Serge Gainsbourg, Coluche, Catherine Deneuve, Lenny Kravitz, Patrick Bruel... Ils ont tous croisé la route du rockeur, décédé ce 6 décembre. Tour d’horizon de ces rencontres au sommet.
Johnny Hallyday évoluait sur scène avec autant d’aisance que dans la sphère people. À l’instar de son grand ami Michel Drucker, une autre icône de la planète célébrités. Le présentateur s’est ainsi effondré sur le plateau de France 2, ce mercredi 6 décembre, après avoir animé une émission consacrée à son ami, le rockeur décédé. Un deuil partagé par tous les grands noms qui ont traversé l’existence de l'idole des Français. Issus du monde du cinéma, de l‘humour, de la politique ou de la chanson, ils ont tous, pour une nuit ou pour la vie, fait partie de «la bande à Johnny».
Johnny Hallyday et les stars : le roi de la jungle Johnny Hallyday avec la chanteuse grecque Melina Mercouri, Charles Aznavour, la danseuse de flamenco La Chunga et Charles Trenet. Paris, 1971.
De Claude François à Lenny Kravitz
En quelques décennies de carrière, Johnny Hallyday aura fêté de mémorables anniversaires – il accueillit en sa demeure de Marnes-la-Coquette celui de Line Renaud, qui célébrait ses 88 ans en juillet 2016 –, assisté à de nombreux galas de charité et sympathisé en coulisses avec les grands de ce monde. De Claude François à Brigitte Bardot, en passant par Oliver Stone et Lenny Kravitz, retour en images sur les étoiles qui ont gravité autour du soleil Johnny.
Bipolaire, vraiment? Le livre du psychanalyste britannique Darian Leader décrypte les ressorts d'une maladie d'autant plus complexe à bien diagnostiquer que chaque cas est singulier. L'Express en publie les passages les plus éclairants. Exclusif.
Catherine Zeta-Jones est atteinte de troubles bipolaires depuis des années.
Reuters
[Extraits]
Un filon pour l'industrie pharmaceutique
En braquant le projecteur sur les alternances d'humeur et pas sur des processus plus profonds, on a élargi le périmètre pour y inclure de plus en plus de monde. Aujourd'hui, on parle même de "bipolarité soft" pour des patients qui "réagissent fort aux pertes". En assouplissant à ce point les critères, on a ouvert un boulevard à l'industrie pharmaceutique, en invitant un nombre toujours plus grand de consommateurs à se considérer comme bipolaires. [...]
Pourtant, aucun patient n'est plus enclin à ne pasprendre ses médicaments que le patient diagnostiqué bipolaire - d'où ces discours sans fin, chez les médecins aussi bien que les associations de soutien aux patients, sur l'importance de bien prendre ses médicaments. [...]
Il ne faudrait pas sous-estimer, encore une fois, le poids du marketing de la bipolarité. [...] De plus en plus de gens en viennent à se trouver "bipolaires", souffrant d'un "trouble" qui suivrait ses propres règles, formulées de l'extérieur. [...] Il nous faut revenir à une approche plus ancienne et plus humaine. A une approche qui se penche sur la singularité de chaque cas. Et qui offre à la personne maniaco-dépressive une chance d'assumer - aussi lent et douloureux que puisse être le processus - ce qui de son histoire peut être assumé, et de trouver quand même une manière de vivre avec ce qui ne le peut pas.
Le poids de l'enfance
Le désir de tenir son public, de l'avoir de son côté, renvoie à une dimension bien spécifique de l'enfance, qu'évoquent de nombreux sujets maniaco-dépressifs. Une mère, un père ou une autre personne très proche peuvent avoir été eux-mêmes la proie de changements d'humeur brusques, souvent terrifiants et imprévisibles pour l'enfant, qui s'est senti abandonné puis à nouveau adoré avec une inconstance féroce. [...] La structure de pendule ou de balan cier de certaines formes de maniaco-dépression est donc inscrite sur l'enfant, littéralement.
