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mercredi 30 août 2023

La science naturelle de Kathleen Jamie : / L’univers en un «Tour d’horizon»

 



Critique

La science naturelle de Kathleen Jamie : l’univers en un «Tour d’horizon»

par Claire Devarrieux, Photo Robert Ormerod

publié le 11 janvier 2019 

Pour aimer le mot «toundra», il faut avoir lu beaucoup de romans. Kathleen Jamie a de la toundra sous les pieds, dans le Grand Nord, lorsqu'elle écrit aimer ce mot-là depuis longtemps. C'est la différence entre elle et nous. Elle fréquente les livres avec assiduité - la littérature, les vieilles encyclopédies en cinq volumes - mais elle les laisse de côté pour sortir et s'en aller marcher des heures, ou naviguer parmi les icebergs, ne serait-ce que pour constater leur «nihilisme froid». De notre côté, nous nous dépêchons au contraire de rentrer pour la lire, elle, Kathleen Jamie, poétesse écossaise née en 1962, dont on publie Tour d'horizon (Sightlines), deuxième recueil de récits après Dans l'œil du faucon (Findings, Hoëbeke, 2015). Elle a une manière enthousiasmante de raconter ses aventures, ce qu'elle voit, touche, entend, sent et ressent dans «la nature», notion douteuse à quoi nous conservons les pincettes utilisées dans le texte.

Dans un chapitre de Findings («le Jour du Seigneur»), elle notait : «Quand on passe son temps à travailler avec les mots, on a parfois besoin de récupérer, dans un lieu où le langage ne s'articule plus, où on est réduit à quelques substantifs élémentaires. Mer. Oiseau. Ciel.» Bien sûr, ce n'est pas ce qui transparaît dans ses «essais» construits comme, disons, des nouvelles documentaires (les Américains parlent quant à eux de «narrative non fiction»), puisque l'écriture donne l'illusion que la pensée est immédiatement formulée. Kathleen Jamie, qui travaille à définir notre place aujourd'hui dans le monde, se contente de termes génériques si nécessaire - le vent violent qui frappe comme «un oreiller invisible» reste le vent - et choisit de préférence ce qu'il y a de plus précis.

«Ciste»

Parfois, le mot en français tombe juste. Dans «Aurore boréale» (le voyage au pays des icebergs qui ouvre Sightlines), l'«alèse» désigne tellement bien ce que l'auteure nous montre ! La mer «a pris une couleur marécageuse, glauque, et tout à coup, cela me rappelle une alèse horrible que ma mère sortait pour comble d'humiliation quand ma sœur, mon frère ou moi nous recommencions à mouiller notre lit. Jamais je n'avais pensé à ce drap depuis quarante ans mais il est bien là ce soir : au fond d'un fjord à l'est du Groenland, à 71 degrés de latitude, remuant ses plis autour du bateau : de l'eau salée qui commence à geler». Parfois aussi, le mot anglais est intraduisible. «Henge», que tout le monde connaît à cause de Stonehenge, s'emploie, au masculin, pour une enceinte néolithique, «c'est-à-dire des monolithes ou des poteaux en bois dressés en cercle, entourés d'un fossé et éventuellement d'un talus». Mais lorsque Jamie écrit : «Le henge avait été un tournant, un moment charnière de ma vie», le traducteur doit nous avertir obligeamment dans une note : «Le mot henge est proche de hinge, qui signifie "charnière".»

Le henge irradie au centre d'«Une sépulture de femme», un des textes les plus palpitants de Sightlines. L'auteure a dix-sept ans, fin mai 1979, quand sa mère la conduit dans le Perthshire, sur un site de fouilles où elle a postulé pour l'été. Cela fait un moment que l'adolescente se passionne pour les vestiges des temps anciens, l'inscription du passé dans le paysage : «Une archéologue en herbe, férue de pierres levées, de tumuli, d'alignements de sites et tout ce qui s'ensuit. […] Je délaissais le salon surchauffé de mes parents pour partir en expédition à travers les chemins creux et les collines alentour, à la recherche d'un puits ou d'un ouvrage de terre.» Père comptable, mère qui travaille chez un notaire, chez les Jamie on ne lit pas. On écrit encore moins, et avoir une fille qui publie à vingt ans son premier recueil de poésie n'est pas ce qui était prévu.

