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dimanche 26 mai 2019

L’espace dans le roman de Bram Stoker / Usage touristique d'un mythe



Lespace dans le roman de Bram Stoker

Usage touristique d'un mythe

Daniela Dumitrescu
Traduction de Nadia Manca

Le mythe de Dracula ou, selon une autre formulation, la légende de Dracula a déclenché d'innombrables polémiques, tant au niveau national qu'au niveau international, la principale controverse portant sur les dimensions mythique, réaliste et identitaire de Dracula. Mais au-delà de ces polémiques, Dracula s'est trouvé aussi à l'origine d'un type de tourisme spécifique. Dans J'imaginaire populaire occidental, la Transylvanie et par extension toute la Roumanie passent pour « le pays des vampires ». À l'origine de cet imaginaire, Dracula, le roman écrit par Bram Stoker et publié à Londres en 1897, qui jouit d'une immense popularité dans le monde anglo-saxon notamment et qui constitue le fondement d'une sous-culture mondiale des vampires. Au-delà des controverses relatives aux rapports entre le personnage réel Vlad Tepes et le personnage imaginaire le comte Dracula, le phénomène Dracula continue de fasciner nombre de nos contemporains. Pour retrouver Dracula, certains partent en voyage, accomplissant de véritables pèlerinages ; d'autres se penchent sur des textes anciens ou plus récents, s'efforçant d'expliquer la fascination qui continue d'assurer une vitalité extraordinaire au phénomène.

La Transylvanie comme cadre du récit : les raisons d'un choix

Le goût de Bram Stoker pour la fiction a été stimulé par sa fréquentation du milieu théâtral tandis que son intérêt pour le vampirisme lui vient à la fois de la lecture de Carmilla, récit de Joseph Sheridan Le Fanu ou d'Arabian nights, ouvrage de Sir Richard Burton, et de son appartenance à l'association Golden Dawn qui pratiquait la magie dans 1'Angleterre victorienne (Andreescu, 1998). Bram Stoker était ainsi en possession d'un sujet, le vampirisme, et disposait de l'opportunité de le mettre en scène ; il avait encore besoin d'un personnage et d'un espace où placer le déroulement de l'action. Il nous semble que la notion de géographie symbolique telle qu'elle est définie par Sorio Mitu (2006, p. 74- 85, p. 223-245) éclaire le choix du personnage Dracula et de l'espace transylvain par Stoker. Convaincu que les grandes géographies symboliques, qui dessinent la géométrie variable des aires de civilisation, représentent « un enjeu majeur pour la recherche de n'importe quelle représentation liée au territoire, à la culture et à l'identité », l'historien roumain propose de définir les géographies symboliques comme « des représentations mentales de l'espace politique, historique ou culturel, engendrées au niveau de l'imaginaire social », qui « valorisent ces espaces en leur attribuant des qualités et des caractéristiques de nature émotionnelle et idéologique ». Pour le même auteur, les géographies symboliques servent à identifier « de manière mentale l'environnement, auquel elles collent des étiquettes par l'intermédiaire desquelles elles le classifient et lui assignent une place dans une hiérarchie des valeurs ». De là l'espace est « idéologisé », autrement dit, il est « jugé bon ou mauvais, certaines zones ou directions étant démonisées ou idéalisées ». Or précisément, selon Lucian Boia, l'Europe des Lumières a élaboré une géographie symbolique de l'Orient en inventant le concept de « civilisation » avec lequel elle s'identifie et par lequel elle se sépare mentalement du reste de la planète. Par l'intermédiaire de cette représentation, l'Occident a pu définir son identité et déterminer les standards d'excellence de la civilisation qui permettent de classer toutes les régions du monde, donnant ainsi le ton de la modernité dans le discours sur l'autre.

Dracula apparaît à certains égards comme l'expression d'une idéologisation de l'espace transylvain, de hiérarchies relevant d'une géographie symbolique propre à cette fin du XIXe siècle. En effet, son auteur disposait d'informations qui peuvent être considérées comme des stéréotypes anciens sur l'autre, réinvestis des significations idéologiques nationales de la fin du XIXe siècle. Lorsque Bram Stoker s'est mis à chercher un lieu où situer l'action de son roman, le personnage historique de Dracula comme la Transylvanie n'étaient pas complètement ignorés dans la littérature occidentale. Victor Hugo avait déjà publié son poème Sultan Murad, repris dans La légende des siècles, et Jules Verne avait écrit Le château des Carpates. On n'a pas pu démontrer jusqu'à présent que ces œuvres aient exercé quelque influence que ce soit sur les choix littéraires de l'écrivain irlandais. Par contre, on sait que Bram Stoker connaissait l'existence de cartes de l'Europe de l'Est conservées au British Museum et qu'il a correspondu avec le professeur hongrois Arminius Vambery. Or leur relation épistolaire se situe à une époque où s'affirme, dans la Transylvanie multiethnique, le processus de constitution des nations modernes qui détermine un nouveau cadre de référence et une reconfiguration des images de soi et de l'autre. Les Hongrois célébraient le millénaire de leur présence sur ce territoire tandis que les Roumains accomplissaient le programme de la révolution de 1848, dans un contexte marqué par l'imaginaire politique moderne et l'idéologie nationale (Mitu, 2006, p. 225). Aussi les conclusions d'autres spécialistes (Miller, 1997, 1998, 2000) de la diffusion et la réception du mythe de Dracula, selon lesquelles Bram Stoker n'aurait pas entendu parler de Vlad Tepes dont il ne connaissait que le surnom de « Dracula », utilisé pour sa résonance inhabituelle, stimulante pour les lecteurs anglais, et aurait choisi de localiser l'action de son roman en Transylvanie simplement parce que la région était presque inconnue en Angleterre, ne sont que partiellement fondées.
La Transylvanie de Stoker participe aussi d'une géographie de l'imaginaire. En effet, le récit mêle réalité et fiction de façon inextricable. Il se déroule dans plusieurs sites : le château du comte Dracula, situé dans le défilé de Tihuta, aux pieds des montagnes de Bargau, mais aussi Vama, Galati, le cours du Siret jusqu'à l'embouchure de Bistrita, Veresti , le col de Bargau, la ville de Bistrita, lieux qui correspondent au trajet suivi par les personnages qui ont pour mission de tuer le comte vampire afin de sauver l'Angleterre. L'espace Dracula subira une forte extension lorsque le personnage de la fiction, le comte Dracula, rejoindra le personnage historique, Vlad Tepes, chacun d'eux concentrant « une charge symbolique différente, antérieurement constituée et déjà consolidée » (Andreescu, 1998, p. 300). En 1963 en effet, l'hi storien britannique d'origine roumaine Grigore Nandris démontre l'identité historique du comte Dracula. L'authenticité du personnage de Dracula est révélée ensuite au grand public grâce aux ouvrages publiés aux États-Unis par deux historiens, l'un américain, (Mc Nally), l'autre roumain (Radu Florescu) (Mc Nally et Florescu, 1972 : Mc Nally et Florescu, 1973). Outre l'écho de ces ouvrages auprès du public américain et européen, on observe un regain d'intérêt de l'historiographie roumaine pour Vlad Tepes. Ainsi, la célébration du son· anniversaire de sa mort en 1976 est-elle l'occasion de la publication de plusieurs monographies dont au moins deux, celle de N. Stoicescu et celle de S. Andreescu, ont visé la restitution de la personnalité de Vlad Tepes « dans sa qualité de chef d'État de son époque, dans toute sa grandeur, mais aussi dans ce qu'il a fait de blâmable » (Stoicescu, 1976, p. 9) ; on y parle de lui comme « d'un grand dirigeant, un combattant infatigable pour la liberté et la justice en faveur de son pays et de son peuple, mais aussi en faveur de tous les pays de l'Europe du Sud-Est » (Andreescu, 1998).
5

