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mardi 29 octobre 2024

Jean Genet / Sans armure et sans haine

 




Jean Genet, Les Paravents
Les Paravents, de Jean Genet. Mise en scène d’Arthur Nauzyciel (2023) © Philippe Chancel


Sans armure et sans haine

Jean Genet écrit Les Paravents en 1958, au cours d’une guerre dont il prévoit l’inévitable conclusion, l’indépendance de l’Algérie. Accompagnant la nouvelle mise en scène d’Arthur Nauzyciel, une exposition dans la salle Roger Blin, composée par l’archiviste de l’Odéon Juliette Caron, évoque celles de 1966 et 1983.

Jean Genet | Les Paravents. Mise en scène d’Arthur Nauzyciel. Théâtre de l’Odéon, 31 mai–19 juin 2024

Bien que Genet s’abstienne de situer l’action – la seule ville nommée dans son texte, Taroudant, est au Maroc –, c’est cette guerre qui résonne en arrière-fond, avec des nuances différentes selon le contexte : la montée en puissance du FLN et les tortures infligées aux accusés de terrorisme du temps de Roger Blin, les immigrés et le printemps berbère chez Patrice Chéreau, les tensions en banlieue et les procès du colonialisme dans les marges du spectacle d’Arthur Nauzyciel. Ce qu’aujourd’hui on entend comme à neuf, ce sont les accents d’une France rancie, sectaire, bien-pensante, même si sa bien-pensance a changé de registre. La guerre est finie, mais les divisions, le ressentiment, n’ont jamais été aussi aigus.

Genet ne voulait pas faire une œuvre militante, et plutôt que des positions politiques, qu’il gomme au fil de remaniements successifs, en afficher la théâtralité. Il bombarde ses metteurs en scène d’injonctions contradictoires, multiplie les indications de jeu, de rythme, le détail des costumes, la diction. De longues didascalies précisent que les personnages doivent aboyer, imiter les bruits du vent, d’une basse-cour imaginaire, rendre la nuit sensible par leurs gestes, trembler tous ensemble de la tête aux pieds. Sa pièce « se passe dans un domaine où la morale est remplacée par l’esthétique de la scène » , écrit-il à Roger Blin, elle ne doit pas être jouée comme une pièce, mais comme une cérémonie, une déflagration poétique « si forte et si dense qu’elle illumine, par ses prolongements, le monde des morts… Si nous opposons la vie à la scène, c’est que nous pressentons que la scène est un lieu voisin de la mort, où toutes les libertés sont possibles ». Il veut aussi dix-sept tableaux (vingt-trois dans la version de 1958), une centaine de personnages, un dispositif complexe de plateformes mobiles, des paravents à cinq branches manipulés à vue, car il rejette toute option réaliste. 

Raison pour laquelle il ne veut pas non plus d’interprètes arabes. Roger Blin s’en autorise un seul, le Marocain Amidou pour le rôle de Saïd. Chéreau enfreint la consigne, inclut plusieurs Maghrébins dans sa distribution, et donne le rôle d’Ommou à Keltoum, la première actrice qui a retiré son voile sur scène en Algérie. Les acteurs de Nauzyciel sont pour la plupart des enfants d’immigrés avec souvent derrière eux une formation théâtrale, certains à l’école du TNB, et un parcours professionnel en France. Après Blin, Chéreau avait redonné le rôle de la Mère à Maria Casarès. Nauzyciel réemploie deux de ses comédiens : Hammou  Graïa, le Saïd de Chéreau, tient aujourd’hui les rôles de Mr Blankensee et Si Slimane, Farida Rahouadj celui de Warda.Tous les condamnés à mort chantent, dit le Gardien, rappel oblique du poème dédié à Maurice Pilorge, « un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour ». Mis en musique et interprété par Hélène Martin, il avait fortement contribué à la popularité de Genet dans les milieux étudiants, deux ans avant la mise en scène de Blin. La scène des pets du Lot-et-Garonne, émis par ses hommes pour offrir au Lieutenant mourant une dernière bouffée d’air de France, avait fait un tel scandale à la création qu’au bout de quelques représentations Blin l’avait reléguée en coulisse. Aujourd’hui, elle fait beaucoup rire le public, comme fait sourire l’interprétation de La Marseillaise à l’harmonica. Les militaires de l’époque du duc d’Aumale ou de Bugeaud – précisions données en didascalie –portent des costumes d’opérette. La Petite Communiante, fille de Sir Harold, est la première abattue. En représailles, le fils de Sir Harold tue Kadidja. Ensuite, on sursaute à peine aux rafales de mitraillettes qui ponctuent l’action. Le texte parcouru d’odeurs pour la plupart nauséabondes, crasse, putréfaction, ordures, excréments, dont s’était indigné le redouté critique du Figaro Jean-Jacques Gautier, n’indispose plus personne. Seules gardent leur force provocante la cohabitation du noble et de l’ignoble, des termes crus et des envolées lyriques, cette liberté aux mains pas toujours propres qu’avait défendue André Malraux.  

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Genet a une manière bien à lui de mettre du malaise partout dans la civilisation et les valeurs morales. Il « cultive l’odieux à plaisir », héroïse Saïd, « figure christique inversée ». Avec sa Mère et son épouse, Leïla, la femme la plus laide du pays, tous trois marginalisés dans leur village, ils composent la famille des Orties, « une trinité du refus [1]. » Constant dans l’abjection, le seul qui n’obéit à aucune norme quand les Arabes deviennent le reflet des colonisateurs, Saïd commet ses larcins dans l’espoir de partir pour Le Creusot où il gagnera de quoi s’acheter une épouse moins moche. 