Ce printemps 1979, la jeune Jamie apprend incidemment que sa mère envisage pour elle une école de secrétariat. «Pendant qu'elle disait cela, je sentais des larmes de rage et de désespoir me monter aux yeux. Personne ne m'avait suggéré de m'orienter vers l'université.» En réalité, Kathleen Jamie fera des études supérieures et sera amenée à enseigner à l'université où elle n'aurait pas dû aller, mais c'est une autre histoire. La vie en communauté sur le henge, à nettoyer, gratter, creuser, à assister à la découverte d'une pierre plate, qui s'avère un pavage, qui cache un énorme rocher et recouvre «une ciste funéraire datant de l'âge de bronze», conduit l'archéologue stagiaire à deux révélations grisantes.

«Pécule»

La première naît de la femme inhumée quatre mille ans auparavant, le crâne près d'un bol - la nouvelle commence devant deux bols préhistoriques que l'auteure est revenue voir au National Museum -, avec un coup de tonnerre qui éclate pile au moment où la sépulture est ouverte. La seconde révélation est le plaisir que Kathleen éprouve à écrire un poème intitulé justement «Inhumation», inspiré par le chantier. Bizarrement, le mot lui était inconnu, alors que «je connaissais déjà le vieux mot "ciste". Il subsiste en écossais sous la forme "kist", mot servant à désigner un coffre ou une cassette». Ce n'est pas sans évoquer le mot «kestl», qui veut dire «boîte» en yiddish. Daniel Mendelsohn l'évoque dans les Disparus : pendant des années, il avait entendu, voulu entendre castel et non kestl dans les récits de son grand-père, un château c'était mieux qu'une boîte. Rapprocher ces ciste, kist et kestl nous ravit autant que Kathleen Jamie elle-même lorsqu'un aileron d'orque, trait noir à la surface de l'eau, surgit dans son champ de vision. Jamie et Mendelsohn n'ont-ils pas en commun, par leur culture, l'art de tresser le passé au présent ? Sinon, dans son goût pour l'exploration de tout l'univers, Kathleen Jamie fait évidemment penser à l'Américaine Annie Dillard, dont les éditions Bourgois ont récemment republié en poche les merveilleux Apprendre à parler à une pierre, Pèlerinage à Tinker Creek et autres En vivant, en écrivant.

L'adolescente que nous avons laissée sur le henge, lequel doit être démoli méthodiquement afin que le propriétaire puisse construire une piste d'atterrissage pour ses avions, ne sera donc pas secrétaire. Elle ne pense plus aux études pour l'instant. «Mais on pouvait s'inscrire au chômage. On pouvait se perdre dans le nombre croissant de ceux qui étaient réellement sans emploi et réclamer son petit pécule chaque semaine. Beaucoup le faisaient : artistes, fouilleurs, amoureux de la montagne, aspirants poètes et musiciens, anarchistes et féministes. Tous ceux pour qui le cauchemar d'un travail, du conformisme, était pire que la mort.» Margaret Thatcher doit se retourner dans sa tombe, elle qui venait d'être élue, cette année-là, quelques semaines avant que Mme Jamie conduise sa fille sur les lieux de sa vocation.

Kathleen Jamie se tient à distance de la politique dans ce qu'elle écrit, mais laisse affleurer une certaine insolence. Elle manifeste par exemple un agacement prononcé concernant les clichés, les banalités et une forme de romantisme (ou de purisme) écologique. Il n'y a pas que les fleurs sauvages, les ours polaires et les dauphins, bougonne-t-elle. Le vivant recèle de créatures autrement surprenantes, comme les bactéries. Jamie, pour qui la vue prime sur les autres sens (une caractéristique du genre humain, selon elle), se rend dans le laboratoire d'un ami anatomopathologiste après la mort de sa mère. Celle-ci est morte des suites d'une pneumonie, maladie qui avait failli la tuer, pendant la guerre, à l'âge de quatre ans, quand les antibiotiques étaient réservés à l'armée (le récit figure dans Findings, le recueil précédent).