La jonction entre l'histoire et la fiction a permis une extension spatiale du phénomène Dracula. En ajoutant aux sites représentés dans le roman de Stoker, d'autres lieux auxquels le nom du voïévode de Valachie, Vlad Tepes est attaché, cette convergence est à l'origine du « phénomène de culture médiévale roumaine à l'écho européen retentissant et à la persistance la plus spectaculaire » (Ibid., p. 8). C'est ainsi qu'une partie de l'espace roumain a été et continue d'être une destination touristique, grâce à Vlad Tepes Dracula.

Le tourisme Dracula

Entre identité et économie

6À partir des années 60, de nombreux touristes originaires de l'Europe occidentale, des États-Unis et du Japon, se rendent en Roumanie pour voir de leurs propres yeux les lieux mentionnés dans le roman de Stoker. Un nouveau type de tourisme est né : « le tourisme Dracula »Ce type de tourisme, fondé sur un mythe littéraire et cinématographique, construit en Occident et en quelque sorte imposé à la Roumanie, entre en conflit avec l'identité nationale roumaine parce qu'il perpétue un stéréotype de la Roumanie comme « pays des vampires » (Duncan et Dumbraveanu, 2004).

7Que cela plaise ou non aux Roumains, les touristes étrangers admirateurs de Dracula surnommés « les draculards », visitent la Roumanie à la recherche des origines de leur héros. On peut identifier dans ce phénomène un type de tourisme littéraire, développé à partir des mythes littéraires, dont les précédents déjà illustres sont le château de Hamlet (au Danemark), le balcon de Juliette (à Vérone), la maison de Sherlock Holmes (à Londres) ou le défilé de Tihuta (Roumanie). Mais le tourisme Dracula n'a pas seulement un fondement littéraire ; on peut parler dans ce cas aussi de tourisme cinématographique. En effet, le roman de Bram Stoker est à l'origine de nombreux films (plus de 600), dont plus de 200 ont le comte Dracula comme protagoniste (Melton, 1994). Tout comme les touristes littéraires, les touristes cinéphiles visitent les lieux mentionnés dans les films, leur destination principale étant « le château de Dracula », dont on sait qu'il n'existe pas en Roumanie.
8D'autres touristes visitent la Roumanie pour goûter « le mystère de Transylvanie », à la recherche du surnaturel. La mythologie créée autour de la région de Transylvanie à partir des livres et des films dédiés à Dracula aboutit à déréaliser la Transylvanie, à en faire un espace imaginaire support de tout ce qui est inhabituel, bizarre, divers, différent. Les études menées par la Société transylvaine « Dracula » ont ainsi mis en évidence que 8 Américains sur 10 n'ont pas compris que la Transylvanie est un espace réel ; pour beaucoup de visiteurs, elle reste associée aux superstitions, un espace sinistre, hanté de vampires. Elle représente un ailleurs, c'est-à-dire un monde imaginé, qui est plutôt différent que semblable à l'Occident. C'est l'essence même du mythe de la Transylvanie que les touristes recherchent; ils viennent constater le « caractère bizarre » de la région, et, parfois, se faire confirmer l'existence de Dracula. Une fois sur place, ils découvrent autre chose : la beauté extraordinaire de cette région et la remarquable hospitalité des Roumains. Beaucoup d'entre eux sont déçus, probablement, en constatant que le surnaturel n'est pas de la partie.



Mais derrière le mythe il y une réalité : Dracula est aussi le surnom du prince de la Valachie, Vlad Tepes , qui pour les Roumains est un héros national. Dès lors, en introduisant une confusion entre le personnage littéraire et le personnage historique, le tourisme Dracula entre en contradiction avec l'identité nationale de la Roumanie et en représentant la Roumanie comme « pays des vampires » dévalorise l'image d'un héros national. Mais, par l'afflux de touristes, le mythe apporte des richesses : « identité versus économie » (Tunbridge, 1994). L'attitude des autorités face à ce dilemme a été hésitante. Jusqu'en 1989, la Roumanie a adopté une stratégie de tolérance passive face au tourisme Dracula mais n'a fait aucun effort de promotion de ce type de tourisme, donnant priorité d'une certaine façon à l'identité. Cette stratégie s'est maintenue aussi après la chute du communisme, jusqu'en 2001, année où est envisagée la construction d'un parc thématique consacré à Dracula, « Dracula Park », qui ne pourrait qu'amplifier la confusion entre le vampire Dracula et Vlad Tepes . Ainsi l'économie semble l'avoir emporté.

