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dimanche 22 juin 2025

Biographies / Graham Green



Graham Greene

Biographie

Écrivain anglais, Graham Greene est né le 2 octobre 1904 à Berkhamsted (Royaume-Uni).

Son père est principal de la Berkhamsted School où l'enfant accomplit ses études secondaires de 1915 à 1921. Ses souvenirs scolaires sont rapportés dans Enfance perdueet marqués par la nostalgie d'une époque qu'il évoque d'autant plus qu'il l'a déteste. Il passe une enfance heureuse et paisible au milieu de ses cinq frères et soeurs et de ses six cousins.

À quatorze ans, Graham Greene commence à écrire des fables et des contes fantastiques. Mais l'ennui, la morosité, le sentiment de la futilité des choses (qui ne le quittèrent plus) l'accablent bientôt. Il passe par une période d'intense désespoir, joue plusieurs fois sa vie à la roulette russe, ce qui amène son père à l'envoyer à l'âge de vingt ans passer six mois chez un psychanalyste. Cette "cure" — courageuse et inusitée pour l'époque — l'éveille à la puissance des rêves et de l'inconscient tout en l'aidant à mieux faire face à la vie et en le dotant d'instruments d'analyse qu'il utilisera ensuite abondamment dans sa création littéraire.

Après quatre ans d'études à Balliol College, il quitte Oxford en 1925, non sans avoir obtenu un diplôme de "deuxième classe" en Histoire moderne. Il a profité de son séjour pour adhérer, pendant quelques semaines, au Parti Communiste britannique (ce qui lui vaudra de se voir refuser un visa d'entrée aux États-Unis dans les années '50). Il se met à boire comme tout "gentleman" qui se respecte et rencontre Evelyn Waugh, athée comme lui à cette époque de sa vie, avec qui il restera toujours lié.

Il continue à écrire pour le théâtre et, en 1925, publie son premier livre, recueil de poésies intitulé Avril Babillard. En 1926, il se convertit au Catholicisme pour épouser, l'année suivante, Vivien Dayrell-Browning — elle-même convertie deux ans plus tôt à l'âge de dix-sept ans — qu'il a rencontré chez le libraire oxfordien Blackwell's et qui lui donnera deux enfants.

Durant les dix ans qui suivent sa conversion, Graham Greene est d'abord journaliste, puis rédacteur au Times. En 1929 paraît son premier roman, L'homme et lui-même, bientôt suivi par Orient-Express (1932) puis C'est un champ de bataille (1934) et Mère Angleterre (1935) où chaque scène introduit une trahison et un décès avec déjà l'intégration essentielle de l'innocence et de la corruption si typique de son oeuvre en général.

En 1935, à la suite de déboires conjugaux, il entame une vie d'errance — qui n'est pas sans rapport avec celle d'Evelyn Waugh ou de George Orwell. D'une première incursion au Liberia naît Voyage sans cartes (1936). C'est à cette époque qu'une crise religieuse l'amène à faire la distinction dans sa production littéraire entre drame et mélodrame et à classer ses livres entre "divertissement" et "fiction".

Critique de cinéma pour le Spectator (1935), rédacteur littéraire à Nigth and Day (1937), son activité ne faiblit jamais, ainsi qu'en attestent deux nouveaux romans, Le Rocher de Brighton (1938) et L'Agent secret (1939). L'année précédente, un voyage au Mexique lui avait permis d'enquêter sur les persécutions religieuses et fourni les sources de La Puissance et la Gloire (1940).

Graham Greene fait la guerre comme agent du Foreign Office et est placé comme agent de renseignement en Sierra Leone. Désormais sa vie se passe sous le signe du déracinement. Ses déplacements incessants lui fournissent la matière et le décor de son oeuvre. Sierra Leone et Nigeria pour Le Fond du problème (1948), Malaisie et Indochine pour Un Américain bien tranquille (1955), Notre agent à La Havane (1958) dans l'île éponyme, tandis que La Saison des pluies (1960) évoque un séjour dans une léproserie du Congo, Les Comédiens (1966) Haïti, etc.

Il continue à écrire au même rythme et avec la même maitrise jusqu'au milieu des années '80. Voyages avec ma tante (1969), Le Consul honoraire (1973), Le Facteur humain(1978), Dr Fischer de Genève (1980) ponctuent une production où se mêlent d'autres genres: la biographie avec La Dottoressa (1975), l'autobiographie avec Échappatoires (1980), etc.

En tout, Graham Greene a écrit une trentaine de livre dont l'unité se retrouve dans les constantes de sa philosophie et de sa vie, la fuite, le déracinement qu'il revendique en toute conscience, la fracture, le doute, l'angoisse, l'espérance aussi qu'il met en scène dans un "Greeneland" typique de la déréliction du XXe siècle.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, engagé sur le plan politique et religieux, homme d'action et d'écriture, Graham Greene a aussi travaillé pour le cinéma, adaptant ses oeuvres à l'écran, écrivant des scénarios dont ce grand classique du film noir qu'est Le Troisième Homme (1949), adapté par Carol Reed.

Graham Greene reste dans la mémoire collective comme l'homme du XXe siècle. Au carrefour de toutes les tendances, de tous les arts, de tous les évènements politiques de son temps, il a su associer action et écriture pour communiquer l'expérience qu'il fit en première ligne de la déliquescence et de la déréliction d'une époque d'incertitudes et de désespoir, sans cesser de croire en une infime miséricorde divine susceptible de racheter le pêcheur le plus misérable ou d'enrayer la chute la plus vertigineuse. Là se situent sans doute la grandeur et l'humanité d'un homme qui se place au niveau des plus grands.

En 1967, il s'installe en France où il demeure soit à Paris soit à Antibes, jusqu'à sa mort qui survient le 03 avril 1991 à Vevey (Suisse).