La verve satirique de Genet vise pêle-mêle les Français, la Légion étrangère, les colons aux noms anglais ou néerlandais, les combattants arabes, qu’il réunit dans le domaine des morts, « où toute haine a disparu » : ici Odette Aslan rappelle que Genet voulait qu’on joue sa pièce comme une cérémonie, une offrande aux morts. Le cérémonial, Chéreau dit le voir uniquement « dans la première scène du bordel et dans celle de l’armée puis, tout de suite, Jean Genet casse. Il fait toujours un travail de renversement. Il raconte comment il parvient à rire de ce qui le fait souffrir ». Chéreau s’applique à détruire le lyrisme ritualisant, l’élément sacré. « Dès qu’il frôle le sublime, Genet repart dans le sarcasme. Chéreau l’a bien fait ressortir », observe Didier Sandre, qui jouait le rôle du Lieutenant [2].

Ce cérémonial, ces rituels, Arthur Nauzyciel les construit admirablement. Il avait monté Splendid’s en 2015 et poursuit son exploration avec ces Paravents qu’il relie aussi à leur histoire théâtrale. Fidèle aux volontés de Genet, il se donne pour but d’offrir aux morts un rituel de sépulture, et célébrer une autre vie possible, la vie rêvée. Le texte enchaîne les événements de manière fluide, sans cohérence, comme dans un rêve, sur les traces de Saïd, en qui il voit « un vagabond céleste ». Extraordinaire coïncidence, « il y a eu ce hasard : je découvre les lettres d’Algérie que mon cousin Charles, alors jeune appelé étudiant en médecine à Tlemcen de 1957 à 1959, adresse à ses parents pendant son service [3] ». Le médecin vieilli les relit à voix haute sur une vidéo, en dialogue avec la pièce où le mouvement révolutionnaire algérien prend modèle sur le pouvoir colonial. Il ne fait pas bon être musulman par les temps qui courent, écrivait le jeune médecin, de plus en plus désabusé : « C’est le camp qui se lassera le premier de tuer des Arabes qui perdra. » 

Jean Genet, Les Paravents
Les Paravents, de Jean Genet. Mise en scène d’Arthur Nauzyciel (2023) © Philippe Chancel

La Mère et Saïd font leur entrée au sommet d’un grand escalier blanc qui occupe tout le plateau et prend des teintes diverses, parfois recouvert de photos grisées, fugaces, parfois coupé en deux par un grand cadre que les personnages enjambent comme pour franchir un seuil. La Mère et Leïla aboient devant comme des chiens auxquels on a interdit l’entrée de la maison. Les travailleurs des plantations de chênes-lièges marchent cassés en deux, bras croisés derrière le dos, sous la surveillance d’une énorme main de plâtre, insolite dans ce décor épuré, inspirée elle aussi par une didascalie : un « merveilleux gant en pécari » jeté de la coulisse « reste comme suspendu dans l’air, au milieu de la scène ». Comme il n’y a pas de paravents sur l’escalier, les Arabes guidés par la défunte Kadidja ne dessinent pas les revolvers ni les flammes ni les membres coupés prévus par Genet, mais alignent de petits braseros sur une marche. Après l’entracte, les protagonistes traversent un écran blanc percé d’une fente qui marque leur passage dans le domaine des morts. À la fin d’une lente et magnifique cérémonie, ils remontent un par un les marches et sautent dans le vide. Seuls absents, Leïla qui s’est suicidée, et Saïd, jugé traître à la cause révolutionnaire, tué en coulisse par les vainqueurs.

Si le temps semble long, parfois, ce n’est jamais pendant ces fascinantes chorégraphies. Jouée dans son intégralité, la pièce durerait sept heures. Elle a donc comme chaque fois subi des coupes importantes. Genet l’écrivait à Chéreau : « Toute la première partie, sauf quelques répliques à effacer, se tient à peu près. Pour la seconde partie, surtout, dans mon texte, il y a de telles redondances qu’il faut carrément cisailler. » Il trouve les acteurs superbes, mais déplore une uniformité dans l’outrance vocale : « La voix, à son paroxysme de volume, articule mal. » Tous reproches qu’on ne saurait faire au parti pris de Nauzyciel, dont l’esthétisation a en partie éteint la colère. Ce sont bien des tableaux qu’il compose quand les corps se figent dans des poses insolites, hiératiques ou baroques, telles des sculptures de Giacometti qu’admirait Genet. Chez les morts, quand les assassins rencontrent leurs victimes, les contentieux sont effacés. Réunis au dernier tableau, pour Nauzyciel ils forment « face à la salle, c’est-à-dire au monde, une communauté humaine réconciliée ». Les jeunes spectateurs, et ceux qui comme moi gardent dans l’oreille le rire caquetant, la voix inimitable de Maria Casarès, applaudissent ensemble cette version apaisée, touchés par la vaillance, le talent, la souplesse physique des comédiens, la virtuosité de la mise en scène. 


[1] Notice de l’édition de la Pléiade établie par Michel Corvin et Albert Dichy. 

[2] Odette Aslan, « Les Paravents », Les Voies de la création théâtrale vol. III, 1972, et  Chéreau. Les Voies de la création théâtrale vol. XIV, 1986, Paris, CNRS Éditions, coll. « Arts du spectacle ».

[3] Entretien d’Arthur Nauzyciel avec Leïla Adham, dramaturge du spectacle


EN ATTENDANT NADEAU





dimanche 27 octobre 2024

Genet en vrac / Les valises de Jean Genet.

 

Les valises de Jean Genet IMEC Exposition En attendant Nadeau

Valise ayant appartenu à Jean Genet. Archives Jean Genet / IMEC © Michael Quemener


Genet en vrac

Moins de quinze jours avant sa mort, survenue après une chute dans la nuit du 14 au 15 avril 1986, Jean Genet confie deux valises à Roland Dumas, son avocat, rencontré pendant la guerre d’Algérie. « Merci de prendre soin de mes manuscrits. Vous en ferez ce que vous voulez. » Après trente-quatre ans, leur contenu peut enfin être découvert à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), où est déposée une grande partie du fonds d’archives Genet.


