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dimanche 14 juillet 2024

L’aube d’Akhmatova

 


Le soir : l'aube d'Anna Akhmatova

Anna Akhmatova par Nikolay Tyrsa (avant 1942) © CC0


L’aube d’Akhmatova

par Odile Hunoult
1 novembre 2022
Premier recueil publié par la toute jeune Akhmatova – elle n’a pas encore vingt-trois ans –, Le soir paraît en mars 1912 aux éditions de l’Atelier du Poète, fondées l’année précédente par son mari, Nicolas Goumilev, et Vladimir Gorodetski pour accompagner les débuts de l’acméisme. Trois cents exemplaires, mais le livre a un succès critique et fait connaître le nom de plume d’Anna Gorenko. Elle le rééditera avec quelques ajouts dans les éditions soviétiques (et partielles) de ses œuvres. Il vient d’être réédité en édition bilingue.

Anna Akhmatova, Le soir. Édition bilingue. Trad. du russe par Sylvie Tecoutoff. Postface d’Eva Antonnikov. Héros-Limite, coll. « Feuilles d’herbe », 112 p., 12 €

Les éditions Héros-Limite reprennent la traduction française de Sylvie Tecoutoff parue au Nouveau Commerce en 1986. Elle est fondée sur le texte figurant dans les Œuvres poétiques de La Bibliothèque du Poète (1976) que dirigeait Alexis Sourkov, un officiel, membre du Soviet suprême, alors Premier secrétaire de l’Union des écrivains, très dans la ligne, mais qui admirait Akhmatova : à sa demande, il soutient Brodsky dans les années 1960, alors qu’il avait participé aux campagnes contre Pasternak et plus généralement contre les dissidents. Son édition de 1976 toutefois écartait les poèmes « délicats », comme le célèbre cycle Requiem rédigé entre 1935 et 1940, dont la première publication soviétique, à Leningrad, en revue, attendra 1988.Le soir réunit des textes datés de 1909 à 1912. Depuis la fin du XIXe siècle, la Russie vit un bouillonnement d’idées neuves, révolutionnaires, comme l’Europe du reste. Le pays s’apprête à entrer dans l’ère des tragédies – « la guerre et ce qui s’ensuivit », selon le titre d’un poème d’Aragon dans Le roman inachevé. Akhmatova semble à l’écart de ce qui s’agite et se prépare : un seul poème du Soir (« Premier retour », 1910) pourrait être une allusion aux événements de 1905. Le recueil suivant, en 1914, Le rosaire, sera de la même veine intimiste. C’est à partir de La volée blanche (publié en 1917) et surtout du Plantain (1921, publié pendant la guerre civile) que l’histoire chevauche l’œuvre d’Akhmatova. La mort de Goumilev, fusillé en août 1921, la fera entrer définitivement dans les ténèbres du siècle.

En 1912, ils sont mariés depuis deux ans. Goumilev lui a fait une cour pleine de panache. Le couple est vite chaotique. S’il s’en trouve des échos dans Le soir, cela reste une atmosphère, Akhmatova brouille ses traces. Il ne faudrait pas, parce qu’elle a quelque vingt ans dans ces années et qu’elle n’évite pas toujours le narcissisme ou même la complaisance d’une jeune femme occupée essentiellement… d’amour, il ne faudrait pas minimiser la maestria de nombre de ces petits bijoux, précis, aigus, construits comme des tableaux.

Le soir : l'aube d'Anna Akhmatova

Une statue d’Anna Akhmatova à Saint-Pétersbourg (2015) © CC4.0/GAlexandrovna

Bien qu’elle décline inlassablement les triangles amoureux, les attentes, les bouffées suicidaires des vingt ans, les « jamais plus » de la séparation, déjà percent la nonchalance ambiguë, la réserve, la capacité d’ironie, c’est-à-dire de distance vis-à-vis de soi qui fait et fera sa séduction. Pas de message, pas de leçon au lecteur. Elle maîtrise déjà l’art de concentrer le sens sur des détails qui, en lui évitant d’exprimer frontalement un sentiment, une humeur, un ébranlement, les signifient d’autant mieux. Manière plus percutante car moins convenue que l’expression de l’âme par l’accord/désaccord avec les conditions extérieures du temps et des saisons – que du reste Le soir exploite aussi. Cet art des détails restera la marque de sa poésie et de son écriture : dire en éludant, dire sans dire, dire « de biais ». Dire la nuit blanche par les volets restés ouverts, ou le lit non froissé, dire le manque par la loge restée vide, dire le bouleversement par le « gant de la main gauche passé à la main droite », si célèbre, de la Chanson du dernier rendez-vous. Les poèmes parfois se terminent sur cette forme de « pointe », qui les rend quasi épigrammatiques, et ils rejoignent ainsi, déterminent même peut-être, l’idéal acméiste.

