D’Antoine Mouton, on se souvient de Chômage monstre (La Contre Allée, 2017), qui questionnait la manière dont le travail occupe nos vies, sur le plan intime et collectif. Dans un texte étonnant et stimulant, Nom d’un animal, en partie écrit dans le cadre d’une collaboration avec la compagnie théâtrale Jeanne Simone, l’écrivain interroge de nouveau le mot « travail ». Sa langue prend corps au fil des pages, une langue étonnante qui virevolte et grince, faisant danser ensemble le rire et la gravité.
Terrance Hayes (né en 1971) et Donika Kelly (née en 1983) abordent avec une grande inventivité poétique les insécurités d’une existence « noire » dans, respectivement, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin et Bestiaire.
Je ne suis propriétaire de rien et encore moins de quelqu’un. Tu ne devrais pas avoir peur quand j’étrangle ton sexe, je ne pense pas te donner d’enfants ni bagues ni promesses.
Toute la terre que j’ai tient sous mes chaussures. Ma maison est ce corps qui semble une femme, je n’ai pas besoin d’autres murs et à l’intérieur j’ai beaucoup d’espace : ce désert noir qui te fait tellement peur.
La furtive s’assoit dans les hautes herbes pour se reposer d’une course épuisante à travers une campagne déserte. poursuivie, traquée, espionnée, dénoncée, vendue. hors de toute loi, hors de toute atteinte. a la même heure s’abattent les cartes Et un homme dit à un autre homme : “A demain.” Demain, il sera mort ou parti loin de là. A l’heure où tremblent les rideaux blancs sur la nuit profonde, Où le lit bouleversé des montagnes béant vers son hôtesse disparue Attend quelque géante d’au-delà de l’horizon, S’assoit la furtive, s’endort la furtive Dans un coin de cette page.
Craignez qu’elle ne s’éveille, Plus affolée qu’un oiseau se heurtant aux meubles et aux murs. Craignez qu’elle ne meure chez vous, Craignez qu’elle s’en aille, toutes vitres brisées, Craignez qu’elle ne se cache dans un angle obscur, Craignez de réveiller la furtive endormie.
Certains aiment la poésie. Certains, Pas tout le monde. Pas la majorité, mais une minorité. Hormis les écoliers qui le doivent, et les poètes eux-mêmes. Ca doit faire dans les deux sur mille.
Certains aiment. Mais on aime aussi le potage aux vermicelles. On aime les compliments et la couleur bleu clair. On aime un vieux foulard. On aime avoir raison. On aime flatter un chien.
La poésie, mais qu’est-ce donc que la poésie ? Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée. Et moi je n’en sais rien. Je n’en sais rien et je m’y accroche comme à une rampe de salut.
19 SEPT. 2016 par VERA FELICIDADE DE ALMEIDA CAMPOS
Il existe des situations où toutes les variables perçues sont polarisées sur une cible, un objectif. Dans la dramatisation du danger, l’expectative d’être attaqué par une bête féroce, un serpent venimeux ; par exemple, crée des obstacles paralysants. Dans ces moments là, ce qui se voit, ce qui se sent, ce qui se ressent, ce qui s’entend, outre le goût amer dans la bouche, est référencé dans la situation qui immobilise ; tout est polarisé sur un point qui permet les transpositions et les unifications des diverses perceptions – c’est la synesthésie. Des tensions rapides, des milliards de péripéties, des peurs, des joies débridées créent ces perceptions unidirectionnelles, unilatérales, synesthésiques.
Sur mes cahiers d'écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J'écris ton nom Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J'écris ton nom Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J'écris ton nom Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur l'écho de mon enfance J'écris ton nom Sur les merveilles des nuits Sur le pain blanc des journées Sur les saisons fiancées J'écris ton nom Sur tous mes chiffons d'azur Sur l'étang soleil moisi Sur le lac lune vivante J'écris ton nom Sur les champs sur l'horizon Sur les ailes des oiseaux Et sur le moulin des ombres J'écris ton nom Sur chaque bouffée d'aurore Sur la mer sur les bateaux Sur la montagne démente J'écris ton nom Sur la mousse des nuages Sur les sueurs des orages Sur la pluie épaisse et fade J'écris ton nom Sur les formesscintillantes Sur les cloches des couleurs Sur la vérité physique J'écris ton nom Sur les sentierséveillés Sur les routes déployées Sur les places qui débordent J'écris ton nom Sur la lampe qui s'allume Sur la lampe qui s'éteint Sur mes raisons réunies J'écris ton nom Sur le fruit coupé en deux Du miroir et de ma chambre Sur mon lit coquille vide J'écris ton nom Sur mon chien gourmand et tendre Sur ses oreilles dressées Sur sa pattemaladroite J'écris ton nom Sur le tremplin de ma porte Sur les objets familiers Sur le flot du feu béni J'écris ton nom Sur toute chair accordée Sur le front de mes amis Sur chaque main qui se tend J'écris ton nom Sur la vitre des surprises Sur les lèvresattendries Bien au-dessus du silence J'écris ton nom Sur mes refuges détruits Sur mes pharesécroulés Sur les murs de mon ennui J'écris ton nom Sur l'absence sans désir Sur la solitude nue Sur les marches de la mort J'écris ton nom Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l'espoir sans souvenir J'écris ton nom Et par le pouvoir d'un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer Liberté.