[...] Un schéma [que les maniacodépres sifs] peuvent revivre plus tard avec leurs propres changements d'humeur, au gré desquels ils se sentent au centre du monde puis, de façon insoutenable, seuls et oubliés de tous. De même que plus tard ils peuvent rechercher des relations de dépendance totale comme étant la seule garantie d'amour. Une personne va avoir sur eux une forme de toute-puissance, leur devenir la source de tout, si bien que la moindre ombre au tableau, la moindre frustration prendra à leurs yeux les proportions d'un rejet définitif.
Sexualité agitée...
Comme le remarque Terri Cheney [NDLR : une célèbre avocate américaine, qui a raconté sa vie de bipolaire dans une autobiographie, Manic], "le sexe à l'état maniaque n'est pas vraiment un rapport sexuel. C'est du discours, juste une façon de plus d'apaiser un insatiable besoin de contact et de communication. A la place des mots je parlais avec ma peau". Le sexe maintient le destinataire bien présent, il est là, tout près : le sujet passe d'un partenaire à l'autre comme il passerait d'un interlocuteur à l'autre. Terri Cheney a tout à fait raison de souligner que la fameuse hyperactivité de l'état maniaque et cette façon de gigoter, de remuer, de toucher à tout constamment ne sont en fin de compte que des variantes d'une même impulsion de parler, de continuer à bavarder.
[...] Que c'est à l'arraché, toujours plus ou moins de façon désespérée que la personne maniaque arrive à maintenir en face d'elle son interlocuteur, comme s'il fallait à tout prix qu'il soit là - à la manière dont un comique de standup fait tout pour que les gens ne se détournent pas un instant de lui. Est-ce vraiment un hasard si la maniacodépression est si commune chez les comiques ?
...mais fidélité en amour
Plus l'amour est fragile, plus le besoin est grand, peut-être, de s'y investir. Ce qui n'est pas sans lien avec le remarquable sens de la loyauté qu'on trouve au coeur de la maniaco-dépression. Les sujets maniaco-dépressifs peuvent être maltraités, trompés, dénigrés par quelqu'un qui compte beaucoup pour eux, ils lui resteront fidèles, même quand ils laissent tomber d'autres person nes de leur entourage pour un tort beaucoup moins grave. S'ils s'étaient accrochés à un amour qui leur permettait d'échapper à ce lieu dangereux et effrayant où ils risquaient à tout moment d'être abandonnés, maintenant ils cherchent désespérément à s'assurer qu'il existe une figure qui pourra jouer ce rôle à leurs yeux, qu'elle soit un amant, un médecin ou un thérapeute.
Le bipolaire, panier percé altruiste
[...] Les frénésies d'achats sont souvent financées par de l'argent qu'on emprunte, le sauvetage (s'il y en a) n'inter -venant en général qu'un bon moment après que la dépense a été effectuée. Dans la plupart des cas, les sujets maniaques dépensent un argent qu'ils n'ont pas. Mais une frénésie de shopping peut aussi prendre la forme d'une série de vols.
[...] Pour quelqu'un qui traverse un épisode maniaque, le monde a l'air tellement généreux, et prêt à tout pardonner. Tout est là, à portée de main, il suffit de s'en saisir, et de s'en repaître. On dirait que le sujet a été comme dépouillé de son système socio-symbolique, moral aussi bien qu'économique [...].
On voit parfois ces frénésies dépensières comme des déchaînements égoïstes et narcissiques, insoucieux des proches, qui se retrouvent souvent à devoir régler les factures. Et pourtant, à mesure qu'on en écoute les récits, on se rend compte qu'un certain altruisme est ici en jeu. Une logique sacrificielle préside à ces épisodes frénétiques et, de fait, un sujet maniaque peut tout aussi bien donner tout ce qu'il possède qu'acquérir des choses nouvelles.
[...] Il ne faut pas sous-estimer cette dimension interpersonnelle dans la maniaco-dépression. Aussi égoïstes que semblent être les actes de la personne, il y a toujours quelqu'un d'autre à l'horizon. On a remarqué que les sujets maniaques essayaient de rallier les gens à leurs plans ou leurs projets, souvent avec succès. Il s'agit moins d'entreprise privée ou de passe-temps solitaire que d'un effort plus ambitieux, plus inclusif, qui peut très bien avoir pour but le bien commun. Des collègues, des amis, des investisseurs sont contactés, et les choses auront lieu.