«Vide-gousset»

Braquer un télescope sur la lune au moment d'une éclipse ou une loupe sur un papillon blessé sont des gestes habituels pour notre poétesse. Mais là, dans «Pathologies», séjournant dans «la salle de découpage», elle décrit les images étranges que met au jour le microscope : les tranches de colon, les ganglions pleins de lentilles, les cellules qui se battent dans un foie dessinent des paysages. Puis l'exploratrice des extrêmes demande à assister à une autopsie : «Il y a des choses qu'il faut découvrir par soi-même, tout simplement.» Poumon. Cœur sur le plateau. Une «odeur puissante de viande fraîche» se dégage qui va la poursuivre plusieurs jours. Le médecin referme le cœur qu'il a ouvert, «comme si c'était un petit sac à main. Le mot "vide-gousset" m'est venu à l'esprit, un vieux mot pour désigner les voleurs».

Histologistes, ornithologues, biologistes : Jamie aime rapporter ce que les scientifiques lui montrent et lui racontent, car chez eux, «on appelle un chat un chat».La voici dans une grotte en Espagne. La voici au musée d'Histoire naturelle de Bergen, en Norvège, dans la salle des baleines («La Hvalsalen»). Les gens du musée lui font visiter. «Ils m'ont fait remarquer les os pelviens des grandes baleines, qui étaient petits et délicats, comme des bateaux en papier, et qui pendaient en dessous des colonnes vertébrales démesurées. […] Quand les baleines, ou proto-baleines, se sont mises à l'eau, elles ont perdu leurs pattes et leurs bassins ont réduit jusqu'à prendre cette forme.» Des baleines, il n'y en a plus beaucoup, il y a peu de chances que ça s'arrange, mais pas pour les raisons qu'on attend : «Elles ne baisent pas», résume le conservateur du musée.

La salle va être fermée et rénovée, mais on en conservera l'atmosphère : «Une atmosphère métaphysique si vous voulez, qui invite à la méditation sur le rapport qu'entretient l'humanité avec les autres créatures, leur souffrance et notre rapacité, et l'étrange beauté de leurs formes.» On n'a pas le temps de s'attarder. Les squelettes gigantesques sont suspendus au plafond, on est en train de les nettoyer, il s'agit de retrousser des manches et de manier l'éponge, la brosse et le coton-tige. Rien de ce qui concerne les tâches ménagères n'est étranger à Kathleen Jamie.

Dans d'autres récits, quand elle éprouve le besoin d'aller voir sur place comment vivent d'autres espèces que la sienne, surtout les oiseaux, elle rappelle qu'elle est écrivain et mère de famille. Il est arrivé que ce soit incompatible. L'esprit «liquéfié sous l'effet des biberons et des lessives», elle pensait terminée sa vie intellectuelle : la nidification des fous de Bassan lui fait repenser à ses deux enfants bébés. C'est une affaire de quelques années. «A cette époque il y avait des jours où même la poste m'apparaissait comme un continent inaccessible. […] J'étais agenouillée sur le tapis, à ranger des Lego et à me demander quel était l'endroit loin du monde le plus proche de là où j'habitais.» Alors, pour ses 40 ans, son mari lui offre une semaine sur l'île écossaise de Saint-Kilda.

Sur une autre île, celle de Rona, elle se rend avec deux amis : «Pendant que Stuart parlait avec les oiseaux, Jill entrait en communion avec les pierres.» Dans cette île, les habitants ont vécu en autarcie pendant des milliers d'années. Puis, en 1680, ils sont tous morts. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas non plus pourquoi la population de pétrels cul-blanc, que Stuart est venu recenser, a diminué de 40 %, un déclin brutal. «Stuart disait souvent que "l'harmonie naturelle" n'existait pas. C'était une dynamique. Rien n'est immuable.»

Rien n'est jamais acquis. Sur son site internet, Kathleen Jamie conclut ainsi son curriculum vitae : «La muse apparaît et elle disparaît. Il y a des moments d'écriture intenses, et des moments de silence. Cela fait trente ans que je publie, et j'ai toujours l'impression que c'est provisoire. Je ne sais jamais ce qui va se passer après.»


