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vendredi 11 juillet 2025

Marto Pariente / Michalis Makropoulos / Passions diverses

 

Marto Pariente, Balanegra, traduit de l’espagnol par Sébastien Rutés, Gallimard, 218  p.,  20 €
L’absent © CC-BY-4.0/Xavii/FlickrGianni Biondillo | Le goût du sang. Trad. de l’italien par Anne Echenoz. Métailié, 360 p., 22,50 €


Passions diverses

par Claude Grimal
11 juillet 2025
Numéro 225

Trois romans qui se déroulent en Espagne, en Italie et en Grèce mettent respectivement en scène un ancien tueur à gages qui veut sauver son neveu, un ex-dealer animé par la vengeance et un commerçant ruiné épris de vérité et de justice. Rien de commun dans ces trois livres de Marto Pariente, Gianni Biondillo et Michalis Makropoulos, si ce n’est leur excellente facture. 



 

Marto Pariente | Balanegra. Trad. de l’espagnol par Sébastien Rutés. Gallimard, coll. « Série noire », 218 p., 20 €

Coveiro, ancien tueur à gages, s’est installé à Balanegra pour s’occuper de Marco, son neveu autiste, à présent orphelin. Dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, celles de fossoyeur, il ne manie plus que la pelle et la pioche. Il va cependant devoir ressortir ses armes du placard car Marco, qui l’aide dans son travail et se promène parfois la nuit dans le cimetière, se fait enlever près de la tombe du dernier enterré, un homme politique compromis dans divers scandales. Pourquoi a-t-on kidnappé Marco? Et comment le retrouver ?

Lancé à sa recherche, Coveiro aura affaire à une série de grotesques zozos qui mènent de leur côté leurs peu recommandables actions et s’entretuent avec entrain : Rubí de Miguel, mère du mort et femme d’affaires, Double Mickey, son autre fils, un Russe qui n’est pas russe, les Tapia, hommes de main profanateurs de tombes, les Bobby, élégant couple de pro du « nettoyage », des hommes de loi véreux…

L’histoire, pleine de rebondissements, est d’un humour très noir, ses crapules impeccablement drolatiques. Après l’excellent 

La sagesse de l’idiot, Pariente fait à nouveau preuve d’un joli tour de main.

Milan a ses bons ou très bons auteurs de polars, de Giorgio Scerbanenco à Piero Calaprico ou Luigi Vergallo ; avec Le goût du sang, Gianni Biondillo rejoint ce groupe. Le livre (qui date de 2019) déploie en effet un élégant savoir-faire pour mêler la vie de la métropole lombarde aux péripéties du giallo.

Soit Milan enneigé et ses différents quartiers. Dans le populaire Quarto Oggiaro, transformé par l’immigration du sud, règne la ‘Ndrangheta calabraise. Sasà, un des exécutants de l’organisation, sort de prison avec une idée en tête, se venger et retrouver un magot qu’il a planqué. Dans le même temps, l’inspecteur Ferraro, héros fatigué et sarcastique des précédents romans de Biondillo, se trouve, plutôt mal gré que bon, chargé de l’empêcher de nuire.

L’histoire, qui se déroule lors d’une tempête hivernale, balade le lecteur des quartiers pauvres aux plus huppés, d’une salle de boxe à des soirées érotiques chez les nantis, le fait assister aux provocations de petites frappes et à des gros coups fourrés politico-mafieux. Le goût du sang est rapide, ironique, rempli d’action, milanais en diable… bref, captivant.

Michalis Makropoulos | L’arbre de Judas. Trad. du grec par Clara Nizzoli. Agullo, 144 p., 12,90 €

Ilias, commerçant athénien ruiné par la crise, puis séparé de son épouse et de ses filles, est retourné dans son village natal d’Épire, Delvinaki. Entre une vieille mère peu causante, les tsipouros sirotés au bistrot et des marches sous la neige (on est en hiver et dans les montagnes), Ilias peut continuer à s’adonner à la mélancolie. Mais voilà qu’on découvre dans une fosse le cadavre d’une jeune femme inconnue.