[...] Il y a peut-être là une autre clef de la maniaco-dépression. L'altruisme, la logique sacrificielle, et la nature béni gne du monde alentour qui vous observe, tout cela va dans le même sens, suggérant que pour le sujet maniacodépressif, la croyance dans un Autre qui serait bon par nature, dans un monde généreux et gratifiant, est ce qui doit être préservé à tout prix. [...] D'où le sens nouveau qu'il faut attribuer au fait que les sujets maniaques accumulent des dettes considérables sous les yeux de leurs proches. Le sujet montre directement qu'il est en dette, et la dimension altruiste et sacrificielle de l'épisode maniaque peut être vue comme la tentative de remboursement ou d'annulation d'une dette.
Des maux aux mots
La personne maniaque a le don de la parole, un don qui fait défaut en général à presque tout le monde. Elle a trouvé au sein du langage une position à partir de laquelle parler, et dérouler bientôt sans effort blagues, jeux de mots et répar -ties instantanées. On peut aller jusqu'à y voir la source de l'exaltation bien connue de la personne maniaque : c'est parce qu'on arrive si bien à parler que l'humeur s'élève jusqu'à l'exaltation, et non l'inverse. Ce n'est pas l'humeur qui leur permet de parler mais la parole qui libère en eux une certaine humeur. [...]
Dans la phase maniaque c'est comme si les mots s'étaient arrachés à l'emprise de leur sens, offrant à la place leurs connexions acoustiques, tandis que dans la phase dépressive les mots se font souvent rares, et lourds d'une seule et unique signification. "Je suis un connard, je suis un connard, je suis un connard", comme se le répétait à lui-même sans fin l'un de mes patients aux points les plus bas de sa maniaco-dépression.
Un bipolaire n'est pas un dépressif...
La psychanalyse a souvent fait l'erreur de mélanger la mélancolie et la manie, alors que les mélancolies sans manie sont assez différentes des phases dépres -sives de la maniaco-dépression. [...] Dès que le spectre de notre morta lité envahit les pensées du maniaco-dépressif, l'éclat de la vie est soudain terni. Ce qui est assez différent de la dépression du mélancolique, qui tourne plutôt autour de l'idée de ruine - morale, spirituelle, physique. Dans la mélancolie le sujet enrage contre lui-même, déclinant une litanie de reproches contre soi et se plaignant sans répit de quelque faute ou péché dont il serait coupable.
Dans la maniaco-dépression aussi la présence d'un sentiment de culpabilité est indéniable, mais quelque chose est différent. Quand le mélancolique se plaint d'être ruiné ou anéanti, il impute à lui-même le processus de destruction, tandis que le maniaco-dépressif l'imputera aussi hors de lui. C'est toute la différence entre "j'ai détruit l'Autre" et "l'Autre m'a détruit". Même si l'idée de nullité et de ruine peut être là dans les deux cas, l'accent n'est pas mis sur la même chose. Et là où le mélancolique se sent souvent coupable pour un acte qui a eu lieu dans le passé, il est intéressant de voir que le sujet maniacodépressif situe fréquemment la cata -strophe dans l'avenir. Quelque chose de terrible va se produire.
... ni un mélancolique
Dans la mélancolie, la personne prend toute la faute sur ses épaules, inébranlable dans l'avilissement et l'autoflagellation, alors qu'avec la maniacodépression la faute oscille. En phase dépressive, en effet, la personne se repasse intérieurement non seulement ses propres fautes et ses échecs, mais aussi ceux des autres, et tous les torts que les autres lui ont causés. D'où les images de vengeance si fréquentes chez les maniaco-dépressifs, mais absentes dans la mélancolie.
[...] Il y a une autre différence de taille. Souvent les sujets maniaco-dépressifs se sentiront paralysés pendant la phase dépressive, incapables de prendre la plus simple des petites décisions du quotidien. Une fois sortis du lit, quels habits mettre, que manger, dans quelle direction marcher, quels mots employer si quelqu'un les salue ? Alors qu'à l'état maniaque les décisions ont l'air de se prendre toutes seules, en dépression tout est figé, et les décisions deviennent des tâches insurmontables. Comme le résume un patient, "ce n'était pas que je n'arrivais pas à décider, c'est qu'il n'y avait même plus de je pour décider".