LIBERATION




mercredi 29 avril 2020

Per Olov Enquist / Au royaume de Danemark



Le Médecin personnel du roi

AU ROYAUME DE DANEMARK

Par Claire Devarrieux





Le Suédois Per Olov Enquist met en scène l'histoire de la révolution danoise au temps des Lumières, sous le règne du peu éclairé Christian VII. Les intellectuels doivent-ils exercer le pouvoir? Entretien à Stockholm avec un tenant du «roman documentaire».

Le Suédois Per Olov Enquist, dès les années soixante (il est né en 1934), a mis en place le rouleau compresseur critique qu'il allait ultérieurement définir ainsi: «Sois soupçonneux. N'accepte rien. N'accepte pas une version donnée: pense par toi-même. Sois soupçonneux. Il n'y a pas de sainte objectivité, pas de vérité ultime, il n'y a pas à faire abstraction de l'interprétation politique. Soupèse, soupçonne, mets en question.» (Programme souvent cité, notamment par Régis Boyer, dans son Histoire des littératures scandinaves). L'Histoire, ses personnages (Hess ou Messmer le magnétiseur, Strindberg ou Hamsun), ses traces écrites, représentent un terrain d'application idéal. Enquist n'a pas imaginé que des «romans documentaires» ou des scénarios du réel, mais il a trouvé là de formidables leviers, pour reprendre une image qu'il aime bien.
Il dénude les forces de coercition, le moment où un piège se referme sur l'individu. Le Second (traduit en 1989 chez Actes Sud) raconte l'histoire d'un sportif qui se met à tricher pour la bonne cause du sport ouvrier suédois. Les Récits du temps des révoltes ajournées évoquent des contemporains déboussolés, prêts à trier eux-mêmes le bon grain de l'ivraie, cette dernière bien sûr d'essence communiste ou gauchiste. C'est au nom de la purification, pour éradiquer les radicaux qui prétendent instaurer le ciel sur terre, et aussi pour conjurer ses propres démons que Guldberg le nabot, en 1772, saborde la révolution danoise, dans les faits, et dans le nouveau roman historique d'Enquist, le Médecin personnel du roi.
Pourquoi faut-il au roi un médecin personnel? «Parce que sa Majesté est folle.» Christian VII du Danemark, couronné et marié à 16 ans, en 1766, sans être un débile profond comme son frère, entretient des relations difficultueuses avec le monde. Le monde se réduit pour lui à la cour, la cour est un théâtre où il est censé aligner ses répliques. Seulement il n'est pas certain du rôle à jouer, et ça le rend malade. Il a tellement peur d'être puni.
«Christian n'avait jamais su distinguer la réalité de la représentation. Pas à cause d'un défaut d'intelligence, mais à cause des metteurs en scène.» Les fonctionnaires du royaume confisquent traditionnellement le pouvoir qui revient au monarque de droit divin: soit on mise sur une incapacité congénitale, soit on lui donne une éducation appropriée. On le casse. Par exemple, en ne cessant de le battre. Le jeune Christian s'en remet alors à deux bienfaiteurs successifs, deux partisans des Lumières. L'un d'eux se nomme Struensee, c'est un médecin allemand, doux et secourable, qui n'aime pas le pouvoir et se retrouve pourtant à l'exercer.
L'Europe des Lumières met ses espoirs dans les petits pays du Nord. Ici, la bizarrerie est grande. «La lumière. La raison. Mais Struensee savait aussi que cette lumière et cette raison se trouvaient entre les mains d'un garçon qui, tel un énorme flambeau noir, portait en lui l'obscurité.» En un peu moins de deux ans, Struensee réduit les dépenses de l'armée, accorde la liberté de parole et la liberté du culte, ouvre au public les parcs royaux, imagine «des réformes inouïes qui se glissent sans douleur dans la vraie vie». Et cette révolution sans heurt se glisse pareillement dans le livre. Le roi joue sous la table avec son chien et son petit valet noir, le ministre travaille, signe des centaines d'édits. «Il faisait l'amour, rédigeait et signait.» Struensee, le ministre, le médecin du roi, vit une passion torride avec la reine Caroline Mathilde, «la petite putain anglaise» dont Guldberg, associé aux reines douairières, a juré la perte.
Le Médecin personnel du roi est infléchi par la métaphore théatrale, malédiction shakespearienne. Il suffit de se reporter à la correspondance de Voltaire avec Catherine II, au moment où Struensee est condamné à mort: «J'attends le dénouement de la pièce qui se joue actuellement au Danemark». La jeune reine est la seule à lutter de toutes ses forces contre ça, contre l'attrait morbide : «Elle haïssait Hamlet. Elle ne voulait pas que sa vie soit écrite selon une pièce de théâtre. (..) Je n'ai que vingt ans; elle se le répétait sans cesse, elle n'avait que vingt ans et elle n'était pas prisonnière d'une pièce de théâtre danoise écrite par un Anglais, et elle n'était pas prisonnière de la maladie mentale d'un autre, et elle était encore jeune.» Trois ans plus tard, elle était morte. Guldberg eut son règne, «puis, comme d'autres, il prit fin.»
Per Olov Enquist, 2011
Philippe Matsas