Il a reçu les plus grands honneurs: le Hawthornden Prize pour La Puissance et la Gloire (1941) le James Tait Black Memorial Prize pour Le Fond du problème (1949), le Catholic Literary Award pour La Fin d'une liaison (1952). Il a été fait Compagnon de l'Ordre de l'Empire britannique en 1966 et Chevalier de la Légion d'honneur en 1969.

Alain Blayac

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dimanche 27 août 2023

Jeanette Winterson / Frankenstein revisité / un rêve transhumaniste

 



Frankenstein revisité : un rêve transhumaniste

par Sophie Ehrsam
18 janvier 2022

Frankissstein. Une histoire d’amour de Jeanette Winterson est paru en anglais en 2019, deux siècles après Frankenstein, œuvre majeure qui continue d’inspirer écrivains et cinéastes. La romancière anglaise invite le lecteur à s’interroger sur la place du corps, de l’esprit et de l’amour dans nos vies imaginées et réelles. Un roman drôle et profond à la fois.


Jeanette Winterson, Frankissstein. Une histoire d’amour. Trad. de l’anglais par Céline Leroy. Buchet-Chastel, 352 p., 22 €


Frankissstein (avec un i et trois s) est un roman à cheval sur le passé et l’avenir, narré en partie par Mary Shelley, qui raconte la genèse de Frankenstein, et en partie par Ry Shelley, un chirurgien transsexuel dans un avenir plausible. Frankenstein est né dans l’imagination de l’autrice en 1816, alors qu’elle séjournait en Suisse avec la fille de sa belle-mère, Claire Clairmont, son époux, le poète Percy Bysshe Shelley, et un autre poète, le sulfureux Lord Byron, accompagné de son médecin, John Polidori. Le mauvais temps plonge ce petit monde dans l’ennui ; pour se distraire, ils tentent d’imaginer des histoires fantastiques et c’est dans ce contexte que Mary Shelley invente le personnage de Victor Frankenstein, le scientifique révulsé par le monstre qu’il a créé.

Frankissstein. Une histoire d’amour, de Jeanette Winterson

Jeanette Winterson © Sam Churchill

Les scènes et les conversations fictives imaginées par Jeanette Winterson s’appuient sur des faits : Mary Shelley, bien qu’elle n’ait jamais connu sa mère, Mary Wollstonecraft (célèbre pour son texte Défense des droits de la femme publié en 1792), a reçu, grâce à son père, une éducation plus substantielle que la plupart des femmes de son époque. Il fallait bien cela pour pouvoir être entendue par un personnage aussi ombrageux que Byron, clairement misogyne sous la plume de Winterson. Mary a quitté sa famille pour suivre Shelley (déjà marié), avec tout ce que cela avait de compromettant pour elle, ce qui donne lieu dans Frankissstein à la description d’une passion intense pour Percy, corps et âme. Elle a perdu des enfants en bas âge, si bien que le fantasme de pouvoir donner la vie autrement ou redonner vie à un corps mort a pu lui traverser l’esprit, voire la hanter. 

À l’autre extrémité du spectre temporel envisagé ici, le lecteur rencontre ce qui s’apparente à des avatars des personnages. Ry Shelley est une version moderne possible de Mary Shelley ; Victor Stein, scientifique charismatique au projet transhumaniste, est inspiré de Victor Frankenstein ; Ron Lord, patron d’une boîte de sexbots, de Lord Byron. Les arguments de Ron Lord pour justifier l’utilité de ses produits donnent à Jeanette Winterson l’occasion de s’en donner à cœur joie sur les stéréotypes masculins et féminins, dans une veine comique qui fait penser à Margaret Atwood dans C’est le cœur qui lâche en dernier (traduit par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 2017). Pour tenter de les dépasser, il y a Ry Shelley, transsexuel résolument androgyne, qui fascine Victor Stein par son choix de modifier son corps, son refus d’être défini par des données biologiques. Le rêve ultime serait pour Stein d’être débarrassé du corps biologique, source de jouissance mais aussi de souffrance (Ry Shelley n’y échappe pas, elle se fait agresser) et surtout de limitations frustrantes, si bien que le transhumanisme, avec l’aide de l’intelligence artificielle, lui semble la meilleure option pour l’avenir. Victor Stein l’explique à Ry Shelley dans une conversation philosophique qui n’a rien à envier à celles que Mary Shelley a pu avoir avec son mari, Byron et Polidori. Ces derniers échangeaient leurs points de vue sur le corps et l’esprit, avec des références à la Bible, à des poètes autant qu’à des scientifiques et des philosophes ; de même, il est question entre Shelley et Stein de la révolution industrielle, de Turing et de Hawking, d’ordinateurs et de cryopréservation. Écrivains et inventeurs ayant une égale importance dans l’exploration de la pensée humaine, Jeanette Winterson imagine même vers la fin du roman une rencontre entre Mary Shelley et Ada Lovelace, fille de Byron et pionnière de la machine à calculer.

Frankissstein. Une histoire d’amour, de Jeanette Winterson

Portrait de Mary Shelley par Richard Rothwell (1840)

Pour l’aimer, il faut accepter de se perdre dans ce roman fragmenté qui navigue entre le passé et le présent, l’Europe et l’Amérique, de perdre ses repères dans un bunker/laboratoire ou à l’asile de fous de Bedlam. Accepter que la réalité et la fiction, la science et l’art, le corps et l’esprit, la raison et l’irrationnel se croisent sans cesse, le monde n’étant pas binaire. Le sous-titre de Frankissstein (A Love Story, « une histoire d’amour ») peut surprendre car les relations amoureuses ne sont pas le thème dominant du roman. La clé réside dans le récent essai de Jeanette Winterson publié aux éditions Vintage, 12 Bytes : How Artificial Intelligence Will Change the Way We Live and Love. L’autrice y retrace l’histoire de l’intelligence artificielle, embrassant l’histoire des idées au sens large, scientifiques, philosophiques, politiques, spirituelles. Elle tente en fin d’ouvrage de dépasser l’opposition entre l’homme et la machine en s’éloignant de l’intelligence pour faire une plus grande place à l’amour. Dans cette vision optimiste du transhumanisme, l’intelligence artificielle viendrait prêter main-forte à l’être humain pour construire un monde moins violent et moins destructeur. Convaincu ou non, le lecteur aura vraisemblablement appris des choses dans cet essai enrichissant, à la réflexion nourrie de multiples lectures. On y retrouve Mary Shelley, Ada Lovelace et d’autres grandes femmes (parfois oubliées ou longtemps reléguées dans des rôles subalternes), mais aussi Jack Good, Max More et d’autres hommes passionnés par l’intelligence artificielle 