Laisser aux détails la charge du sens a l’avantage, en paraissant mettre le lyrisme en retrait, de redoubler l’efficacité, la violence même. On le ressent bien dans ces vers : « Mon mari m’a cinglée hier / De sa jolie ceinture repliée », où les deux épithètes jolie et repliée accentuent le sadisme de la scène (1) – car, sous ses dérobades, ses évitements, ses politesses, il y a une violence des poèmes d’Akhmatova. La suite de son œuvre ne le démentira pas, et le pouvoir soviétique qui s’intéressait de près à la poésie ne l’a pas ratée.


1. D’autant que la traduction « jolie » ajoute une sorte d’euphémisme. Le terme russe pourrait se traduire par « à motifs », « à incrustations ».
En attendant Nadeau a rendu compte des Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa et de L’hôte venu du futur.




samedi 13 juillet 2024

Anna Akhmatova / Les sentiers de la création

 


L’hôte venu du futur, d'Anna Akhmatova : les sentiers de la création

Portrait d’Anna Akhmatova par Kuzma Petrov-Vodkin (1922)


Les sentiers de la création

par Odile Hunoult
27 janvier 2021

L’hôte venu du futur est passionnant pour ses deux faces, envers et endroit d’un même intérêt. La première face – l’endroit – est constituée par quatre ensembles de poèmes d’Anna Akhmatova (1889-1966), quatre « cycles » publiés en URSS dans le volume La course du temps, en 1965, à un moment où le régime n’était plus « carnivore » (un mot d’Akhmatova), et où elle était plus ou moins rentrée en grâce. Chaque poème est très précisément daté, de 1946 à 1963, l’ordre du recueil n’étant pas nécessairement chronologique : ce sont des poèmes choisis et organisés en ensembles par Akhmatova, donc avec intention. C’est ce qu’essaie de déplier la longue introduction biographique – et c’est la deuxième face de ce livre.

Anna Akhmatova, L’hôte venu du futur. Poèmes. Trad. du russe par Sophie Benech. Édition bilingue. Interférences, 80 p., 13 €


Ce n’est pas une simple préface destinée à situer l’œuvre et l’auteur. La traductrice Sophie Benech y défriche les « sentiers de la création ». Car ces quatre cycles (CinqueL’églantier fleuritLe trèfle de Moscou et Vers de minuit) ont été inspirés à Akhmatova par sa rencontre avec un jeune attaché d’ambassade de Grande-Bretagne, d’origine russe, Isaiah Berlin, en poste à Moscou.

De passage à Leningrad, cet amateur et connaisseur de la littérature russe cherche à rencontrer des écrivains soviétiques. Introduit par un tiers, il débarque le 15 novembre 1945 dans la désormais célèbre « Maison sur la Fontanka ». Quelques jours auparavant – ce n’est pas sans importance –, le fils d’Akhmatova, Lev Goumilev, est revenu de déportation. Il avait été arrêté en 1938 : de cette épouvante pour elle était né son célèbre Requiem (1940), alors bien entendu consigné dans ses tiroirs, devenu par la suite le symbole d’un peuple terrorisé.

Akhmatova, elle, n’a jamais eu vent de l’existence d’Isaiah Berlin, de quelque vingt ans son cadet. Les 15 et 17 novembre 1945, et probablement autour du 6 janvier 1946 (cette rencontre est restée dans les poèmes d’Akhmatova comme la nuit de l’Épiphanie, le Jour des Rois, appelé aussi par l’orthodoxie russe « Théophanie »), ils vont passer ensemble trois nuits blanches dans les longues nuits de Leningrad. Éclair venu d’un autre monde, dans la solitude et l’effroi du Leningrad de l’immédiat après-guerre.

« Quelle ténébreuse potion

Nous a servie cette nuit de janvier ?