Claire Devarrieux Per Olov Enquist Le médecin personnel du roi 
Traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach. 
Actes Sud, 368 pp., 149 F.
LIBERATION




DE OTROS MUNDOS
Per Olov Enquist / ¿Tiene límite la desesperación en la economía de Dios?
Per Olov Enquist / "Suena cursi, pero un libro me salvó la vida"



samedi 26 août 2017

Amélie Nothomb / Mi-Grim Mi-Freud




AMÉLIE NOTHOMB, MI-GRIMM MI-FREUD

Par Claire Devarrieux— 25 août 2017 à 18:26

Un amour à l’envie à la mort


Amélie Nothomb publie chez Albin Michel depuis vingt-cinq ans, depuis Hygiène de l’assassin en 1992. Sa bibliographie compte vingt-cinq titres, et voici le vingt-sixième dans la même maison, Frappe-toi le cœur, ainsi nommé selon un vers de Musset, «Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie». Le roman n’était pas encore en vente qu’il était déjà en tête des meilleures ventes de nouveautés sur Amazon. Il y est question de cardiologie, mais surtout de passions. C’est un livre merveilleux, pas gai, où s’exerce le génie de l’enfance.
Serait-ce un conte ?
Il était une fois une jeune beauté provinciale, Marie, si séduisante qu’elle avait le monde à ses pieds. Elle n’était heureuse que lorsqu’elle suscitait la jalousie, aussi était-elle folle de bonheur la plupart du temps. Mariée au fils du pharmacien, elle eut un premier enfant, une fille, Diane, dont chacun louait la joliesse, ce que Marie ne pouvait supporter. Son mari, Olivier, n’y vit que du feu, mais les parents de Marie ne furent pas dupes : ils voyaient bien que leur fille était jalouse de son bébé. Et le bébé le savait aussi.
Amélie Nothomb s’empare volontiers des contes (Barbe bleue, Riquet à la houppe) pour les réinterpréter. Ici, elle invente le sien, fondé sur l’amour fou d’une petite fille pour «la déesse indifférente» qui s’avise de son existence le matin et le soir, et dont elle découvre qu’il s’agit de sa mère.
Comment naissent les vocations ?
Le ton du conte cède la place à la psychologie la plus réaliste et la plus fine : imbattable sur le mécanisme des comportements maternels, la petite Diane s’en protège comme elle peut. Elle comprend que sa mère préfère son petit frère Nicolas, puisque c’est un garçon. Mais voilà que Marie fond pour son troisième enfant, une fille. Diane en perd momentanément ses repères, puis retrouve sa lucidité. Elle a 11 ans quand elle met sa vie en danger. Plus intelligent que les autres, un médecin lui demande si elle préfère vivre ou mourir. Vivre, répond-elle. Cette intervention détermine sa vocation, elle sera médecin. Fin de la première partie. L’autre moitié du livre voit Diane adulte prendre le large, et tomber de Charybde en Scylla en s’enthousiasmant pour une enseignante de la fac de médecine. Il ne s’agit cependant pas d’un roman lesbien.
La jalousie, ou plutôt l’envie, élan plus délétère, est le thème dominant de Frappe-toi le cœur. L’amour qui dégénère en haine est le gouffre où manque de tomber la malheureuse héroïne.
A quelle famille Amélie Nothomb appartient-elle ?
On ne verra probablement jamais la romancière belge s’épancher dans de volumineux ouvrages. Elle a le goût de la brièveté, qui n’est pas synonyme de sécheresse, qui peut même en être le contraire. Comme Françoise Sagan, et comme Michel Houellebecq, elle manie à la perfection les rythmes voluptueux du passé simple et de l’imparfait. Ses intrigues vont souvent jusqu’au crime, telle est sa conception de la littérature. Elle n’est pas de la même famille que les autres auteurs de best-sellers. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ses lecteurs échappent eux-mêmes à toute classification. Ils forment une secte : la preuve, on se méfie d’eux, on accorde peu de crédit à leur jugement, et il arrive qu’on mette en cause leur sincérité.