Frankissstein n’est pas un simple exercice de réécriture. C’est une tentative pour comprendre ce qui constitue le propre de l’être humain, à l’heure où la technologie peut se substituer à telle ou telle partie de celui-ci. Il est fascinant de voir l’évolution de la pensée de Jeanette Winterson ; Frankissstein laisse tant de questions en suspens que l’autrice est revenue sur le terrain avec 12 Bytes, un livre qui peut être vu comme une théorisation de l’hypothèse amorcée dans l’œuvre de fiction. L’un et l’autre abordent aussi en filigrane la question du langage et de la créativité : Winterson joue avec les mots, les références et les allusions, sa voix narrative est reconnaissable… il n’existe pas encore de machine qui écrive ainsi.

EN ATTENDANT NADEAU



mardi 22 août 2023

Lettres choisies de la famille Brontë

 


Lettres choisies de la famille Brontë

Charlotte (1816-1855), Emily (1818-1848) et Anne Brontë (1820-1849), peint en 1834 par leur frère Branwell Patrick Bronte (1817-1848). National Portrait Gallery


Indomptables 

Brontë

par Marc Porée
4 juillet 2017

À l’une de ses correspondantes, Charlotte Brontë confia très tôt « les sentiments réfractaires, rebelles et indomptables » qui l’animaient. C’est sans coup férir que ces trois qualificatifs s’appliquent à l’ensemble de la famille Brontë, père compris. Soit cinq correspondants principaux, Charlotte, Anne, Emily, Branwell, Patrick, protagonistes, à des degrés divers, d’une captivante correspondance à plusieurs. Forcément de nature victorienne, celle-ci révèle des épistoliers globalement insoumis, en partie parce que relevant d’un tempérament politique autant que poétique. Mais tous n’auront pas disposé du temps ou de la patience nécessaires pour parvenir à leurs fins. 


Lettres choisies de la famille Brontë, 1821-1855. Trad. de l’anglais par Constance Lacroix. Quai Voltaire, 624 p., 25 €


Pour qui en douterait encore, les lettres rassemblées par Margaret Smith, pour l’édition anglaise de la correspondance Brontë (mille lettres), et par Constance Lacroix, pour l’édition et la traduction françaises (trois cents lettres), démontrent combien la matière épistolaire est inflammable. Hautement inflammable, même. Si cela n’avait tenu qu’à bien des protagonistes secondaires de l’affaire, les lettres échangées à l’intérieur comme à l’extérieur de la fratrie seraient devenues la proie des flammes. Et Charlotte ne plaisante qu’à moitié quand elle confie à Ellen Nussey, son amie d’enfance, qu’il lui faudra brûler, sur ordre de son époux, ses lettres « aussi dangereuses que des allumettes [de la marque] Lucifer ». Elle n’en fit rien, fort heureusement. S’agissant des autres membres de la fratrie, leurs missives furent pour l’essentiel perdues ou tronquées, voire détruites. On mesure la persévérance dont Margaret Smith dut faire preuve pour rassembler autant de documents, parfois dispersés, dans le cas d’une même lettre, en cinq endroits différents. Attendre 2004, soit près de deux cents ans après la naissance des enfants Brontë (entre 1816 et 1820), pour disposer du troisième et dernier volume des Lettres montre assez la difficulté de l’entreprise. Il faut donc s’interroger sur la nature censément explosive de ces textes. Forcément relative, et devenue largement obsolète, la dimension privée du matériau, ainsi que des réputations en jeu, n’est aujourd’hui plus en cause. Rétrospectivement, c’est plutôt le caractère politique, au sens fort, du corpus qui nous frappe, nous qui sommes restés, plus ou moins, les contemporains de ces « Éminents Victoriens » en devenir.

La correspondance, en ce début de XIXe siècle, est le « meilleur substitut qui soit à la conversation ». Elle permet les confidences, favorise l’intimité. Toutefois, Charlotte n’est pas dupe : « Quand je lis votre lettre – je crois percevoir distinctement votre visage – votre voix – votre présence – néanmoins – l’imagination ne vaut pas la réalité et quand je les replace dans leur enveloppe et les range dans mon secrétaire – je sens pleinement la différence ». Dans le premier tiers du livre, les échanges horizontaux entre les membres de la fratrie alternent avec les échanges verticaux : lettres au père en poste à Haworth, véritable point fixe de la correspondance, mais aussi aux « phares » que sont William Wordsworth, S. T. Coleridge, ainsi qu’aux figures d’autorité dont Branwell, pour ne citer que lui, attend qu’elles le parrainent, en pure perte toutefois. Sans pour autant exclure, en parallèle, d’autres relations épistolaires, avec les amies de cœur, ou avec le « maître » tant aimé, Constantin Héger. De sorte que, le privé de la fratrie n’étant pas le privé de l’amitié, ce sont bien des degrés d’intimité distincts qui se tissent et s’entrelacent sous les yeux du lecteur. Les voyages, les déplacements professionnels (stations balnéaires du nord de l’Angleterre, Irlande, Leeds, Manchester, Londres, Bruxelles, etc.) achèvent, peu ou prou, de quadriller le territoire géographique situé « au-delà de la lande » de Haworth, dans le Yorkshire. Assez vite cependant, la correspondance se resserre, se faisant classiquement individuelle plutôt que pleinement chorale.

