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mercredi 4 janvier 2017

Jean-Philippe Cazier / Qui a peur de Bob Dylan ?



Qui a peur de Bob Dylan ?



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D
epuis quelques jours, les critiques pleuvent sur l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan : on exige que celui-ci regagne le périmètre clos qu’il n’aurait jamais dû quitter – celui de la chanson – pour que continue à exister inaltéré, pur, cet autre périmètre tout aussi clos que serait la littérature. Pour que la littérature existe, il faut que ce que fait Dylan ne soit pas de la littérature. La logique est celle, simpliste, de l’identité : si a est aussi b, alors il n’est plus lui-même, ne peut plus exister en tant que a. Les « pro » et les « anti » s’affrontent pour déterminer si Dylan est de la littérature ou si les deux sont contradictoires. La question telle qu’elle est posée ne me paraît pas très intéressante – et, étant donné son silence depuis que le prix Nobel lui a été attribué, sans doute n’intéresse-t-elle pas non plus Bob Dylan.

jeudi 22 décembre 2016

Juliette Mézenc / Traverser les frontières

Juliette Mézenc © Jean-Philippe Cazier

Juliette Mézenc :Traverser les frontières (Entretien)


Jean-Philippe Cazier
20 décembre 2016 


J
uliette Mézenc construit ses livres autour de thèmes et de questionnements récurrents que l’on retrouve, repris et déplacés, portés ailleurs, dans Laissez-passer, qui vient de paraître. Rencontre et entretien avec l’auteur autour des thèmes de la rencontre, de la frontière, de la migration, du temps, de l’identité et de la multiplicité, du genre, du politique, de la lecture – et bien sûr de l’écriture.

Est-ce que tu lisais lorsque tu étais enfant ?
Je ne voyais personne lire autour de moi. Mes parents lisaient des revues mais pas des livres. Quand je lisais, ma grand-mère me disait : « tu vas t’user les yeux ! ». C’est tard que j’ai rencontré des gens pour qui la littérature était une chose importante. Mais dès six ou sept ans je me suis mise à lire et à beaucoup lire. J’ai du mal à expliquer pourquoi. Je passais tout mon temps à lire. Je m’enfermais dans ma chambre et je lisais. Au début, c’était des trucs pour les enfants, toute la bibliothèque rose, la verte, la rouge et or. Il y avait une série intitulée Alice, que j’adorais. Lorsque mes parents ont vu que j’aimais lire, ils m’ont acheté tout ce qu’ils pensaient être bien pour une enfant. Je ne me souviens pas comment l’envie de lire est venue, mais je me rappelle qu’à partir du moment où j’ai su lire, j’ai beaucoup lu, tout de suite. Vers dix ans, j’ai réalisé que dans ma chambre, sur un rayon en hauteur, il y avait des livres que je n’avais jamais lus. C’était mystérieux pour moi car je ne voyais pas mes parents lire, ils ne lisaient pas, et je ne comprenais pas ce que ces livres faisaient là. J’ai commencé à les lire.

