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mercredi 8 octobre 2025

Jean-Pierre Faye a 100 ans (Le Corps miroir)

 


© Alix Rosset

Jean-Pierre Faye a 100 ans (Le Corps miroir)





Alors que deux des principaux poètes ayant activement participé au 
Collectif Change, ce rassemblement d’écrivains en rupture avec Tel Quel et Sollers qui s’est formé aux alentours de mai 68, et qui aura marqué la vie littéraire et intellectuelle jusqu’à la fin des années 1970, avant d’éclater à son tour –  Jacques Roubaud et Paul Louis Rossi – nous ont quittés ces derniers mois, il nous importe plus que jamais de célébrer un vivant : Jean-Pierre Faye, âme de ce Collectif du premier au dernier jour : un des derniers rescapés de l’aventure, avec Philippe Boyer (94 ans cette année) qui a depuis longtemps tourné la page, et Didier Pemerle (82 ans) qui a publié récemment Débandades chez Flatland.

jeudi 6 juillet 2023

Anne Portugal et Pierre Alferi / « Traduire à deux prolonge et met à l’épreuve la conception du couple chez Stacy Doris »

 

 Stacy Doris

Anne Portugal et Pierre Alferi: « Traduire à deux prolonge et met à l’épreuve la conception du couple chez Stacy Doris » (Mue de Stacy Doris)

Johan Faerber  20 janvier 2022 



Avec Mue, Stacy Doris achève l’une des œuvres poétiques sans doute parmi les plus importantes de notre contemporain. Emportée par la maladie en 2012, Stacy Doris offre ici un puissant dernier chant, un testament adressé à son mari ainsi qu’un legs vibrant à ses enfants. Diacritik est allé à la rencontre d’Anne Portugal et Pierre Alferi qui ont traduit Mue pour les éditions P.O.L afin d’échanger avec eux à la fois sur la mémoire de Stacy Doris, sur sa place à l’importance grandissante dans la poésie américaine et sur leur remarquable travail de traduction où à la sensibilité la plus à vif répond le souci formel le plus avisé. Vous l’aurez compris : il faut lire Stacy Doris.

Ma première question voudrait porter sur les origines de votre lien avec Stacy Doris et en particulier avec ce bouleversant et si puissant dernier texte que vous avez traduit à deux, Mue qui vient de paraître. Comment en avez-vous chacun découvert son œuvre ? Comment plus précisément avez-vous été conduits tous deux à traduire cet ultime texte de Stacy Doris ?
Anne Portugal, vous aviez déjà traduit Paramour de Stacy Doris avec Caroline Dubois : comment s’est effectué en particulier ce nouveau travail de traduction ? Vous dites avoir porté une attention particulière à l’hexamètre et au choix de termes très court, bisyllabiques le plus souvent ?
Enfin, est-ce que traduire à deux ne redouble finalement pas la poétique du texte même de Mue qui ne cesse d’évoquer des images de couple ?

Pierre Alferi : J’ai rencontré Stacy et son mari Chet en 1989, aux Rencontres de Royaumont sur les Objectivistes américains. La rumeur disait qu’ils avaient pris l’avion juste pour y assister. Ils étaient encore étudiants, s’étaient connus dans l’Iowa, trouvaient divers petits boulots, et ils sont restés à Paris pour l’essentiel des années 90, avec des allers-retours à New York. Stacy écrivait déjà des poèmes très joueurs et discontinus. Elle racontait la vie antérieure de Chet avec une telle drôlerie que nous lui avons commandé, pour la revue que nous faisions avec Olivier Cadiot, un texte qui est devenu La vie de Chester Steven Wiener écrite par sa femme. Quand elle est tombée malade, ils s’étaient réinstallés aux États-Unis, et je ne les ai revus ensemble qu’une fois, à San Francisco, en 2009. Sa mort nous a tous terrassés.

Deux ou trois ans après, j’ai découvert par hasard, dans une librairie d’occasion de Seattle, Fledge, dont j’ignorais l’existence. Je me suis souvenu de ses lectures de Hegel au bord du petit lac, dans le nord de l’État de New York, où elle nageait avec Chet en été. J’ai caressé l’idée de le traduire sans oser m’y mettre, jusqu’au jour où Anne a dit qu’elle le ferait bien avec moi. Nos choix formels –  le pentamètre, les mots brefs – nous ont placés sous une contrainte commune, et nous nous sommes revus et corrigés l’un l’autre en prenant un poème chacun à son tour, au point que je suis aujourd’hui incapable de dire ce qui revient à l’un ou à l’autre. Justement, ça ne me revient pas : j’endosse tout sans avoir l’autorité de rien, je le reconnais comme toujours étranger, ce qui est finalement plus heureux que de signer.

