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dimanche 27 septembre 2020

"Toxique", de Françoise Sagan / Une cure de Sagan



"Toxique", 

de Françoise Sagan : une cure de Sagan

Nouvelle édition de cet étonnant journal de désintoxication, illustré par Bernard Buffet, qui avait été publié confidentiellement en 1964.

Par Raphaëlle Rérolle 

Publié le 08 octobre 2009 à 10h11 - Mis à jour le 08 octobre 2009 à 10h11


C'est un tout petit livre brutal et plein d'humour - moins de cent pages frémissantes, si remplies de désirs, de curiosité, d'angoisse et de peurs, qu'on s'étonne un peu de ne pas voir surgir la femme qui les a écrites. La femme ? Une toute jeune personne appelée Sagan, presque une enfant : 22 ans, menue comme un chat, mais un chat qui aurait déjà vécu plus de sept vies - en tout cas plus que beaucoup d'autres. En 1957, trois ans après l'immense succès de Bonjour tristesse, son premier livre, la romancière est hospitalisée dans une clinique, pour une cure de désintoxication. Là, au milieu des schizophrènes et des "débiles", elle s'ennuie ferme, elle a peur, elle lit beaucoup. Et puis elle écrit, jetant ici et là les fragments d'un journal étrangement lucide et fort. Publié de manière fugitive en 1964, avec des dessins de son ami Bernard Buffet, puis tombé dans un oubli total pendant près de quarante-cinq ans, ce texte intitulé Toxique sera publié par les éditions Stock, le 14 octobre. Nous en donnons ici des extraits.

La reproduction d'un texte manuscrit de Françoise Sagan figure en ouverture du livre. Une courte lettre à l'écriture chaotique, quinze lignes à peine, et toute striée de ratures. "En 1957, écrit-elle, après un accident de voiture, je fus, durant trois mois, la proie de douleurs suffisamment désagréables pour que l'on me donnât quotidiennement un succédané de la morphine appelé le "875" (Palfium)."

Tout le flegme de la romancière est là, son humour pince-sans-rire et son sens élégant du tragique. En fait de douleurs "désagréables", elle avait souffert le martyre. Après que son Aston Martin fut partie dans le décor sur une route de campagne, cette passionnée de voitures avait passé plusieurs jours entre la vie et la mort, puis des semaines à lutter contre une douleur que les médecins soulagèrent en lui administrant du Palfium - sans doute trop et trop longtemps. Elle se sortira des blessures, mais jamais de la dépendance à la drogue, qui la poursuivra toute sa vie.

Hospitalisée pour essayer d'enrayer cette dépendance, elle décide de tenir une sorte de journal. Un remède contre l'ennui, peut-être, mais aussi contre la peur qui la tenaille. Peur du manque, peur du vide et surtout de la souffrance, la sienne ("la souffrance me diminue") et celle des autres, ces pensionnaires qu'elle entend sangloter dans leurs chambres, ces "douces dames schizophrènes" qui se baladent "dans les allées mortes de ce parc, chapeau violet de paille sur un crâne agité, obstiné parfois sur une petite idée, une merveilleuse petite idée qui les comble".

Bordé par les dessins austères et souvent morbides de Bernard Buffet, le texte est un mélange de très grande jeunesse, de fraîcheur et d'une incroyable perspicacité sur sa personnalité, cette façon bien à elle de rester en marge.

"Pourquoi n'ai-je jamais pu entrer dans les situations ?", se demande-t-elle ainsi, au sujet de certains épisodes de sa vie sociale. Pourquoi Le lecteur n'a pas de réponse, mais une idée quand même : n'est-ce pas justement parce qu'elle était, profondément, un écrivain, que Françoise Sagan restait au bord, en position d'observatrice ? A plusieurs reprises, elle s'interroge sur ce qu'elle pourrait écrire, commente son style ("Mon domaine, c'est apparemment "il a mis le café dans la tasse, il a mis le lait dans le café, il a mis du sucre etc.". Le quotidien triste"), ses lectures et puis, soudain, cette phrase magnifique, cette phrase d'enfant joyeuse qui la fait vivre intensément : "J'adore écrire." Non, vraiment, Sagan n'est pas tout à fait morte.