Et quel invisible embrasement nous a donc

Fait perdre la tête jusqu’à l’aube ? »

Ils sont immédiatement de plain-pied l’un avec l’autre – le « miracle de notre rencontre », écrit-elle. Le statut même de cet embrasement, qu’importe, et Sophie Benech laisse cette inutile question à son inutilité. Mais que de ces nuits Akhmatova ait construit un amour salvateur, préservateur, et surtout créateur, ne fait aucun doute : « Tu n’as pas été mon Énée très longtemps… »

« Cette porte que tu as entr’ouverte / je n’ai pas la force de la refermer ». Qu’elle le veuille ou non, la séparation fait son œuvre, et la porte se referme lentement. Pourtant, elle ne va pas cesser de poursuivre leur conversation nocturne, comme un nécessaire et invisible guide intérieur. Cela va changer son destin et celui de sa poésie, c’est ainsi qu’elle-même l’entend.

Sa poésie ? À partir de cette date, toute la suite de son œuvre, y compris ce qui est resté à l’état inachevé, foisonne d’allusions à ces « nuits plus claires que le jour ». En 1964, dans un fragment inédit, elle écrit : « Qui croirait qu’en l’an soixante-quatre / Je puise toujours au même fond ? » Vingt ans durant, le thème de la rencontre, de la flambée des âmes, de la séparation « noire et solide », va devenir l’expression des êtres qui s’aiment dans la nuit soviétique.

Son destin ? Six mois plus tard, en août 1946, elle est mise au ban de la vie intellectuelle, ridiculisée, interdite de publication. Son ex-mari, Pounine – remarié, mais c’est chez lui qu’elle habite à la Fontanka –, est arrêté, et ne reviendra pas. Suit une décennie noire avec la nouvelle arrestation de Lev. Pour elle, à tort ou à raison, et probablement à raison (vu la paranoïa policière à l’œuvre en URSS), ses malheurs découlent de ce qu’elle a enfreint une règle en recevant un étranger, diplomate de surcroît, donc espion potentiel. Sophie Benech détaille les faits, le matériau même des quatre cycles quelle présente. On est au cœur de ce qu’est le travail d’un poète : c’est de « l’oxygène à l’état natif », pour reprendre un mot de Breton.

Au-delà même de son destin et de son œuvre, Akhmatova a fini par se convaincre que ces rencontre interdites ont aussi changé le destin du monde et sont à l’origine de la guerre froide. Elle le dira à Lydia Tchoukovskaïa dans un de leurs entretiens (traduits par Sophie Benech en 2019 et l’écrira même dans la « Troisième dédicace » du Poème sans héros achevé en 1962, œuvre inclassable qu’elle travaille depuis 1940 :

« J’en ai assez d’être glacée de peur,

Je préfère invoquer la Chaconne de Bach,

Elle entrera suivie d’un homme….

Il ne deviendra pas l’époux cher à mon cœur,

Mais ce que cela nous vaudra à tous deux

Le vingtième siècle en sera bouleversé. »

La « Troisième dédicace » est datée du « Jour des Rois 1956 ». Or l’été 1956 va donner une suite tout aussi inattendue aux trois nuits blanches. Isaiah Berlin est de retour, en voyage privé. En août, il apprend la présence d’Akhmatova à Moscou et l’appelle au téléphone pour la rencontrer. Elle refuse de le recevoir.

« … mois d’août, comment as-tu pu m’envoyer

Pareil message en ce terrible anniversaire ? »

Ce poème, inclus dans L’églantier fleurit, est daté du 14 août 1956. C’est la date anniversaire de l’enterrement d’Alexandre Blok en 1921. Il faut aussi se rappeler que Blok était mort le 4 août, au lendemain même de l’arrestation de Nikolaï Goumilev, le 3 – Goumilev a été fusillé le 21 ou le 25 août. Toute sa vie, Akhmatova a lié le mois d’août à des événements tragiques.

Qu’elle ait eu peur de recommencer la décennie tragique (son fils vient à nouveau d’être libéré), c’est probable. Mais cela, c’est la circonstance extérieure. Pour s’approcher de la réalité intérieure, Sophie Benech analyse les faits, confronte ce que l’un et l’autre ont dit de cette conversation, et là encore nous met au cœur de l’énigme de la création. Ce coup de téléphone, qu’Akhmatova va nommer une « non-rencontre », résonne dans son œuvre durant la décennie qui lui reste à vivre, et prend la forme d’une mystique de la séparation. Tout L’églantier fleurit en est l’expression.