Bipolaire, vraiment?, par Darian Leader, trad. de l'anglais par François Cusset. Albin Michel, 192p., 15€.
«Catherine Deneuve me fascine car c’est un sphinx»
Fabienne Bradfer
Mis en ligne
Pour leur septième collaboration, le réalisateur donne, dans « L’homme qu’on aimait trop », le rôle d’une vraie dure à Catherine Deneuve.
« Mon film n’est pas un polar à la Agatha Christie. Il ne s’agit pas pour moi de savoir qui a tué Agnès Le Roux, si Agnelet est coupable ou non. Ce qui m’a intéressé, c’est la puissance du doute. »
Pour son vingtième long-métrage, L’homme qu’on aimait trop, André Téchiné se confronte pour la deuxième fois aux faits divers. Après La fille du RER, qui revenait sur la médiatisation d’une fausse agression à caractère antisémite en juillet 2004, il s’inspire d’une extraordinaire énigme judiciaire, l’affaire dite « Le Roux ». L’enquête sur la disparition en 1977 d’Agnès Le Roux, héritière du Palais de la Méditerranée, mettant en cause son amant de l’époque, l’ex-avocat niçois Jean-Maurice Agnelet, est entre les mains de la justice depuis une trentaine d’années et a déjà fait l’objet de trois procès. Et ce n’est pas fini.
En avril dernier, le fils d’Agnelet accuse son père d’avoir commandité l’assassinat d’Agnès Le Roux. Agnelet est condamné à 20 ans de réclusion criminelle. Il se pourvoit en cassation. Parler d’une affaire dont l’issue judiciaire est toujours incertaine a-t-il eu une influence sur votre travail ?
Je ne voulais montrer que le premier procès, quand Agnelet a été acquitté. J’indique juste ensuite que les décisions de justice peuvent être contradictoires. Après le tournage et le montage, il y a eu un troisième procès. Avec un rebondissement que je n’avais pas prévu dans le scénario et qui était l’accusation du fils, qu’on voit au premier procès, être ému et soutenir son père. A un moment, ils ont donc été très proches. J’aurais pu montrer le même personnage au moment où il accuse son père mais là, le film était déjà terminé. Ce qui est très fort dans cette affaire, c’est que ça dépasse la fiction. Dramaturgiquement, la réalité a finalement été supérieure à toute construction de scénario. C’est bizarre, car je ne voulais pas faire un film trop noir, en terminant sur l’acquittement. Mais dans la réalité, la suite, ce sont deux autres procès où il a été condamné.
Votre film repose sur le trio Agnès Le Roux, sa mère Renée Le Roux et Agnelet. Qu’est-ce qui vous a attiré en eux ?
Leur interréaction. On peut résumer ça par des rapports de domination. Chaque caractère dans sa singularité me fascine. La femme à poigne, autoritaire et souveraine ; la princesse héritière, l’insoumise ; et puis ce faux prince charmant. On voit tout de suite la dimension conte de fée, mais à l’envers. Je trouvais ça absolument formidable alors que les éléments sont puisés dans la réalité. Il y a aussi cet aspect luxueux, magique, avec la Riviera, la Côte d’Azur, le monde des casinos, la sophistication, l’opulence, le pouvoir destructeur de l’argent. Ça me paraissait être un masque tragique intéressant. J’ai vraiment respecté les personnages, les événements mais en même temps, ils sont plus forts que nature.
Quelles sont les contraintes que vous impose la fiction ?
