

Le désordre donc et avec lui tous les possibles sur le plan formel. La peinture pour Corpet est une forme indéterminée. Elle se refonde sans cesse pour peu que l’on remette tout en jeu à chaque tableau. Le procédé de l’analogie est le garant de ce refus de toute fixité. La pensée se met en mouvement, l’œil et la main établissent des liaisons, des correspondances entre des formes qui s’agrègent, se superposent, entre en collision.



La pensée analogique favorise l’inventivité formelle et, se faisant, permet à Corpet d’appréhender la peinture comme l’expression d’une possibilité infinie.

Le foisonnement des motifs figuratifs où se mêlent l’humain, l’animal, les objets, le vivant et l’inanimé, auxquels s’ajoutent lettres et graphisme, entraine la saturation de l’espace qui, en l’absence de toute perspective, revêt une densité particulière.




Devant ses images on perd en certitude, en mots, tant les choses se donnent dans leur « évidence absurde ». Elles désignent l’endroit où plus rien ne peut se dire, où le langage se dissout. On assiste alors au dépassement de la réalité. Le tableau se donne comme une ouverture vers un réel infini, élargi, amplifié. C’est à la poésie que l’on attribue cette faculté de transcender les données de la perception du réel ordinaire…

Nous n’avions pas vu, nous n’avions pas su voir, nous n’avions pas voulu savoir, « ça voir ».

Au moment de la sidération du regard, lorsque celui-ci plonge dans l’espace chaotique du tableau et se saisit de son étrange désordre, on est renvoyé au vide sur fond duquel il se détache et qu’il vient combler.

A chacun de donner la signification qu’il souhaite à ces images démultipliées des apparences du monde. A moins que l’on préfère leur seule contemplation et le vertige qu’elles procurent.



Biographie

Vincent Corpet à vingt ans, en 1978, il décide de devenir artiste et entre aux Beaux-Arts de Paris l’année suivante. Diplômé en 1981 il sera exposé au Musée National d’Art Moderne dès 1987.

A ce jour, il a participé à 150 expositions de groupe et a bénéficié de 55 expositions personnelles.

Il a successivement été représenté par la galerie Daniel Templon (Paris), la galerie Charlotte Moser (Suisse), la galerie Hélène Trintignan, la galerie Mazel (Belgique).

Ses œuvres ont été acquises par de nombreux musées dont le Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou ; le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain, Nice ; le Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, le Musée Ingres, Montauban ; le F.N.A.C, Paris, ainsi que dans de grandes collections particulières françaises et étrangères.

Exposition à venir

Corpet /Corp(u)s, rétrospective de dessins, un commissariat d’Agnès Callu, 24Beaubourg, 24 rue Beaubourg 74004 Paris, du 25 au 28 mars 2020.
Fatras, Château de Jau, RD 59, 66600 Cases-De-Pène, France, du 26 juin au 26 septembre 2020.
Vincent Corpet, Les Sables d’Olonne, Musée de l’abbaye Sainte-Croix, du 14 février au 23 mai 2021.


WSI



mercredi 6 décembre 2017

Vincent Corpet / Fuck Maîtres



Vincent Corpet

Fuck Maîtres

14 OCTOBRE 2013, 

Dans ce nouveau cycle exploratoire de la peinture, Vincent Corpet fait preuve d’une totale liberté vis-à-vis des « Maîtres » dont les tableaux sont considérés par l’histoire de l’art comme autant de « chef-d’œuvres » indépassables, comme autant de modèles faisant autorité. Des œuvres ensevelies sous d’épaisses couches d’un savoir académique qui nuit à la capacité de voir, de se saisir du « voir ça » selon son expression, c'est-à-dire les formes dans les tableaux, la manière dont elles se combinent, s’imbriquent dans le jeu des correspondances et des analogies par lequel advient une image.

Le primat de la forme qui caractérise sa démarche créatrice est indissociable de cette conception de la perception. Cela entraîne à penser la forme en elle-même, en tant qu’elle fait image, de laquelle surgit une autre image qui engendre à son tour une image…une forme par conséquent, en constante mutation. C’est le refus de la forme comme entité close qui est à l’œuvre ici. Il s’agit d’affranchir les tableaux de Monet, de Picasso, de Combas…de leur statut définitif en introduisant des transformations qui portent sur les éléments formels qui les composent et de leur inventer, ainsi, d’autres développements.