« On ne saurait imaginer séparation plus absolue,

[…] Et personne en ce monde

Ne fut jamais plus séparé que nous » (1962)

Étrange écho aux poèmes d’Emily Dickinson, exactement un siècle auparavant, qui fit elle aussi de la séparation une partie de son univers poétique :

« Il faudra donc que Nous unisse l’absence –

Toi là-bas – Moi – ici –

Entre nous cette Porte entr’ouverte

Que sont les Mers – et la Prière –

Et ce Blanc Secours –

Le Désespoir – » (1862)

Il n’est du reste pas impossible qu’Akhmatova ait lu des poèmes d’Emily Dickinson, dans l’anthologie en russe de la poésie américaine parue en 1946 à Moscou – son frère, émigré aux États-Unis, pouvait peut-être lui procurer des ouvrages en anglais (la première édition complète des poèmes de Dickinson aux États-Unis date de 1955).

Isaiah Berlin et Anna Akhmatova se croiseront une dernière fois en 1965, à Oxford. Elle lui remettra un magnifique petit quatrain à double entente, par lequel se termine la préface de Sophie Benech. Akhmatova est le quatrième des grands poètes de la Russie soviétique, avec Boris Pasternak, Ossip Mandelstam et Marina Tsvetaeva. Elle a mis plus de temps à être entendue en Occident. En comparaison de la flamboyante Marina Tsvetaeva, frontale et guerrière, aujourd’hui très connue du public français, la réticente Akhmatova, altière et rétractile (pas effacée pour autant), est peut-être moins facile à médiatiser – L’hôte venu du futur est une façon parlante d’approcher son énigmatique et somptueuse simplicité.

EN ATTENDANT NADEAU


jeudi 11 juillet 2024

Le visage d’Anna Akhmatova

 


Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

Anna Akhmatova,par Nathan Altman (1914)


Le visage d’Anna Akhmatova

par Christian Mouze
28 décembre 2019
6 mn

« Le visage d’Anna Akhmatova est la seule chose magnifique qui nous reste au monde » : ce sont les paroles du poète Iossif Brodsky, juste après la mort d’Anna Akhmatova (5 mars 1966). En refusant d’émigrer, à l’instar de Mandelstam et de Pasternak, Akhmatova avait maintenu la Russie au cœur de l’URSS. Tous trois ont voulu et su la maintenir. Avec  d’autres, parfois moins connus qu’eux, mais pour qui la Russie ne pouvait continuer hors de ses frontières. Et Soljénitsyne ? dira-t-on. Soljénitsyne fut contraint à l’exil. Ses pages les plus fortes (pour ne citer que L’archipel du Goulag) furent bien écrites sur sa terre natale, estampillée URSS. Blok, Essénine, Maïakovski se tournèrent vers le désespoir et la mort. D’autres vers l’humour ou le silence. Il fallait qu’Akhmatova tînt bon.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova. Édition, présentation et notes de Sophie Benech. Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €


D’emblée, il faut saluer le travail passionnant et de passion certaine de Sophie Benech pour la présentation, les notes, la traduction des Entretiens inédits et la révision d’une première traduction du texte de Lydia Tchoukovskaïa, parue aux éditions Albin Michel en 1980. Celle-ci n’allait pas au-delà de 1962, nous privant de beaucoup de choses, comme la rencontre Akhmatova-Brodsky.

Grâce à ce minutieux travail de révision, de composition et d’enrichissement (dont l’apport d’extraits des Cahiers de Tachkent, la ville où Anna Akhmatova, Lydia Tchoukovskaïa et une grande partie de l’intelligentsia russe étaient réfugiées pendant la Seconde Guerre mondiale), les Entretiens se présentent comme la vivante fresque d’une Russie intellectuelle suspectée, cachée, forcée, ballottée par les événements. Ils se lisent tel un roman policier inversé où les victimes traquées semblent être des coupables, où le crime va chercher son mobile dans la loi ; et où l’on voit le trésor de la langue russe, celle d’Avvakoum et de Pouchkine, caché et sauvé, au pire de l’histoire russe, dans l’écriture, qui se rend un temps souterraine mais reste obstinément vivante, d’Anna Akhmatova.

Il fallait qu’Akhmatova tînt bon pour que la langue de Pouchkine tînt et que la voix de celle-là protégeât celle-ci du hold-up bolchevique : « Je suis votre voix », écrivait-elle en 1922 dans Anno Domini MCMXXI, le dernier livre qu’elle ait pu, à la faveur de la NEP, composer et publier librement dans son pays.