Les valises de Jean GenetAbbaye d’Ardenne. Jusqu’au 31 janvier 2021. Catalogue par Albert Dichy. IMEC, coll. « Le lieu de l’archive », 213 p., 30 €


Une longue vitrine déplie le « joyeux foutoir » de l’écrivain, comme le décrit Albert Dichy dans le très beau catalogue de l’exposition. Grand spécialiste de Jean Genet, il ne cède jamais pour autant à la tentation de l’enfermer dans une interprétation, comme dans chacun de ses travaux. En mêlant œuvre et biographie, il éclaire chacun des nombreux manuscrits et documents exposés.

Se retrouvent en effet conservés pêle-mêle quinze ans d’écriture, de 1967 à 1982 : les tracts et brochures de son séjour auprès des Black Panthers aux États-Unis, des fausses ordonnances au nom de Mallarmé, Claudel, Louise Labé pour constituer ses stocks de somnifères en vue de ses voyages, les bouts de papier où il notait adresses et numéros de téléphone, les esquisses de La sentence et d’Un captif amoureux, quelques lettres, le scénario inédit de Divine, écrit en 1975 à la demande de David Bowie, les factures d’hôtel, celles d’un écrivain qui a toujours refusé d’habiter quelque part. Ou encore un sachet de sucre sur lequel il a écrit une citation de saint Paul – « Que je diminue afin qu’il grandisse » – et qu’il reprendra vingt ans plus tard dans son dernier livre.

Ce vrac est « la matière autobiographique à partir de laquelle il fabriquait ses livres », souligne encore Albert Dichy. Puisque Genet ne griffonne pas pour se rappeler un événement, un nom ou une date, il pense « par phrases ». Ses textes étaient intimement marqués par sa vie nomade, sans domicile, sans compte en banque, sans aucune affiliation ou immatriculation. Et par un lien très corporel à l’écriture, lui qui prenait des notes à la main sur n’importe quel support, lui qui ressentait le stylo comme un prolongement de son corps. Il avait besoin de ce rapport physiologique, de la trace directe de l’encre sur le papier.

Ces valises, son « atelier portatif », montrent que Genet n’a jamais cessé d’écrire, comme lui-même aimait l’affirmer, mais seulement de publier. Ce long silence – Les paravents, pièce écrite en 1961, fut la dernière œuvre de Genet parue de son vivant – était sa manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours représentée à ses yeux. Impossible pour lui d’incarner le rôle d’écrivain qu’on lui assignait et de jouer le jeu éditorial en assurant la promotion de ses livres. Ces valises témoignent de « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, de ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit, “la bouche cousue”, et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse, à griffonner en permanence sa vie ». Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant, Abdallah Bentaga, en 1964. Entre cette date et 1967, il n’existe en effet pratiquement aucune trace de manuscrit. Il y fait une brève allusion dans Un captif amoureux : « Peut-être ce livre est-il sorti de moi sans que je puisse le contrôler. Il a trop d’irrégularité dans son cours […]. Après quinze ans, malgré mes retenues, ma bouche cousue, des fissures laissent passer ce refoulé ».

Les valises de Jean Genet IMEC Exposition En attendant Nadeau

Notes manuscrites sur une enveloppe de l’hôtel Puerta de Toledo à Madrid (juin 1977). Archives Jean Genet / IMEC © Michael Quemener

Mais cette effervescence scripturale est en même temps une remise en question de son œuvre antérieure, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet n’a jamais hésité à raturer, à détruire sa légende quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même », disait-il à Roger Blin. « Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas. »

Genet se méfie de son image, ou bien plutôt de l’image et de son utilisation en politique. Dans un des textes où il réfléchit sur la révolution, il écrit : « Un des dangers qui nous guette tous, et aussi les Panthers, c’est la capitalisation de notre nom et de notre image. Je crois qu’il est temps de refuser que les images d’information ne servent qu’à nous, à notre célébrité – temporaire il est vrai. Il faut dominer ces moyens, se servir d’eux, mais n’être pas leur esclave. Pourtant, il a une telle fascination, que nous nous laissons aller, et la pente est si douce et l’exaltation si grande quand nous réussissons à avoir la vedette. »

Préserver sa solitude : cette exigence de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel, libre de tout lien social, de toute compromission politique, lui a ainsi permis toutes les audaces, nécessaires pour (se) réinventer, demeurer, retrouver enfin la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil : « C’est donc sous la lumière […] non du “travail” mais du jeu, non de la “famille” mais de la pédérastie, non de la “patrie” mais de ma solitude que j’écris ». Cette exigence de s’écrire autrement, manière de rêver d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation – toujours à inventer – que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel ».

Les valises de Jean Genet IMEC Exposition En attendant Nadeau

Notes manuscrites sur divers supports (1970-1980). Archives Jean Genet / IMEC © Michael Quemener

C’est cette « fonction ludique » que Genet dit avoir découverte en mai 1968 et qui se retrouvera au centre de son engagement auprès des Palestiniens, manière de rendre son écriture encore imprenable : « Mousse, lichen, herbe, écrit-il dans Un captif amoureux, quelques églantines capables de soulever des dalles de granit rouge étaient l’image du peuple palestinien qui sortait un peu partout des fissures… Car il me faudra dire pourquoi j’allai avec le feddayin, que j’en arrive à cette ultime raison : par jeu. Le hasard m’aida beaucoup. Je crois que j’étais déjà mort au monde. Et très lentement, comme de consomption, je mourus définitivement afin de faire chic. »

Un autre portrait de Genet est esquissé dans ces manuscrits, où le rire et le jeu occupent une place privilégiée dans ses tentatives de penser autrement le rapport à autrui : « – À la limite une idée libertaire et ce monde serait sans importance si je n’entrevoyais pas déjà entre les êtres des rapports que je ne peux dire que poétiques. Où la propriété et le pouvoir seraient remplacés par le don, étant bien entendu qu’il n’y a de réel que le don de soi, c’est-à-dire don de rien en échange de rien. Simple sourire. » Un sourire loin de l’image mortifère des interprétations qui veulent réduire l’œuvre à la fascination du Mal – et du Mâle –,  annihilant sa portée politique, la rendant de fait inapte au débat public.