La décision de construire ce parc près du château-fort de Sighisoara dans un premier temps, puis à Snagov12 près de Bucarest, provoque un tollé international, ce qui conduit à l'abandon du projet. Pour les autorités locales, par contre, le mythe du comte Dracula représente une marque déposée à même d'attirer de la prospérité. Pour preuve le récent jumelage de la Transylvanie et de l'Irlande réalisé le 8 novembre 2006. À cette occasion, dans le défilé de Tihuta qui relie la Transylvanie à la Bucovine, devant l'hôtel Chez Dracula, est inauguré le buste de Bram Stoker. Les autorités locales, en présence de l'ambassadeur de la République d'Irlande en Roumanie, Padraic Cradock, célèbrent ainsi le 159e anniversaire de la naissance de l'écrivain. Ce buste unique au monde, réalisé à l'initiative du propriétaire de l'hôtel Chez Dracula13constitue un hommage rendu à l'écrivain irlandais en remerciement de la renommée que son roman a donnée à la Roumanie. La légende de Dracula et de ses aventures sanglantes continuent de faire recette.
11ANDREESCU, S .. 1998, Vlad Tepe$ (Dracula) intre legenda $i adeviir istoric,Bucarest, Editura Enciclopedica.
12DUNCAN, L. et O. DUMBRAVEANU, 2004, « On Imaginative Geographies », Analele Universitatii Bucuresti, L. II.
13MC NALL Y, A. et T. FLORESCU RADU, 1972, ln search of Dracula (a true history of Dracula. and vampire legends). New York Graphie Society, Greenwich, Connecticut.
14MC NALL Y, A. et T. FLORESCU RADU, 1973, Dracula. A biography of Vlad the lmpaler (1431-1476), New York, Hawthorn Books, Inc.
15MEL TON, J. G., 1994, The vampire book, Détroit Londres, Visible Ink Press.
16MILLER, E., 1997, Reflections on Dracula: ten essays, Trans Press.
17MILLER, E. (dir.), 1998, Dracula: the shade and the shadow, Westcliff on Sea, Desert Island Books.
18MILLER, E., 2000, Dracula: sense and nonsense, Westcliff on Sea, Desert Island Books.
19MITU, S., 2006, Transilvania mea – istoria, mentalitati, identitati. lasi. Editura Polirom.
20POP, I.-A., 2002, lstoria, adeviirurile si miturile (Note de lecturii), Bucarest, Editura Enciclopedica.
21STOICESCU, N., 1976, Vlad Tepes. Bucarest, Editura Academiei.
22

TUNBAIDGE, J. E., 1994, Building a new heritage: tourism, culture and identity in the new Europe, Londres, Routledge.


NOTES

1 Au sens d’une construction imaginaire qui prend ses origines dans la réalité et dans des personnages historiques (Pop, 2002).
2 Région par-delà les forêts, la Transylvanie est une vieille province historique située à l’intérieur de J’arc des Carpates, au centre de la Roumanie.
3 Spectateur assidu des représentations données au théâtre de Dublin, admirateur et plus tard ami intime du grand acteur Henry Irving, Bram Stoker a été le directeur du théâtre Lyceum de Londres, propriété de Henry Irving.
4 Dès l’année de sa parution, le roman Dracula a été porté au théâtre, la pièce étant représentée pour la première fois le 17 mai 1897, en présence de Bram Stoker.
5 Thèse présentée par Raymond T. Mc Nally et Radu Florescu, confirmée par l’historiographie roumaine (cité par Andreescu 1998, p. 293). A. Vambery (1832-1913) a été professeur de langues orientales à l’université de Budapest de 1865 à 1905 ; il a fait des voyages à Constantinople, en Asie mineure et en Perse et a écrit plusieurs livres inspirés de ses voyages. Il a publié en Angleterre une autobiographie (1884) et The story of my struggles (1904).
6 Varna a fait partie du territoire roumain de 19 13 jusqu’en 194û. Aujourd’hui, Varna est une ville de Bulgarie, sur le bord de la mer Noire.
7 Selon Bram Stoker, la rivière Bistrita se jette dans le Siret à Fundu. Le vrai toponyme est
Fundu Racaciuni.
8 Veresti est une localité située dans le Sud-Est du département de Suceava.
9 Au congrès de la Fédération internationale pour les langues et les littératures modernes qui se déroulait à New York.
10 C’est le château de Bran, construit entre les années 1377-1382 par les habitants de Brasov, qui est le plus souvent considéré comme le château de Dracula, bien que la présence de Vlad Tepe~ en ce lieu ait été passagère selon les sources historiques.
11 Vlad Tepe§ a régné à trois reprises : en 1448 ; de 1456 à 1462 ; de mars à décembre 1476. Fils de Vlad Dracul (le Diable), il est surnommé par le peuple "Dracula", c’est-à-dire le "fil s du Diable" ou "Le petit Diable". Justicier, stratège militaire exceptionnel, ses initiatives administratives et sociales sont devenues légendaires. Après son bref règne de 1448, il s’est réfugié à Suceava (en Moldavie), ensuite en Transylvanie, probablement à Sighisoara. Lors de son plus long règne, il a mené une politique autoritaire qui l’a fait entrer en conflit avec les grands seigneurs, ainsi qu’avec les villes transylvaines de Brasov et de Sibiu, contre lesquelles il a entrepris plusieurs expéditions punitives, parfois en traversant Je défilé de Bran où il y avait une douane importante. Plusieurs boyards ont été exécutés par empalement, alors que ceux de Târgoviste ont été forcés de travailler pour la construction de la cité de Poienari. C’est à Târgoviste, la vieille capitale de Valachie, que Vlad Tepes organise sa célèbre "attaque nocturne" contre l’armée ottomane conduite par le sultan Mahomed Fatâh, le conquérant de Constantinople en 1453. Après avoir été évincé en 1462, Vlad Tepes se réfugie en Transylvanie, mais il est emprisonné à Buda par le roi hongrois Mathias Corvin (1458-1490). En 1476, il monte de nouveau sur le trône de la Valachie ; il sera tué et enterré au monastère de Snagov, près de Bucarest, où on a retrouvé sa pierre tombale, mais non pas sa dépouille, ce qui a alimenté les disputes autour de lui.
12 Site inscrit sur la liste du Patrimoine de l’UNESCO.
13 Chez Dracula représente un lieu de pèlerinage pour les draculards auxquels on sert au dîner des plats que le héros de Stoker, Jonathan Harker, mange avant sa rencontre avec le comte Dracula. Le dîner achevé, les touristes sont invités à dormir chez Dracula, et à attendre l’esprit du vampire qui séjourne dans le château ... Ceux qui ont le goût des sensations fortes et des frissons sont invités dans la crypte du sous-sol où d’autres aventures les attendent.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence papier


Daniela Dumitrescu, « Lespace dans le roman de Bram Stoker », Géographie et cultures, 61 | 2007, 115-122.

