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samedi 22 juillet 2023

Poésie de la neige

 



Poésie de la neige

Geetha Ganapathy-Doré
Publié: 19 décembre 2017, 21:37 CET

Dans les années 1950, l’anthropologue américain Edward Sapir et son élève Benjamin Lee Whorf avancent une thèse selon laquelle les êtres humains vivent à cause de leurs appartenances culturelles dans des univers mentaux différents ; les langues des uns et des autres témoignent de ces différences et sans doute les conditionnent-elles.

Pour illustrer ce relativisme culturel et linguistique, Whorf donne l’exemple, largement contesté depuis, de la langue esquimau avec ses dizaines de mots pour qualifier la neige.

Au-delà de la polémique sur l’existence ou non d’un tel vocabulaire, la neige fascine aussi bien les habitants des contrées froides qui la connaissent et la vivent que les habitants des régions chaudes qui ne la connaissent souvent que par l’image.

L’apparition des flocons immaculés surprend et constitue une rupture dans le train-train quotidien. Pendant que les enfants s’amusent à fabriquer boules et bonhommes de neige, les adultes contemplent leurs empreintes dans la poudreuse… Cet émerveillement a été restitué par nombre d’écrivains et de poètes.

Blanche

La poésie de la neige souligne d’abord sa blancheur. Cette blancheur qui accentue paradoxalement la forme de la végétation et des objets qui nous entourent. Des étendues enneigées se dégage une impression de vide cathartique. La blancheur de la neige renvoie à celle des nuages planant tout là-haut. C’est comme si le ciel était descendu sur Terre, nous rapprochant de la magie de l’Univers.

C’est une flotte dont la grâce
Fait rêver aux golfes des cieux,
Une blanche flotte qui passe,
Et qui semble au loin dans l’espace
Suivre un astre silencieux.

  • La Neige, dans La Vie intime (1833) d’Antoine de Latour

Ceux qui ont vu les sommets enneigés de l’Himalaya, sertis dans l’émeraude de la couverture forestière et nimbés par des nuages vaporeux, ont l’impression d’avoir atteint la demeure même des dieux.

La neige a aussi inspiré plus d’un conte merveilleux, à l’image de Blanche-Neige. Y aurait-il eu d’ailleurs autant de ces récits sans la neige qui oblige à passer l’hiver calfeutré à l’intérieur ?

En silence

Quand la pluie tombe, on l’entend. Mais la neige, à moins qu’il y ait une tempête, arrive à pas de velours. Ses flacons tombent gentiment et bien souvent la nuit. Au matin, son délicat tapis blanc ressemble à un cadeau de la nature.

La neige à travers la brume
Tombe et tapisse sans bruit
Le chemin creux qui conduit
À l’église où l’on allume
Pour la messe de minuit.

  • La Neige à travers la brume, dans Bonheur (1891) de Paul Verlaine

Dans son poème Nature, La neige, Emily Dickinson la voit, elle, comme une sorte de maquillage. La neige poudre la forêt et lisse le visage de la nature :

Elle met des dentelles aux poignets des barrières
Comme aux chevilles d’une reine ;
Puis elle impose silence à ses ouvriers comme à des fantômes
Niant qu’ils ont existé.

  • Nature, Poème 50 : The Snow, dans The Poems of Emily Dickinson : Series Two (1896) d’Emily Dickinson

Tandis que pour Wilfrid Sébaoun, c’est le fantôme de la page blanche :

C’est l’hiver. La neige qui tombe
Dehors, obstinément, sans bruit,
Entraîne un rêve de la nuit
Vers l’oubli qu’enfante la tombe

  • L’Absence de neige, dans Les Orphelins repentants (2007) de Wilfrid Sébaoun

Robert Frost – dont l’affinité avec la neige se lit jusque dans le nom de famille – souligne la force vivifiante de la neige :

La façon dont une corneille
A fait s’écrouler sur moi
La poussière de neige
D’un arbre ciguë
A apporté en mon cœur
Un changement d’humeur
Et sauvé une part
D’un jour que j’avais maudit.

Poussière de neige (Dust of Snow), dans New Hampshire (1923) de Robert Frost.

La nuit et la glace

La neige est synonyme de l’hiver, de cette immobilité dont profite la nature pour se reposer et mieux renaître au printemps. Seuls les chiens de traîneau osent se frayer un chemin à travers la glace ou encore ces quelques agneaux faisant leurs premiers pas sur la neige, comme le décrit Philip Larkin dans son poème First Sight.