« Et puis enfin il y a le rire », note Jean Genet sur une feuille détachée, faisant sans doute partie d’un ensemble et conservée séparément dans une chemise. Un petit fragment qui met pourtant encore en évidence un des aspects les plus précieux de son œuvre : la manière dont elle s’amuse à déjouer les catégories, en travaillant la matérialité de la langue. Écrire, nous rappelle-t-il dans « L’étrange mot d’ », c’est « révéler une orgie verbale dont le sens se perd non dans la nuit des temps mais dans l’infini des mutations tendres ou brutales ». Il met en mouvement, en scène, la sensualité des mots, voire leur sexualité, qui les libère du sens qui pourrait leur être imposé. Et il nous montre que le sens n’est pas inatteignable : il est susceptible de surgir, de disparaître ou d’être modifié à tout moment par un déplacement, un glissement joyeux. Par le plaisir retrouvé de la langue, sur un sachet de sucre, partout où cela reste possible.

EN ATTENDANT NADEAU

samedi 21 octobre 2023

Vies imaginaires ou chroniques d’une mort annoncée

 




Vies imaginaires ou chroniques d’une mort annoncée

Bernard de Meyer


TEXTE INTÉGRAL

1Le thème de la mort fut toujours une clef de voûte de l’œuvre de Marcel Schwob. Sa forme de prédilection, le récit bref, met en scène une crise intérieure dans une situation extérieure exceptionnelle, souvent tragique. Et, en effet, les cadavres jonchent les premiers recueils de Schwob, Cœur double et Le Roi au masque d’or. Qu’il s’agisse d’un soldat au front, d’aventuriers du quatorzième siècle ou même de vieillards entassés dans un asile, le dénouement de la crise est souvent fatal.

dimanche 1 octobre 2023

Marcel Schwob / Le Major Stede Bonnet

 


Marcel Schwob
LE MAJOR STEDE BONNET
PIRATE PAR HUMEUR

Le Major Stede Bonnet était un gentilhomme retraité de l'armée qui vivait sur ses plantages, dans l'île de Barbados, vers 1715. Ses champs de cannes à sucre et de caféiers lui donnaient des revenus, et il fumait avec plaisir du tabac qu'il cultivait lui-même. Ayant été marié, il n'avait point été heureux en ménage, et on disait que sa femme lui avait tourné la cervelle. En effet sa manie ne le prit guère qu'après la quarantaine, et d'abord ses voisins et ses domestiques y cédèrent innocemment.

La manie du Major Stede Bonnet fut telle. En toute occasion, il commença de déprécier la tactique terrestre et de louer la marine. Les seuls noms qu'il eût à la bouche étaient ceux d'Avery, de Charles Vane, de Benjamin Hornigold et d'Edward Teach. C'étaient, selon lui, de hardis navigateurs et des hommes d'entreprise. Ils écumaient dans ce temps la mer des Antilles. S'il advenait qu'on les nommât pirates devant le major, celui-ci s'écriait:

—Loué donc soit Dieu pour avoir permis à ces pirates, comme vous dites, de donner l'exemple de la vie franche et commune que menaient nos aïeux. Lors il n'y avait point de possesseurs de richesses, ni de gardiens de femmes, ni d'esclaves pour fournir le sucre, le coton ou l'indigo; mais un dieu généreux dispensait toutes choses et chacun en recevait sa part. Voilà pourquoi j'admire extrêmement les hommes libres qui partagent les biens entre eux et mènent ensemble la vie des compagnons de fortune.

Parcourant ses plantages, le Major frappait souvent l'épaule d'un travailleur:

—Et ne ferais-tu pas mieux, imbécile, d'arrimer dans quelque flûte ou brigantine les ballots de la misérable plante sur les pousses de laquelle tu verses ici ta sueur?

Presque tous les soirs, le major réunissait ses serviteurs sous les appentis à grains, où il leur lisait, à la chandelle, tandis que des mouches de couleur bruissaient autour, les grandes actions des pirates d'Hispaniola et de l'île de la Tortue. Car des feuilles volantes avertissaient de leurs rapines les villages et les fermes.

—Excellent Vane! s'écriait le Major. Brave Hornigold, véritable corne d'abondance emplie d'or! Sublime Avery, chargé des joyaux du grand Mogol et roi de Madagascar! Amirable Teach, qui as su gouverner successivement quatorze femmes et t'en débarrasser, et qui as imaginé de livrer tous les soirs la dernière (elle n'a que seize ans) à tes meilleurs compagnons (par pure générosité, grandeur d'âme et science du monde) dans ta bonne île d'Okerecok! O qu'heureux serait celui qui suivrait votre sillage, celui qui boirait son rhum avec toi, Barbe-Noire, maître de la Revanche de la Reine Anne!

Tous discours que les domestiques du Major écoutaient avec surprise et en silence; et les paroles du Major n'étaient interrompues que par le léger bruit mat des petits lézards, à mesure qu'ils tombaient du toit, la frayeur relâchant les ventouses de leurs pattes. Puis le Major, abritant la chandelle de la main, traçait de sa canne parmi les feuilles de tabac toutes les manœuvres navales de ces grands capitaines et menaçait de la loi de Moïse (c'est ainsi que les pirates nomment une bastonnade de quarante coups) quiconque ne comprendrait point la finesse des évolutions tactiques propres à la flibuste.