Référence électronique


Daniela Dumitrescu, « L’espace dans le roman de Bram Stoker », Géographie et cultures [En ligne], 61 | 2007, mis en ligne le 28 janvier 2014, consulté le 18 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/gc/2672 ; DOI : 10.4000/gc.2672

Daniela Dumitrescu

Université Valahia de Târgoviste

dianeladro@yahoo.com




samedi 25 mai 2019

Bram Stoker / Bienvenue


Bram Stoker

Bienvenue

Le comte Dracula à Jonathan Harker:



Bienvenue chez moi ! Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez

Bram Stoker
Dracula


vendredi 24 mai 2019

Bram Stoker / Le château



Bram Stoker
Le château 

Des portes, encore des portes et toujours des portes, partout, et toutes étaient fermées et verrouillées à double tour. Il n’y a que les fenêtres pratiquées dans les murs du château qui offrent un semblant d’issue de secours.

Le château est une vraie prison et je suis donc prisonnier.

Bram Stoker
Dracula




jeudi 23 mai 2019

Bram Stoker / Les enfants de la nuit





Bram Stoker

ENFANTS DE LA NUIT

Ecoutez-les donc, ces enfants de la nuit. N'est-ce pas la plus belle des musiques ?




-Écoutez-les les enfants de la nuit. Quelle musique ils font !

Bram Stoker
Dracula



samedi 11 mai 2019

Écrivains irlandais / Bram Stoker

Bram Stoker



Abraham Stoker, dit Bram Stoker, est un écrivain irlandais de renom, connu dans le monde entier pour son œuvre Dracula. Ecrivain de talent, Bram Stoker fut l’auteur de très nombreux romans, essais et nouvelles.

BIOGRAPHIE DE BRAM STOKER

Bram Stoker naît à Dublin en 1847, et fait partie d’une famille de 7 enfants. Dès son plus jeune âge, Stoker connait des ennuis de santé, et garde le lit très longtemps, alors que sa mère tente de le divertir en lui contant des légendes issues du folkore irlandais.
Dès 1863, Bram Stoker intègre le prestigieux Trinity College et obtient son diplôme sans difficulté en 1870. Il découvre alors durant ses études la sphère littéraire dublinoise, et s’initie au théâtre. Il ne déménagera que quelques années plus tard à Londres.
Amoureux des mots, il décide alors d’écrire son premier roman “The Chain”, qu’il publiera en 1875. Il s’entoure très rapidement de grandes figures du milieu littéraire et artistique, et fera notamment la connaissance d’Henry Irving, un grand acteur de théâtre londonien.
C’est en 1897 que Stoker décide de travailler sur un nouveau projet : celui de Dracula. A cette époque, l’Angleterre est rongée par la peur, suite aux méfaits de Jack l’Éventreur. Cette époque sombre inspire énormément l’écrivain, qui décide de créer un personnage terrifiant prenant les traits d’un vampire assoiffé de sang.
Pour cette créature, il s’inspire de l’Histoire de Vlad Tepes. Stoker mettra 10 ans avant de publier cette œuvre, qui ne connu pas au départ de grand succès. Ce ne fut qu’après 1912, année de la mort de l’écrivain, que Dracula accéda réellement à la postérité. Le succès fut alors sans borne, reprit par les premiers films en noirs et blancs de l’époque.
Un autre de ses écrits majeurs, fut “The Lair of the White Worm” qu’il publia en 1911, un an avant sa mort. Le succès fut grand, et très apprécié par la critique.
Ce fut le 21 avril 1912 que Bram Stoker décéda, laissant derrière lui un héritage littéraire fort, qui perdure encore aujourd’hui.

SES ŒUVRES LITTÉRAIRES (ROMANS)

  • The Primrose Path (1875)
  • The Snake’s Pass (1890)
  • The Watter’s Mou’ (1895)
  • The Shoulder of Shasta (1895)
  • Dracula (1897)
  • Miss Betty (1898)
  • The Mystery of the Sea (1902)
  • The Jewel of Seven Stars (1903)
  • The Man (1905)
  • Lady Athlyne (1908)
  • Snowbound: The Record of a Theatrical Touring Party (1908)
  • The Lady of the Shroud (1909)
  • Lair of the White Worm (1911)