vendredi 22 juillet 2016

Jean-Philippe Cazier / Comment parlent les fantômes





© Jean-Philippe Cazier

Comment parlent les fantômes

Jean-Philippe Cazier 
 10 mai 2016

T
u connais cette histoire. Tu la connais depuis l’enfance. On te l’a racontée lorsque tu étais enfant. On te la racontait en chuchotant au creux de ton oreille. Une bouche s’approchait de ta peau, contre l’oreille, et les lèvres murmuraient l’histoire. Tu te souviens ? Non ? La bouche s’approchait et tu entendais l’histoire. Tu croyais l’entendre. Tu ne voyais pas la bouche qui s’approchait. Il faisait noir, tes yeux étaient fermés. Chaque nuit la bouche s’approchait et murmurait les mots. Tu t’en souviens ? La bouche murmurait ses mots au creux de ton oreille. C’était toujours la nuit. Tu fermais les yeux et la bouche était là. Parfois elle ne venait pas aussi près de toi. Parfois elle restait de l’autre côté de la chambre, dans le coin le plus sombre, le plus noir. Parfois tu sentais son souffle contre tes lèvres. Tu la voyais à travers tes paupières closes. Tu croyais la voir, tu aurais pu la voir. La bouche parlait mais toi tu ne disais rien. Tu écoutais ses mots. Elle était là, proche. Est-ce que tu avais peur ? 
Sur le trajet, tous les soirs. Tu passais devant la grille et derrière les barreaux, à travers les barreaux de la grille, un peu plus loin, le long des allées de ciment, tu les voyais. Ils travaillaient dans le jardin, ou faisaient semblant, de faire des trous dans la terre, de planter des choses dans le sol. Des légumes ou des fleurs. Est-ce que leurs fleurs étaient comme eux ? Si on mange leurs légumes, est-ce que l’on devient comme eux ?
Tu marchais le long de la grille. Elle te protégeait d’eux. Elle empêchait que tu t’approches. Tu aurais pu escalader, te pencher de l’autre côté. Tu les regardais un moment, chaque soir. Par le regard tu t’approchais d’eux, de ces ombres. Ils te faisaient signe d’approcher plus près, pour les toucher, toucher leurs mains et, toi aussi, avec ta main, planter dans la terre des fleurs, les tordre dans tes mains. Tu aurais pu entendre leurs voix. Tu aurais pu, dans le noir, toucher leur peau. Pourraient-ils te voir ? Ton visage tourné vers eux, le voyaient-ils? Voyaient-ils tes yeux ? Ta bouche ? Que, comme eux, tu avais des yeux, une bouche ? Et que ta bouche sert à parler et embrasser ? Le savaient-ils ? Et les mots que tu leur murmurais, chaque soir, au plus près de ces ombres?
Tu demandais qui parle et ce qu’il dit. Tu demandais si ce que tu entends, c’est bien ça. Tu demandais qui parle et si c’est bien lui qui parle. Tu demandais ce qu’il fait là, chaque soir. Tu ne sais pas qui répond. La bouche murmure encore, contre ta peau, au creux de ton oreille. Tu disais que tu as dix-huit ans et que tu passes chaque soir devant cette grille. Tu disais que tu les observes, tu essaies de voir leur visage, leurs mains. Que l’obscurité les a transformés en ombres lointaines. Tu leur demandes ce qu’ils murmurent à ton oreille. Tu dis que tu n’entends pas leurs mots et c’est comme s’il ne disait rien. Pourquoi es-tu là-bas, si