Vous avez raison, traduire à deux prolonge et met à l’épreuve la conception du couple qui transparaît ici : deux mais non séparés, échangeant leurs rôles sans confusion, avec un accès à l’autre toujours partiel, fugace. Le pas de deux (ou de quatre, avec les deux générations) doit donc épouser la fluidité, la plasticité, l’ambiguïté du lien, sans victoire ni défaite, sans résolution ni synthèse. On a essayé de fonctionner comme ça, à partir d’une ignorance égale de « ce que ça veut dire », en croisant des hypothèses et des intuitions au-dessus du texte de Stacy. En l’imaginant elle aussi, bien sûr, comme nous l’avons connue répondant aux versions françaises de ses poèmes. Nous avons gardé dans l’oreille sa voix, qui était forte.

Anne Portugal : J’ai personnellement rencontré Stacy et Chet lors de la session de la traduction collective à Royaumont du texte Paramour. Stacy et Chet nous avaient réjouis et avaient marqué le travail d’une tonalité festive. Il apparut que grâce au texte de Stacy un vent de liberté amoureuse et de nouveauté stylistique soufflait sur l’abbaye. La tradition voulait qu’à la fin des cinq jours de travail en présence de l’auteur, l’un des participants se portât volontaire pour achever la traduction, et spontanément Caroline Dubois, aussi présente, et moi-même avons proposé d’achever une partie du volume, qui paraîtra, comme tous les textes traduits à Royaumont, aux éditions Créaphis/Un bureau sur l’atlantique, sous le titre Comment aimer. Entêtées par l’inventivité de Paramour et le plaisir immense que nous trouvions à le travailler, nous avons décidé, ensuite, malgré nos ignorances, de traduire le livre entier. Cela grâce à la mansuétude et la générosité de Stacy qui encouragea une traduction souple et possiblement libre. Nous lui demandions souvent son avis, et si elle pointait souvent des écarts, elle avait la noblesse de nous faire croire qu’il en était mieux ainsi, et naïvement nous l’avons cru.

Évidemment pour la traduction de Mue, Stacy nous manqua, mais comme le dit Pierre, il nous a semblé avoir sa voix toujours à notre oreille, dans un mystérieux pacte de présence bienveillante et de confiance renouvelée. Nous avons plongé dans ses textes comme à l’aveugle dans un bain familier, nous les avons saisis à l’abrupt avec et sans crainte, nous ne les avons pas toujours vraiment élucidés, mais nous les avons compris comme jamais. Car la beauté du vers de Stacy est d’ouvrir et de déjouer le sens, de troubler le registre, d’ignorer les attentes. Le pas de deux nous a aidés à tenir la rampe, le choix de vers de cinq syllabes n’offrait qu’une corniche étroite qui malgré des choix périlleux permettait de ne pas s’appesantir : nous avions tous les droits dont celui de nous reprendre, nous étions partenaires d’une commune et fragile assurance, et l’amble fit que les textes très vite et sans panique s’indifférencièrent et qu’on se laissa aller à leur maniabilité.

Venons-en au cœur de Mue même, cet ultime texte de Stacy Doris, morte en 2012 et qui a laissé derrière elle ce recueil. C’est un recueil qui, au seuil de la mort, apparaît immédiatement comme double : à la fois, une vocation testamentaire mais le testament lui-même semble paradoxalement un legs de vie, d’une vie vivante. La Mue, c’est aussi le texte qui revient de la mort pour apporter, dans le poème, ce qui pourra apercevoir, s’émerveiller, naissant, au sensible lui-même. Ma question serait la suivante : est-ce que la mue, l’acte même de muer, désigne dans ce texte non seulement ce passage à la vie adolescente des deux enfants que Stacy Doris laisse derrière elle mais aussi bien ce passage non de la vie à la mort mais de la mort à la revie ?  

Anne Portugal : Évidemment la mue que porte le titre se loge dans la puissance constitutive – je ne dis surtout pas féminine, surtout pas organique -– du vers de Stacy, capable de transmuer le vivant, de l’anecdote au détail, du grave au pire, en un tour très concret de langue qui comme une tête-chercheuse fouille, s’oblique et tournoie pour que ça pense sans peser, que ça palpite sans penser. Et cela, dont même les hantises les plus sombres, nous revient frais et matinal. Ce que vous évoquez par « de la mort à la re-vie ». Bref une opération de poésie.

Pierre Alferi : Le vol ou la danse de Fledge est portée par un courant émotionnel puissant, une douleur et un amour dits sans fausse pudeur, qui sont aux points culminants de l’onde vitale. Et cela survit en effet à la mort, en tout cas à « ma » mort, en premier lieu dans la relation avec des enfants (presque du même âge et encore loin de l’adolescence) dont l’avenir n’est pas imaginable, en second lieu dans le texte et ses effets, largement imprévisibles.