mercredi 8 mai 2019

Joyce / Après la course


James Joyce
APRÈS LA COURSE 

Les voitures roulaient vers Dublin à toute vitesse, lancées comme des boulets dans le sillon de la route de Naas. Au sommet de la colline d’Inchicore, des spectateurs s’étaient massés pour voir passer les voitures, et le continent déversait sa richesse et son industrie à travers cette banlieue pauvre et paresseuse. De temps à autre, s’élevait des groupes le hourra des opprimés reconnaissants. Leur sympathie, cependant, allait aux autos bleues, – les autos de leurs amis, les Français. 
Les Français, au surplus, étaient virtuellement vainqueurs. Leur équipe avait fort bien terminé ; ils étaient classés seconds et troisièmes, et l’on disait que le conducteur de l’auto allemande gagnante était un Belge. De sorte que chaque auto bleue recevait une double mesure de joyeux hourras, à son arrivée au sommet de la colline ; et à chaque hourra, ceux qui étaient dans l’auto répondaient par des sourires et des saluts. Dans l’une de ces autos d’une carrosserie élégante se trouvaient quatre jeunes gens dont l’entrain semblait dépasser même celui qui est naturel à des Gaulois victorieux : en fait, ces quatre jeunes gens étaient presque dans un état d’hilarité. Il y avait Charles Ségouin, le propriétaire de l’auto ; André Rivière, un jeune électricien d’origine canadienne ; un énorme Hongrois qui s’appelait Villona, et un jeune homme de mise très correcte nommé Doyle. Ségouin était enchanté parce qu’on venait, inopinément, de lui faire des commandes d’avance (il allait monter une affaire d’automobiles à Paris), et Rivière était de bonne humeur parce qu’il devait être nommé directeur de l’établissement ; ces deux jeunes gens, deux cousins, étaient aussi tout joyeux à cause de la victoire française. Villona était heureux parce qu’il avait eu un bon déjeuner ; et de plus, il était optimiste par nature. Le quatrième du groupe, lui, était trop excité pour être heureux aussi naïvement. 
Il avait dans les vingt-six ans, une fine moustache d’un brun clair et des yeux gris au regard plutôt innocent. Son père, qui était entré dans la vie en nationaliste avancé, changea vite sa manière de voir. Il s’était enrichi comme boucher à Kingstown ; et en ouvrant des magasins à Dublin et dans les faubourgs, il avait doublé plusieurs fois sa fortune. Il avait eu aussi la chance d’obtenir quelques polices d’assurance, et à la fin il était devenu assez riche pour qu’on parlât de lui dans les journaux de Dublin, sous le titre de prince des marchands. Il avait envoyé son fils en Angleterre pour être élevé dans un grand collège catholique, et l’avait fait entrer ensuite à l’Université de Dublin en qualité d’étudiant en droit. Jimmy n’était pas très travailleur et même, pendant quelque temps, il eut de mauvaises fréquentations. Il était riche et très populaire et il partageait bizarrement son temps entre les cercles de musique et d’automobiles. Puis on lui offrit un trimestre à Cambridge, afin de connaître un peu la vie. Son père, tout en criant, mais secrètement flatté de ses extravagances, avait payé ses dettes avant de le ramener à la maison. C’est à Cambridge qu’il avait rencontré Ségouin. 
Ils n’étaient guère que des connaissances encore, mais Jimmy prenait un grand plaisir dans la société de quelqu’un qui avait vu tant de pays et qui avait la réputation de posséder quelques-uns des plus grands hôtels de France. Un tel personnage (et là son père l’approuvait) était bon à connaître, même s’il n’eût pas été un aussi charmant compagnon. Villona aussi était amusant : brillant pianiste, mais, malheureusement, très pauvre. 
L’auto courait allègrement avec sa charge de folle jeunesse, les deux cousins par-devant, Jimmy et son ami hongrois parderrière. Décidément Villona débordait d’entrain. Tout le long de la route, de sa voix de basse il ne cessait de fredonner un air ; les Français jetaient leurs rires et leurs mots légers par-dessus leurs épaules, et parfois Jimmy avait à se pencher pour saisir la plaisanterie au vol. Ce n’était pas toujours drôle, car le plus souvent il lui fallait faire semblant de comprendre et crier une réponse adaptée, malgré le grand vent qui fouettait la figure. D’ailleurs, le fredonnement de Villona aurait empêché n’importe qui de comprendre ; et le bruit de l’auto aussi. 
Le mouvement rapide à travers l’espace transporte de joie, et aussi la notoriété, et non moins la possession de quelque argent. Trois bonnes raisons pour que Jimmy fût excité. Beaucoup de ses amis l’avaient vu, ce jour-là, en compagnie de ces Français du continent. Au contrôle, Ségouin l’avait présenté à l’un des coureurs français ; et, en réponse à ses félicitations embrouillées, la figure hâlée du coureur avait découvert une rangée de dents blanches et brillantes. Après un tel honneur, il était agréable de rentrer dans le monde profane des spectateurs au milieu des saluts et des regards significatifs. Quant à l’argent, il en avait vraiment une assez jolie somme. Ségouin, peut-être, ne la trouverait pas grosse ; mais Jimmy, malgré quelques erreurs momentanées, avait hérité de solides instincts, et savait au prix de quelles difficultés cette somme avait été amassée. Connaissance grâce à laquelle il n’avait contracté que des dettes raisonnables ; et, s’il avait déjà fait preuve d’une telle conscience de la valeur de l’argent lorsqu’il s’agissait de simples caprices, combien davantage l’avait-il aujourd’hui où il allait en engager la plus grande part dans cette affaire ! C’était pour lui une chose sérieuse. 
Bien sûr, le placement était avantageux ; et Ségouin s’était arrangé pour donner l’impression de concéder une faveur en acceptant que cette bagatelle irlandaise fût englobée dans son capital. Jimmy avait un grand respect pour la perspicacité de son père en affaires ; et dans celle-ci, c’était son père lui-même qui avait suggéré le premier ce placement ; de l’argent mis dans des affaires d’automobiles ? Cela rapportait gros. D’ailleurs, Ségouin avait cette apparence de l’homme calé qui ne trompe pas. Jimmy se mit à calculer à combien de journées de travail reviendrait une auto merveilleuse comme celle-ci. Elle roulait si bien ! et avec quel chic ils étaient arrivés, courant le long des routes de la campagne ! Le voyage, de son doigt magique, avait accéléré le pouls de la vie chez le jeune homme ; et la machine humaine répondait galamment de toute la force de ses nerfs aux bonds magnifiques de cette rapide bête d’azur. 
Ils descendirent Dame Street. Elle était animée d’un trafic inaccoutumé, bruyante des cornes des autos et des cloches des conducteurs de tramways impatients. Près de la banque, Ségouin s’arrêta, et Jimmy descendit avec son ami. Un petit attroupement se forma sur le trottoir pour acclamer l’auto trépidante. Ils devaient tous dîner le soir à l’hôtel de Ségouin ; et Jimmy et son ami (ce dernier à demeure chez Jimmy) devaient rentrer s’habiller. L’auto se dirigea lentement vers Grafton Street, les deux jeunes gens se frayant un chemin au milieu des badauds. Ils avançaient avec une étrange sensation de désappointement tandis que la ville suspendait ses globes de lumière pâle au-dessus d’eux dans la brume de ce soir d’été. 