loin de moi ? Viens plus près. Est-ce que toi aussi tu as des yeux ? Une bouche ? Est-ce que toi aussi tu peux parler ? Le savais-tu ? Que nous ne voyons pas, que nous ne parlons pas ? Nous ne te voyons pas. Ferme les yeux, ferme tes paupières. Regarde l’obscurité dans tes yeux. Ouvre-les, ouvre les yeux. L’obscurité a tout recouvert. Il fait nuit à présent. Tu ne nous vois plus. Nous t’offrons une fleur. N’aie pas peur. Prends cette fleur. Prends-la avec toi, approche ta main. Tu peux toucher la fleur. Tu peux passer tes doigts sur les pétales. Ferme les yeux. Tu vois ? L’obscurité a tout recouvert. Il fait nuit noire.
Tu disais il faut marcher plus vite, que l’on va être en retard. Rester là, il fait nuit déjà, c’est dangereux. Cette nuit totalement noire. Tu disais on court on court. Tu prenais la main dans la tienne. Tu courais très vite, de plus en plus vite. Tu regardais le trottoir mais le trottoir était absorbé par la nuit. Il disparaît dans la nuit qui le recouvre et tu as déjà quitté le sol. Tu regardais tes jambes qui s’envolent. Tu étais comme un ballon gonflé d’air et tu riais. Ils étaient là aussi, près de la grille, leurs visages pressés contre les barreaux de la grille. Ils regardaient en souriant. Ils agitaient leurs bouches et leurs mains et riaient aussi, même s’ils ne voient rien car leurs yeux sont fermés.
C’était le soir qu’ils apparaissaient, la nuit. Une bouche te parlait à voix basse lorsque tu dormais. Des mots prononcés par tu ne sais pas qui. La bouche de ce corps que tu ne voyais pas. Tu l’as vue aussi en rêve, là, à l’intérieur de ta tête. Toujours le même rêve. L’appartement est tout en longueur. Ni bruit ni fenêtre ouverte. Tu es seul, tu dois avoir cinq ans. Soudain des coups retentissent, forts, et qui t’effraient. Des coups de plus en plus rapides. Tu cours, tu te précipites. Tu ouvres une porte blanche et un drap blanc te recouvre de ses ténèbres, jeté sur toi…
Les cendres de la vie sont encore chaudes. Sous le feu du soleil, les géraniums éclatent comme des cœurs de sang. Le rouge des géraniums s’écoule dans la terre brûlée par le soleil. Le rouge des géraniums imbibe la terre morte qui boit ce qui s’écoule en elle et va nourrir d’autres plantes. Elles veulent plus de sang et se réjouissent lorsque ce sang leur est donné. Leurs couleurs, leurs pétales, la peau si douce de leurs pétales. Les fleurs sont fragiles, plus fragiles que des corps. Comme les mots. Les mots sont fragiles, plus fragiles que des corps. Des mots rouges s’écoulent dans la terre, comme les battements d’un cœur fragile. Les entends-tu, leurs murmures, au creux de ton oreille ?
Ce sont des mots d’amour. Ce que tu dis, que tu entendais. Les mots des ombres, les mots de ceux que tu voyais la nuit, derrière la grille. Des mots qui disent je t’aime, je t’aimerai. Viens plus près, je t’aime, je t’aimerai. Mets ta main dans ma main, viens, courons le plus vite à travers les ténèbres de la nuit. Courons le plus loin dans la nuit. Sans fin. Ton rêve la nuit, au creux de ton oreille, tout près de ta bouche, murmure je t’aime, je t’aimerai.