Dans la pénombre de la nuit, la neige acquiert une autre beauté, mystérieuse et mortifère. En tombant sur la mer, c’est comme si un tableau japonais s’animait devant nos yeux : le liquide, le solide et la lumière se mêlent pour sublimer l’atmosphère.

À l’état de glace, elle devient source de vie et d’art. Les esquimaux construisent leur demeure avec quand d’autres créent des sculptures éphémères. Les compositeurs SchubertLisztTchaikosvkyDebussyProkofief et Sibelius s’en sont largement inspirés.

L’inexorable fonte ?

La neige peut aussi être dangereuse. Les icebergs détruisant le Titanic sont gravés dans notre mémoire collective, de même que les avalanches qui endeuillent chaque année les massifs montagneux. Et si une guerre nucléaire venait à éclater, il faudrait redouter un nouvel âge de glace. Nous expérimenterions alors cette solitude glacée dont Jack London fait l’effroyable tableau dans son livre Une Fille des neiges paru en 1902 :

« De ses myriades de facettes, la muraille de glace renvoyait les rayons du soleil et se revêtait d’une splendeur de joyaux. Le long de ses pentes cristallines coulaient des ruisseaux d’argent, et les claires profondeurs de son cœur glacé semblaient renfermer, avec les secrets de la vie ou de la mort, les promesses d’un repos infini. »

Aujourd’hui, à l’heure des dérèglements climatiques, notre sensibilité à la neige évolue ; on s’inquiète de sa disparition mais aussi des effets inattendus du réchauffement sur les étendues enneigées. Et la fonte de la calotte glacière nous désespère autant sur le plan écologique que symbolique.

THE CONVERSATION


mercredi 13 septembre 2017

Verlaine et Rimbaud: passion, humiliations et poésie

Paul Verlaine

Verlaine et Rimbaud: passion, humiliations et poésie

Par Guillaume Evin
Publié le 15/08/2016 à 12:16

Poètes géniaux, amants maudits, Rimbaud et Verlaine ont laissé à la poésie française les plus beaux vers du XIXe siècle. Ils vécurent l'une des histoires d'amour les plus célèbres et cahotiques de leur époque.

Il admire Baudelaire, dévore Balzac, Dumas et bien sûr Hugo, raffole de Banville, succombe à la poésie de Glatigny. Dans ce Paris du Second EmpirePaul Verlaine rêve de vivre de sa plume. Entre deux poèmes, il fréquente les estaminets. Pour rien au monde il ne raterait avec ses amis en fin d'après-midi, "l'heure tout émeraude", celle de l'absinthe
Encombré d'un physique peu flatteur, Verlaine traîne sa peine de cabarets en maisons de tolérance. Heureusement, sa plume parle pour lui. Ses rimes font les beaux jours de la revue Parnasse contemporain. S'il tombe sous le charme d'une fille de 16 ans nommée Mathilde qu'il s'empresse d'épouser, il éprouve bientôt un véritable coup de foudre pour un garçon de 17, qui l'admire et lui a fait parvenir ses écrits: Arthur Rimbaud, qu'il rencontre en 1871. 
Rimbaud rêve lui aussi de devenir poète. Le jeune homme a la beauté du diable et des idées très arrêtées. Il déteste la Sainte-Trinité (l'Eglise, l'Armée, les Institutions), les bonnes manières et les honneurs. Verlaine est subjugué par cet ange tombé du ciel au talent sidérant, qui sublime son mal-être par des vers d'une beauté inouïe.  

Verlaine, à bout, tire deux balles sur son compagnon

Rimbaud est flatté de cet amour qui ne dit pas son nom. Ensemble, ils défraient la chronique. Ils boivent. Ils jurent. Ils provoquent le bourgeois. Choquée, parfois molestée par son mari colérique, Mathilde s'éloigne. Verlaine choisit Rimbaud l'indésirable. A l'été 1872, les amants maudits fuient ce Paris qui les rejette et filent mener une vie de bâton de chaise, d'abord en Belgique, puis en Angleterre. Sur un coup de tête, Rimbaud rentre seul à Charleville. Tristesse infinie qui inspire à Verlaine ses plus beaux vers: "Il pleure dans mon coeur/Comme il pleut sur la ville..." 
Leur histoire est de plus en plus heurtée. Rimbaud malmène Verlaine. L'humilie, le rudoie. Verlaine est à bout. À Bruxelles, il tire deux balles sur son compagnon, touché à l'avant-bras. Arrestation. Procès. Condamnation. Mathilde obtient le divorce. Peu après sa sortie de prison, en janvier 1875, Verlaine court retrouver Rimbaud, parti à Stuttgart. Là-bas, sur la rive du Neckar, une énième dispute clôt à jamais leur relation. Verlaine a 30 ans, Rimbaud dix de moins. 