Restent les écarts de temporalité et autres accidents de parcours, qui tranchent avec la routine du quotidien ; ils font que la correspondance des Brontë en vient à ressembler à un sport, forcément d’équipe – le cricket, en l’espèce. À savoir ce sport ô combien anglais, aux règles byzantines, qu’on regarde d’un œil à la fois distrait et addictif, et qui réserve aux Anglais qu’on dit flegmatiques les plus forts motifs d’emballement qui soient. Au centre du dispositif, se faisant face, le lanceur et le batteur, le premier cherchant à abattre le guichet défendu par le second (avec le concours du gardien). S’ensuivent des échanges où il ne se passe pas grand-chose… jusqu’à ce qu’une frappe plus vicieuse que la précédente, un retour moins appuyé, vienne mettre le feu aux poudres. C’en est alors fini du bel ordonnancement : il faut colmater les brèches, monter au front, se montrer collectif pour onze. Il en va de même dans cette correspondance : dans le presbytère de Haworth, les jours se suivent et se ressemblent, et Charlotte en est réduite à attendre l’arrivée de missives. Mais voilà que le train-train dans lequel elle s’est installée, et le lecteur avec elle, se dérègle à la faveur de tel ou tel événement extérieur. Adepte d’un jeu défensif, auquel la contraignent les conventions du temps, Charlotte passe soudain à l’offensive. Un correspondant lui cite Jane Austen en modèle ? Sa réaction est immédiate, elle qui vient de parcourir Orgueil et préjugés : « Qu’y ai-je découvert ? Un daguerréotype, qui reproduisait avec une fidélité scrupuleuse des traits parfaitement insignifiants ; un jardinet soigneusement enclos, minutieusement planté, aux parterres tirés au cordeau, aux mille corolles délicates – mais rien qui ressemblât à une physionomie pleine de vie et de caractère – nul horizon vaste et dégagé – nul souffle d’air frais – nuls coteaux bleutés – nul ruisselet enchanteur. Je n’aimerais guère vivre aux côtés de ses héros et héroïnes, dans l’atmosphère confinée de leurs belles demeures. » Avec son tempérament de feu, Charlotte est prompte à de telles sorties ; il n’est pas de grand artiste sans « talent poétique », et Jane Austen en est totalement dépourvue, à l’en croire. C’est la poésie, poursuit-elle, qui « sublime la voix mâle de George Sand et qui insuffle à sa prose rugueuse un je-ne-sais-quoi de divin ». C’est le « sentiment » qui fait « couler le venin du redoutable Thackeray et transmue ce qui pourrait n’être qu’un poison corrosif en un élixir purifiant ». Qui s’y frotte s’y pique…

Décimée par les maladies et la mort, la belle et fine équipe a tôt fait, cependant, de se désagréger. Branwell meurt le premier, suivi la même année d’Emily, puis d’Anne. En 1849, Charlotte se retrouve, seule, à boire le calice jusqu’à la lie. Et quand elle pense en avoir fini avec les malheurs, imaginant enfin pouvoir goûter aux plaisirs, très relatifs, du mariage, elle meurt, emportée en deux mois, au seuil de sa trente-neuvième année. Seul le père survit, forteresse insubmersible. Un père dont on croyait connaître la rigueur, la sévérité, la dureté, et qu’on découvre certes orgueilleux, monstrueusement prévenu à l’endroit du futur époux de Charlotte avant de se raviser, mais qui apparaît également sous un jour étonnamment tendre et facétieux. C’est à lui que revient le triste privilège d’annoncer à Ellen Nussey la mort de son amie d’enfance. Il le fait froidement, de manière factuelle et laconique, mais le lecteur, parvenu à ce dernier stade du recueil, n’en comprend que mieux le poids du non-dit, tout comme il constate le fossé de défiance, voire d’hostilité, creusé entre hommes et femmes.

La correspondance d’animaux sociables et politiques

De l’aveu même de Charlotte, « nous sommes des animaux sociables, et ne sommes pas toujours bien aises d’être seuls ». Souffrant de la solitude, davantage encore que du célibat, elle fut de loin la représentante la plus sociable d’une fratrie tentée par la misanthropie et le repli sur soi. Aux attaques qui pleuvent contre elle – elle serait une « ennemie de la société, rebelle à toutes ses lois, recluse » –, elle réplique vertement : « La Providence m’a assigné pour destinée de naître et de grandir au sein d’un presbytère perdu au milieu des campagnes. Mes médiocres ressources ne m’ont jamais permis de goûter les plaisirs d’une existence mondaine, bien que le devoir m’ait appelée précocement à quitter mon foyer, afin d’alléger un tant soit peu la charge qui pesait sur notre mince revenu, grevé par les besoins d’une nombreuse famille. » Ce qui ne l’empêche pas d’exhaler son ressentiment contre la société en général, dont elle juge les soubassements d’un conservatisme rétrograde et antidémocratique. L’aspiration à l’égalité entre hommes et femmes, notamment sur le plan de l’éducation, est partout présente, entre espoir et colère. Dans les campagnes, la rebelle dans l’âme voit la « main de fer de la misère » – formule qu’un Engels n’aurait pas reniée – broyer les individus et les consciences, à l’image de ce cardeur de laine méthodiste qu’elle aurait bien voulu voir à la tête d’un petit commerce de livres à Haworth : « le pays y gagnerait autant que le libraire ». Intransigeante, souvent abrasive, d’une sévérité extrême dans ses jugements, voire même brutale, il arrive que Charlotte signe ses courriers « imbuvablement vôtre », ou encore « très ingratement vôtre ». De manière tongue-in-cheek, elle se targue de détester les bébés, et le culte moderne qui est leur rendu et les érige en centre de l’univers, en « tyrans », en « jeunes despotes ». À qui voudrait l’oublier, elle rappelle qu’elle a créé le personnage de folle qu’est Bertha Mason, et entend bien s’expliquer sur le pourquoi d’une telle figure démoniaque que Jane Eyre, son héroïne la plus emblématique, finit par découvrir à ses dépens.