À l’instar du double testament réversible, Mue se présente comme un livre qui procède par « paires contiguës » dites-vous dans votre propos liminaire mais parler par paire, ce n’est pas non plus faire couple. Il y a toujours un troisième membre, fantôme, qui rend le couple impair : la maladie, entre autres, qui sépare le couple, ce que Stacy Doris affirme : « La forme est de nous // mais on bouge et coule. » Est-ce que le pentamètre que vous avez choisi pour traduire reflète cet impair qui défait finalement tout couple et le met en danger ? 

Pierre Alferi : Le danger est partout dans le livre. C’est la maladie, bien sûr, qui joue les trouble-fête et ré-interroge chaque geste. Mais c’est d’abord tout ce qui pourrait résorber l’un.e dans l’autre ou dans l’image de l’autre. Le pire danger c’est la synthèse. Le choix évident de l’hexamètre français pour traduire son équivalent syllabique anglais nous a paru très vite un piège, parce que les anglo-saxons n’ont pas l’alexandrin, et que donc un vers de six syllabes ne sonne pas pour eux comme la moitié du vers le plus familier, le plus élimé de leur langue. En revanche, cinq syllabes, en français, c’est très court ; c’est impair, donc ça se plie mal ; c’est abrupt. En ajoutant une asymétrie, j’espère que nous soulignons la « non-dualité » que revendique Stacy.

Ce qui ne manque pas de frapper, outre le titre Mue dont nous venons de parler, c’est peut-être le sous-titre Une Phénoménologie de l’esprit : vous indiquez qu’il ne s’agit en rien d’une boutade et que ce sous-titre est à prendre au sérieux tant il témoigne du projet même de Stacy Doris. Vous avancez ainsi l’idée selon laquelle Mue serait une manière de réponse sinon de contrepoint actif à la phénoménologie de Hegel en battant en brèche la résolution des contradictions de l’idéaliste allemand. Dans chacun de ses poèmes, contre l’esprit dialectique de Hegel, Stacy Doris propose au contraire de maintenir ensemble toutes les contradictions et tous les possibles de manière active. C’est un livre qui allie la douleur à la douceur, la mort rampante à la vie éclatante, l’esprit le acéré au sensible le plus exacerbé.
Diriez-vous ainsi que cette somme de contraires qui ne veut pas s’additionner pour disparaître constitue la réponse même de Stacy Doris à l’effort dialectique d’écrasement que peut porter Hegel ? Pourrait-on ainsi dire que la poésie de Stacy Doris constitue une manière d’incarnation de la coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues ? Enfin, diriez-vous comme vous le laissez entendre qu’à l’idéalisme mâle de Hegel répond ici un sensualisme féminin de Stacy Doris : la mue serait-elle genrée ?

Pierre Alferi : Stacy ne s’est pas, à ma connaissance, expliquée davantage, donc c’est une interprétation. Mais oui, telle que vous la résumez, elle me paraît en accord avec ce qu’elle dit dans sa préface. Son tempérament littéraire (extrême ouverture, humour, indifférence à tout discours, à toute réquisition du sens, « coïncidence des opposés » me paraît aussi juste) est aux antipodes de Hegel. En revanche, je ne crois pas qu’elle souhaitait pratiquer une écriture genrée. Après tout, c’est plutôt moi (Pierre) qui déteste Hegel et vois en lui le sommet de la pensée patriarcale. S’il y a bien un sensualisme chez Stacy, comme chez Anne, c’est aussi celui de James Schuyler et de Gertrude Stein, de Rimbaud. 

Quels échos Stacy Doris a dans votre travail poétique respectif, Anne Portugal et Pierre Alferi ?

Anne Portugal : Pour ma part, la rencontre avec la poésie de Stacy fut décisive sans que j’en prenne bien conscience dans l’immédiat. Je la lisais comme une extravagance américaine, et me fascinaient surtout ses audaces et ce si particulier mélange de tendresse, d’irrévérence, de drôlerie, d’érotisme et de grande culture. Tout me convenait. Mais je dois dire que le choix clair qu’elle a fait de la joie fut un point de saisissement et de délivrance, qui venait à point contrebalancer l’éternel et terrifiant retour du sérieux en poésie. La vraie légèreté, voilà qui caractérise le travail de Stacy. J’en ai fait une doxa, qui a par exemple guidé l’écriture de « la formule flirt ». Tout respire la liberté chez elle, le choix des formes, les pistes sémantiques laissées à l’aventure ou revisitées par la grâce d’une contrainte passagère, et l’acrobatie complexe de sa syntaxe qui peut éclairer le sens comme le déjouer presque distraitement. Enfin, Stacy Doris ranima avec conviction un genre qui avait disparu et que nous pensions désuet, le poème d’amour, et que seul Pierre en France avait déjà su réinventer. Cela aussi me parut salvateur et me permit de sortir des équations strictes que par effet d’intimidation je m’étais imposée.

Pierre Alferi : Elle m’a encouragé à moins me soucier du soupçon de non-sens et de gratuité qui pèse dès que la syntaxe est bousculée. Les language poets américains y étaient allés fort dans la déconstruction, pourtant chacun des livres de Stacy m’a désarçonné. Sa fantaisie était unique, dans ses récits comme dans ses vers, et elle me manque. La lire a un effet désinhibant.

