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mardi 11 mai 2021

Gerry / Une mort au cinéma

 



Gerry (Gus Van Sant, 2002)
Une mort au cinéma
Martin Morend
5 février 2021

1. Un désert vide, qui s’évide sans cesse, passant des montagnes sèches, à l’Aridité blanche, sans limite. Un désert que Van Sant se refuse à remplir d’actions à l’instar des films qui les assemblent au shaker : asservis à un « genre » comme à une marque qui garantit la livraison de péripéties « bien ficelées » et « bien amenées ». Lorsqu’on ne sait pas quoi faire d’un désert à Hollywood, naturellement, à la manière d’un enfant; on le remplit de cowboys et d’aliens…
Gerry : un pitch qui tient à peine dans une phrase, qui s’y ridiculise : deux hommes se perdent dans un désert, et l’un meurt.

2. En une heure, nous passons de la futilité heureuse d’une discussion sur les jeux vidéo, sur les shows télévisés, à l’expiration finale, froide, traumatique. Dans un film si économe de paroles, la langue fait un grand saut : du bavardage initial destiné à rien, si ce n’est qu’à accomplir une amitié en pleine nuit, le film expire dans une dernière parole: I’m leaving. Je m’en vais, je quitte cette terre sans rien. Et dans la même phrase, l’homonyme : I’m living. Je vis et je meurs ; en un instant. Le langage ici fait ce qu’il peut le plus : déclarer l’existence nulle et non avenue, la révoquer sans nostalgie: les mots dits, la mort vient. Des paroles noires ou blanches différentes des films où l’on parle avec l’intensité modérée dévolue aux buts pratiques ; où la fin n’est pas une Fin, mais une simple coupure en attente d’un autre épisode ou du film du lendemain. Gerry semble prendre acte de la parole de Barthes : la mort est le seul Événement. Dès lors, que raconter d’autre?
Si des critiques parlent de meurtre, ils ont vu un mirage.

3. Il est rare que la mort soit si choquante, provoquée par de simples mots sans effusion. Combien de morts fictives voyons-nous en un jour, une semaine ? Des dizaines, une centaine. Posons-nous la question : quel film ne tue pas ? Sokurov avouait être fatigué du cinéma ; trop de sang, de corps qui jonchent la pellicule; ça ressemble à une guerre. Netflix est un grand tombeau.

Et pourtant, cela ne nous fait rien. Nous sommes indifférents. Comme toute chose au cinéma, on le sait, la mort appartient à un code, respecte une signalétique. On ne nous montre pas la mort mais son substitut maitrisé, lénifié par convention. Si à l’occasion, on s’y arrête, on le fait pour manifester des sentiments : le mort n’est plus ; l’effusion sentimentale, le cri de douleur, eux sont et prennent toute la place. Ils sont rassurants : nous comprenons la détresse, nous comprenons la peine et la souffrance. Comme rarement, ici la mort échappe au code: elle se révèle. Elle se donne avec une simplicité insoutenable, réduit à une expression décharnée. Tout le film y concourt, tout le film n’est qu’une grande sécheresse en vue de cet effet final, inoubliable. Souvent au cinéma, la mort est fortuite, elle s’introduit comme un événement banalisé parmi d’autres et structure plus ou moins le récit. La mort dans Gerry, la mort de Gerry est nécessité, anankè, destin ; une flèche tendue qu’atteint le rien.




Martin Morend est un philosophe dont le but est d’explorer le cinéma afin d’en montrer les enjeux philosophiques, sociaux et imaginaires. Ce blog lui permet de proposer des cycles d’articles thématiques ou dédiés à certains réalisateurs classiques et contemporains.


LE TEMPS



mardi 13 décembre 2016

Casey Affleck dans "Manchester by the sea"




CASEY AFFLECK DANS "MANCHESTER BY THE SEA" : POURQUOI IL VA GAGNER L’OSCAR DU MEILLEUR ACTEUR

00:2602:18

VOUS REGARDEZ

DÉCHIRANT. Acclamé au festival du film indépendant de Sundance en début d'année, "Manchester by the Sea", drame sublime en salles mercredi, accumule les récompenses et est déjà en pôle position pour les Oscars notamment grâce à la performance bouleversante de son acteur principal, Casey Affleck.


Qu’est-ce donc que ce Manchester by the sea, avec Casey Affleck et Michelle Williams, dont vous allez entendre parler ces prochaines semaines jusqu’à la prochaine cérémonie des Oscars? Déjà, pour commencer, l’un des meilleurs films de l’année 2016. Comme ça. Disons-le tout net. Un drame déchirant qui rappelle la qualité d’un cinéaste indépendant américain que l’on a tant aimé dans les années 70-80, sensible aux uns et aux autres, remarquablement dialogué, joué, scénarisé et confirme tous les espoirs placés en son réalisateur: Kenneth Lonergan, cinéaste dramaturge soutenu par Martin Scorsese et réalisateur d’un précédent film maudit, et pourtant bien beau, intitulé Margaret dans lequel la jeune Ana Paquin essayait de se révolter contre l’injustice de ce bas monde et réalisait à quel point cette épreuve était impossible. 




De quoi parle Manchester by the sea? De ce dont on ne se remet jamais et de l’obligation de rester debout, malgré tout. Lee (Casey Affleck), homme à tout faire vivant seul dans la banlieue de Boston, perd son frère (Kyle Chandler) et il doit revenir à Manchester, petite bourgade portuaire du Massachusetts, non seulement pour les obsèques et retrouver sa famille, mais aussi pour la lecture du testament. Chez le notaire, alors qu’il s’attendait qu’on parle du bateau de pêche ou de la maison, l’exilé apprendra que le défunt lui a confié la mission de devenir le tuteur de son fils, Patrick (Lucas Hedges). Le vanneur et débonnaire Patrick dévoré par ses pulsions adolescentes dont la fraicheur se marie merveilleusement avec la tristesse inconsolable de Lee. A Manchester, Lee retrouve aussi son ex-femme, interprétée par Michelle Williams (Le Secret de Brokeback Mountain) et doit renouer avec un passé douloureux. 




Le rôle de Lee tout en intériorité est tenu par Casey Affleck, le frère de Ben, au parcours jusqu'ici plus discret que son aîné. Il a notamment déjà été vu dans Gone, baby gone, sous la direction de son frère, et L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford aux côtés de Brad Pitt, qui lui avait valu une nomination aux Oscars en 2008.


Un rôle initialement prévu pour Matt Damon


En se mettant dans la peau de Lee, un homme brisé qui tait ses souffrances, le quadragénaire au regard blessé pourrait remporter la statuette du meilleur acteur, selon la presse spécialisée américaine. Il a déjà accumulé aux Etats-Unis une série de récompenses et de nominations pour sa performance. Ironie du sort, c'est initialement Matt Damon qui devait tenir le rôle: il a dû céder sa place en raison d'un agenda trop chargé: "Je n'aurais laissé ce rôle à personne d'autre que Casey Affleck. J'aurais aimé jouer dans le film mais je suis heureux d'y avoir pris part", avait expliqué à Variety l'acteur qui a au final coproduit le film et forme une famille de cinéma avec les frères Affleck depuis leurs débuts à la fin des années 90.


Alternant entre passé et présent, grâce à de multiples flash-back, le drame fait la part belle aux acteurs autour de Casey Affleck, qui reçoivent eux aussi louanges et récompenses comme Lucas Hedges, révélation dans le rôle du neveu.