Lettres choisies de la famille Brontë

Lettre de Charlotte Brontë ) Elle Nussey

Elle se révèle elle-même follement amoureuse, comme on peut l’être à vingt ans et quelque. Tombant en 1926 sur les toutes premières lettres de Charlotte à Ellen Nussey, Vita Sackville-West, l’amante de Virginia Woolf, se persuade aussitôt de leur dimension spontanément saphique. Le lecteur, la lectrice se forgera sa propre conviction, mais la fougue de ses déclarations, d’une ardeur à couper le souffle, ne laisse guère de place au doute. Les lettres à Constantin Héger, son professeur de français au pensionnat de Bruxelles, relèvent, plus classiquement, d’un schéma psychologique sur le fondement duquel Charlotte Brontë construira une bonne partie de son œuvre romanesque, celui de la gouvernante, de l’élève, amoureuse de son maître. N’en déduisons pas une quelconque immaturité de la part de celle qui avouait n’avoir qu’une patience très relative envers ses imbéciles d’élèves et leurs non moins détestables parents. Rien ne serait plus éloigné de la vérité. C’est au contraire une conception pleinement adulte qui s’exprime jusqu’à la fin, lui faisant jurer, dans une lettre adressée à Harriet Martineau, que pour rien au monde elle n’en viendrait à « rougir de l’amour » : « Je sais ce qu’est l’amour, ou ce que j’entends par là – et si d’un tel sentiment, quiconque, homme ou femme, a lieu de rougir – alors il n’est rien sur cette terre de droit, de noble, de fidèle, de vrai ni de dévoué au sens que je donne à la droiture, la noblesse, la fidélité, la vérité et la générosité. » Au vicaire Arthur Bell Nicholls, épousé au terme d’une relation clandestine, ce n’est sans doute pas un amour de cette trempe qu’elle aura voué : il entre trop de lucidité chez elle pour qu’elle se puisse bercer d’illusions romantiques.

Une correspondante qui s’avance masquée

Loin de l’imprudence prêtée aux correspondances de femmes par son mari, Charlotte est souvent sur ses gardes, du moins dans ses rapports avec les professionnels de la profession. Aux grands écrivains, aux éditeurs, elle tient le discours attendu d’elle : elle y fait acte de déférence, se montre humble et soumise, consciente de l’infériorité de son statut et de sa condition. Comme à plaisir, elle minimise ses réalisations (« bien pauvres et imparfaites »), modère ses ambitions. La leçon administrée, dès 1837, par Robert Southey, le poète lauréat, fut, semble-t-il, entendue : « Une femme ne peut et ne doit pas faire de la littérature la grande affaire de sa vie ». Et Charlotte d’obtempérer, du moins en apparence. Promis, juré, « jamais plus, je crois, je ne nourrirai l’ambition de voir mon nom imprimé ». L’abnégation, le sacrifice, le renoncement, tels sont les principes qui guideront désormais sa conduite. Si la ruse la fait composer avec la situation subalterne réservée aux femmes, elle n’en baisse pas pavillon pour autant. Au même Southey, un brin goguenarde tout de même, elle confie qu’en fin de soirée « je m’abandonne à mes réflexions, mais je n’importune jamais quiconque ». C’est au sein d’un tel espace de réserve – à l’image du « lieu à soi » théorisé plus tard par Virginia Woolf – que s’enracinera son besoin d’écriture, déjà mis en branle à l’occasion des écrits de jeunesse élaborés par la fratrie (GandalGlasstownAngria). Dans maintes circonstances, la provinciale qu’elle est contient ses « instincts nomades » et autres « envies de vagabondages » qui la tourmentent, craignant trop, si elle devait donner libre cours à son enthousiasme, de rappeler au souvenir de ses compagnons la « lionne » indomptable, « la romancière – la femme artiste ».

La ruse, c’est encore celle du nom de plume, censément masculin, destiné à donner le change et à brouiller les pistes. Correspondante duplice, Charlotte travestit son propos, se masculinisant sous les traits de Currer Bell. Et il faut rendre hommage ici à Constance Lacroix : en plus d’être une éditrice hors pair, elle traduit à la perfection le glissement des pronoms, de féminins à masculins, là où l’anglais en reste au genre neutre ou épicène. Astreinte au secret, Charlotte jouit du manteau d’invisibilité qui la recouvre, et se plaît à cultiver l’ambiguïté, voire une forme d’androgynie. Des spéculations sans fin auxquelles donne lieu son identité d’emprunt, elle s’amuse. D’une contrainte elle fait un atout, prête à toutes les dissimulations pour surmonter les obstacles sur sa route. Elle ne se gêne pas pour mentir, même à Ellen, à qui elle jure ses grands dieux que Miss Brontë n’a écrit aucun des livres que la rumeur lui prête. Aucune ruse, ou si peu, en revanche, dans le concert de plaintes qu’elle entonne : victorienne jusqu’au bout des ongles, elle en est réduite à placer son sort, plus que sa personne, entre les mains d’un Créateur dont elle attend qu’il la console des afflictions sans fin marquant son séjour terrestre. Seul un épisodique « m’assure ma foi » pourrait laisser entendre que de telles espérances ne sont en rien garanties…