dimanche 10 juillet 2016

Yves Bonnefoy / Poésie vivante

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Yves Bonnefoy, poésie vivante

Jean-Philippe Cazier 
2 juillet 2016

G
illes Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.

Pour Bonnefoy, la singularité du langage poétique réside dans le rapport que ce langage entretient avec le monde. Si ce rapport n’est pas immédiat, si le langage n’est pas immédiatement poétique, c’est qu’il est pris dans les significations qui effacent le monde, l’expulsent de lui-même pour ne le faire apparaitre que selon le point de vue de la signification. Le langage efface le monde, il s’agit par la poésie de le retrouver, c’est-à-dire de rendre possible une vie que le langage empêche.
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Dans la poésie d’Yves Bonnefoy, importe donc le monde, la poésie étant à la fois un moyen d’être au monde et un moyen pour le monde d’être pour nous, d’apparaître. Il est évident qu’une telle position n’est pas simple, puisque la signification colle au langage, qu’elle en est non seulement l’élément habituellement privilégié mais qu’elle lui est attachée comme consubstantiellement. La poésie n’est alors possible que par une tension entre le langage, la signification et le monde, tension par laquelle le langage doit s’efforcer de traverser ce qu’il est pour atteindre ce qu’il n’est pas, pour faire apparaître ce qu’au contraire il voile et efface. Construire par le langage ce qui s’oppose au langage, le fend et le traverse, pour qu’existe ce qui par le langage ne peut exister. L’œuvre d’Yves Bonnefoy est faite de cet effort incessamment repris, élaboré, enrichi, complexifié.
La poésie d’Yves Bonnefoy autant que ses essais ou son travail avec la peinture sont orientés vers un monde qu’il s’agit de rendre possible – monde pour nous et avec nous, monde en lui-même, détaché de ce que nous pouvons lui ajouter, débarrassé de ce par quoi nous le recouvrons pour qu’il nous ressemble, qu’il soit à notre image et non pour nous un être autre. Le langage poétique chez Bonnefoy doit se faire symbole, permettant par-delà la signification un agencement nouveau avec le monde, un lien autre que celui par lequel le monde est perdu, une médiation avec le monde autant qu’avec nous-mêmes, contre les images de nous-mêmes que la signification nous conduit à produire. Cette poésie est habitée d’un espoir autant que d’une nostalgie : espoir de retrouver ce monde, nostalgie de ce monde que nous ne connaissons pas.
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Si la signification exerce son emprise sur nous, il arrive que celle-ci se relâche, par éclairs, à l’occasion d’une expérience par laquelle la signification n’a plus de prise. Ce qui est alors expérimenté s’accompagne d’une énigme : la signification s’efface, le monde apparaît non tel qu’il est mais comme énigme, question sans réponse immédiate, obscurité irréductible. Il n’y a pas chez Bonnefoy l’idée naïve d’une expérience immédiate du monde puisque notre expérience est elle-même informée par les significations qui nous constituent et constituent notre rapport au monde. L’expérience rare d’une rupture – face à tel tableau, à telle pierre, face à tel cri d’oiseau : la rupture est toujours l’effet d’une rencontre par définition inattendue – est d’abord celle d’une suspension des significations, d’un ébranlement du langage que nous collons sur le monde : nous n’avons plus de mots pour dire ce qui nous arrive, pour reconnaître et nommer, et c’est cette perte des mots, leur impossibilité qui est d’abord expérimentée. Si la poésie a à voir avec une expérience, celle-ci est d’abord, paradoxalement, l’expérience d’une impossibilité du langage, non celle d’une présence immédiate du monde.
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L’écriture poétique ne peut que favoriser de telles expériences inhabituelles qui la conditionnent autant qu’elle les produit dans l’écriture elle-même. Ce sont ces énigmes, c’est le monde en tant qu’énigme que l’on peut lire dans les textes d’Yves Bonnefoy. Construire avec le langage des énigmes, le rendre (le faire) énigmatique, c’est la puissance de la poésie – le poème étant, en premier lieu, l’expérience d’une énigme. Il ne s’agit pas de s’engluer dans un hermétisme pénible, ni de produire des devinettes : l’énigme peut exister dans la phrase la plus simple, dans le rapport syntaxique le moins élaboré. L’expérience la moins riche – apparemment – peut faire rencontrer de telles énigmes, le poème le plus fragile peut faire apparaître l’énigme qui habite le monde, celle qu’il est lui-même.