Finalement le Major Stede Bonnet ne put y résister davantage; et, ayant acheté une vieille chaloupe de dix pièces de canon, il l'équipa de tout ce qui convenait à la piraterie comme coutelas, arquebuses, échelles, planches, grappins, haches, Bibles (pour prêter serment), pipes de rhum, lanternes, suie à noircir le visage, poix, mèches à faire brûler entre les doigts des riches marchands et force drapeaux noirs à tête de mort blanche, avec deux fémurs croisés et le nom du vaisseau: la Revanche. Puis, il fît monter soudain à bord soixante-dix de ses domestiques et prit la mer, de nuit, droit à l'Ouest, rasant Saint-Vincent, pour doubler le Yucatan et écumer toutes les côtes jusqu'à Savannah (où il n'arriva point).

Le Major Stede Bonnet ne connaissait rien aux choses de la mer. Il commença donc à perdre la tête entre la boussole et l'astrolabe, brouillant artimon avec artillerie, misaine avec dizaine, bout-dehors avec boute-selle, lumières de caronade avec lumières de canon, écoutille avec écouvillon, commandant de charger pour carguer, bref, tant agité par le tumulte des mots inconnus et le mouvement inusité de la mer, qu'il pensa regagner la terre de Barbados, si le glorieux désir de hisser le drapeau noir à la vue du premier vaisseau ne l'eût maintenu dans son dessein. Il n'avait embarqué nulles provisions, comptant sur son pillage. Mais la première nuit on n'aperçut pas les feux de la moindre flûte. Le Major Stede Bonnet décida donc qu'il faudrait attaquer un village.

Ayant rangé tous ses hommes sur le pont, il leur distribua des coutelas neufs et les exhorta à la plus grande férocité; puis fit apporter un baquet de suie dont il se noircit lui-même le visage, en leur ordonnant de l'imiter, ce qu'ils firent non sans gaieté.

Enfin, jugeant d'après ses souvenirs qu'il convenait de stimuler son équipage avec quelque boisson coutumière aux pirates, il leur fît avaler à chacun une pinte de rhum mêlée de poudre (n'ayant point de vin qui est l'ingrédient ordinaire en piraterie). Les domestiques du Major obéirent; mais, contrairement aux usages, leur figure ne s'enflamma pas de fureur. Ils s'avancèrent avec assez d'ensemble à bâbord et à tribord, et, penchant leurs faces noires sur les bastingages, offrirent cette mixture à la mer scélérate. Après quoi, la Revanche étant à peu près échouée sur la côte de Saint-Vincent, ils débarquèrent en chancelant.

L'heure était matinale, et les visages étonnés des villageois n'excitaient point à la colère. Le cœur du Major lui-même n'était pas disposé à des hurlements. Il fît donc fièrement l'emplette de riz et de légumes secs avec du porc salé, lesquels il paya (en façon de pirate et fort noblement, lui sembla-t-il) avec deux barriques de rhum et un vieux câble. Après quoi, les hommes réussirent péniblement à remettre la Revanche à flot; et le Major Stede Bonnet, enflé de sa première conquête, reprit la mer.

Il fit voile tout le jour et toute la nuit, ne sachant point de quel vent il était poussé. Vers l'aube du second jour, s'étant assoupi contre l'habitacle du timonier, fort gêné de son coutelas et de son espingole, le Major Stede Bonnet fut éveillé par le cri:

—Ohé de la chaloupe!

Et il aperçut à une encablure le bout-dehors d'un vaisseau qui se balançait. Un homme très barbu était à la proue. Un petit drapeau noir flottait au mât.

—Hisse notre pavillon de mort! s'écria le Major Stede Bonnet.

Et, se souvenant que son titre était d'armée de terre, il décida sur le champ de prendre un autre nom, suivant d'illustres exemples. Sans aucun retard, il répondit donc:

—Chaloupe la Revanche, commandée par moi, capitaine Thomas, avec mes compagnons de fortune.

Sur quoi l'homme barbu se mit à rire:

—Bien rencontré, compagnon, dit-il. Nous pourrons voguer de conserve. Et venez boire un peu de rhum à bord de la Revanche de la Reine Anne.

Le Major Stede Bonnet comprit de suite qu'il avait rencontré le capitaine Teach, Barbe-Noire, le plus fameux de ceux qu'il admirait. Mais sa joie fut moins grande qu'il ne l'eût pensé. Il eut le sentiment qu'il allait perdre sa liberté de pirate. Taciturne, il passa sur le bord du vaisseau de Teach, qui le reçut avec beaucoup de grâce, le verre en main.

—Compagnon, dit Barbe-Noire, tu me plais infiniment. Mais tu navigues avec imprudence. Et, si tu m'en crois, capitaine Thomas, tu demeureras dans notre bon vaisseau, et je ferai diriger ta chaloupe par ce brave homme très expérimenté qui s'appelle Richards; et sur le vaisseau de Barbe-Noire tu auras tout loisir de profiter en la liberté d'existence des gentilshommes de fortune.

Le Major Stede Bonnet n'osa refuser. On le débarrassa de son coutelas et de son espingole. Il prêta serment sur la hache (car Barbe-Noire ne pouvait supporter la vue d'une Bible) et on lui assigna sa ration de biscuit et de rhum, avec sa part des prises futures. Le Major ne s'était point imaginé que la vie des pirates fût aussi réglementée. Il subit les fureurs de Barbe-Noire et les affres de la navigation. Etant parti de Barbados en gentilhomme, afin d'être pirate à sa fantaisie, il fut ainsi contraint de devenir véritablement pirate sur la Revanche de la Reine Anne.

Il mena cette vie pendant trois mois, durant lesquels il assista son maître dans treize prises, puis trouva moyen de repasser sur sa propre chaloupe, la Revanche, sous le commandement de Richards. En quoi il fut prudent, car la nuit suivante, Barbe-Noire fut attaqué à l'entrée de son île d'Okerecok par le lieutenant Maynard, qui arrivait de Bathtown. Barbe-Noire fut tué dans le combat, et le lieutenant ordonna qu'on lui coupât la tête et qu'on l'attachât au bout de son beaupré; ce qui fut fait.