La correspondance d’un écrivain

Même si, d’emblée, Constance Lacroix a tenu à limiter la part faite dans cette sélection à la dimension métapoétique, au profit de séquences, assurément nombreuses, où « le personnage littéraire s’efface » pour laisser place à la fille, la sœur, la femme, Charlotte Brontë, la romancière, domine cette correspondance familiale de la tête et des épaules. Ce n’est pas très juste (fair) envers les épistoliers non moins prolixes que furent ses sœurs et son frère, que divers concours de circonstances auront amputés de leur patrimoine épistolaire. Mais un tel état de fait doit un peu plus qu’à la seule contingence. Charlotte leur est indubitablement supérieure, bien sûr par l’habileté plus grande qu’elle déploie et la large palette de sentiments qu’elle exprime, mais aussi du fait, inévitablement, de son statut de survivante. Comme elle le répétait souvent, la dernière des Brontë fut la seule d’une fratrie de six à avoir survécu. Cela ouvre des plaies que rien ne refermera ; surtout, cela l’oblige. Bien malgré elle, en effet, elle hérite, outre d’un statut d’infirmière à vie, d’un cortège de fantômes attachés à chacun de ses pas. Hantée par les visages des morts qu’elle continue de voir passer et repasser dans chaque lieu familier, elle crie son manque, mais n’en oublie pas de chercher à consolider sa dette, à défaut de pouvoir la rembourser en totalité. À elle incombe une peu commune responsabilité, à la fois éditoriale et curatoriale. Pour finir de mener à bien les projets de création de son frère et de ses sœurs que la mort aura interrompus, elle se devait de prendre langue avec les éditeurs, d’entamer les pourparlers. Elle n’avait pas d’autre choix que de parvenir à les convaincre de reprendre leurs écrits, d’en programmer de nouvelles éditions enrichies et préfacées (forcément par ses propres soins). Telle était l’obligation à laquelle il n’était pas question de se dérober.

Lettres choisies de la famille Brontë

Le presbytère d’Haworth, vers la fin du XIXe siècle

Sans oublier le soin qu’il lui fallait prendre d’elle-même et de sa propre œuvre. En effet, si « l’égotisme familial » – on goûtera la formule – est une chose, autre chose est ce qu’elle (se) doit à elle-même : « l’écrivain sent sourdre en lui une force qui le possède bientôt tout entier, lui impose en toute chose sa volonté, le rend aveugle à tout impératif extérieur à lui-même, lui dicte certaines formules, véhémentes ou mesurées, dont elle lui prescrit l’emploi avec autorité ; une force qui façonne à neuf l’âme de ses personnages, imprime aux péripéties de son intrigue des rebondissements non prémédités et, parfois, bannit soudain des idées longuement et soigneusement mûries au profit de toutes nouvelles conceptions sitôt venues, sitôt adoptées. N’en va-t-il pas ainsi ? Et faut-il vraiment lutter contre cette force ? En sommes-nous, de fait, capables ? ». Comment ne pas être emporté par l’évidence d’une telle force germinative, d’une telle « poussée verticale et solitaire » (comme le dira plus tard un Roland Barthes parlant du « style ») ? La correspondance se fait banc d’essai de l’œuvre, et ce sont tour à tour les accents des grandes héroïnes, Jane Eyre, Shirley, Lucy Snow, que les lettres donnent à entendre, à croire que Charlotte répétait ses volontés d’émancipation avant de les mettre en forme fictionnelle. Partisan déclaré de la Nature et de la Vérité – « la Vérité vaut mieux que l’Art » –, et forte de son « ignorance » revendiquée, elle ne transigea jamais. Mise en présence du « colosse » Thackeray, génie de la satire, qui « scalpe ses victimes, les capture et les broie dans ses anneaux de boa constrictor intellectuel », elle lui dit ses quatre vérités, énumérant ses défauts littéraires sans craindre le moins du monde d’être dissoute par l’acide corrosif de son humour.

Correspondre aura permis à Charlotte Brontë de s’affirmer en jouant de son identité de femme dangereuse, quitte à braver les interdits masculins, y compris ceux prononcés par son époux. « 

Tout ceci me paraît d’une drôlerie consommée : c’est une manière toute masculine d’envisager la correspondance – chacun sait que les lettres des hommes sont toujours vides d’intérêt comme d’effusions. […] Pour ce qui est de mes propres missives, il ne m’était jamais venu à l’idée de leur prêter la moindre importance ou de songer à leur destin – avant que je ne voie Arthur se préoccuper si gravement de l’une et de l’autre question ». Elle se sera donc armée en conséquence. Armée de patience (indispensable « talisman »), elle à qui rien ne fut épargné. Armée de résolution, aussi, de celles qui renversent les montagnes. Ne confiait-elle pas à son éditeur : « Il faudrait beaucoup plus qu’une mauvaise recension pour [m]’anéantir » ?


Extrait

Mon cher Monsieur,

[Haworth, 22 mai 1850]

Je reçois à l’instant votre pli de ce matin ; je vous remercie du billet qui l’accompagne. Votre soif de liberté et de loisir a éveillé ma compassion – je crains que les bureaux de Cornhill diffèrent peu d’une geôle pour leurs occupants par une belle et chaude journée de printemps ou d’été. C’est un crève-cœur que de vous imaginer les uns et les autres courbés sur vos pupitres, quand l’air est si suave. Pour ma part, je pourrais me promener à ma guise à travers la lande – mais si je m’y aventure seule tout m’y rappelle le temps où d’autres marchaient à mes côtés, et je ne vois plus alors qu’une étendue sauvage, monotone, déserte et désolée. Ma sœur Emily la chérissait d’un amour tout particulier ; il n’est pas une touffe de bruyère, une fronde de fougère, ou une feuille de myrtillier fraîchement éclose, pas une alouette ou une linotte à l’aile frémissante qui ne ranime son souvenir. Le spectacle des lointains faisait les délices d’Anne ; lorsque je regarde alentour, elle est là, dans les teintes bleutées, les brumes diaphanes, les ondes et les ombres de l’horizon. Dans le silence des collines, vers après vers, strophe après strophe, leurs poèmes renaissent en mon esprit. Il fut un temps où ces mots m’étaient chers ; aujourd’hui, je n’ose plus les lire, et j’en viens souvent à souhaiter puiser un long trait au fleuve de l’oubli, pour effacer de ma mémoire tant d’images que je ne cesserai de me remémorer aussi longtemps que mon esprit vivra. Nombreux sont ceux qui semblent goûter une jouissance mélancolique à évoquer leurs défunts ; mais il faut qu’ils ne les aient pas vus lentement minés par une longue maladie et qu’ils n’aient pas assisté à leurs derniers instants – ce sont là des réminiscences qui montent la garde à votre chevet la nuit, et que vous retrouvez encore au matin sur l’oreiller. Mais il y a un terme à tout cela, qui est l’Espérance Suprême – la Vie Éternelle leur appartient désormais.

