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dimanche 7 février 2016

Tom Wolfe / l'Amérique au scalpel


Tom Wolfe, l'Amérique au scalpel


Nathalie Crom
Publié le 06/04/2013. Mis à jour le 10/04/2013 à 08h23

Avec “Bloody Miami”, son quatrième roman, Tom Wolfe poursuit à 82 ans sa radioscopie de la société américaine et s'attaque au sujet de l'immigration en Floride. “Télérama” l'a rencontré.
Tom Wolfe n'est pas homme à faire des caprices. Aussi calme et avenant que sa prose est échevelée, ainsi se présente l'Américain, dont le bon plaisir consisterait simplement, en ce matin de mars, tandis qu'il séjourne en France, qu'on lui procure un exemplaire deL'Assommoir - il est, avouons-le, des demandes plus extravagantes que celle-ci... Lit-il le français ? « Non, mais je suis quand même curieux de voir à quoi Zola ressemble en français ; je parierais que ça sonne mieux qu'en anglais. En anglais, c'est brillant bien sûr, mais les phrases, la langue, sont parfois un peu plates... » Tout « plat » qu'il lui semble, Zola est un des maîtres de Tom Wolfe - il se revendique volontiers « le plus grand fan qu'ait jamais eu » le romancier français.

samedi 9 janvier 2016

Nabokov défie l'écriture


Nabokov défie l'écriture

Nathalie Crom
Publié le 17/04/2010. Mis à jour le 19/04/2010 à 12h27.
L'œuvre intemporelle de Vladimir Nabokov continue d'irriguer la littérature contemporaine. Plus de trente ans après sa mort, paraît la traduction française de son roman inachevé “L'Original de Laura” et l'intégralité de ses nouvelles et de ses conférences. A découvrir, selon lui, “avec la mœlle épinière”. Et par-delà “Lolita”...
S'il n'était devenu écrivain, Vladimir Nabokov (1899-1977), on le sait, aurait volontiers consacré ses jours à l'étude des lépidoptères. « Je conçois très bien une autre vie, dans laquelle je ne serais pas romancier, locataire heureux d'une tour de Babel en ivoire, mais quelqu'un de tout aussi heureux, d'une autre manière : un obscur entomologiste qui passe l'été à chasser les papillons dans des contrées fabuleuses et qui passe l'hiver à classifier ses découvertes dans un laboratoire », racontait-il en mai 1975 à Bernard Pivot qui lui consacrait un numéro spécial d'Apostrophes. Ce n'était pas une simple pose. Des pages d'Autres Rivages, son admirable autobiographie, témoignent de l'émerveillement esthétique mêlé de curiosité scientifique que Nabokov éprouva, dès l'enfance, devant le ballet des papillons se détachant sur le fond bleu du ciel à Rojdestvéno, à Vyra, à Batovo, propriétés campagnardes au sud de Saint-Pétersbourg où chaque année sa famille s'installait pour de longs mois de villégiature.

vendredi 8 janvier 2016

Stephen King / “En réalité, je suis resté tout simplement un enfant”

Stephen King

Stephen King 

“En réalité, je suis resté tout simplement un enfant”


Propos recueillis par Nathalie Crom et Cécile Mury
Publié le 12/11/2013. Mis à jour le 13/11/2013 à 10h06.


Dans “Docteur Sleep”, Stephen King fait revenir le petit garçon de “Shining”, qui a bien grandi. Nous avons rencontré le roi de l'épouvante avant sa visite en France.
Nous avons pu parler à Stephen King, une heure durant, un après-midi d'octobre – dans le Maine, où il habite, c'était le matin, entre 8 et 9 heures. L'homme nous est apparu aimable, affable, gai. Précis et réfléchi dès lors qu'il était question d'écriture. S'amusant des interrogations parfois anxieuses que suscite son univers d'écrivain. Curieux de l'accueil que lui réserveront ses lecteurs, lors de sa présence à Paris mi-novembre.

mercredi 26 août 2015

Toni Morrison / Délivrances / Critique


Toni Morrison

Délivrances



La compassion magnifique de Toni Morrison pour son héroïne, maudite pour être née la peau noir bleuté.