Pour «La fille du RER», juridiquement, je n’avais pas le droit de trop m’inspirer de ce que la personne avait vécu. J’ai été contraint d’inventer. Ici, je n’avais pas de contraintes. J’ai eu accès aux vraies lettres, aux enregistrements magnétiques grâce au frère d’Agnès. Tout est absolument vrai. Guillaume Canet a été en relation avec Agnelet quand il était en résidence surveillée à Chambéry. Je voulais que Guillaume connaisse sa voix et son discours. Car Agnelet est extrêmement cultivé. Ça aussi c’était une belle idée de scénario : quelqu’un qui lit les grands auteurs de la Pléiade mais qui n’est intéressé que par l’argent. Il y a une dualité passionnante. Il dit des choses intéressantes, même pour l’espèce humaine. Guillaume recevait des coups de téléphone, des SMS d’Agnelet et me les transmettait. Il disait à Agnelet que j’avais changé des scènes. Pendant le tournage, il y avait donc non pas une collaboration, mais une circulation d’informations. Guillaume me racontait, j’écrivais et on tournait. Ce film est très factuel.
Vous n’avez pas eu peur d’une manipulation de sa part ?
J’ai rédigé une scène qui est peut-être mensongère, mais ce sont alors les mensonges d’Agnelet. Souvent, les films sont ennuyeux car les gens ne mentent pas assez. Là, ce qu’il y a de formidable, c’est qu’on ne sait pas. Agnelet est une sorte de metteur en scène. Non seulement il enregistre toutes ses conversations au téléphone, mais il les monte. C’est un travail d’artisanat qui prend beaucoup d’énergie et de temps.
Vous n’avez pas été tenté de vous concentrer plus sur le procès ?
Montrer les trois procès, faire un film dans un huis clos judiciaire, ça m’aurait semblé pesant, plombant, très ennuyeux. Ce qui compte pour moi, c’est Agnès, sa disparition. En fait, le cœur de cette histoire, c’est le mystère de cette disparition. Je voulais donner un corps, une voix à Agnès. Pour moi, c’était très important. Je pensais que si elle était présente le plus longtemps possible dans le film, le deuil et l’absence seraient plus forts. Elle existerait par son absence. J’avais envie de voir Agnès vivante. Je pense que ça donne plus de force dramatique au procès lui-même. Bizarrement, il n’y a que sa voix qui est restée, sur les bandes magnétiques. Ça me paraissait très cinématographique : entendre la voix mais en même, avoir l’image du corps. C’est un facteur émotionnel.
Au-delà du personnage incarné par Catherine Deneuve, qu’est-ce qui vous fascine depuis tant d’années chez elle ?
Difficile à dire, car c’est irrationnel. Je ne suis pas un théoricien, je suis instinctif. Catherine me fascine, car c’est un sphinx que j’interroge. On a fait sept films ensemble mais pour moi, elle reste toujours aussi insaisissable. Si j’arrive à atteindre une sorte de plafond avec elle, notre relation de travail s’arrêtera. Ce n’est pas le cas. Et j’ai le sentiment qu’elle n’a pas perdu la grâce de la débutante. Quand je dis ‘moteur’ et que je vois Catherine Deneuve jouer, je me fais beaucoup de soucis car je me demande si elle va arriver au bout de la prise tant elle est fragile. Elle n’a pas des automatismes de métier. Elle n’est pas du tout protégée par la carapace du savoir-faire. Elle est toujours sur le point de déraper. C’est pour ça que je fais beaucoup de prises avec elle. Peu à peu, elle trouve son espace de liberté mais elle garde ce frémissement qui me fascine car je sais que je vais à chaque fois découvrir quelque chose de différent. Catherine, c’est une espèce de funambule, qui prend des risques à chaque instant. C’est une artiste qui travaille dans le moment. Elle ne prépare pas, ne construit pas son personnage. Mais dans l’instant de la prise, elle fait un travail considérable, où elle s’expose, se met en danger. Parfois même, elle ne connaît pas son texte – il faut dire qu’il m’arrive de le changer au dernier moment – pour garder plus de liberté. C’est au fur et à mesure des prises qu’elle prend de l’assurance et de l’aisance. Sur ce film-ci, c’est la première fois dans notre travail qu’elle joue un personnage de femme très solide, une vraie dure, méchante, acharnée, qui veut la tête d’Agnelet.
Pour vous, Agnelet est coupable ou non coupable ?