mardi 12 septembre 2017

L'arme avec laquelle Verlaine manqua de tuer Rimbaud vendue 434 500 euros




L'arme avec laquelle Verlaine manqua de tuer Rimbaud vendue 434 500 euros



 Par LEXPRESS.fr avec AFP , publié le , mis à jour à 



Le poète avait blessé son amant à Bruxelles en tirant sur lui. Le revolver a été vendu ce mercredi aux enchères chez Christie's, à Paris.

10 juillet 1873, 14h, dans une chambre d'un hôtel de la rue des Brasseurs à Bruxelles, deux coups de feu claquent. Verlaine, alors âgé de 29 ans, tire sur Rimbaud, de onze ans son cadet. Une balle blesse le jeune homme au-dessus de l'articulation du poignet. L'autre touche un mur avant de ricocher sur la cheminée. S'achève ainsi le coup de feu le plus célèbre de la littérature française

Une vente au-delà des estimations

L'arme, estimé entre 50 000 et 60 000 euros, a été vendu aux enchère 434 500 euros ce mercredi chez Christie's à Paris. Elle avait signé la fin des relations entre les deux amants. Dénoncé à la police par Rimbaud, l'auteur des Poèmes saturniens sera arrêté, jugé et condamné en août 1873 à deux ans de prison. Il s'agit d'un revolverLefaucheux à six coups de calibre 7 millimètres. Verlaine l'a acheté le matin même chez un armurier bruxellois avec une boîte de 50 cartouches. 
Confisqué par la police, le revolver, d'un modèle très courant à l'époque, sera rendu à l'armurerie Montigny avant d'être cédé en 1981, au moment de la fermeture de ce magasin, à son propriétaire. L'acheteur du jour, dont on ignore la nationalité, a enchéri au téléphone, a seulement précisé la maison de vente. 

Amours tumultueuses

La querelle entre les deux hommes a commencé à Londres en mai 1873. Les amours de Verlaine et Rimbaud sont devenues tumultueuses. Verlaine a envie de renouer avec sa femme, Mathilde, épousée en 1870, un an avant sa rencontre avec l'auteur du Bateau ivre. Après une énième dispute, il plaque son jeune amant et part pour Bruxelles. Rimbaud le rejoint. De nouvelles disputes éclatent. 
Verlaine a des envies de suicide, Rimbaud parle de s'engager dans l'armée. Ils s'enivrent, pleurent, connaissent le désespoir des amours qui s'achèvent. Avant de lui tirer dessus, Rimbaud raconte que Verlaine lui aurait dit: "Tiens! Je t'apprendrai à vouloir partir!".  
A peine pansé à l'hôpital, Rimbaud songe à quitter Bruxelles. Verlaine le menace à nouveau de son arme en pleine rue. Rimbaud hèle un policier qui arrête tout le monde. 

Un autre revolver ?

On connait la suite, en prison (où il passera 555 jours), Verlaine écrira les 32 poèmes de Cellulairement qu'il dispersera dans les recueils SagesseJadis et naguèreParallèlement ou Invectives. Rimbaud, rentré chez sa mère, se met à l'écriture d'Une saison en enfer. Verlaine et Rimbaud se reverront une dernière fois après la libération du premier, en février 1875, à Stuttgart où Rimbaud remet à son ami le manuscrit des Illuminations. 
Selon Le Parisien, un certain Jean Lenoir, ancien chef deux étoiles dans les Ardennes, a dit être lui aussi en possession du revolver, acheté à un antiquaire dans les années 1960. Mais selon Christie's, le modèle en question était courant à l'époque des faits. "Nous nous attendons à en voir d'autres surgir de minute en minute", a dit la maison de ventes au journal.  


lundi 11 septembre 2017

Verlaine et Rimbaud / L'arme du «crime»

Paul Verlaine et Arthuer Rimbaud

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

L'arme du «crime»