TOXIQUE de Françoise Sagan. Illustrations de Bernard Buffet. Stock, 78 p., 15 €.


LE MONDE




jeudi 23 juillet 2020

Juan Marsé / Le rêveur de réalité


Juan Marsé
Par Sciammarella


Juan Marsé,
le rêveur de réalité

Pour l'auteur catalan, écrire, c'est écrire à, et sur, Barcelone. En particulier sur le Carmelo et le Guinardo, quartiers populaires où, enfant, il jouait avec ses amis à inventer des histoires ancrées dans la vie quotidienne.

Par Raphaëlle Rérolle 
Publié le 02 février 2012 à 11h04 
Mis à jour le 02 février 2012 à 11h04


Une seule fois, Juan Marsé s'est éloigné durablement de Barcelone. C'était en 1961, et c'était la dictature. Pas un courant d'air, garde-à-vous de rigueur, censure à tous les étages : l'Espagne moisissait doucement sous le couvercle du franquisme. Le jeune homme, lui, rêvait d'aller respirer ailleurs - n'importe où, pourvu que l'imagination n'y fût pas tenue pour un vice. Or voici que l'occasion se présenta, l'année même où il publiait son premier roman (Enfermés avec un seul jouet, Gallimard). Ce serait Paris, un hôtel minable, un boulot de garçon de laboratoire à l'Institut Pasteur (jusque-là, il avait été apprenti joaillier à Barcelone), et la perspective d'apprendre le français. De ce séjour plutôt bref, deux ans, il ne lui reste aujourd'hui que des souvenirs et pas assez de vocabulaire pour alimenter une conversation un peu longue. Des souvenirs, mais aussi une conviction absolue : pour écrire, il sait maintenant qu'il a besoin de sa ville natale. Un peu comme si ce voyage, pourtant savoureux, avait tué dans l'oeuf tous les autres. "C'est un besoin physique", précise, sans affectation, celui qui, devenu un monsieur de 79 ans, reçoit désormais dans les beaux quartiers. Barcelone, ses rues, ses odeurs, les reliefs escarpés du Carmelo et surtout du Guinardo, faubourgs populaires où il a grandi.