Ilias soupçonne Yagonassis, un villageois « qui trempe dans de sales affaires », d’y être pour quelque chose. Son ami, le commandant de police Kotsomendis, lui conseille de ne pas se mêler de cette histoire, qui, à ses yeux, concerne la mafia albanaise, très active dans le coin. D’ailleurs, un « coupable », découvert fort à propos, se « suicide » : l’affaire est classée. Splénétique mais soudain mû par un inextinguible désir de vérité, Ilias s’attache à la recherche de l’assassin. Il le trouvera, pour son plus grand malheur… ou pour la plus grande satisfaction de son penchant dépressif.

L’arbre de Judas fait penser à certains Leonardo Sciascia par sa trame, son sens de la corruption sociale, la retenue de son style, l‘obstination mélancolique de son héros. C’est une belle réussite.

EN ATTENDANT NADEAU



mardi 14 janvier 2025

Claude Grimal / Avec ou sans le sourire

 

Piergiorgio Pulixi | La librairie des chats noirs. Trad. de l’italien par Anatole Pons-Remaux. Gallmeister,McIlvanney
« The Great Western Bridge » (Glasgow) © CC BY 2.0/inoxxiuss/WikiCommons


Avec ou sans le sourire

par Claude Grimal
14 janvier 2025
Numéro 212

Parmi les publications de 2024, il y a eu de belles réussites et, avant de passer à celles de 2025, on peut choisir de sourire avec l’Espagnol Marto Pariente ou l’Italien Piergiorgio Pulixi, et de rester sérieux avec le dernier roman de l’Écossais Liam McIlvanney ou celui de l’Américain Michael Connelly.

Liam McIlvanney | Retour de flamme. Trad. de l’anglais (Écosse) par David Fauquemberg. Métailié, 592 p., 23 €
Michael Connelly | Sans l’ombre d’un doute. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin. Calmann-Lévy, 444 p., 22,90 €
Marto Pariente | La sagesse de l’idiot. Trad. de l’espagnol par Sébastien Rutès. Gallimard, 326 p., 20 €
Piergiorgio Pulixi | La librairie des chats noirs. Trad. de l’italien par Anatole Pons-Remaux. Gallmeister, 288 p., 22,90 €

Avec Retour de flamme, Liam McIlvanney emmène à nouveau (après Le quaker) le lecteur à Glasgow dans les années 1970. La ville s’y trouve à un moment particulier de son histoire sur le plan urbanistique (on éventre son centre victorien pour faire passer des autoroutes), politique (les troubles irlandais y ont de graves retentissements) et social (des gangs puissants contrôlent des quartiers, les divisions entre pauvres et riches sont considérables). Le travail de la police est rude, rudement mené, et peu règlementé. L’inspecteur Duncan McCormack doit faire ici la lumière sur un incendie, des meurtres, un attentat : sont-ils dus à une guerre entre malfrats, à une vengeance contre certains politiciens affairistes, ou à un acte terroriste de l’IRA ?

Enquête et peinture d’atmosphère vont de pair dans ce Retour de flamme rempli d’action et de cadavres où figurent le lot de personnages stéréotypés dont le genre est familier, mais aussi McCormack, policier plus complexe que la moyenne de ses semblables de papier, ne serait-ce que parce que, dans le contexte intolérant du Glasgow des années 1970, il est, lui, catholique, originaire des Highlands (il parle le gaélique), secrètement homosexuel… Cet efficace « tartan noir » – appellation anglaise pour le roman policier écossais – n’hésite cependant pas devant la longueur, tendance fâcheuse du polar actuel. Pourtant, « less is more », non ?