Cependant, le pauvre capitaine Thomas s'enfuit vers la Caroline du Sud et navigua tristement encore plusieurs semaines. Le gouverneur de Charlestown, averti de son passage, délégua le colonel Rhet pour s'emparer de lui à l'île de Sullivans. Le capitaine Thomas se laissa prendre. Il fut mené à Charlestown en grande pompe, sous le nom de Major Stede Bonnet, qu'il réassura sitôt qu'il le put. Il fut mis en geôle jusqu'au 10 novembre 1718, où il comparut devant la cour de la vice-amirauté. Le chef de la justice, Nicolas Trot, le condamna à mort par le très beau discours que voici:

—Major Stede Bonnet, vous êtes convaincu de deux accusations de piraterie: mais vous savez que vous avez pillé au moins treize vaisseaux. En sorte que vous pourriez être accusé de onze chefs de plus; mais deux nous suffiront (dit Nicolas Trot), car ils sont contraires à la loi divine qui ordonne: Tu ne déroberas point (Exod. 20, 15) et l'apôtre saint Paul déclare expressément que les larrons n'hériteront point le Royaume de Dieu (I. Cor. 6, 10). Mais encore êtes-vous coupable d'homicide: et les assassins (dit Nicolas Trot) auront leur part dans l'étang ardent de feu et de soufre qui est la seconde mort (Apoc. 21, 8). Et qui donc (dit Nicolas Trot) pourra séjourner avec les ardeurs éternelles? (Esaï. 33,14). Ah! Major Stede Bonnet, j'ai juste raison de craindre que les principes de la religion dont on a imbu votre jeunesse (dit Nicolas Trot) ne soient très corrompus par votre mauvaise vie et par votre trop grande application à la littérature et à la vaine philosophie de ce temps; car si votre plaisir eût été en la loi de l'Eternel (dit Nicolas Trot) et que vous l'eussiez méditée nuit et jour (Psal. I, 2,) vous auriez trouvé que la parole de Dieu était une lampe à vos pieds et une lumière à vos sentiers (Psal. 119, 105). Mais ainsi n'avez-vous fait. Il ne vous reste donc qu'à vous fier sur l'Agneau de Dieu (dit Nicolas Trot) qui ôte le péché du monde (Jean. I, 29) qui est venu pour sauver ce qui était perdu (Mathieu. 18,11), et a promis qu'il ne jettera point dehors celui qui viendra à lui (Jean. 6, 37). En sorte que si vous voulez retourner à lui, quoique tard (dit Nicolas Trot), comme les ouvriers de la onzième heure dans la parabole des vignerons (Mathieu. 20, 6, 9), il pourra encore vous recevoir. Cependant la cour prononce (dit Nicolas Trot) que vous serez conduit au lieu de l'exécution où vous serez pendu par le col jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Le Major Stede Bonnet, ayant écouté avec componction le discours du chef de la justice, Nicolas Trot, fut pendu le même jour à Charlestown comme larron et pirate.


Marcel Schwob
Vies imaginaries






vendredi 29 septembre 2023

Marcel Schwob / Walter Kennedy

 

Walter Kennedy


Marcel Schwob
WALTER KENNEDY
PIRATE ILLETTRÉ

Le capitaine Kennedy était Irlandais et ne savait ni lire, ni écrire. Il parvint au grade de lieutenant, sous le grand Roberts, pour le talent qu'il avait dans la torture. Il possédait parfaitement l'art de tordre une mèche autour du front d'un prisonnier, jusqu'à lui faire sortir les yeux, ou de lui caresser la figure avec des feuilles de palmier enflammées. Sa réputation fut consacrée au jugement qui fut fait, à bord le Corsaire, de Darby Mullin, soupçonné de trahison. Les juges s'assirent contre l'habitacle du timonier, devant un grand bol de punch, avec des pipes et du tabac; puis le procès commença. On allait voter sur la sentence, quand un des juges proposa de fumer encore une pipe avant la délibération. Alors Kennedy se leva, tira sa pipe de sa bouche, cracha, et parla en ces termes:

—«Sacredieu! messieurs et gentilshommes de fortune, le diable m'emporte si nous ne pendons pas Darby Mullin, mon vieux camarade. Darby est un bon garçon, sacredieu! jean-foutre qui dirait le contraire, et nous sommes gentilshommes, diable! On a souqué ensemble, sacredieu! et je l'aime de tout mon cœur, foutre! Messieurs et gentilshommes de fortune, je le connais bien; c'est un vrai bougre; s'il vit, il ne se repentira jamais; le diable m'emporte s'il se repent, n'est-ce pas, mon vieux Darby? Pendons-le, sacredieu! et, avec la permission de l'honorable compagnie, je vais boire un bon coup à sa santé.»

Ce discours parut admirable et digne de plus belles oraisons militaires qui sont rapportées par les anciens. Roberts fut enchanté. De ce jour, Kennedy prit de l'ambition. Au large des Barbades, Roberts s'étant égaré dans une chaloupe à la poursuite d'un vaisseau portugais, Kennedy força ses compagnons à l'élire capitaine du Corsaire, et fit voile à son compte. Ils coulèrent et pillèrent nombre de brigantines et galères, chargées de sucre et de tabac du Brésil, sans compter la poudre d'or, et les sacs pleins de doublons et de pièces de huit. Leur drapeau était de soie noire, avec une tête de mort, un sablier, deux os croisés, et au-dessous un cœur surmonté d'un dard, d'où tombaient trois gouttes de sang. En cet équipage, ils rencontrèrent une chaloupe bien paisible de Virginie, dont le capitaine était un Quaker pieux, nommé Knot. Cet homme de Dieu n'avait à son bord ni rhum, ni pistolet, ni sabre, ni coutelas; il était vêtu d'un long habit noir, et coiffé d'un chapeau à larges bords de couleur pareille.