Stacy Doris, Mue, traduit de l’américain par Pierre Alferi et Anne Portugal, éditions P.O.L, décembre 2020, 112 p., 13 €

DIACRITIK





mardi 4 juillet 2023

Simon Johannin / « Après la poésie il n’y a plus rien de concevable: elle est l’aboutissement du langage »

 

Simon Johannin


Simon Johannin : « Après la poésie il n’y a plus rien de concevable: elle est l’aboutissement du langage » (Le Dialogue)

Johan Faerber 
27 juin 2023


2023se donne comme une année poétique parmi les plus riches et enthousiasmantes : après le sentiment du vivant peint dans le très beau Ryrkaïppi de Philppe Beck, après le splendide Irréparable d’Olivier Cadiot sur la fin de l’amour puis l’éloge magistral de l’amitié de S&fies d’Anne Portugal, il fallait revenir à la naissance de l’amour grâce à Simon Johannin. Dans Le Dialogue, qui vient de paraître aux éditions Allia, le jeune écrivain flamboie à nouveau de sa langue si rare et si singulière pour raconter, à deux voix, comment deux êtres parlent de l’amour naissant. Dialogue philosophique, dialogue poétique : la porosité générique guide un texte fulgurant à l’évidente grâce. Après Nous sommes maintenant nos êtres chers puis La Dernière saison du mondel’auteur de Nino dans la nuit et L’Été des charognes poursuit une œuvre qui s’impose comme l’une des plus remarquables du paysage contemporain. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de Simon Johannin le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre splendide nouveau texte, sobrement et puissamment intitulé Le Dialogue qui vient de paraître chez Allia. Comment est né ce dialogue, cet échange sans répit et dans la douceur entre un être aimé et un être aimant qui parlent disant notamment : « J’aimerais qu’on parle de moi comme tu parles d’elle. Tu crois qu’on parle de moi comme ça. » ?

Comme l’ensemble de mes précédents livres, Le Dialogue est né de la nécessité de transmuter certaines des énergies traversées jusqu’alors en un texte. Il s’agissait pour moi de parler d’amour, de la relation amoureuse et de l’échange amoureux au travers de ce qui me semble être sa vraie nature, c’est à dire le chemin d’une élévation spirituelle commune irrémédiable, qu’elle soit désirée ou non. Tout cela est né très soudainement. Un soir, je me suis mis à écrire le premier chant, ou le premier chapitre, et le reste à suivi par blocs, qui ont jaillit un par un.

Au-delà du substrat biographique de la rencontre, comment vous est venu le souhait de proposer, sur l’amour, une forme dialoguée : est-ce une manière de Banquet platonicien à deux sur la passion et sa parole parfois heurtée ? A quelles autrices ou quels auteurs avez-vous songé pour écrire ce Dialogue si singulier ?

Il y a bien eu deux lectures qui m’ont ouverts leurs portes, deux textes anglais, et pas les moins chargés. D’abord le Caïn de Byron, puis Anéantis de Sarah Kane. J’ai commencé à écrire le début du Dialogue l’instant après avoir refermé Anéantis. Mais je n’ai pas souhaité une forme dialoguée à proprement parler, tout cela est venu ainsi, sans intention formelle initiale, avec seulement l’intuition que c’était par là-bas qu’il fallait que je m’avance. Quand au Banquet de Platon, je ne l’ai pas lu. Il s’agissait bien cependant d’écrire la passion. Mais, après coup, je crois qu’il s’agit surtout d’un mythe, d’un texte réaffirmant la nécessité du mythe.

On vit avec les grands mythes hérités de l’antiquité depuis toujours, de là naissent les archétypes qui nous structurent et nous accompagnent. J’ai d’abord écrit pour moi-même, par besoin d’une version plus contemporaine, plus directement proche de moi du mythe de l’Amour et des énergies puissantes qui sont les siennes. Où les voix du masculin et du féminin finiraient par s’unir et ne plus pouvoir être distinguées l’une de l’autre, pour former autre chose et dépasser la représentation binaire habituelle des symboles archétypaux. Et quand j’ai fini de l’écrire, Le Dialogue est devenu un livre dont, comme tous les livres, le destin est d’aller vers les autres et d’en toucher certains. C’est en tout cas ce que j’espère. De partager avec eux, dans le silence ou la parole, quelques-unes des trouvailles qu’il renferme.

Pour en venir au cœur même de ce texte, ce qui ne manque pas de frapper dans Le Dialogue c’est la manière dont si l’échange entre les deux êtres amoureux emprunte au dialogue amoureux, il sait surtout s’ouvrir à d’autres formes de questionnements par le dialogue. Le Dialogue se présente ainsi comme un dialogue générique permanent et double : tout d’abord, l’échange entre les deux voix, masculine et féminine, se présente sous la forme de brèves répliques qui ne sont pas sans évoquer les distiques de La Dernière saison du monde. Parleriez-vous ainsi, dans sa forme, d’un dialogue poétique où la déclaration est à chercher du côté du vers ?