Dans Sans l’ombre d’un doute, Michael Connelly réunit à nouveau ses deux héros los angelinos Harry Bosch et Mickey Haller – retrouvailles réussies puisqu’elles donnent lieu à un très bon polar, à la fois roman d’enquête et roman « de tribunal ». Harry Bosch, ancien inspecteur du LAPD, est à présent associé à Mickey Haller, surnommé « l’avocat à la Lincoln » car il travaille dans sa voiture (une Lincoln) plutôt que dans son bureau. Haller s’étant fait un nom dans un procès contre l’État de Californie pour condamnation abusive, il se trouve maintenant submergé de demandes de détenus souhaitant que soit prouvée leur innocence. Bosch, lui, a la charge d’être occasionnellement son chauffeur, de l’aider à sélectionner parmi les nombreuses requêtes les cas susceptibles de révision, et d’effectuer le travail d’enquête que l’affaire choisie nécessite ensuite. L’attention de Bosch est retenue par la lettre d’une femme emprisonnée depuis cinq ans pour le meurtre de son ex-mari, adjoint du shérif d’un comté de Los Angeles. L’affaire semble avoir été montée de toutes pièces par les collègues de l’ex-conjoint et les aveux illégalement obtenus.

Le dévoilement de la vérité concernant les faits et, surtout, les péripéties judiciaires de Sans l’ombre d’un doute montrent Connelly au meilleur de sa forme. Tandis que Bosch et Haller ne ménagent pas leur peine, c’est peut-être la juge Coelho, vacharde mais juste, qui gagne ici le cœur des lecteurs grâce à son indiscutable autorité et son superbe maniement des astuces de procédure. Marto Pariente, espagnol, contrairement au sérieux Connelly, « fait » dans l’humour. Dans La sagesse de l’idiot, son premier roman traduit en français, il choisit pour héros et narrateur Toni Trinidad, un homme un peu simple, unique policier du village d’Ascuas  aux environs de Guadalajara. Toni ne porte jamais d’arme, s’évanouit à la vue du sang et a pour principale activité de surveiller la circulation à la sortie de l’école. Certains membres du conseil municipal attendent la première occasion pour supprimer son poste.Bien sûr, ce faux imbécile va se trouver devoir résoudre de graves problèmes : la mort suspecte d’un de ses amis, les menaces qui pèsent sur sa sœur, propriétaire d’une casse automobile qui, sans bien mesurer ce qu’elle faisait, a dérobé une cargaison de drogue à un dangereux trafiquant. Débarquent alors gangsters, tueurs à gages et promoteurs immobiliers, tous plus affreux les uns que les autres. Fini, la tranquillité pour Toni ! Il sortira évidemment vainqueur de cette meurtrière embrouille, rocambolesque certes, mais non dénuée d’une perspicace touche sociale.

Tout comme La sagesse de l’idiot de Marto Pariente, La librairie des chats noirs de l’Italien Piergiorgio Pulixi, se lit avec le sourire. Soit une librairie spécialisée dans les romans policiers à Cagliari (Sardaigne), le propriétaire mal embouché de celle-ci, deux chats noirs (miss Marple et Poirot), un club de lecteurs composé de quatre membres qui s’y réunit pour décortiquer des livres mais va se lancer, à la demande de la police, dans la résolution des « vrais » crimes dans la « vraie » vie.

Le charme du livre vient des enquêteurs amateurs eux-mêmes (le libraire, un moine, une retraitée, une jeune gothique, un vieil homme distingué), de son utilisation de la tradition du polar à l’ancienne (malgré la présence de quelques formulations et situations peu distanciées), de l’atmosphère locale. Tout cela fournit un environnement sympathique à une enquête qui tente de prendre de vitesse un tueur au modus operandi étrange et aux intentions mystérieuses. La librairie des chats noirs se lira en dégustant un de ces vins sardes dont les cinq Sherlock Holmes improvisés se délectent à chaque réunion ; tenez, par exemple, un cannonau de la cantina Sardus Pater de Sant’Antioco !

EN ATTENDANT NADEAU