—Sacredieu! dit le capitaine Kennedy, c'est un bon vivant, et gai; voilà ce que j'aime; on ne fera pas de mal à mon ami, Monsieur le capitaine Knot, qui est habillé de façon si réjouissante.

M. Knot s'inclina, en faisant des mommeries silencieuses.

—Amen, dit M. Knot. Ainsi soit-il.

Les pirates firent des cadeaux à M. Knot. Ils lui offrirent trente moidores, dix rouleaux de tabac du Brésil, et des sachets d'émeraudes. M. Knot prit très bien les moidores, les pierres précieuses et le tabac.

—Ce sont des présents qu'il est permis d'accepter, pour en faire un usage pieux. Ah! plût au ciel que nos amis, qui sillonnent la mer, fussent tous animés de semblables sentiments! Le Seigneur accepte toutes les restitutions. Ce sont, pour ainsi dire, les membres du veau, et les parties de l'idole Dagon, que vous lui offrez, mes amis, en sacrifice. Dagon règne encore dans ces pays profanes, et son or donne de mauvaises tentations.

—Bougre de Dagon, dit Kennedy, tais ta gueule, sacredieu! prends ce qu'on te donne, et bois un coup.

Alors, M. Knot s'inclina paisiblement: mais il refusa son quart de rhum.

—Messieurs mes amis, dit-il...

—Gentilshommes de fortune, sacredieu! cria Kennedy.

—Messieurs mes amis gentilshommes, reprit M. Knot, les liqueurs fortes sont, pour ainsi dire, des aiguillons de tentation que notre faible chair ne saurait point supporter. Vous autres, mes amis...

—Gentilshommes de fortune, sacredieu! cria Kennedy.

—Tous autres, mes amis et fortunés gentilshommes, reprit M. Knot, qui êtes endurcis par de longues épreuves contre le Tentateur, il est possible, probable, dirai-je, que vous n'en souffrez point d'inconvénient; mais vos amis seraient incommodés, gravement incommodés ...

—Incommodés au diable! dit Kennedy. Cet homme parle admirablement, mais je bois mieux. Il nous mènera en Caroline voir ses excellents amis qui possèdent sans doute d'autres membres du veau qu'il dit. N'est-ce pas, Monsieur le capitaine Dagon?

—Ainsi soit-il, dit le Quaker, mais Knot est mon nom.

Et il s'inclina encore. Les grands bords de son chapeau tremblaient sous le vent.

Le Corsaire jeta l'ancre dans une crique favorite de l'homme de Dieu. Il promit d'amener ses amis, et revint, en effet, le soir même, avec une compagnie de soldats envoyés par M. Spotswood, gouverneur de la Caroline. L'homme de Dieu jura à ses amis, les fortunés gentilshommes, que ce n'était qu'à l'effet de les empêcher d'introduire en ces pays profanes leurs tentatrices liqueurs. Et quand les pirates furent arrêtés:

—Ah! mes amis, dit M. Knot, acceptez toutes les mortifications, ainsi que je l'ai fait.

—Sacredieu! mortification est le mot, jura Kennedy.

Il fut mis aux fers à bord d'un transport pour être jugé à Londres. Old Bailey le reçut. Il fit des croix sur tous ses interrogatoires, et y posa la même marque que sur ses quittances de prise. Son dernier discours fut prononcé sur le quai de l'Exécution, où la brise de mer ballottait les cadavres d'anciens gentilshommes de fortune, pendus dans leurs chaînes.

—Sacredieu! c'est bien de l'honneur, dit Kennedy en regardant les pendus. Ils vont m'accrocher à côté du capitaine Kid. Il n'a plus d'yeux, mais cela doit bien être lui. Il n'y avait que lui pour porter un si riche habit de drap cramoisi. Kid a toujours été un homme élégant. Et il écrivait! Il connaissait ses lettres, foutre! Une si belle main! Excuse, capitaine. (Il salua le corps sec en habit cramoisi). Mais on a été aussi gentilhomme de fortune.


Marcel Schwob
Vies imaginaries



mercredi 27 septembre 2023

Marcel Schwob / Le capitaine Kid

 



Marcel Schwob
LE CAPITAINE KID
PIRATE


Ou ne s'accorde point sur la raison qui fit donner à ce pirate le nom du chevreau (Kid). L'acte par lequel Guillaume III, roi d'Angleterre, l'investit de sa commission sur la galère l'Aventure, en 1695, commence par les mots: «A notre féal et bien-aimé capitaine William Kid, commandant, etc. Salut.» Mais il est certain que, dès lors, c'était un nom de guerre. Les uns disent qu'il avait coutume, étant élégant et raffiné, de porter toujours, au combat et à la manœuvre, de délicats gants de chevreau à revers en dentelle de Flandres; d'autres assurent que dans ses pires tueries, il s'écriait: «Moi qui suis doux et bon comme un chevreau nouveau-né;» d'autres encore prétendent qu'il enfermait l'or et les joyaux dans des sacs très souples, faits de peau de jeune chèvre, et que l'usage lui en vint du jour où il pilla un vaisseau chargé de vif-argent dont il emplit mille poches de cuir, qui sont encore enterrées au flanc d'une petite colline dans les îles Barbades. Il suffit de savoir que son pavillon de soie noire était brodé d'une tête de mort et d'une tête de chevreau, et que son cachet était gravé de même. Ceux qui cherchent les nombreux trésors qu'il cacha sur les côtes des continents d'Asie et d'Amérique, font marcher devant eux un petit chevreau noir, qui doit gémir à l'endroit où le capitaine enfouit son butin; mais aucun n'a réussi. Barbe-Noire lui-même, qui avait été renseigné par un ancien matelot de Kid, Gabriel Loff, ne trouva dans les dunes, sur lesquelles est bâti aujourd'hui Fort Providence, que des gouttes éparses de vif-argent suintant à travers les sables. Et toutes ces fouilles sont inutiles, car le capitaine Kid déclara que ses cachettes resteraient éternellement inconnues à cause de «l'homme au baquet sanglant.» Kid, en effet, fut hanté par cet homme pendant toute sa vie, et les trésors de Kid sont hantés et défendus par lui, depuis sa mort.