lundi 14 août 2017

Haruki Murakami et les hommes quittés






LA LAMPROIE POUR L’OMBRE

Par Claire Devarrieux— 7 avril 2017 à 19:06

Haruki Murakami et les hommes quittés






Murakami, à Odensee (Danemark), en 2016, devant la maison d’Andersen.
Murakami, à Odensee (Danemark), en 2016, devant la maison d’Andersen. Photo H. Bagger. AFP

Après un premier tirage de 43 000 exemplaires, il a été nécessaire de réimprimer deux fois le nouveau livre du Japonais Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, sorti le 2 mars. Dans une période peu favorable à la fiction, et sur un marché français réputé rétif aux nouvelles, ce recueil a rencontré un succès inattendu, même pour l’auteur de 1Q84. Pas la peine de chercher loin pourquoi ça marche : les sept histoires qu’il contient sont excellentes. 73 000 exemplaires sont actuellement en circulation. Ventes nettes après trois semaines d’exploitation : 20 000.

Où sont passés les chats ?

Il y a ici moins de chats que dans Kafka sur le rivage, mais il en est un néanmoins, qui adopte le bar de Kino dans la nouvelle éponyme. Kino est un ancien champion qui, ne pouvant plus courir, a travaillé dix-sept ans dans une société d’articles de sport où il a été heureux. C’est le genre de détail que Murakami donne dans ses récits, comme une ligne de fuite, un pas de côté qui rend la fiction plus légère et plus solide en même temps. Puis Kino a surpris sa femme dans les bras d’un autre. Alors il est parti, et il a pris ce bar, qu’on appelle désormais le Kino. Il compte deux habitués : un curieux type qui vient lire en buvant du whisky. Et le chat. «Il n’est pas impossible que ce chat ait été porteur de bonnes ondes, car, peu à peu, des clients se mirent à fréquenter le Kino.» Vint à l’inverse un jour funeste où le chat s’éclipsa plus longtemps que d’habitude. Puis disparut. «Puis des serpents commencèrent à se montrer.» Quant à Kafka, il est dans la nouvelle qui suit «Le bar de Kino». Ou, sinon Kafka, du moins «Samsa amoureux», un Gregor sans défense qui découvre un monde nouveau en se réveillant, et une émouvante petite serrurière bossue.

Qu’en est-il de l’amour ?

 Chaque histoire confronte un homme et une femme, en proie à l’amour, aussi ne faut-il pas se méprendre sur le titre. L’explication est donnée dans la dernière nouvelle, celle qui justement donne son titre au recueil : «Il est très facile de devenir des hommes sans femmes. On a juste besoin d’aimer profondément une femme et que celle-ci disparaisse ensuite. En général (comme vous le savez), elles auront astucieusement été emmenées par de robustes marins.»Un acteur raconte sa vie à son chauffeur qui se trouve être une conductrice. Un garçon propose à son meilleur copain de sortir avec sa petite amie. Un chirurgien obsessionnellement organisé et célibataire perd la tête pour une menteuse. Une Shéhérazade agent de liaison raconte des histoires de lamproie à l’individu cloîtré à qui elle rend visite. Un homme apprend en pleine nuit le suicide d’une ex. Les schémas, naturellement, ne sont jamais les mêmes.
Murakami est-il toujours le plus occidental des Japonais ?
On ne s’aventurera pas sur ce terrain polémique. On se contentera de relever les nombreuses références au cinéma américain et français (Woody Allen, François Truffaut), à la musique (on n’entend que du vieux jazz dans le bar de Kino, une nouvelle s’appelle «Yesterday» en hommage aux Beatles), et à la littérature : il est question de Franny et Zooey de Salinger. La capacité de souffrir ne connaît pas de frontières ni d’Etats. Pour l’homme amoureux des femmes, son vaste appétit est égal à l’univers.