Chez Jimmy, on avait parlé de ce dîner comme d’une chose sensationnelle. Un certain orgueil se mêlait à l’agitation de ses parents enclins pour la circonstance à tourner comme des girouettes ; l’évocation des grandes villes étrangères a du moins cet effet. D’ailleurs, Jimmy avait fort bon air dans son habit de soirée, et, comme il se tenait dans le hall en train de mettre la dernière main à son nœud de cravate, son père pouvait se sentir satisfait, même commercialement parlant, de l’avoir nanti de qualités qui souvent ne se laissent pas acheter. C’est pourquoi il fut plus aimable avec Villona, et fit montre d’un véritable respect pour ses manières étrangères et accomplies ; mais il est probable que cette subtilité de son hôte échappa complètement au Hongrois qui commençait à sentir un urgent besoin de dîner.
Le dîner fut excellent, exquis. Jimmy décida que Ségouin avait un goût très raffiné. La bande s’était augmentée d’un jeune Anglais nommé Routh que Jimmy avait connu avec Ségouin à Cambridge. Les jeunes gens dînaient dans un petit salon confortable, éclairé par des candélabres à l’électricité. Ils parlaient avec volubilité et sans contrainte. Jimmy, dont l’imagination s’échauffait, voyait déjà la vivacité et la jeunesse des Français traçant une arabesque élégante sur le fond ferme et solide des manières de l’Anglais. C’était là, pensait-il, une image gracieuse qu’il avait trouvée, et juste avec cela. Il admirait la dextérité avec laquelle leur hôte dirigeait la conversation. Les cinq jeunes gens avaient des goûts variés, et leurs langues étaient déliées. Villona, avec un grand respect, commençait à découvrir à l’Anglais modérément étonné les beautés du madrigal anglais, tout en déplorant la perte des instruments anciens. Rivière, s’adressant à Jimmy, entreprit de lui expliquer à sa façon le triomphe des mécaniciens français. La voix tonitruante du Hongrois commençait à tourner en ridicule la technique bâtarde des peintres romantiques, quand Ségouin fit dévier la conversation sur la politique. C’était là un sujet qui leur agréait à tous. Jimmy, sous l’influence généreuse du bon dîner, sentit le zèle paternel se réveiller en lui ; il finit par secouer l’apathique Routh luimême. L’atmosphère de la pièce devenait de plus en plus orageuse, et le rôle de Ségouin plus ardu à chaque instant : il y avait même danger qu’on en vînt aux mains. Aussi saisit-il la première occasion pour lever son verre en l’honneur de l’humanité ; et, quand tous eurent porté cette santé, il ouvrit toute grande une porte-fenêtre, d’un geste significatif. 
Cette nuit, la ville avait le visage d’une capitale. Les cinq jeunes gens déambulèrent le long du Green Stephen clans un léger nuage de tabac odorant. Ils bavardaient gaiement, bruyamment, et leurs pardessus flottaient sur leurs épaules. Les gens s’écartaient sur leur passage. Au coin de Grafton Street, un homme court et gros mettait deux belles dames en auto, sous la
garde d’un autre non moins corpulent. L’auto démarra et le petit homme gros aperçut la bande. 
– André ! 
– C’est Farley ! 
Un flux de paroles suivit. Farley était Américain. Personne ne savait exactement de quoi l’on parlait. Villona et Rivière étaient les plus bruyants, mais tous étaient partis. Ils montèrent dans une auto, serrés comme des sardines, avec des rires sonores. Ils roulèrent dans cette foule aux couleurs estompées, se dirigeant vers le son de joyeuses cloches. Ils prirent le train à Westland Row, et il parut à Jimmy que quelques secondes seulement s’étaient écoulées lorsqu’ils se trouvèrent descendant à la gare de Kingstown. L’homme qui prenait les billets salua Jimmy ; il était vieux : 
– Belle nuit, monsieur ! 
C’était une nuit d’été sereine ; le port, tel un miroir assombri, s’étendait à leurs pieds. Ils s’y rendirent bras dessus, bras dessous, chantant Cadet Rousselle en chœur, et frappant du pied à chaque refrain : 
Ho ! Ho ! Hohé vraiment ! 
À l’embarcadère, ils montèrent dans un canot et ramèrent vers le yacht de l’Américain. On devait y souper, y jouer aux cartes, y entendre de la musique. Villona déclara avec satisfaction : 
– C’est délicieux ! 
Il y avait un piano dans la cabine. Villona se mit à jouer une valse pour Farley et Rivière, Farley faisant le cavalier et Rivière la dame. Puis ils dansèrent un quadrille improvisé, les hommes inventant au fur et à mesure des figures originales. Quel amusement ! Jimmy en prenait largement sa part, de toutes ses forces : ça, du moins, c’était vivre ! Farley, hors d’haleine, cria tout à coup : « Arrêtez ! » Alors, un homme apporta un souper léger, et les jeunes gens s’assirent pour la forme. Ils burent cependant, c’était vraiment la vie de bohème. Ils burent à la santé de l’Irlande, de l’Angleterre, de la France, de la Hongrie, des ÉtatsUnis, de l’Amérique. Jimmy fit un discours, un long discours, et Villona répétait : « Silence ! Silence ! » chaque fois qu’il s’interrompait. On l’applaudit à tour de bras quand il se rassit. Ça avait dû être un beau discours, car Farley lui tapait dans le dos en s’esclaffant. Quels joyeux camarades ! Quelle bonne compagnie c’était ! 
Des cartes ! Des cartes ! On débarrassa la table. Villona se remit tranquillement au piano et improvisa pour eux. Les autres jouèrent partie sur partie, se jetant audacieusement dans l’aventure. Ils burent à la santé de la reine de cœur et de la reine de carreau. Jimmy regrettait confusément l’absence d’un auditoire, car tous pétillaient d’esprit. Le jeu montait très haut, et les papiers commençaient à circuler. Jimmy ne savait pas exactement qui gagnait, il savait seulement qu’il perdait. Mais c’était sa faute, car il confondait souvent les cartes, et ses camarades devaient même compter ses points pour lui. C’étaient de rudes camarades, mais il avait envie de s’arrêter. Il se faisait tard. Quelqu’un proposa de boire à la santé du yacht La Belle-deNewport et quelqu’un d’autre suggéra un grand jeu pour finir. 
Le piano s’était tu. Villona avait dû monter sur le pont. Le jeu devenait terrible. Ils s’arrêtèrent un instant, juste avant la fin, pour boire à leur chance. Jimmy comprenait que la partie se jouait entre Routh et Ségouin. Quelle émotion ! Jimmy aussi était ému. Il était perdant, bien sûr. Mais pour quelle somme avait-il signé ? Les jeunes gens se mirent debout pour jouer les derniers coups, parlant et gesticulant. Ce fut Routh qui gagna. La cabine trembla sous les hourras des jeunes gens, et les cartes furent rassemblées. Ils commencèrent alors à récolter ce qu’ils avaient gagné. Farley et Jimmy étaient les plus gros perdants. 
Il savait qu’il regretterait ce qu’il avait fait le lendemain matin ; mais pour l’instant il était heureux de ce repos, heureux de cette obscure stupeur qui s’abattait sur sa folie. Il mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses mains, comptant les pulsations de ses tempes. La porte de la cabine s’ouvrit, et il vit le Hongrois se détacher sur une ligne de lumière grisâtre : 
– L’aube, messieurs !