Il fallait aussi un témoin et l’aide de sa mémoire : ce fut Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996), fille de Kornéï Tchoukovski, critique, traducteur, écrivain pour enfants, dont le journal fut publié en deux volumes aux éditions Fayard en 1997-1998. La comparaison des journaux du père et de la fille (si l’on considère les Entretiens comme un journal centré sur une personne) montre Lydia plus combative que son père, honnête homme perdu en URSS où Akhmatova maintenait non loin de lui une secrète direction intellectuelle et morale. Il le savait mais il gardait la chambre de sa prudence.Lydia, elle, s’élança. L’arrestation et l’exécution de son mari, un physicien, au cours de la terrible année 1937, l’ont décidée. « Tragédie chez Lydia », écrit laconiquement Tchoukovski dans son Journal à la date du 29 août. Devant cette tragédie, la retenue n’est pas pour sa fille. Le 9 novembre 1938, elle se décide à pousser la porte d’Anna Akhmatova, comme pour respirer l’air qui lui manque. Les deux femmes vont affronter ensemble leurs épreuves respectives (Liova, le fils d’Anna Akhmatova est arrêté, déporté dans un camp) et partager celle de tout le pays en s’appliquant à témoigner.

On assiste alors à un étonnant jeu de construction pérenne et de destruction provisoire : Akhmatova écrivant puis brûlant aussitôt ses poèmes, Lydia les ayant appris par cœur. Table, feuilles, allumettes et cendrier constituent les éléments d’un office secret de la mémoire. C’est encore la même émotion à la lecture des Entretiens, quand toutes deux, dans la période plus apaisée qui fait suite à la mort de Staline (5 mars 1953) et au Rapport secret du XXe Congrès (1956), traquent les mots échappés de leur mémoire, reconstituent ensemble avec patience (des mois pouvant séparer deux vers à réunir) les poèmes qu’elles peuvent enfin écrire et au moins garder prudemment, à défaut de pouvoir les publier. Ainsi se reconstruit et se complète, à deux mémoires et quatre mains, l’œuvre poétique d’Anna Akhmatova telle qu’aujourd’hui nous pouvons la lire.

Deux vestales de la langue russe. Deux conspiratrices de la vérité : elles gardent et transportent prudemment les textes encore interdits à la publication, mais plus ou moins tolérés, selon les périodes et les calculs ou bien les fléchissements de la bureaucratie, dans le cercle restreint d’une intelligentsia renaissante. Parfois même, elles s’enhardissent à choisir et à proposer aux éditions d’État quelques mots revenus de leurs cendres. Des revues souvent de second ordre recueillent ces fragments.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

Anna Akhmatova en 1924, avant l’émigration de son amie Olga Glébova-Soudeïkina © Gavriil Kirillov/Musée Anna Akhmatova

Le quotidien plus que difficile, la guerre et une séparation (aux origines non dévoilées, Lydia faisant comme toujours preuve d’effacement et de tact) qui dure près de dix ans (1943-1952) semblent n’avoir rien abîmé du lien profond des deux femmes. Quand elles se retrouvent, en juin 1952, Lydia note : « Dix ans… Seul le regard est resté le même. Et la voix. » Que faut-il de plus ? Le regard et la voix sont le poète. Elles se taisent d’abord l’une en face de l’autre, longuement, mais d’un silence empli des mots cachés qui les avaient toujours unies et qu’elles vont devoir retrouver ensemble.

Grâce à elles, la langue russe n’a jamais été une émigrée. Son trésor restait bien gardé en Russie même, fût-ce sous les mains sanglantes de l’URSS. L’émigration par ailleurs, Anna s’en est toujours méfiée et n’a jamais voulu, même indirectement, y être associée. Elle s’insurgeait (c’est peu dire) contre l’expression « émigré de l’intérieur » dont on voulait la marquer. Pour elle, un insupportable mensonge, un déni de sa vie et de son œuvre. Un contresens.