Je pense que la frontière entre ce qui tiendrait de la poésie, et ce qui tiendrait d’une littérature plus narrative ou romanesque est pour moi de plus en plus flou. Oui, l’essence du Dialogue est poétique, parce qu’après la poésie il n’y a plus rien de concevable. Elle est l’aboutissement du langage, dont l’utilisation pour signifier ce que l’on touche de vérité ou ce que l’on ressent est toujours un échec, mais elle se colle et forme parfois le seuil de ce qu’il y a au-dessus. C’est par la poésie que l’on peut entendre, se laisser traverser par ce qui tient du divin.

Quand aux questions, poser une question et accueillir la réponse de l’autre reste le meilleur chemin pour aller vers lui. La question d’un côté, et l’écoute de l’autre, ont vertu de guérison pour peu que l’amour y circule, c’est en tout cas vrai pour ces amoureux-là. Chacun des tabous qu’ils soulèvent, concrètement ou symboliquement, chacune de leurs failles qu’ils ouvrent à l’autre en le laissant y plonger son regard et sa main, c’est autant de parts de leur puissance enfermés dans le secret, la honte ou la culpabilité qu’ils récupèrent pour eux-mêmes.

De la même manière, Le Dialogue s’offre comme un dialogue politique, mettant notamment et irrésistiblement en évidence un échange sur la nature même des rapports entre les hommes. On pense ici aux très belles et fortes pages que vous avez sur la violence. Diriez-vous que Le Dialogue donne à entendre une politique des corps ?

Je ne sais pas. Je pense que Le Dialogue se déroule dans un autre espace-temps, où d’un coup se retrouvent suspendues les perceptions et considérations habituelles. Une politique de la magie peut-être. De ce qu’est la puissance et de ce qu’est le pouvoir, pour faire un clin d’œil à Canetti. Mais Le Dialogue donnerait plutôt en réalité à entendre une politique de l’amour, en ce sens qu’il est une preuve par l’écrit que cette puissance dépasse toutes les autres. Que parce qu’entre leurs mains s’étend le fil de l’amour, les amoureux, pour peu qu’ils ne le lâche pas, peuvent traverser des territoires d’ombres d’ordinaire interdit aux vivants. Politique de l’amour également comme espace pour accueillir et recevoir le récit de la violence de l’autre. La violence reçue, et la violence transmise, qui sont encore une fois deux substances à entendre et aimer pour sortir l’âme de sa cage.

Ce qui ne manque également pas de happer l’attention dans Le Dialogue, c’est d’ouvrir à une question que vos précédents textes posaient déjà : comment capter, dans la phrase, la vie qui passe, la vie qui, au-delà de la tautologie, se vit ? Comment capturer ce qui dans l’existence forme une force brute qui donnera également vie au poème ? Comment en faire poème de cette vie ? Ici, dans ce dialogue amoureux, se produit une manière de maïeutique de la vie où la vie fait problème à se vivre tout d’abord comme lorsqu’il est dit : « Je veux vivre, c’est tout. Tu as trop de mal à vivre. » Mais, dans le même temps, pour contrer ces forces qui empêchent de vivre, Le Dialogue porte l’espoir transi d’une Vita Nova, d’une vie nouvelle à vivre comme il est dit : « nous sommes morts pour renaître ». Diriez-vous ainsi que dialoguer ici, c’est apprendre à mourir puis à renaître ?

D’expérience, chercher à capturer, à dompter, lutter par l’écriture contre le réel pour l’enfermer, ça ne marche pas. J’opte plutôt pour une mise en état, une porosité méditative où l’on se laisse traverser et où, lorsque le vent se calme, l’on peut observer délicatement ce qu’il a laissé se déposer en nous. A la manière d’un chercheur d’or, il faut faire couler beaucoup d’eau sur la boue du quotidien pour révéler quelques paillettes, quelques pépites. Mais il faut aussi savoir percevoir la boue elle-même comme le trésor, et par l’écriture changer sa nature en une nature plus noble. C’est une question de regard, d’une disposition à vibrer de peu de choses. C’est le principal privilège de l’écrivain, peu importe la quantité de merde qu’il nous tombe dessus, on pourra toujours essayer d’en faire quelque chose de beau.

Quant à la mort et la renaissance, les deux étapes sont importantes, puisqu’il y a ici par le dialogue cette capacité qui s’ouvre à visiter le monde de l’autre, à laisser mourir des parts de soi, des croyances jusqu’alors essentielles qui s’effacent au contact de la clé que l’autre donne en parlant.