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Yves Bonnefoy a souvent dit tout cela de la manière la plus synthétique, la plus percutante, comme dans cet entretien recueilli pour l’Express, en novembre 2010, par Philippe Delaroche et Baptiste Liger : « La poésie ? Ce n’est pas ajouter des livres à d’autres, sur des rayons de bibliothèque, pour faire avec eux une littérature, et son histoire, et de la culture, autrement dit de la mort, non, c’est tenter de rendre aux mots la pleine mémoire de ce qu’ils nomment : ces choses simples qui sont de l’infini, de la vie, quand on les perçoit dans leur immédiateté, mais que notre discours conceptualisé, tout analytique, remplace par ses schèmes, ses abstractions. Et ce projet, c’est évidemment une tâche qu’on n’en finira pas d’accomplir, puisque le langage ne peut prendre forme qu’en différenciant les figures dont il va faire son monde, ce qui le conduit à définir, classer, substituer des lois à des présences. La poésie tente de remonter ce courant, elle ne le peut, elle doit chercher des façons indirectes d’être la mémoire de l’immédiat, de réveiller l’être parlant de son sommeil conceptuel, et même ce travail du négatif, c’est difficile, c’est sans fin, d’autant que la pensée ambiante, dans des sociétés occupées à tout autre chose, cherche sans fin aussi à étouffer cette voix ».
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Le problème du langage et de la signification est qu’ils inscrivent l’expérience et le monde dans le déjà connu et dans un au-delà de l’expérience et du monde. La possibilité d’un rapport au monde avec et malgré le langage est problématique car celui-ci est « conceptualisé » et « analytique » : d’une part, il implique le concept, au sens linguistique, c’est-à-dire le signifié, d’autre part il divise, sépare, isole (analyse). Le langage, conformément aux travaux de Saussure, est constitué de signes, c’est-à-dire de rapports entre signifiants et signifiés, le signifié rendant possible la signification que le signifiant appelle. Le signifié est par définition abstrait, impersonnel, valant pour toute situation indépendamment de telle situation : dire cet arbre est moins le dire en lui-même que le rapporter à tout arbre, au concept d’arbre en général. Dans la mesure où notre expérience est informée par le langage – elle implique d’ordinaire la nomination –, il n’est jamais fait immédiatement l’expérience de telle singularité, de telle réalité inédite et solitaire. L’expérience est au contraire spontanément un basculement du particulier vers le général, du concret vers l’abstrait. Le particulier, le singulier, l’inédit sont effacés au profit du concept universel. Voir le monde du point de vue du concept revient à imposer au monde, à notre rapport au monde, un point de vue qui universalise, qui abstrait, à rater tel ceci particulier n’existant que par et dans sa singularité absolue. Dire en même temps que le langage est « analytique » insiste sur le fait que celui-ci divise, sépare, véhicule en lui-même des catégories disjonctives par lesquelles le monde est organisé, structuré selon des relations et frontières qui sont moins du monde que de l’homme : par le langage, l’homme se dit, projetant sa pensée sur un monde devenu invisible, inaudible.
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Le langage efface ainsi le monde et fait de l’homme le centre du monde, excluant l’altérité du monde et dans le monde. Il condamne à reproduire ce que nous connaissons déjà – le concept –, à ne « voir » que ce que nous connaissons déjà, à ne dire que ce qui a déjà été dit – les significations –, rendant difficile toute rencontre véritable, toute expérience non structurée par nos catégories abstraites et humaines, tout langage hors langage. Le monde n’est pas pour nous le surgissement d’une altérité que nous ne connaissons pas et que nous ne maîtrisons pas. Loin d’être une pluralité hétérogène et vivante, il nous apparaît comme une identité fichée, répertoriée, classée, figée. Dire le monde, dans ces conditions, c’est dire la mort du monde, le recouvrir d’une mort qui attaque la vie.
Le paradoxe de la poésie, selon Yves Bonnefoy, est que celle-ci, qui est pourtant une œuvre de langage, a pour tâche de défaire le langage, de disjoindre le signifiant et le signifié, de dépasser les divisions et catégories qui morcellent le monde en identités séparées. La poésie est ce langage hors langage, un autre du langage dans le langage, par lequel le monde advient comme vie du monde, vie de l’homme qui n’est plus l’homme mais une vie. La poésie de Bonnefoy est ainsi conduite à privilégier tout ce qui peut contourner le signifié, tout ce qui rend possible une expérience inédite du monde, toutes les médiations qui invoquent le monde, tout ce qui dans le monde n’existe que singulièrement, tout ce qui rend possible la perception de rapports inhabituels entre ce qui est d’ordinaire définitivement distingué. La poésie est traversée de vie, elle est un effort de la vie, puissance de la vie encore et toujours.