L'enfant est un personnage récurrent, omniprésent dans la galaxie des figures que Toni Morrison convoque, de livre en livre, sur la scène de son éblouissant théâtre romanesque. Cela depuis son premier ouvrage, L'OEil le plus bleu (1970), au centre duquel est le destin sans espoir de Pecola, une fillette noire qui rêve d'avoir la peau blanche et les yeux clairs. Ce voeu éperdu d'être une autre, cela afin que changent les regards qui se portent sur elle, Lula ­Ann, l'héroïne deDélivrances — onzième roman de Morrison —, le porte aussi. Lula Ann est née « noire comme la nuit, noire comme le Soudan », se plaint Sweetness, sa mère — qui est, elle, « une mulâtre au teint blond », legs de ses grands-parents, ses parents, qui pouvaient aisément se faire passer pour blancs. D'où vient alors à Lula Ann cette peau d'« un noir bleuté », ses yeux noir corbeau avec « aussi quelque chose de sorcier », décrit Sweetness ? C'est inexplicable. « Tout ce que je sais, c'est que pour moi, la nourrir, c'était comme avoir une négrillonne qui me tétait le mamelon »,ajoute la mère, qui fera payer à Lula Ann le fait d'avoir été quittée par son mari, à la suite de l'irruption dans leur vie de ce bébé « d'une couleur terrible ».
Vingt ans plus tard, Lula Ann semble avoir conjuré la malédiction. Elle est devenue une superbe jeune femme, a créé une ligne de produits cosmétiques, roule en Jaguar, s'habille de blanc afin de souligner l'intensité du noir de sa peau, et a changé son nom — oubliée, Lula Ann, pour tous elle s'appelle Bride. Quand s'ouvreDélivrances — posé par son auteur, avec une belle assurance, en équilibre sur la ligne de crête qui sépare le roman du conte, le réalisme du merveilleux, fût-il parfois très sombre —, la remarquable entreprise de réinvention d'elle-même qu'a entreprise Bride vacille soudain. Il a suffi d'une phrase, jetée par son amant, Booker : « T'es pas la femme que je veux. » Il a suffi d'un péché d'enfance, remonté à la surface du présent de Bride. La jeune femme est blessée, moralement, physiquement. Plus inquiétant est l'étrange processus de rajeunissement dont son corps semble la proie, perdant peu à peu ses attributs féminins pour revenir à l'état prépubère, glabre, plat, intact — Lula Ann de retour dans la vie de Bride, désireuse peut-être de reprendre sa place...
D'autres enfants habitent les pages fluides de Délivrances. Filles et garçons, noirs ou blancs, vivants ou morts. Il y a Lula Ann, Rain, Adam, d'autres qui parfois n'ont pas de nom, qu'on ne fait qu'entrevoir. Ils sont toujours victimes — du racisme, de la prédation sexuelle, des défaillances morales des adultes. Au coeur du roman, comme s'il s'agissait de trouver un grand frère à tous ces enfants perdus, Toni Morrison glisse la silhouette de l'inoubliable Pip, l'orphelin des Grandes Espérances, de Charles Dickens. La romancière leur promet aussi un cadet, l'enfant de Bride et de Booker : « Un enfant. Nouvelle vie. Hors d'atteinte du mal ou de la maladie, à l'abri des en­lèvements, des coups, du viol, du racisme, des insultes, des blessures, de la haine de soi, de l'abandon. Libre d'erreurs. Rien que bonté. Sans colère. C'est ce qu'ils croient. » Au terme de cette fable emplie de compassion, mais tout autant lucide et implacable, poser un happy end aurait été une duperie. — Nathalie Crom

Gold help the child, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, éd. Christian Bourgois, 198 p., 18 €.