Anna Akhmatova porte fièrement son monde : la Russie de la terre russe imprégnée de Terreur. Une Russie certes devenue terre des chacals. Mais qu’aurait-elle besoin d’une Russie sans terre qui n’a pas connu la Terreur ? À cet égard, il faut lire les pages des Entretiens (à la date du 25 février 1965) où elle raconte son voyage en Italie : « Ils s’attendaient tous à ce que je reste là-bas, à ce que je demande l’asile politique, et quand ils se sont rendu compte que cela ne m’avait même pas traversé l’esprit… » Elle préfère de beaucoup partager harengs et vodka dans sa chambre d’hôtel avec Alexandre Tvardovski, le directeur libéral de Novy mir, et l’officiel Alexeï Sourkov, secrétaire de l’Union des Écrivains.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

En 1976, Sourkov qui, en dépit de son orthodoxie politique, aimait la poésie d’Akhmatova, préfacera un choix substantiel de poèmes (mais sans le Requiem qui circulait d’ailleurs de main en main) dans la prestigieuse collection « Bibliothèque du Poète » où l’amateur peut repérer quelques titres étonnants, il est vrai à tirage plus limité. On y voit en quelque sorte l’URSS héritière et responsable, bon gré mal gré, de toute la culture russe qu’elle tente à sa façon orthodoxe et athée d’assumer. Une URSS vacillante et s’interrogeant secrètement sur elle-même.

Ainsi, à l’ère stalinienne des arrestations de masse dans les campagnes, les villes, les structures d’État et le Parti, rien n’échappant à la Terreur, pas même ses propres exécutants qu’elle renouvelait, succède après la mort du Moustachu (comme le désignent entre elles Anna et Lydia) le temps d’une vérité inachevée, ravalée, contrôlée, freinée : accélérations et coups de frein ne cessant de se contredire. Le jeu sanglant voulant garder ses règles et ses objectifs, cette fois sans avoir (trop) recours au sang : la quadrature même du cercle. On montrait et on dérobait. On dénonçait sans vraiment renoncer. L’URSS haletante se retrouvait percluse de contradictions politiques et culturelles, et cherchait une autre légitimité que celle, abandonnée, de la Terreur.

On cherchait tout bonnement une forme. Quel aspect définitif lui donner ? Mais ne cessait d’agir, selon le mot de Pasternak, « l’élément mystérieux et caché du contenu ». Cet élément est, entre autres, l’œuvre d’Anna Akhmatova, joyau de la terre russe retournée et gardée sous la tente du Requiem.

EN ATTENDANT NADEAU


jeudi 24 mars 2022

Art et création / Anna Akhmatova, la parole libre

 

Anna Akhmatova


ART ET CRÉATION

Anna Akhmatova, la parole libre

Par Camille Renard

Poétesse adulée, icône des lettres russes, muse de Modigliani, Anna Akhmatova sera censurée, traquée, persécutée par le régime soviétique. Refusant de fuir, "exilée de l’intérieur", elle fait de la poésie son maquis, sa résistance, sa liberté.

"Elle a su exprimer la voix de millions de gens. Son 'je' _est devenu un '_nous' jusqu’à quelque chose d’universel. Je trouve qu’il y a certains poèmes, rien qu’à les lire, on comprend ce par quoi sont passés les Russes pendant le XXe siècle." Sophie Benech est l'une des meilleures connaisseuses de la poétesse russe Anna Akhmatova, dont elle est la traductrice et l'éditrice en France. Elle éclaire son parcours et son oeuvre de femme libre.  

Proche de Modigliani pendant son voyage de noces à Paris, Anna sera ensuite immortalisée par les plus grands artistes de son temps. Tous témoignent de l'effet qu'elle produisait sur ceux qui l'approchaient. Le peintre Georges Annenkov disait d'elle en 1971 : "Elle était très belle, elle a posé pour deux de mes portraits, qui sont reproduits dans l’univers entier." "Il y avait quelque chose pas de tellement beau, mais de tragique dans tout son extérieur, dans son attitude. Elle était comme une reine. Elle se tenait comme une reine", estimait de son côté Georges Adamovitch. Pour Roman Jakobson, elle était "une femme d’une très forte volonté, d’une volonté tragique. Un grand génie poétique."

Une icône adulée de l'Âge d'argent

Amante généreuse, trois fois remariée, Anna Akhmatova proclame toute sa vie sa liberté de femme. "Elle passait pour une originale, une excentrique. Dès son adolescence, elle se promenait pieds nus, elle se baignait dans la mer, elle ne mettait pas de corset… Une de ses amies disait d’elle qu’elle avait un tempérament 'indomptable et farouche', que c’était une 'petite vaurienne délurée'", poursuit Sophie Benech.