Lord Bellamont, gouverneur des Barbades, irrité par l'énorme butin des pirates dans les Indes Occidentales, équipa la galère l'Aventure, et obtint du roi, pour le capitaine Kid, la commission de commandant. Depuis longtemps Kid était jaloux du fameux Ireland, qui pillait tous les convois; il promit à lord Bellamont de prendre sa chaloupe et de le ramener avec ses compagnons pour les faire exécuter. L'Aventure portait trente canons et cent cinquante hommes. D'abord Kid toucha Madère et s'y fournit de vin; puis Bonavist, pour y embarquer du sel; enfin, Saint-Iago, où il s'approvisionna complètement. Et de là il fil voile vers l'entrée de la Mer Rouge, où, dans le Golfe Persique, il y a un endroit d'une petite île qui se nomme la Clef de Bab.

C'est là que le capitaine Kid réunit ses compagnons et leur fit hisser le pavillon noir à tête de mort. Ils jurèrent tous, sur la hache, obéissance absolue aux règlements des pirates. Chaque homme avait droit au vote, et titre égal aux provisions fraîches et liqueurs fortes. Les jeux de cartes et de dés étaient interdits. Les lumières et chandelles devaient être éteintes à huit heures du soir. Si un homme voulait boire plus tard, il buvait sur le pont, dans la nuit, à ciel ouvert. La compagnie ne recevrait ni femme ni jeune garçon. Celui qui en introduirait sous déguisement serait puni de mort. Les canons, pistolets et coutelas devaient être entretenus et astiqués. Les querelles se vicieraient à terre, au sabre et au pistolet. Le capitaine et le quartier-maître auraient droit à deux parts; le maître, le bosseman et le canonnier, à une et demie; les autres officiers à une un quart. Repos pour les musiciens le jour du Sabbat.

Le premier navire qu'ils rencontrèrent était hollandais, commandé par le Schipper Mitchel. Kid hissa le pavillon français et donna la chasse. Le navire montra aussitôt les couleurs françaises; sur quoi le pirate héla en français. Le Schipper avait un Français à bord, qui répondit. Kid lui demanda s'il avait un passe-port. Le Français dit que oui: «Eh bien, par Dieu, répondit Kid, en vertu de votre passe-port, je vous prends pour capitaine de ce navire.» Et aussitôt, il le fit pendre à la vergue. Puis il fit venir les Hollandais un à un. Il les interrogea, et, feignant de ne point entendre le flamand, ordonna pour chaque prisonnier: «Français—la planche!» On attacha une planche au bout-dehors. Tous les Hollandais coururent dessus, nus, devant la pointe du coutelas du bosseman, et sautèrent dans la mer.

A cet instant, le canonnier du capitaine Kid, Moor, éleva la voix: «Capitaine, cria-t-il, pourquoi tuez-vous ces hommes?» Moor était ivre. Le capitaine se retourna, et, saisissant un baquet, le lui asséna sur la tête. Moor tomba, le crâne fendu. Le capitaine Kid fit laver le baquet, auquel les cheveux s'étaient collés, avec du sang caillé. Aucun homme de l'équipage ne voulut plus y tremper le faubert. On laissa le baquet attaché au bastingage.

De ce jour, le capitaine Kid fut hanté par l'homme au baquet. Quand il prit le vaisseau maure Queda, monté par des Indous et des Arméniens, avec dix mille livres d'or, au partage du butin l'homme au baquet sanglant était assis sur les ducats. Kid le vit bien et jura. Il descendit à sa cabine et vida une tasse de bombou. Puis, de retour sur le pont, il fit jeter l'ancien baquet à la mer. A l'abordage du riche vaisseau marchand le Mocco, on ne trouva pas de quoi mesurer les parts de poudre d'or du capitaine. «Plein un baquet» dit une voix derrière l'épaule de Kid. Il trancha l'air de son coutelas et essuya ses lèvres, qui écumaient. Puis il fit pendre les Arméniens. Les hommes de l'équipage semblaient n'avoir rien entendu. Lorsque Kid attaqua l'Hirondelle, il s'étendit sur sa couchette après le partage. Quand il se réveilla, il se sentit trempé de sueur, et appela un matelot pour lui demander de quoi se laver. L'homme lui apporta de l'eau dans une cuvette d'étain. Kid le regarda fixement et hurla: «Est-ce là te conduire en gentilhomme de fortune? Misérable! tu m'apportes un baquet plein de sang!» Le matelot s'enfuit. Kid le fit débarquer et abandonner marron, avec un fusil, une bouteille de poudre et une bouteille d'eau. Il n'eut point d'autre raison pour enterrer son butin en différents lieux solitaires, parmi les sables, que la persuasion où il était que toutes les nuits le canonnier assassiné venait vider la soute à or avec son baquet pour jeter les richesses à la mer.

Kid se fit prendre au large de New-York. Lord Bellamont l'envoya à Londres. Il fut condamné à la potence. On le pendit sur le quai de l'Exécution, avec son habit rouge et ses gants. Au moment où le bourreau lui enfonça sur les yeux le bonnet noir, le capitaine Kid se débattit et cria: «Sacredieu! je savais bien qu'il me mettrait son baquet sur la tête!» Le cadavre noirci resta accroché dans les chaînes pendant plus de vingt ans.


Marcel Schwob
Vies Imaginaries