Il y a la volonté de transcender ce processus d’une manière très dense. De donner à lire comment le basculement aux portes du royaume des morts, cette nuit noire de l’âme qu’il faut parfois traverser par le deuil ou l’effondrement psychique, amène à la naissance d’un être plus affirmé, plus uni à lui-même par la connaissance qu’il en tire sur ce qui vibre en lui, au plus loin de sa conscience.

Il s’agit, par la parole, d’oser visiter ce qui en eux les apparenteraient plus au fauve ou au démon qu’à l’humain, et d’aimer ces parts là au même titre que le reste afin que l’être ne forme qu’un faisceau, qu’il ne soit plus scindé. Il y a clairement cette volonté de recherche. D’essayer, par l’écriture, de raconter ce qui par essence ne peut l’être véritablement, afin de soulager si possible un peu des maux et des mutilations spirituelles que la brutalité du monde matérialiste inflige. Si la poésie ne règlera pas tous les problèmes, pour ce qui est de cette question en particulier elle me semble être une ouverture possible à d’autres ondes.

Cette question de la vie qui se pénètre de mort ne peut manquer de poser la question du romantisme qui porte ce texte. Si le dialogue amoureux qui trame le livre offre au qualificatif de romantique sa première acception possible, force est cependant de reconnaître que le romantisme ici est avant tout noir, frénétique, c’est-à-dire hanté par le mal de vivre. Le Taedium Vitae, si cher aux Romantiques, s’exprime clairement chez vous par des formules comme « J’ai peur de mourir mal, j’ai peur de vivre mal ». Cette « odeur de la fin », comme vous dites encore, doit-elle être ainsi lue comme une puissance romantique sinon gothique de votre texte ? On parle souvent de vos textes comme de textes générationnels : est-ce selon vous l’effet romantique qui peut se dégager de votre lecture ?

Il y a sans doute une touche un peu émo, plus que gothique, une manière d’écrire et de faire se dire les personnages au plus proche de leurs émotions. Mais tout cela tient en effet d’un certain héritage romantique, avec toutefois l’idée que la mélancolie reste un état transitoire par lequel oppresser le lecteur pour lui faire désirer le bien, pour paraphraser grossièrement Lautréamont, et non une nappe de pétrole dans laquelle on nagerait volontairement à perpétuité. Je n’irai pas, comme Shelley, m’allonger au fond d’une rivière pour y observer les planètes en espérant que personne ne n’empêche de m’y noyer, mais sa douleur quant au fait de vivre, son aspiration à un état de perception plus éthéré ne m’est, sur le plan littéraire tout du moins, pas tout à fait étrangère.

Je pense que l’on dit mes textes générationnels puisqu’ils sont simplement écrit depuis la ligne du temps sur laquelle je me trouve au moment où je travaille. Il y a donc des résonances fortes, qu’elles soient lisibles ou non, entre ce que j’écris et son contexte, l’âge auquel je l’écris et l’époque dans laquelle je l’écris.

Quant à la notion de fin, de mort, ma perception en a tellement changé que l’une et l’autre ne me semble ne plus avoir grand-chose à faire ensemble. La mort, c’est peut-être la dernière étape de la vie, mais ça n’est peut-être pas la dernière étape en soi. Ce qui me plait, c’est qu’il est impossible de pouvoir affirmer quelque chose, c’est à la lumière des expériences et de la culture de chacun.

Un des points les plus remarquables du Dialogue concerne l’usage de la parole. Dans le dialogue, les mots ne vont pas forcément de soi : ils se heurtent avec violence à la violence même du monde. Mais, peut-être, plus que tout, le dialogue est-il l’occasion de se saisir de l’altérité dans tout son mystère, une altérité qui pose question au langage lui-même. Comment parler de l’Autre dans le dialogue et l’amour ? Et comment posséder les mots de l’Autre ? Il est ainsi dit : « Je voudrais garder tes mots en moi comme d’autres gardent un peu d’or sur leur peau. » Est-ce l’autre du langage que cherche à cerner Le Dialogue ?

Je suis très attaché à cette idée que le langage peut nous porter au seuil d’un autre espace. C’est par le langage que l’on transmet la mémoire des générations précédentes. C’est par le langage que l’on pose les directions possibles de ce qui viendra ensuite. Dans Le Dialogue, l’alchimie des deux voix leur permet tout à coup de passer de l’autre côté, de voir et de sentir ce que l’on ne voit ni ne sent normalement, mais surtout de s’y tenir debout sans vaciller, sans être balayer par les entités habitant ces espaces et leur hurlant quelque chose.

Se parler, c’est un moyen pour eux de faire perdurer leur monde, de rester ensemble, uni, en dépit de tout. C’est la puissance désarmante de ce geste, sa pureté qui m’attire et me donne envie d’écrire ce dialogue.

Ma dernière question voudrait porter sur le feu, la magie et le mystère qui entoure l’autre dans le dialogue. « Je sens en toi une force » peut-on ainsi d’emblée lire mais de quelle nature est cette force même ? On a parlé plus haut de romantisme mais ne pourrait-on pas parler de l’Autre comme d’une force surnaturelle que la forme du dialogue permettrait d’explorer ?