Claire Devarrieux



Haruki Murakami Des hommes sans femmes Traduit du japonais par Hélène Morita. Belfond, 296 pp., 21 €.



jeudi 10 août 2017

Martha Gellhorn / Reporter de terres




Ernest Hemingway et Martha Gellhorn

MARTHA GELLHORN, REPORTER DE TERRES

Par Claire Devarrieux— 30 juin 2017 à 17:36

La crise aux Etats-Unis narrée par la future correspondante de guerre




Une employée de ferme à Burlington, New Jersey, dans les année 30.
Une employée de ferme à Burlington, New Jersey, dans les année 30. Photo AKG Images

On n’écrit pas les mêmes fictions selon qu’on a, ou pas, observé les ravages de la violence. Les lecteurs français ont eu une idée de la romancière raffinée et sans illusions qu’était Martha Gellhorn (1908-1998) grâce à la traduction de Quel temps fait-il en Afrique ? (Calmann-Lévy, 2006), trois novellas publiées par l’auteur après quatre décennies de reportages. Martha Gellhorn, à l’automne 1934, quand elle se porte candidate pour le programme d’enquêtes de la FERA (Federal Emergency Relief Administration, Agence fédérale des secours d’urgence), n’a pas encore été correspondante de guerre, n’a pas essuyé les bombardements en Espagne, n’est allée ni en Chine ni au Vietnam, n’a pas habité au Kenya. C’est une grande blonde de bonne famille, originaire de Saint-Louis (Missouri), qui revient d’Europe. Elle a vu l’Allemagne de 1933, mais elle a surtout vécu quelques années à Paris, où elle a eu une histoire avec Bertrand de Jouvenel. Elle a milité parmi les pacifistes, consacré son premier roman à cette expérience. Elle est jeune : 26 ans. Sa mère est une ancienne camarade de classe de la First Lady Eleanor Roosevelt : ça aide.
Gellhorn va passer huit mois en Caroline du Nord et du Sud, dans le New Jersey et la Nouvelle Angleterre, à interviewer les victimes de la Grande Dépression, à essayer de comprendre comment ils survivent, à décrire ce qu’elle voit. C’est un peu plus tard que Walker Evans s’est installé chez les fermiers de l’Alabama, pour un travail resté fameux (exposé récemment à Beaubourg, lire Libération du 13 mai), et Dorothea Lange est partie plus à l’ouest, notamment en Californie, sur les traces des migrants, pour des images passées également à la postérité. Les photographes étaient missionnés par une autre agence que celle qui envoya Gellhorn et quinze autres enquêteurs sur le terrain : la FSA (Farm Security Administration).
Ernest Hemingway et Martha Gellhorn