mardi 7 mai 2019

Joyce / Éveline



James Joyce
ÉVELINE

Elle était assise à la fenêtre et regardait le soir qui envahissait l’avenue. Sa tête s’appuyait contre les rideaux de la croisée, et dans ses narines montait l’odeur de la cretonne poussiéreuse. Elle était lasse. 
Peu de gens passaient. L’habitant de la dernière maison regagnait son logis ; elle entendit ses pas qui claquaient le long des lourds pavés, et, plus loin, écrasaient les cendres du sentier, devant les nouvelles maisons rouges. Autrefois il y avait là un champ, dans lequel, chaque soir, elle jouait avec d’autres enfants. Et puis un homme de Belfast avait acheté le champ ; il y avait bâti ces maisons, – non pas de petites maisons brunes comme les leurs, mais des maisons en briques, brillantes, avec des toits luisants. Les enfants de l’avenue avaient l’habitude de jouer ensemble dans ce champ. Les Devines, les Waters, les Dinns, le petit Keogh l’infirme, elle, et ses frères et sœurs. Ernest, pourtant, ne jouait jamais : il était trop grand. Souvent son père les poursuivait et les chassait du champ avec sa canne en épine noire ; mais d’habitude, le petit Keogh montait la garde et criait, quand il voyait le père approcher. Toutefois il lui semblait qu’ils étaient plutôt heureux alors. Son père n’était pas encore aussi méchant ; et de plus, sa mère vivait. Il y avait longtemps de cela. Elle, ses frères et ses sœurs, étaient tous de grandes personnes à présent, et sa mère était morte. Tizzie Dun était morte aussi, et les Waters étaient repartis pour l’Angleterre. Tout change, et maintenant, elle allait partir comme les autres, quitter sa maison. 
Sa maison ! Ses yeux firent le tour de la pièce, passant en revue les objets familiers qu’elle avait époussetés chaque semaine pendant tant d’années, se demandant toujours d’où pouvait bien venir toute cette poussière. Peut-être qu’elle ne reverrait plus ces objets familiers dont elle n’avait jamais rêvé qu’elle pût être séparée. Et cependant, tout au long de ces années, elle n’avait jamais appris le nom de ce prêtre, dont la photographie jaunie pendait au mur au-dessus de l’harmonium cassé, à côté de la gravure coloriée qui représentait les promesses faites à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque. C’était un camarade d’école de son père. Chaque fois que son père montrait la photographie à un visiteur, il avait coutume d’ajouter négligemment : 
– Il est à Melbourne, à présent. 
Elle avait consenti à partir, à quitter son foyer. Était-ce sage ? Elle essaya de peser le pour et le contre. Ici, tout au moins, elle avait l’abri et le couvert ; et ceux qu’elle avait vus autour d’elle toute sa vie. Certes, à la maison, le travail était dur, – et non moins comme vendeuse. Que dirait-on, au magasin, quand on découvrirait qu’elle s’était sauvée avec un homme ? Qu’elle était une sotte, peut-être ; une annonce dans le journal suffirait pour qu’elle soit remplacée. Miss Gavan serait contente. Elle l’avait toujours surveillée de près, surtout lorsqu’il y avait des gens à portée pour entendre ses réprimandes. 
– Miss Hill, ne voyez-vous pas que ces dames attendent ? 
– L’air aimable, je vous prie, Miss Hill ? 
Elle ne verserait pas beaucoup de larmes en quittant le magasin. 
Mais dans sa nouvelle demeure, dans ce pays inconnu et lointain, ce ne serait pas la même chose. Alors, elle serait aimée, elle, Éveline, et les gens la traiteraient avec respect. Pas comme sa mère avait été traitée. Même maintenant qu’elle avait plus de dix-neuf ans, elle se sentait parfois en danger devant la violence de son père. Elle le savait, c’était ça qui lui avait donné ses palpitations. Durant leur enfance, il ne l’avait jamais malmenée comme il avait coutume de le faire avec Henri et Ernest, parce qu’elle était une fille ; mais, ces derniers temps, il s’était mis à la menacer, à lui dire que, n’était sa mère morte, il ne se gênerait pas pour lui faire son affaire. Et maintenant elle n’avait personne pour la protéger. Ernest était mort et Henri, qui travaillait à la décoration des églises, était presque toujours parti quelque part dans la campagne. De plus, les invariables disputes d’argent du samedi soir commençaient à la fatiguer d’une manière indicible. Elle donnait toujours ses gages en entier, sept shillings, et Henri envoyait toujours ce qu’il pouvait, mais la difficulté était d’obtenir quelque argent du père. Il prétendait qu’elle le gaspillait, qu’elle n’avait pas de tête, qu’il n’allait pas lui donner l’argent qu’il avait si péniblement gagné pour qu’elle le jetât à la rue, et bien d’autres choses encore, car d’habitude il était très mauvais le samedi soir. À la fin il lui donnait l’argent, et demandait si elle avait l’intention d’acheter le dîner du dimanche. Alors il lui fallait se précipiter dehors et faire son marché comme elle pouvait ; elle tenait serrée dans sa main la bourse en cuir noir, et se frayait des coudes un chemin à travers la foule ; puis elle revenait tard à la maison, courbée sous le poids de ses provisions. C’était un dur travail que de tenir la maison, de veiller à ce que les deux petits enfants laissés à sa charge aient leurs repas régulièrement et aillent à l’école de même. Oui, un dur travail, une dure vie ; mais maintenant qu’elle était sur le point de la quitter, elle ne la trouvait pas entièrement dépourvue d’attrait. 
Elle allait tâter d’une autre vie avec Frank. Frank était très bon, brave et généreux. Elle devait partir avec lui, sur le bateau du soir, pour être sa femme et vivre avec lui à Buenos Aires, où il avait une maison qui les attendait. Comme elle se souvenait bien de la première fois où elle l’avait vu ! Il logeait dans une maison de la grand-rue, où elle avait pris l’habitude d’aller le voir. Il semblait qu’il n’y eût que quelques semaines de cela. Il se tenait à la grille, sa casquette à visière était repoussée en arrière, et ses cheveux retombaient en avant sur son visage bronzé. Peu à peu, ils avaient appris à se connaître. Il venait la retrouver devant le magasin chaque soir et la raccompagnait à la maison. Il l’avait menée voir La fille bohémienne ; et d’être assise avec lui à une place inaccoutumée, au théâtre, elle s’était sentie transportée. Il était passionné de musique, il chantait un peu. Les gens savaient qu’ils étaient amoureux, et, quand il chantait cette chanson sur la fille qui aimait un marin, elle se sentait agréablement confuse. Il l’appelait coquelicot, pour s’amuser. 
Au début elle éprouvait l’excitation d’avoir un ami ; et puis, elle avait commencé à l’aimer. Il racontait des histoires de contrées lointaines. Il avait commencé comme mousse, à une livre par mois, sur un bateau de l’Allan line, ligne du Canada. Il lui disait les noms des bateaux sur lesquels il avait été, et les noms des différentes compagnies. Il avait traversé le détroit de Magellan, il lui racontait des anecdotes sur les terribles Patagons. Il avait trouvé une bonne position à Buenos Aires, disaitil ; il était revenu au vieux pays rien que pour les vacances. Naturellement, son père avait découvert toute l’histoire et lui avait défendu de lui reparler jamais. « Je les connais, tous ces marins », disait-il ; un jour il s’était querellé avec Frank, et depuis elle ne pouvait revoir son amoureux qu’en secret. 
Le soir s’épaississait dans l’avenue. La blancheur de deux lettres qu’elle tenait sur ses genoux devenait indistincte. L’une était destinée à Henri, l’autre à son père. Ernest avait été son préféré, mais elle aimait Henri aussi. Son père commençait à se faire vieux, elle l’avait remarqué ; elle lui manquerait. Quelquefois, il pouvait être très gentil. Il n’y avait pas longtemps, elle était restée couchée un jour, et il lui avait lu tout haut une histoire de revenants, et lui avait grillé un toast devant le feu. Un autre jour encore, alors que sa mère était en vie, ils étaient tous partis en pique-nique jusqu’à la colline de Howth. Elle se rappelait que son père s’était amusé à mettre le chapeau de sa mère, pour faire rire les enfants. 
Le temps s’écoulait, mais elle continuait à rester assise à la fenêtre, appuyant sa tête contre le rideau, respirant l’odeur de la cretonne poussiéreuse. Très loin, au bas de l’avenue, elle entendait un orgue de Barbarie qui jouait. Elle connaissait l’air. Quelle chose étrange qu’il se fît entendre ce soir même pour lui remémorer la promesse qu’elle avait faite à sa mère, sa promesse de sauvegarder la maison aussi longtemps qu’elle le pourrait ! Elle se souvenait du dernier soir de la maladie de sa mère ; de nouveau, elle se voyait dans la chambre obscure et chaude, à l’autre bout du hall ; et au-dehors résonnait cet air italien mélancolique. On avait fait dire à l’homme de s’en aller, et on lui avait donné six pence. Elle se rappelait la démarche raide de son père, quand il était entré dans la chambre de la malade et qu’il avait dit : 
« Ces damnés Italiens ! venir jusqu’ici ! » 
Comme elle songeait ainsi, la vision pitoyable de la vie de sa mère instilla un ensorcellement jusqu’au vif de son être, – cette vie banale de sacrifices aboutissant à la démence. Elle trembla, crut entendre à nouveau la voix de sa mère répétant sans cesse avec une stupide insistance : 
– Derevaun Seraun ! Derevaun Seraun ! 
Dans une subite impulsion de terreur elle se leva. S’enfuir ! Il lui fallait s’enfuir ! Frank la sauverait. Il lui donnerait la vie, peut-être l’amour aussi. En tout cas elle voulait vivre. Pourquoi serait-elle malheureuse ? Elle avait droit au bonheur. Frank la prendrait dans ses bras, l’envelopperait dans ses bras. Il la sauverait. 