La nature de cette force pourrait être la capacité à guérir, à voir, à contrôler, à soumettre, à enseigner. Mais il y a des secrets qu’il ne faut pas trop chercher à savoir, sinon la vie perd de son sel. Il y a aussi une ambivalence. Un pouvoir est-il un don, une capacité réelle, ou bien s’agit-t-il au contraire d’être le jouet de quelque chose de plus puissant que nous ? Les amoureux sont, dans Le Dialogue, constamment sur ce fil.

On peut parler d’une force surnaturelle oui, en ce sens qu’elle ne relève pas d’un système d’explication rationnel. Être rationnel c’est bien quand on fait ses courses ou sa comptabilité, mais il me semble que l’amour, et la conversation amoureuse, n’ont vraiment rien à voir avec cela.

Simon Johannin, Le Dialogue, éditions Allia, mai 2023, 80 p., 7 €

DIACRITIK




dimanche 2 juillet 2023

Le Voyage d’hiver de Georges Perec et les Sages de Sion / Une hypothèse de lecture



Le Voyage d’hiver de Georges Perec et les Sages de Sion. Une hypothèse de lecture

À la mémoire de Maurice Olender
(1946 – 2022)


Claude Burgelin 
26 juin 2023

Ceci est peut-être un conte. À moins que ce n’en soit pas un.

*                                              

Pourquoi diable Perec a-t-il apparemment expédié Le Voyage d’hiver, sitôt rédigé, sur des voies de garage ? Il publie ce court récit en 1979 dans une plaquette hors commerce, Saisons : une commande de Hachette pour laquelle quatre auteurs, Rezvani, Freustié, Chessex et lui, avaient été sollicités1. Son texte est repris en mars 1980 dans le Bulletin Hachette-Informations, une publication commerciale. Des parutions bien latérales et vite vouées à l’obscurité. Le Voyage d’hiver ne commence à sortir de l’ombre qu’après la mort de Perec, quand il est republié dans le n°193 du Magazine littéraire en mars 1983. Il faut attendre sa réédition en 1993 dans « La Librairie du XXe siècle » au Seuil pour qu’il connaisse une singulière fortune, devenant un des livres de Perec souvent évoqués.

samedi 24 juin 2023

Coetzee / « Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? » (L’Abattoir de verre)

 

J.M. Coetzee

Coetzee : « Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? » (L’Abattoir de verre)

Coetzee / « Le chien » (L’Abattoir de verre)



Christine Marcandier  17 août 2018 


7 textes composent L’Abattoir de verre de J.M. Coetzee, en librairies depuis hier, dans la traduction française de Georges Lory, au Seuil. 7 textes qui, rassemblés, forment le portrait fragmenté, diffracté d’une femme dont les lecteurs fidèles du romancier sud-africain, prix Nobel de littérature en 2003, perceront rapidement l’identité.

L’Abattoir de verre a des accents crépusculaires et sombres, qu’il s’agisse des rapports des hommes aux animaux — « Le chien », « La vieille dame et les chats », « L’abattoir de verre » —, des relations au sein du couple ou de la famille ou de la marche même du monde — à l’image d’une Elizabeth Costello vieillissante et désabusée, ayant perdu « la puissance du désir  ». Chaque récit (nouvelle ? chapitre ?) s’offre comme le commentaire d’un grand nom de la littérature : l’interrogation de la part d’instinct mécanique de toute créature, homme ou animal, dans « Le chien » passe par Saint-Augustin, l’infidélité heureuse d’une femme dans « L’Histoire » est un commentaire de Musil, « Vanité » déploie Tchekhov, « Une femme en train de vieillir » s’appuie sur Dostoïevski, « L’Abattoir de verre » sur Heidegger, etc. et chacun des textes renvoie, bien sûr, à l’ensemble de l’œuvre de Coetzee et à son personnage fictionnel Elizabeth Costello, portrait de l’artiste en vieille femme têtue, « farfelue », sentant la fin proche, refusant d’abandonner sa maison en Castille et ses chats à demi sauvages. Son dernier souhait ? avoir « une belle mort », de celles qui se déroulent « au loin ». Chaque texte s’enrichit de cette double intertextualité, de références à l’œuvre antérieure de Coetzee comme à des textes explicitement convoqués dans les récits, finissant par être les pièces d’un puzzle lui-même double, le portrait d’une artiste et, à travers elle, de son créateur, de leurs engagements communs (la cause animale), de leurs « crises de terreur ».