La poésie naît de l’étrangeté du monde et produit l’étrangeté du monde. Elle naît tout autant de l’étrangeté du langage et produit l’étrangeté du langage – lorsque le langage se paralyse, investi par sa propre impossibilité, le langage étant lui-même dans le monde, comme les fleurs ou les oiseaux, les nuages, les villes, les voix. Écrire poétiquement, c’est rendre impossible le langage, s’en méfier. Comme il s’agit, pour Bonnefoy, de se méfier de l’immédiateté de l’expérience ou de l’expression. La poésie exige au contraire un travail sur le langage, comme elle exige un travail dans le monde. On trouve souvent dans les textes de Bonnefoy l’image de la quête ou celle du parcours, ses livres étant eux-mêmes autant de quêtes et de parcours. Ces images valent pour le travail poétique sur le langage et dans le monde, indiquant le leurre de l’immédiat, valorisant au contraire la nécessaire durée, le retour sans cesse recommencé sur le langage, le nécessaire parcours du monde – parcours qui n’est pas forcément un voyage lointain –, dans le monde, pour que soient rencontrées des occasions par lesquelles le monde des significations se fissure. La poésie selon Bonnefoy implique une dépossession autant du monde que du langage : que le monde ne soit plus un objet utilisable, maîtrisable, que le langage ne soit plus un instrument utilisable et maîtrisable. La poésie a pour condition que du langage il ne peut plus rien être fait, écrivait Blanchot, et ceci est vrai de la poésie et du poète selon Bonnefoy : l’écriture poétique implique que celui – qui n’est plus un sujet – qui écrit soit dépossédé du monde autant que du langage, dépossédé de lui-même, de sa pensée et des schèmes qui la construisent, des habitudes qui le guident. Mais cette dépossession n’a rien à voir avec un lyrisme facile, avec une expression romantique de soi ou du monde. Elle a au contraire tout à voir avec une obstination et une inquiétude, une reprise répétée et obstinée du langage et du monde. Ainsi, la poésie ne peut être qu’errance et obscurité, traversée d’un monde obscur et énigmatique, d’une lumière qui aveugle et nous perd, parole d’un langage qui n’est plus du langage.
Toutes ces perspectives sur l’œuvre de Bonnefoy, toute cette logique générale sont déclinées de multiples façons dans cette œuvre profonde et belle. L’attachement au singulier y est central, la recherche de la perception de l’inédit. Recherche de la rencontre – avec les pierres, les arbres, les paysages. Rencontre avec la peinture également – telle peinture de Poussin, de Piero della Francesca, d’Uccello, de Giacometti. La poésie de Bonnefoy est aussi indissociable des multiples essais que celui-ci a rédigés autant que de son rapport complexe à la philosophie de Platon, de Hegel, de Bergson, de Kierkegaard, de Plotin, ou au structuralisme et à la linguistique. Comme elle est indissociable de son rapport tout aussi complexe à l’histoire de la littérature et aux autres poètes comme Mallarmé ou Rimbaud ou les surréalistes. Cette œuvre est indissociable d’une recherche du monde et du langage, de la vie dans le monde et le langage. Lorsque Bonnefoy fait référence à un autre monde, à un arrière-pays, il ne s’agit donc jamais d’un au-delà du monde, d’une transcendance métaphysique, mais bien d’une immanence : cet autre monde n’est pas un autre du monde, il est ce monde mais autre. Comme le langage poétique n’est pas autre que le langage, il est le langage mais habité d’un autre qu’il est pourtant lui-même, malgré lui-même. L’autre est central, immanent à ce dont il se distingue. Chez Bonnefoy, c’est cet autre qu’il s’agit, par la poésie, de faire exister. C’est la vie de l’autre qu’il s’agit de préserver, de protéger et d’exalter.
Lorsque les poètes meurent, il arrive trop souvent que cette mort donne lieu aux hommages les plus pénibles, à un déferlement de formules « poétiques » particulièrement nulles. Le langage y est ordinaire et accomplit sa fonction de recouvrement, d’effacement de ce qui a lieu. On ne dit alors rien de la mort, on ne parle que du langage, des significations, et de soi. Dans le cas de Bonnefoy, cela serait d’autant plus incongru que son travail repose sur une critique sévère du « poétique », de l’image facile, du cliché attendu. L’immédiat, le cliché font toujours rater ce qui est au contraire voulu par Bonnefoy : l’inédit, le singulier. Mais aussi le sentiment d’un tout du monde – que Bonnefoy appelle parfois l’Un – qui n’est pas homogène et identique à lui-même, qui à l’inverse n’existe que de son hétérogénéité, de la pluralité qui le constitue, de la mobilité qui ne cesse de le rendre toujours autre. La mort, en ce sens, est un événement du monde, de la vie du monde, un événement singulier, inédit comme cette feuille, ce chemin. La mort n’existe pas mais existe cette mort, telle mort – la mort qui est celle d’Yves Bonnefoy, à la fois absolument singulière et absolument semblable à la mort d’un animal, de tel animal, de tel chien, à la mort de telle feuille qui à l’automne se détache de la branche pour devenir autre chose. Demeure la vie des livres, de la poésie. Celle qui a pour nom Yves Bonnefoy, qui est aussi bien un des noms du monde, de la vie du monde.