En plein XVIIIe siècle et contre toute attente, naquit un poète aux doigts de feu. Son chant a tout bu, le ciel et la terre réunis. Aigle du verbe, il inscrivit de ses serres aiguisées sa poésie en lettres vivantes sur le parchemin de l’Eternité. Son pari (bien plus fou que celui de Pascal) : passer l’alliance aux doigts du Ciel et de l’Enfer. Autant vouloir unir l’eau et le feu sans que ces deux éléments ne s’annulent ! Mais les poètes, c’est bien connu, ne se satisfont pas des terres étroites du réel : ce sont gens de la démesure qui étirent l’imaginaire à l’infini, repoussant toujours plus loin les limites du langage.
Cet homme flamboyant, ce poète au front de comète se nommait William Blake : créature éclose d’on ne sait quelle fleur astrale, monolithe enflammé chu dans notre bas monde, il vint brûler la pâle raison tremblante au sein de sa faible bergerie. D’abord voué tout entier à la peinture, il se tourna ensuite vers cette langue de feu qu’est la poésie. Puissant tigre, il a fait sa proie de toute hypocrisie, bassesse et médiocrité. Dans sa bouche, gueule de cheminée, des braises fusaient. Homme lucide, Blake enflamma la paille moisie du mensonge, incendia la lâcheté et réduisit en cendres une morale chrétienne mortifère.
Avec le phosphore de son regard félin, cet insulaire né en 1757 et grand moraliste hétérodoxe, ne pouvait que foudroyer son époque de libertins minuscules, de petits dévots sans grandeur. Nyctalope visionnaire et poète viril, il a regardé s’enfuir dans la grisaille, oreilles basses et queue entre les jambes, le troupeau des couards emperruqués qui abandonnaient le navire. Orateur prophétique, sa chaire fut l’écritoire où il traça les lettres charbonneuses de ses terribles visions. Sa plume, griffe rétractile, a creusé au sein du langage des vers d’une puissance sans égale. Egaré au milieu de vilains gnomes et de ridicules nabots poudrés, ce Titan n’hésita pas à défier la vanité de toutes les idoles. Tel un nouveau Prométhée, il s’est avancé au milieu de la poltronnerie environnante avec pour seule torche la braise de ses yeux.
Bien que le “traducteur” soit toujours un “traître” ainsi que le veut le proverbe italien, “traduttore, traditore”, la traduction de Pierre Boutang me semble en tous points admirable : seul un poète peut transvaser dans sa propre langue la fertile semence donnée au monde par un autre habitant de la matière poétique. Car, ainsi que le disait le peintre Raphaël, cité par Ernest Hello dans L’Homme : « Comprendre, c’est égaler. »
“The Tyger / Tigre” (traduit par Pierre Boutang)
Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel,
Purent donc bâtir ton ordre terrible ?
Dans quel abîme, en quels cieux
Brûlait le feu de tes yeux ?
D’où les ailes pour monter ?
Quelle main osa s’emparer du feu ?
Quelle épaule nue, quel art
Nouèrent les fibres de ton cœur ?
Et quand ton cœur se prit à battre,
Quelle effrayante main, quelle marche effrayante ?
Quel le marteau ? quelle chaîne ?
En quelle fournaise ta tête ?
Que fut l’enclume ? Quelle effrayante prise
Osa maîtriser ses terreurs mortelles ?
Quand les astres lancèrent leurs épieux,
Inondèrent de larmes les cieux,
Sourit-il à voir son ouvrage ?
Celui qui fit l’agneau, est-ce lui qui t’a fait ?
Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel regard, immortels
Osèrent bâtir ton ordre terrible ?
William Blake, Chansons et mythes, Choix de poèmes traduits de l’anglais et présentés par Pierre Boutang, Orphée/La Différence (Bilingue), juin 2013, 192 pages, 7 €