L’Abattoir de verre repose sur un questionnement lui-même double : Sur quoi se fondent nos identités (humaines, animales, sociales, genrées) ? Quel miroir nous tendent les textes littéraires et philosophiques, en quoi nous permettent-ils de percevoir la complexité de nos existences et de nos identités ?
Sans doute ces référents explicitement convoqués par chaque texte ne sont-ils pas des clés universelles, en tout cas pour les personnages… La femme adultère de « L’Histoire » s’est vu offrir le roman de Musil par son amant, elle ne se reconnait pas en Clarisse, Robert « lui a donné cette histoire comme si cela devait provoquer chez elle une sorte d’illumination, mais pas du tout ». Le lecteur, identifiant L’Homme sans qualités alors que le titre du roman de Musil n’est pas donné, est-il plus clairvoyant que le personnage ? Peut-être, rien n’est moins sûr, tant les récits demeurent le plus souvent des énigmes, moments sans explicitations simples, fragments opaques de vies, récits « étrange(s) ou vaguement étrange(s) » (« Vanité »). Coetzee l’écrit dans « Une femme en train de vieillir » (As a Woman Grows Older), « l’ambivalence » est ce autour de quoi tournent nos vies comme la littérature : « Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? Que serait la vie même s’il n’y avait que des têtes et des queues, sans rien au milieu ? ».

L’ensemble du livre est donc construit sur cette ambivalence fondamentale, qu’il s’agisse du vacillement noir des existences qu’il met en scène, de désirs qui pourraient encore voir le jour, ou de l’ambiguïté-même de sa forme, entre roman éclaté et recueil de nouvelles formant récit (« mais de quoi s’agit-il ? D’un roman ? » ).
Les personnages qui composent L’Abattoir de verre sont clivés, leurs personnalités disjonctives, chronologiquement scindées, le temps qui passe et la vieillesse ayant fait disparaître un moi ancien qu’une teinture en blonde pourrait ressusciter (« Vanité »), qu’une aventure extra-conjugale révèle (« L’Histoire »), qu’un jeu de cartes fait soudain ressurgir quand « chacun se coule dans la personnalité du joueur d’il y a trente ans » en jouant au rami comme autrefois (« Une femme en train de vieillir ») : « Qu’est-ce que cela dit d’elle ? Qu’est-ce que cela dit d’eux ? Cela dit-il que le caractère est immuable, indissoluble ; ou cela signifie-t-il que les familles, les familles heureuses, tiennent ensemble par tout un registre ludique joué avec des masques ?».

Chaque récit est une vie soumise à l’anamorphose d’un moment, d’une crise ou d’une révélation — « ce moment où la conscience se concentre en une palpitation, une intensité équivoque avant qu’elle ne s’éteigne ». Un épisode révèle des failles, creuse les doutes, comme dans « Une femme en train de vieillir » qui vaut art poétique du recueil. Elizabeth Costello, romancière célèbre et adulée, doute désormais du pouvoir de l’écriture et de la fiction face au mal et au réel. Elle ne parvient plus à écrire, se contente de s’insurger et « déplorer », elle a le sentiment de « perdre foi en l’Histoire, en ce qu’elle est devenue aujourd’hui – la foi en son pouvoir d’établir la vérité ». « Si l’on veut devenir une meilleure personne, il me semble maintenant qu’il doit y avoir des voies moins détournées que de noircir des milliers de pages de prose ».

Elle finira par envoyer à son fils des pages et des pages de ses journaux, des documents, archives et articles de presse pour que, les lisant, il hérite des combats de sa mère, que sa mémoire devienne un témoin, une forme de texte immatériel, purement mémoriel. En colère contre les abattoirs, notre aveuglement volontaire face à la souffrance animale (« il m’est venu à l’esprit que les gens toléraient le massacre des animaux parce qu’ils n’avaient jamais l’occasion d’en voir un »), horrifiée par l’holocauste mécanique des poussins mâles, Elisabeth Costello, qui ne parvient plus à écrire de roman et se cantonne à « des histoires », donne à lire ses révoltes à son fils : « C’est pour eux que j’écris. Leur vie fut tellement brève, si facile à oublier. (…) Après mon départ, il n’y aura que du vide. Comme s’ils n’avaient jamais existé. C’est pourquoi j’ai écrit sur eux, et pourquoi je voulais que tu lises les papiers. Pour que je te transmette, à toi, leur souvenir. C’est tout ».

Plus que jamais, Elizabeth Costello apparaît comme la version fictionnelle de Coetzee, lui aussi sans doute embourbé dans cette « nostalgie de la boue » que ressent son personnage, une nostalgie qui « n’est pas une humeur, mais un état ontologique »,  quand le cerveau, « à mesure qu’il se fatigue », « aspire à retourner » dans une forme de « vase primale », « une pulsion de mort plus profonde que la pensée ». Au lecteur de L’Abattoir de verre d’être comme le fils d’Elisabeth Costello. A lui de lire ses fragments, de les rassembler ou non « en bouquet » et de se souvenir.

J.M. Coetzee, L’Abattoir de verre (Moral Tales), trad. de l’anglais par Georges Lory, Seuil, août 2018.

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