A 23 ans, Anna est une figure incontournable de la bohème littéraire de Saint-Pétersbourg. Son premier recueil provoque une ferveur hystérique. Vénérée par la jeunesse, icône de “l’Âge d’argent” russe, elle veut dépasser le symbolisme, comme elle l'exprime elle-même dans un de ses poèmes : "Je n’ai que faire des odes. Pour moi, tout dans les vers doit mal tomber. Rien ne doit être comme il faut." 

"Elle a fait rentrer énormément la vie quotidienne concrète [dans son œuvre], qui se mêle au lyrisme. Même les choses  les plus petites, les plus humbles, elle arrive à en sortir la beauté", analyse la traductrice et éditrice d’Anna Akhmatova, Sophie Benech.

La renégate

Tout bascule un jour d’octobre 1917. Avec son ancêtre princesse tatare et son enfance passée dans un château, Anna Akhmatova symbolise ce que veut éradiquer la révolution bolchevique. Ses amants et maris successifs sont arrêtés, fusillés ou meurent dans les camps. Son fils Lev est envoyé plusieurs fois au Goulag, où il reste près de quinze ans. Elle est étiquetée renégate, nuisible, réactionnaire. Interdite de publication, elle est la bête à abattre quand Staline prend le pouvoir. 

Natalia Gorbanevskaya, poétesse, amie d’Anna Akhmatova, se souvenait de sa situation misérable en 1980, au micro de France Culture : "Ses forces étaient aux limites entre la vie et la mort. Elle crevait de faim. Elle était sous les filatures constantes. Paradoxalement, elle n’était pas dans le camp, mais les visites chez elle pouvaient conduire quelqu’un dans le camp. Elle se sentait contagieuse." 

"Le confort ne comptait absolument pas pour elle, c’est ça qui lui donnait sa force aussi, elle vivait un peu comme une ascète. Elle a porté la même robe pendant quinze ans... C’est ça qui lui donnait une liberté aussi, une grande liberté", indique Sophie Benech.

Exilée de l'intérieur

Anna vit dans la menace, le dénigrement et la misère, mais elle ne fuit pas la Russie. "Exilée de l'intérieur", elle fait de la poésie sa terre de résistance. Son grand poème Requiem est un hymne aux femmes qui attendent devant le KGB des nouvelles des disparus. Appris par cœur par ses amis pour contrer la censure, Requiem ne sera publié en Russie que trente ans plus tard. Anna la grande bourgeoise devient l’étendard des pauvres et des persécutés. 

Sophie Benech : "On lui a même envoyé des poèmes qui avaient été recopiés sur des écorces de bouleau depuis un camp. Ça veut dire que sa poésie aidait les gens à vivre. C’était sa façon de lutter à elle."

Pendant la guerre, Anna redonne des récitals, elle y est ovationnée, au grand dam de Staline. En 1946, l’étau se resserre à nouveau : l’Etat condamne son “esprit décadent” et son “esthétisme”. Amie de Mandelstam, Pasternak, puis Soljenitsyne et Brodsky, elle survit de traductions et de recherches sur Pouchkine. 

"Elle a résisté comme elle a pu le faire, c’est-à-dire en essayant de garder une parole vraie, de ne jamais mentir, dans ses poèmes et dans sa vie. Elle était très courageuse, par exemple quand quelqu’un était arrêté, elle était l’une des premières personnes à aller voir la  famille des prisonniers alors que tout le monde avait peur et cessait de les saluer dans la rue. Elle essayait de conserver des tas de valeurs qui avaient cessé d’exister sous le régime bolchevique", révèle Sophie Benech.

Anna écrit la nuit et ne dit ses vers qu’à une dizaine d’amis proches. Ils les apprennent par cœur, pour qu’elle puisse ensuite en brûler la trace compromettante. 

Lorsque la nuit j'attends son arrivée,
Il semble que la vie ne tient plus qu'à un fil.
Que valent honneurs, jeunesse, liberté,
Devant la chère visiteuse avec sa flûte. 

Étouffant sous le poids de ses poèmes non publiés, son cœur lâche, en 1966, le jour de l’anniversaire de la mort de Staline. 

Et ce qui restera, c'est la Parole souveraine. Anna Akhmatova, "Requiem"

A écouter
Grande Traversée Anna Akhmatova
France Culture
été 2020