Bien sincèrement,

C. Brontë.

EN ATTENDANT NADEAU

jeudi 3 août 2023

Kipling / Le parfum des voyages / Voyageur impérial

Kipling

Kipling, voyageur impérial

par Marc Porée
3 juillet 2018

Le touriste n’a pas bonne presse, et Rudyard Kipling non plus. Au premier, on fait une réputation, pas toujours justifiée, d’« idiot du voyage ». Quant au second, il continue de traîner une déplorable image d’idiot de l’Empire, dira-t-on. Jadis écrivain britannique le plus lu dans le monde, sa cote est aujourd’hui au plus bas, eu égard à son apologie, prétendument sans nuance, des grandeurs – et des servitudes – impériales. Une opportune édition de ses écrits de voyage, qu’on aurait toutefois souhaitée plus documentée, vient à point nommé – au seuil de l’été – rétablir la vérité du tourisme et de l’écrivain-voyageur.


Rudyard Kipling, Le parfum des voyages. Chroniques et reportages (1887-1913). Trad. de l’anglais par Albert Savine, Louis Fabulet, Arthur Austin-Jackson et René Puaux. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 660 p., 27 €


« J’avais quitté l’Europe dans le seul but de découvrir le soleil, et des bruits couraient qu’on devait le trouver en Égypte. Cependant, je ne m’étais pas rendu compte de ce que j’y trouverais en plus. » En généralisant, c’est (presque) toujours de la sorte que débutent les voyages de Kipling. Par hasard ou presque, entre ironie, litote et (pieux) mensonge. Tout au long des 652 pages de texte qui regroupent ChroniquesReportages, et Lettres de voyage, Kipling ne cesse de se laisser surprendre par tout ce qui se présente sur son chemin. Le soi-disant ahurissement initial se répète à chaque entrée dans un nouveau pays : successivement l’Inde (le Rajputana), le Japon, les États-Unis, le Canada, l’Égypte et le Soudan. Entre 1887 et 1913, Kipling va voyager à l’instinct, sans plan arrêté, au gré de ses envies et pour le plaisir. En chemin, le « camarade chemineau », comme il se nomme, flâne, s’étend sur le gazon « par simple joie de vivre », n’hésitant pas à interrompre sa progression, le temps de pêcher un saumon : « J’avais les mains ensanglantées. J’étais inondé de sueur, bariolé d’écailles comme un arlequin de paillettes, trempé de la ceinture aux pieds, j’avais le nez excorié par le soleil, mais j’étais heureux, suprêmement, superlativement heureux. » Le nez au vent, le « vagabond parmi des vagabonds sans col » n’en finit pas de flairer les bonnes rencontres. La prime est presque systématiquement accordée au cocasse, à l’incongru, à l’anecdotique. Se démarquant du touriste trop aisément « charmé » et du globe-trotter pressé, pour qui seul compte de « faire » tel ou tel pays, à la manière d’un « Ulysse en miniature », Kipling, lui, entreprend de défaire les liens qui le relient au pays d’où il vient. Pas intégralement, bien sûr, on y reviendra, mais suffisamment pour goûter aux plaisirs comme aux affres du dépaysement.

Rudyard Kipling, Le parfum des voyages. Chroniques et reportages

Attention, toutefois, à ne pas en rester à cette image primesautière, d’apparence légère, que Kipling ne cherche du reste pas à dissiper. Dans sa malle des Indes, comme dans sa cervelle, il a embarqué du lest. Sa culture, d’abord, qui lui fait envisager le monde à travers le prisme des auteurs qu’il a lus – essentiellement les grands Anglo-Saxons : Mark Twain, John Ruskin, Jonathan Swift, Lewis Carroll, Robert Browning… « C’est Stevenson qui dit que l’on n’a pas encore compris dans toute son étendue, ni mis en musique ‟l’invitation de la route, la chanson matinale de la nature” ». À la littérature, pour continuer dans cette voie, il n’est pas loin de reconnaître le pouvoir que lui prêtera plus tard un Pierre Bayard, à croire qu’il le plagie par anticipation : celui de parler des « lieux où l’on n’a pas été » : « Il y a bien des façons, et quelques-unes sont fort curieuses, de visiter l’Inde. L’une d’elles consiste à acheter des traductions anglaises de romans choisis parmi les plus « zolaïstiques » des romans de Zola, et à les lire dans la véranda depuis l’heure du déjeuner jusqu’à celle du dîner. » Son talent de plume, ensuite : il n’a pas son pareil pour saisir sur le vif un détail – un écureuil gris assis dans une maison vide, se grattant les oreilles, non loin de la cité morte d’Amber – dont il a tôt fait de tirer une de ces phrases qui restent à jamais dans la mémoire : « Il n’y a qu’une chose qui soit plus stupéfiante que le silence des mouvements du tigre dans la jungle, c’est l’absence de tout bruit quand le castor est à l’eau. » L’œil, l’oreille et la narine à l’affut, il enregistre tout ce qui bouge, et le voyage tourne rapidement au corps-à-corps avec la langue. Rien de tel que les couleurs chatoyantes des tissus japonais, par exemple, pour mobiliser sa science du mot qui enchante : « De la soie vert de mer parsemée de dragons d’or ; du crêpe terre cuite où se groupaient des chrysanthèmes couleur d’ivoire ; de la soie aventurine incrustée de plaques vert-gris… ». Mais c’est sa passion pour la politique qui l’emporte… et le condamne, qu’on le veuille ou non. Voyons cela à la lumière d’une « énigme d’empire » qu’il relate au terme du voyage en Égypte évoqué plus haut.