Mon film n’est pas un polar à la Agatha Christie. Il ne s’agit pas pour moi de savoir qui a tué Agnès Le Roux, si Agnelet est coupable ou non. Ce qui m’a intéressé, c’est la puissance du doute. Des titres de films de Hitchcock marchent très bien pour Agnelet : «Soupçons» ou «L’ombre d’un doute». Durant tout le film, on se demande ce qu’il a dans la tête. Je voulais donner une chance humaine à ce personnage tragique. Mais pas forcément le rendre sympathique. Il a des aspects pervers, sadiques, manipulateurs. Je ne voulais ni le diaboliser ni lui trouver des excuses. Qu’est-ce qui se cache derrière ce côté Don Juan, bourreau des cœurs ? Il y a un vertige, on ne sait pas trop ce qu’il cache.
Au fur et à mesure de vos films, vous avez l’impression d’en apprendre plus sur la nature humaine ?
En tout cas, elle ne cesse de me surprendre, de m’étonner, d’exciter ma curiosité. Si on perd cette curiosité, je ne vois pas comment on peut faire du cinéma.
André Téchiné : «Catherine Deneuve me fascine, car c'est un sphinx» Dans un entretien au sujet de son dernier film, L'homme qu'on aimait trop, le réalisateur français explique sa fascination pour son actrice fétiche, au casting de sept de ses longs-métrages. Le Figaro Por Claire Rodineau Publié
Insaisissable Catherine Deneuve. Dans une interview au journal belge Le Soir, le réalisateur André Téchinée xplique la longévité de sa relation avec l'actrice, présente dans sept de ses films dont L'Homme qu'on aimait trop, actuellement en salle. Deneuve y incarne Renée Le Roux, veuve d'un riche homme d'affaires et mère d'Agnès Le Roux (Adele Haenel), disparue sans laisser de traces en 1977.
La recette du succès de ce duo prolifique? Plus de trente ans après leur première collaboration en 1981 sur Hôtel des Amériques, la grande Catherine, qu'André Téchiné à découverte dans les films de Demy et de Buñuel, demeure une énigme insondable aux yeux du réalisateur. «Catherine me fascine, car c'est un sphinx que j'interroge. On a fait sept films ensemble mais pour moi, elle reste toujours aussi insaisissable» déclare-t-il.
Dans L'Homme qu'on aimait trop, deuxième adaptation d'un fait divers pour Téchiné après La Fille du RER, déjà avec Catherine Deneuve, l'actrice incarne une femme forte, à la tête d'un empire florissant, mais déchirée par les doutes devant l'attitude ambivalente de Maurice Agnelet. Un rôle de femme à poigne qu'elle porte avec brio: «Sur ce film-ci, c'est la première fois, dans notre travail, qu'elle joue un personnage de femme très solide, une vraie dure, méchante, acharnée, qui veut la tête d'Agnelet.»
Comme dans chacune de leurs collaborations, du Lieu du crime aux Voleurs, en passant par Ma saison préférée, le réalisateur pousse l'actrice dans ses retranchements, faisant de chaque tournage un nouveau défi: «Quand je dis “moteur” et que je vois Catherine Deneuve jouer, je me fais beaucoup de souci, car je me demande si elle va arriver au bout de la prise tant elle est fragile. Elle n'a pas des automatismes de métier. Elle n'est pas du tout protégée par la carapace du savoir-faire. Elle est toujours sur le point de déraper».
Pour le réalisateur, malgré ses 52 années de carrière, Catherine Deneuve a su garder la «grâce du débutant». «C'est une artiste qui travaille dans le moment. Elle ne prépare pas, ne construit pas son personnage. Mais dans l'instant de la prise, elle fait un travail considérable, où elle s'expose, se met en danger. Parfois même, elle ne connaît pas son texte - il faut dire qu'il m'arrive de le changer au dernier moment - pour garder plus de liberté. C'est au fur et à mesure des prises qu'elle prend de l'assurance et de l'aisance» assure le réalisateur.
Cette collaboration réussie entre les deux monstres sacrés, nés la même année et qui s'appellent «frère» et «sœur de cinéma», ne semble pas près de s'arrêter. «Si j'arrive à atteindre une sorte de plafond avec elle, notre relation de travail s'arrêtera. Ce n'est pas le cas», a encore confié Téchiné.