Rien d'étonnant, donc, si ces lieux imprègnent chaque recoin d'une oeuvre magnifique, qui a reçu toutes les grandes récompenses littéraires espagnoles et notamment la plus prestigieuse d'entre elles, le prix Cervantès. Cette oeuvre, que beaucoup d'autres écrivains, comme Mario Vargas Llosa ou Michel del Castillo, tiennent pour l'une des plus importantes du XXe siècle, en langue espagnole. De livre en livre, à travers le réalisme poétique de Juan Marsé, le lecteur découvre un quartier qui est infiniment plus que lui-même. Comme le Yoknapatawpha de Faulkner, le Guinardo de Marsé est un monde en réduction, un bateau dans une bouteille. Mais, contrairement au comté inventé par l'Américain, les endroits décrits par le Catalan existent vraiment, à deux pas du parc Güell (des tour-opérateurs y proposent d'ailleurs une visite qui porte son nom). Derrière la pénombre angoissante et l'immobilisme de l'ère franquiste, toutes les passions humaines s'y déchaînent et, bien souvent, s'y fracassent.
"Je pars d'images, plus que d'idées. Des images précises que j'ai en mémoire et qui font une histoire, en fonction de la manière dont elles s'assemblent." Dans son nouveau roman, Calligraphie des rêves, on trouve ainsi deux figures de femmes inoubliables. Vicky Mir et sa fille, Violeta, sont en fait des boutures, largement trafiquées par l'imaginaire, de silhouettes que Marsé a croisées mille fois dans son enfance. "Une mère et sa fille endimanchées, trop maquillées, se souvient-il, qui s'en allaient au bal chaque dimanche, été comme hiver, pour trouver un mari à la fille." Elles lui semblaient, ajoute-t-il, "l'image même de la solitude et de l'échec, mais je ne voulais pas formuler les choses comme ça. Juste raconter l'histoire. Dans un bon roman, ce n'est pas l'intellect qui doit briller, mais autre chose : une beauté surgie des formes".
Pour Juan Marsé, raconter des histoires est une passion qui prend ses racines dans le passé. Une occupation qu'il pratiquait avec des amis, et dont la description surgit à plusieurs reprises, au fil de son oeuvre. Dans Calligraphie des rêves, comme dans La Nuit de Shanghaï ou Adieu la vie, adieu l'amour (Christian Bourgois, 1992, 1995), on voit des gamins du Guinardo se réunir en bande pour se livrer au jeu des "aventis". Autrement dit, des histoires inventées, complétées à tour de rôle, qui puisent dans le grand réservoir des films et des BD, mais aussi des choses entendues à la maison, ces conversations palpitantes où l'on évoque à demi-mot les pères absents, les oncles emprisonnés, les frères passés de l'autre côté des frontières. A ce jeu-là, Juan Marsé n'était pas le meilleur, confie-t-il, mais il savait très bien écouter.
Toute sa vie, il a joué aux "aventis", écrivant ses rêves et les réécrivant dans une langue musicale, où le catalan de son enfance et de son âge adulte (c'est la langue qu'il parle encore en famille) a cédé le pas devant un castillan très pur. Mais il aura fallu ce dernier livre pour que le grand raconteur d'histoires consente à mettre en scène la plus fabuleuse de toutes - la sienne. Ou comment un chauffeur de taxi, dont la femme venait de mourir en couches, prit un jour dans sa voiture un couple en pleurs, devant la maternité de Barcelone. Les jeunes parents éplorés venaient de perdre un nouveau-né, un garçon. Qu'à cela ne tienne, le chauffeur leur proposa le sien. Après tout, ce bébé, il ne savait qu'en faire. Tope là ! Affaire conclue. C'est ainsi que Juan Marsé devint le fils adoptif d'une mère pieuse qui lui voyait des talents de dessinateur et d'un père ultrarépublicain, bouffeur de curés, bon vivant et surtout n'ayant pas froid aux yeux. Aucun des deux n'avait le moindre commerce avec la littérature. "Ce qui leur importait, note Marsé, c'est que je sois heureux, mais ils ne pouvaient absolument pas relier cela avec l'écriture."
Et pour lui, le bonheur ? "On ne réussit jamais 100 % de ce qu'on voudrait faire. Le bonheur est un mot trompeur. On a des moments de bonheur, c'est tout. Par exemple, quand on a beaucoup travaillé un chapitre et que, soudain, un petit détail illumine tout le reste, lui donne du sens. Un détail que, souvent, le lecteur ne verra même pas." Brusquement, alors que Calligraphie des rêves était déjà très avancé, son auteur a ainsi "vu" le mouvement de jambes bien particulier d'Alonso, l'infirme qui disparaît un jour de la vie de Vicky et de Violeta.
Sans doute cet art du détail a-t-il partie liée avec la recherche de vérité. Il ne s'agit pas de réalisme - le réalisme ne suffit jamais, en soi. Mais cette quête-là fait partie du jeu des "aventis", dans sa version adulte. "Dire la vérité par la littérature, oui, j'y pense toujours, affirme Juan Marsé. La vérité a des visages différents et parfois contradictoires. On doit toujours pactiser, d'une manière ou d'une autre, avec la réalité, c'est là la seule vérité." Chaque livre est un pacte. Dans tous ses romans, l'écrivain fait cohabiter le rêve, l'idéal et la pauvre réalité dont il ne se satisfait évidemment pas. "Si l'on écrit, souligne-t-il avec une pointe d'ironie, c'est bien qu'on ne se satisfait pas de ce qui existe. On essaie de corriger le réel, d'en donner d'autres versions."
La réflexion n'est pas neuve, mais elle prend, chez l'écrivain catalan, un véritable poids politique. Car ce désir de donner des "versions" alternatives est né, chez lui, au temps de la dictature. Une époque où "une seule version des faits était autorisée, rappelle-t-il. Pourtant je sentais bien que la vérité authentique était ailleurs, dans ce que je vivais chaque jour. En écrivant, j'ai décidé de récupérer ces voix, de donner la version non autorisée de la réalité." Soixante ans après, Juan Marsé annonce avec un calme un peu goguenard qu'il n'en a "pas fini avec ce territoire". Les rues du Carmelo et du Guinardo n'ont pas livré tous leurs secrets. Et c'est tant mieux. Mille fois tant mieux.

LE MONDE