Le 29/08/2015
 - Telerama n° 3424






samedi 3 janvier 2015

Jacques Tournier / La Maison de thé


La Maison de thé


Le 04/06/2011 - Mise à  jour le 18/09/2013 à  17h42
 


La mémoire du vieil homme est à l'image de la maison de thé près de laquelle, au côté d'un enfant de 6 ans, petit-fils d'adoption et de coeur, il attend que la nuit tombe. Il ne s'agit pas d'une maison de famille saturée de meubles et d'objets, une de ces demeures vastes et labyrinthiques aux murs épais. Non, la maison de thé est un sobre quadrilatère, quatre murs de toile tendue qu'on imagine guère plus épais que des feuilles de papier. Semblablement léger, décanté, dépouillé est le lest de souvenirs que l'homme égrène en ces pages : quelques visages, quelques lieux, quelques instants conservés parmi tous ceux qu'il a croisés, qu'il a vécus. Emouvant défilé de silhouettes et de voix, les unes réelles, d'autres rêvées, placées côte à côte sans distinction de statut, sans ordre de préséance, au moment de la récapitulation.

Ecrivain, mais aussi traducteur, notamment de Fitzgerald, de Truman Capote - entre autres activités ayant occupé ses décennies de vie très active -, Jacques Tournier aura bientôt 89 ans, et voici donc ses Mémoires. A dire vrai, il n'y est guère question de lui. Pas du tout question, par exemple, de cette Noële aux quatre vents qu'il créa naguère pour la radio, puis la télévision sous le pseudonyme de Dominique Saint-Alban. Pas question non plus des quelques très beaux livres qu'il a publiés, de façon discrète autant que parcimonieuse, depuis quinze ans : Le Dernier des Mozart, A l'intérieur du chien ou Francesca de Rimini, tous romans ou récits aussi subtils et précieux que ce livre-ci.

De l'enfance de Tournier, juste quelques mentions : un père mort très jeune, une mère inconsolée, qui, à la fin de sa vie, cousut ensemble des lambeaux de vêtements du disparu et de sa robe de mariée pour s'en faire un étrange manteau, l'enveloppant comme un linceul. De sa vie, quelques paysages, Paris, Venise ou La Haye. L'ombre fugace, mystérieuse et poignante, d'un enfant « qui dormait quand la terre s'est ouverte, et la maison s'est effondrée ». Pour les souvenirs personnels, ce sera tout. A la place, ce sont Suzanne Flon, Barbara, Teresa Berganza, Scottie Fitzgerald - la fille de Scott et Zelda -, ou encore Pierre Fresnay et Yvonne Printemps... qui apparaissent tour à tour, saisis par Jacques Tournier en des instants, des attitudes qui sont toujours à mille lieues de l'anecdote - c'est vers l'essence, vers la justesse que tend l'écrivain. A leurs côtés, Carson McCullers, Adèle, mère attentive du pein­tre Toulouse-Lautrec, la sainte Ursule de Carpaccio dormant d'un long sommeil dans un musée de Venise, un jeune Vénitien peint par Giorgione, Chardin scrutant son propre vieillissement dans une série d'autoportraits. D'autres tableaux encore. De la musique aussi, Mahler ou Purcell.

On avance dans ces pages avec un sentiment d'intimité. De gravité sans pesanteur. Le sentiment que ce qui se joue là, dans ces souvenirs rassemblés, dépasse le simple sens des mots. Prononcée par Gérard Philipe, presque au milieu du récit, une phrase de Shakespeare, admirable réplique du vieux roi dans Tout est bien qui finit bien, résonne comme un message clandestin à peine codé, le juste éclairage du récit : « A tout ce que j'entreprends désormais se mêle un bruit secret, le pas du temps. »

| Ed. du Seuil | 88 p., 13 EUR.
Telerama n° 3203
TELERAMA