Par Jérôme Dupuis

Publié le 16/11/2006 à 00:00

Soudain, le très honorable conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique vous met le revolver entre les mains. Votre bras tremble un peu. L'émotion. Cent trente-trois ans plus tôt, à deux pas d'ici, Paul Verlaine serrait cette même crosse en bois et tirait les deux balles les plus célèbres de la littérature française sur son ami Arthur Rimbaud. Alors, on caresse pensivement ce revolver de poche Lefaucheux 7 mm, qui tient plus du colt de western que du browning des Tontons flingueurs. Et, presque mécaniquement, «pour voir», on ne peut s'empêcher de pointer le canon sur le conservateur, Bernard Bousmanne - qui, soit dit en passant, fait un Rimbaud très crédible. 
On croyait ce mythique six-coups disparu depuis plus d'un siècle, et voici qu'il vient de resurgir par miracle d'une cave bruxelloise. «Sur le moment, je suis resté sans voix», se souvient le conservateur (1). Pour mieux apprécier ce coup de théâtre, il faut revenir en juillet 1873. Après leur vie tumultueuse à «Leun'deun» - comprenez: Londres - Verlaine et Rimbaud se retrouvent à Bruxelles. La situation est des plus confuses: le premier, surexcité, menace à chaque instant de se faire sauter la cervelle; son compère, sans le sou, souffle le chaud et le froid dans le cou de son ami et amant. 
Le 10 juillet au matin, Verlaine file à l'armurerie Montigny, passage des Galeries Saint-Hubert, et achète un revolver avec 50 cartouches. Après avoir ingurgité force absinthes dans des estaminets de la Grand-Place, il retourne, passablement éméché, à l'hôtel A la ville de Courtrai. Là, il rejoint Rimbaud dans leur chambre, cale sa chaise contre la porte et tire à deux reprises sur le poète en lâchant: «Voilà pour toi, puisque tu pars!» La première balle vient se ficher dans le poignet de Rimbaud; la seconde rebondit sur le plancher. Verlaine est arrêté, puis incarcéré à la prison de l'Amigo. Après quelques soins, Rimbaud rentre dans les Ardennes, où, dans la fièvre, il termine Une saison en enfer. 
On perd, en revanche, toute trace de l' «arme du crime». En réalité, n'ayant été réclamée par aucun des protagonistes, elle est discrètement restituée à l'armurier Montigny. Qui la range dans sa réserve. Elle va y dormir plus d'un siècle, jusqu'à ce que le magasin dépose le bilan, dans les années 1980. Pour effectuer l'inventaire de liquidation, le propriétaire fait appel à son ami Jacques Ruth, grand amateur d'armes. Pour le remercier, il veut lui offrir des timbres de collection. Ruth refuse, gêné par ce cadeau de prix. «Alors, prends ce revolver: c'est celui avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud», lance l'armurier. 
Le Lefaucheux traîne plusieurs années chez Jacques Ruth, qui n'y accorde pas grande importance. Mais, un soir, il tombe par hasard sur Eclipse totale, film où Leonardo DiCaprio interprète le rôle de Rimbaud. Il se rend soudain compte qu'il détient un trésor. Contacte la RTBF, qui ne réagit pas. Diffuse des photos sur des sites consacrés aux armes. Aucun écho. Et puis, en 2004, une importante exposition est consacrée au poète de Charleville au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. «M. Ruth m'a appelé et m'a dit qu'il détenait le revolver de Verlaine, se souvient Bernard Bousmanne, commissaire de l'exposition. J'ai cru à une plaisanterie. Mais tous les éléments correspondaient: le modèle, la date et le lieu de fabrication. Nous avons même demandé des expertises balistiques à l'Ecole royale militaire de Bruxelles. Elles ont été concluantes. On peut affirmer qu'il est à 99% sûr qu'il s'agit du revolver de Verlaine.» Un revolver qui, selon la formule consacrée, aura fait couler beaucoup plus d'encre que de sang. 
(1) Bernard Bousmanne revient sur cette découverte et publie de très nombreux fac-similés des auditions des deux poètes dans son passionnant Reviens, reviens, cher ami. Rimbaud-Verlaine, l'affaire de Bruxelles. Calmann-Lévy, 178 p., 35 euros. 
De notre envoyé spécial 

Le jour où j'ai tenu le revolver avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Le jour où j'ai tenu le revolver avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud



Par Jérôme Dupuis
Publié le 20/10/2016 à 16:57 , mis à jour à 16:57

Christie's va vendre aux enchères l'arme qui faillit tuer le plus mythique de nos poètes. Notre journaliste l'a eue en mains. Il se souvient.