Par cette sorte de mise en mouvement, Corpet ne libère pas seulement les « chefs d’œuvres » de leur état d’objet culturel mais il réactive et réveille leur perception façonnée par la culture. Il les réamorce, leur redonne de la voix en portant de nouveau à la visibilité ce qui est contenu en puissance, le désir, la violence, la vie, la mort, les sujets de la tradition picturale qu’il réinvestit, approfondit, reconfigure. Cette reconfiguration passe par une série d’opérations qui constituent autant de questionnements sur les œuvres.


Corpet commence par exécuter une reproduction à partir d’une photographie. Ce premier écart par rapport à l’original et à son aura lui permet d’appréhender celui-ci comme une simple donnée sur laquelle travailler et soumettre au pouvoir de métamorphose de la peinture. La notion de modèle n’entre pas en jeu ici, l’original prenant la valeur d’un objet à s’approprier et à détourner. La deuxième phase est une phase d’observation. Corpet interroge du regard l’espace des tableaux, les formes, les lignes, leur agencement, leurs rapports. Il les examine au sens clinique du terme afin que se révèle ce qui se cache en eux, la part d’invisible retenue captive.


La phase suivante consiste à dégager des tableaux les éléments figuratifs sur lesquels Corpet veut mettre l’accent afin de leur donner une nouvelle charge et, ce faisant, en renforcer le sens. Une phase strictement picturale où il fait jouer les éléments constitutifs de la peinture –la surface, la ligne, la couleur- en déstructurant le dispositif de l’œuvre originale avec la rapidité d’exécution qui caractérise sa démarche, qui « laisse parler la main » selon son expression.
Les œuvres tout au long de l’histoire, ont fait l’objet de réinterprétation par les artistes. Ce que l’on entend par « relève » désigne l’ensemble de ces reprises et de ces variations sans lesquelles la peinture ne peut se renouveler. Celles-ci, sans rompre les liens avec le passé, en transgressent nécessairement les règles, de manière irrévérencieuse à l’instar de Manet métamorphosant la Vénus de Titien en Olympia. La relève à laquelle procède Corpet présente une singularité particulière. Elle renvoie davantage à la notion développée par Bataille dans la revue Document « d’altération » considérée par celui-ci comme la nature même de la création artistique, rappelant que l’enjeu de l’art est le jeu. Décomposition, destruction, déformation, tels sont les processus d’altération propres à faire surgir d’autres formes et à mettre au jour une représentation « autre »


A quels types d’altération Corpet soumet-il Van Gogh, Cezanne, Warhol, … ? Ce qui retient tout d’abord l’attention, c’est la présence des couleurs, vives, éclatantes, envisagées dans leur rapport à la visibilité. Le chromatisme a une double fonction : l’une de révélation et d’isolation de certains éléments figuratifs, l’autre de recouvrement. Les plages colorées ouvrent un espace qui diffère de l’original. Un espace qui modifie le rapport entre les figures.
Le fait que certains motifs soient éliminés, que d’autres subsistent dans leur intégralité ou partiellement introduit une ambigüité visuelle qui entraîne une intensification de la représentation. D’autant plus que certaines formes ont été mise au jour par le procédé du grattage de la surface. Les éléments conservés n’ont pas ici valeur de citations même si les « maîtres » sont suggérés par leur présence, leur rôle est de concentrer sur eux la charge symbolique de l’image.


La présence de la langue dans la peinture participe de ces différents procédés d’altération. Faisant corps avec les formes, des lettres sont tracées en surimpression. Les jeux de formes, les jeux de lettres, les jeux de mots se combinent, obligeant le regard à circuler dans l’espace du tableau et à voir ce que nous ne savions plus voir. Le langage joue un rôle de dévoilement au même titre que les éléments figuratifs. Devant ces tableaux, l’œil « voit ça » et « l’œil écoute » selon la formule de Claudel.
Avec la colaboration de Galerie Mazel

Belgique


Amélie Pironneau
Amélie Pironneau est docteur en histoire de lʼart et critique dʼart. Elle a notamment publié aux éditions bookstorming un ouvrage sur “La crise de la peinture en France 1968-2000”.




Ron Mueck à Paris
Pascal Pistacio / Une poétique de la fragilité.
Amélie Pironneau / Franziska Jyrch
Lucia Kempkes / Mindscape Universe
Vincent Corpet / Fuck Maîtres
Thomas Lélu / Formes diverses
Shahla Dadsetan / Une expression silencieuse