Impérialement impérialiste – l’image lui colle à la peau. Et il faudrait sans doute beaucoup s’employer pour que ces chroniques itinérantes révisent durablement la réputation qui est la sienne. Il s’y montre plutôt fidèle à lui-même, essentialisant à tour de bras – le Nippon est un « grand enfant », le Chinois est « né vieux », etc. –, raciste dans sa détestation des Chinois, méprisant à l’endroit des Américains. Ses évaluations, du reste, se font sur la base de comparaisons avec son pays, ses compatriotes, avec cette Inde anglo-indienne dont il ne cesse de brandir le glorieux étendard commun – sans doute pour mieux pérenniser l’Union avec l’Inde, sur le modèle d’une certaine « Union » avec l’Écosse… Mais qui peut croire, hormis Kipling, que l’Indien et l’Anglais ne faisaient qu’un ? C’était bien prendre ses désirs pour des réalités. Pour le dire avec les mots de Marc Crépon, sa « géographie de l’esprit » personnelle flirte par endroits, pas continûment il est vrai, avec la caractérisation des peuples sur la base de stéréotypes d’une rare violence, lesquels préparent, voire justifient la domination des uns sur les autres.

Reste qu’il condamne l’asservissement volontaire des Japonais qui adoptent une Constitution anglaise, et sont en passe d’aliéner leur identité propre, à force de singer les Occidentaux. Il oppose aussi le discret patriotisme anglais au « scintillant Niagara de loquace vantardise » des Américains. Mais sa perplexité devant le devenir du fait colonial n’en finit pas de troubler. Au Soudan, il entrevoit « l’énigme » de toute entreprise coloniale, à savoir qu’elle se charge de former des populations autochtones, à commencer par ses cadres dirigeants, lesquels seront amenés, tôt ou tard, à mordre la main qui les a nourris. On voit alors Kipling hésiter, douter, s’interroger. Et c’est sur cette drôle d’aporie que « L’Égypte des magiciens » prend fin.

Rudyard Kipling, Le parfum des voyages. Chroniques et reportages

Le titre retenu par François Rivière ne laisse guère planer le doute : Le parfum des voyages. On regrettera toutefois le choix du mot « parfum », qui esthétise un processus qui ne ressemble en rien, par exemple, à celui de des Esseintes. Tout autre est l’imaginaire nasal de Kipling. « Odeurs » serait du reste plus fidèle, à l’esprit comme à la lettre. Ponctuant son propos, auquel elles servent de fil rouge, les évocations olfactives sont à la fois nombreuses et variées : mouffette écrasée, encens moisi, fleur de cerisier, etc.  Au détour d’une page, un trauma remonte à la mémoire de Rudyard, arraché à son Inde natale pour être renvoyé en Angleterre à l’âge de six ans : « cette terrible nuit passée à l’école, lorsque l’établissement entier vient d’être blanchi à la chaux et qu’une fade odeur de fuite de gaz se mêle au relent des malles et des pardessus mouillés ». Mais il faut attendre la toute fin de l’ouvrage, où il reprend la substance d’une conférence publique prononcée à la veille de la Grande Guerre, pour que le voyage livre son véritable secret. Théorisant à la manière des Anglais, c’est-à-dire de manière essayistique et sans se prendre au sérieux, Kipling formule une hypothèse anthropologique fort séduisante. Le voyage est olfactif ou il n’est pas. Quant aux odeurs universelles, susceptibles d’être perçues sous toutes les latitudes, elles sont au nombre de deux : fumée de bois, odeur de graisse à cuire ou à frire. Soit le passage du cru au cuit, dirait Lévi-Strauss. S’y ajoute une « petite mixture de cinq notes qui vous bouleverse le cœur : cheval, vieille sellerie, café, tabac, lard frit et tabac ». Son Graal portatif, sa petite madeleine voyageuse à lui, son viatique, ce serait donc l’odorat, et il est plaisant d’observer, devant des auditeurs parvenus, pensent-ils du moins, au faîte de la civilisation, combien Kipling prend un malin plaisir à rappeler que continue de les mener par le bout du nez le plus grégaire et le plus animal de nos sens.

Darwin et Conrad sont assurément passés par là. Et Kipling de prophétiser. Comme s’il pressentait un point de bascule tout proche, il prédit qu’avec l’avènement de l’automobile et de l’avion le lien physique qui nous relie à nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs, nomades par nécessité plus que par choix, va se rompre, inexorablement. Fin des voyages, donc ? Si la Route des Indes est assurément close, et alors même que la nostalgie n’a que trop longtemps survécu à sa fermeture, le voyage, lui, perdurera. Et ce, tant que le style du voyageur nous tiendra sous son emprise, à l’image de la trace laissée par une limace sur la page : « À l’endroit où l’escalier se terminait par une pente rocheuse, il y avait une glaire visible, une grand trace de limace sur la pierre.

Il était malaisé de tenir sur cette viscosité.

L’air était alourdi de la fade odeur d’encens éventé et des grains de riz étaient épars sur les marches.

On n’apercevait personne. Sans doute cela n’avait rien de particulièrement alarmant, mais il faut s’en prendre au génie du lieu qui le rendait effrayant. »

EN ATTENDANT NADEAU