***********

Elle se tenait au milieu de la foule grouillante à la gare de North Wall. Il lui serrait la main, et elle se rendait compte qu’il lui parlait, lui disant, lui répétant quelque chose à propos de la traversée. La gare était pleine de soldats avec des bagages bruns. À travers les portes grandes ouvertes des hangars, elle entrevit la masse noire du bateau, s’allongeant à côté du quai, avec ses hublots illuminés. Elle ne répondait rien. Elle sentait que sa joue était pâle et froide, et, du fond d’un abîme de détresse, elle pria Dieu de la guider, de lui montrer où était son devoir. Le bateau lança dans le brouillard un long et funèbre appel. 
Si elle partait, demain elle serait sur la mer avec Frank, en route vers Buenos Aires. Leurs places étaient retenues. Pouvaitelle reculer après tout ce qu’il avait fait pour elle ? Sa détresse lui donna comme une nausée, et elle continuait à remuer les lèvres, en fervente et silencieuse prière. 
Une cloche qui sonnait retentit dans son cœur. Elle sentit qu’il lui prenait la main : 
– Viens ! 
Toutes les mers du monde déferlaient autour de son cœur. Il la tirait pour l’y engloutir, elle s’y noierait. Des deux mains elle agrippa la rampe de fer. 
– Viens ! 
Non ! Non ! non ! c’était impossible. Ses mains se cramponnaient à la rampe avec frénésie. Du sein des mers qui submergeaient son cœur, elle lança un cri d’angoisse ! 
– Éveline ! Evvy !
Il s’élança au-delà de la barrière et lui cria de le suivre. On le sommait de monter, mais il s’obstinait à l’appeler. Elle fixait sur lui un visage pâle : – passive, telle une bête désemparée, en ses yeux nul signe ni d’amour ni d’adieu : elle ne semblait point le reconnaître.