C'était il a y dix ans presque jour pour jour. Dans son bureau de Bruxelles, le très honorable conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique m'a mis en joue avec un revolver. Il venait de le sortir de son coffre-fort. Puis, il me l'a tendu. Je me souviens que mon bras tremblait un peu. L'émotion. Cent trente ans plus tôt, à deux pas d'ici, Paul Verlaine serrait cette même crosse en bois et tirait les deux balles les plus célèbres de la littérature française sur son ami Arthur Rimbaud. Alors, j'ai caressé quelques instants ce revolver de poche Lefaucheux 7 mm, qui tient plus du colt de western que du browning des Tontons-flingueurs. Et, presque mécaniquement, "pour voir", je n'ai pu m'empêcher de pointer le canon sur le conservateur, Bernard Bousmanne -qui, soit dit en passant, faisait un Rimbaud tout à fait crédible. Puis, il est allé rejoindre le coffre-fort. 
Cette arme mythique va être proposée aux enchères le 30 novembre prochain par Christie's, à Paris. Estimation: entre 50 000 et 70 000 euros. On avait longtemps cru ce pistolet disparu. Il avait pourtant resurgi par miracle d'une cave bruxelloise, il y a dix ans. 

Absinthe et coups de feu à Bruxelles

Pour mieux apprécier ce coup de théâtre, il faut revenir en juillet 1873. Après leur vie tumultueuse à "Leun'deun" -comprendre: Londres-, Verlaine et Rimbaud se retrouvent à Bruxelles. La situation est des plus confuse: le premier, surexcité, menace à chaque instant de se faire sauter la cervelle; son compère, sans le sou, souffle le chaud et le froid dans le cou de son ami et amant. 
Le 10 juillet au matin, Verlaine file à l'armurerie Montigny, passage Saint-Hubert, et achète un revolver avec cinquante cartouches. Après avoir ingurgité force absinthes dans des estaminets de la Grand Place, il rejoint Rimbaud dans leur chambre d'hôtel, cale sa chaise contre la porte et tire à deux reprises sur le poète en lâchant: "Voilà pour toi puisque tu pars!" La première balle vient se ficher dans le poignet de Rimbaud, la seconde rebondit sur le plancher. Verlaine est arrêté, puis incarcéré à la prison de l'Amigo. 





Le célèbre revolver sera vendu aux enchères chez Christie's le 30 novembre.
Christie's



On perd en revanche toute trace de "l'arme du crime". En réalité, n'ayant été réclamée par aucun des protagonistes, elle est discrètement restituée à l'armurier Montigny. Qui la range dans sa réserve. Elle va y dormir plus d'un siècle, jusqu'à ce que le magasin dépose le bilan dans les années 80. Pour réaliser l'inventaire de liquidation, le propriétaire fait appel à son ami Jacques Ruth, grand amateur d'armes. Pour le remercier, il veut lui offrir des timbres de collection. Ruth refuse, gêné par ce cadeau de prix. "Alors, tiens, prend ce revolver, c'est celui avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud !", lance l'armurier. 

Sauvé grâce à Leonardo DiCaprio !

Le Lefaucheux traîne quelques années chez Jacques Ruth, qui n'y accorde pas grande importance. Mais un soir, il tombe par hasard sur Totale éclipse, film où Leonardo DiCaprio interprète le rôle de Rimbaud. Il réalise soudain qu'il détient un trésor. En 2004, une grande exposition est consacrée au poète de Charleville au Palais des beaux-arts de Bruxelles. "Monsieur Ruth m'a appelé et m'a dit qu'il détenait le revolver de Verlaine, se souvient Bernard Bousmanne, commissaire de l'exposition. J'ai cru à une plaisanterie. Mais tous les éléments correspondaient, le modèle, la date et le lieu de fabrication. Nous avons même demandé des expertises balistiques à l'Ecole royale militaire de Bruxelles. Elles ont été concluantes. On peut dire qu'il s'agit à 99% du revolver de Verlaine." Un revolver qui, selon la formule consacrée, aura fait couler beaucoup plus d'encre que de sang.