Negro-spiritual

L’homme qui avait eu l’idée de demander des rapports écrits sur la situation des chômeurs s’appelait Harry Hopkins. Il était un proche conseiller du président Roosevelt, qui lui «confia la mise en œuvre des premières mesures du New Deal» via la FERA dont il prit la direction. Marc Kravetz donne toutes ces informations dans sa présentation de J’ai vu la misère, les fictions que Martha Gellhorn écrivit à partir de ses enquêtes pour Hopkins. Elle commença à travailler sur son livre à la Maison Blanche, où l’avait invitée Eleanor Roosevelt, mais ce n’était pas le meilleur endroit, elle emporta sa machine à écrire dans une autre villégiature, moins fréquentée.
J’ai vu la misère (d’après le negro-spiritual que tout le monde chante un jour ou l’autre, qui dit «Nobody knows the trouble I’ve seen») a été publié en 1936. Les Nouvelles Editions latines l’ont traduit dès 1938, puis réédité en 2010, sous le titre Détresse américaine, dans une traduction que les Editions du Sonneur ont révisée. Par exemple, là où Denise Geneix, dans la traduction de 1938, parlait presque systématiquement de «Nègres», celle de 2017 ne parle que de «Noirs», même quand les personnages ont des pensées racistes.
Ils sont cinq à se partager le premier rôle dans les sept nouvelles de J’ai vu la misère, sous-titré «Récits d’une Amérique en crise». Ce sont des fictions lestées d’une évidente valeur documentaire. A l’inverse, les reportages de Martha Gellhorn, qu’on a pu découvrir récemment, dans la Guerre de face (les Belles-Lettres) et Mes Saisons en enfer, sont littérairement saisissants, et parfois très romanesques. Mais il n’y a pas de confusion possible : journaliste, Gellhorn brode peut-être, mais elle n’invente pas. Romancière, elle se met à la place des pauvres gens, dans leur peau. Ce sont de bonnes histoires, bien racontées, un peu vieillottes.
Mrs Maddison, sexagénaire dont l’espoir et la confiance dans la vie en général et le Président en particulier, sont indestructibles, se rend à l’aide sociale, en chapeau et gants blancs. Celui qu’elle n’a pas enfilé, car il est trop reprisé, remplace le mouchoir qu’elle n’a pas, qu’elle n’a plus. Mrs Maddison a eu autrefois un mari, une maison, une famille. Son mari et ses fils aînés sont morts. On lui a alloué une ancienne cabane de Noirs, dont elle a recouvert les murs de pages de magazines. Quelques vieux meubles, et elle est chez elle. Elle donne une partie de l’aide qu’elle reçoit à sa petite-fille, dont le père est un propre à rien, il boit. Il n’a pas de travail, mais qui en a ? Mrs Maddison suit son fils Alec lorsque celui-ci emprunte dans le cadre du programme «retour à la terre», et tente en vain de s’improviser fermier. Une fois de plus, elle recommence à zéro. Et quand Alec se retrouve en prison, elle a le courage d’aller solliciter un avocat.

Piédestal

Dans «Joe et Pete», qui ressemble à un scénario de Ken Loach, un responsable syndical et un ouvrier sont confrontés à l’échec d’une longue grève. Chacun descend du modeste piédestal où le travail et la constance l’avaient mis. Tomber de Charybde en Scylla est le mécanisme à l’œuvre dans l’Amérique de ces années-là, pour des millions d’infortunés. Martha Gellhorn fait en sorte que ce ne soit pas le ressort unique de ses nouvelles. La manière d’envisager son propre sort ne change pas tout, mais dessine parfois une issue. Jim, 21 ans, épouse l’adorable Lou, qui lui tient des discours qu’un homme a du mal à entendre : «On prendra tout ce qu’on pourra à l’aide sociale, et sans les remercier encore. […] Mais on doit pas avoir honte, on doit pas avoir honte. Autant mourir si on a honte.» Avoir recours à l’aide sociale est un tourment pour chaque personnage. La petite Ruby, 11 ans, trouve une solution. «Petit à petit, elle en vint à ne plus prêter autant d’attention à son travail de l’après-midi. Cela ne durait guère plus d’une heure, et elle avait noté que si elle s’appliquait de toutes ses forces à penser à autre chose, le temps passait plus vite. Elle eut bientôt avec les clients une attitude décontractée, nonchalante, sinon aimable.»
Martha Gellhorn a vu la faim, le désespoir, la pauvreté sordide. Elle est mûre pour la guerre. Un an après la FERA, dont elle a été virée après avoir incité des chômeurs à la révolte, elle rencontre Hemingway, qui sera son premier mari, et part pour l’Espagne.
Martha Gellhorn
 J’ai vu la misère. Récits d’une Amérique en crise Avant-propos de Marc Kravetz. Préface de H.G. Wells. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denise Geneix. Les éditions du Sonneur, 260 pp., 20,50 €..