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samedi 2 avril 2022

«Un sacré gueuleton» / Jim Harrison, modéré à l’excès

 

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres,
publiées à partir de 1981 dans divers magazines américains.

«Un sacré gueuleton»: Jim Harrison, modéré à l’excès


Christian Desmeules
2 février 2019

Barbue chaude au fumet de fenouil, joues de porc à l’italienne, monceaux d’abats, tamales à la viande de wapiti, litres de Romanée-Conti, de Bandol, de grappa.

Multipliez ça par mille, ajoutez-y un peu de poudre de perlimpinpin, et vous aurez une petite idée de l’appétit surhumain de Jim Harrison, décédé en mars 2017 à l’âge de 79 ans.

Une longévité plus que respectable, quand on connaissait le sens de la démesure de l’auteur de Légendes d’automne et de Dalva. Ses Aventures d’un gourmand vagabond et En marge (Bourgois, 2002 et 2003), ses mémoires, nous en avaient donné déjà un bon aperçu. L’écrivain, qui n’aurait fait qu’une bouchée du nouveau Guide alimentaire canadien, vivait à l’évidence comme il écrivait : avec les deux mains dans le plat et un appétit sans fin. Et surtout sans avoir peur de se salir

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres, publiées à partir de 1981 dans des magazines américains, de Smoke Signals au New Yorker, Un sacré gueuleton rassemble 47 méditations sur la nourriture, le vin et l’écriture dont la règle de base est d’être « modéré à l’excès ».

Un « déjeuner » de 37 plats

Il nous promène de son ranch du Montana à un « déjeuner » de trente-sept plats dans un restaurant de trois étoiles en Bourgogne, en passant par la Patagonie et le souvenir d’un souper gargantuesque en compagnie d’Orson Welles. Pour cet ogre amateur de chasse et de pêche, de piments forts et de vin rouge, manger est de l’ordre du spirituel.

Mais qu’on se rassure, « Big Jim » n’est pas totalement omnivore. À preuve : « La viande d’écureuil me laisse froid. Ça me fait penser à un bébé extraordinairement prématuré. » Et puisque nous y sommes : le contenu de ce livre pourrait choquer certains adeptes du véganisme. Nous préférons les en avertir.

C’est brouillon, parfois sans queue ni tête, mais c’est surtout terriblement passionné, jouissif et gorgé d’humour. Tout ça couronné d’une philosophie à la logique implacable : « Tout ce qui vit finit en étron. »

EXTRAIT DE «UN SACRÉ GUEULETON»

« Mon authentique révolution personnelle a eu lieu l’automne dernier, à Parme, en Italie. J’ai découvert que je pouvais boire un verre de Prosecco di Valdobbiadene, puis reprendre mon dur labeur de touriste. Je préfère naturellement les marchés aux cathédrales. Quand je bois un verre de rouge, j’ai surtout envie d’en boire un autre. J’ai passé des heures dans le splendide marché de Modène en n’ayant bu qu’un seul verre de Prosecco. J’ai même découvert qu’en faisant la cuisine en buvant du Prosecco, on ne bousillait pas la recette. »
Un sacré gueuleton
★★★★

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2018, 384 pages



dimanche 7 novembre 2021

Yoko Tawada / Patte d’ours / Critique

 


Critique

Patte d’ours

La vie de Tosca, Knut et leur aïeule par Yoko Tawada

par Frédérique Fanchette

publié le 9 septembre 2016 à 17h11

Pour faire rire un âne, truc et astuce de dompteuse : on lui donne discrètement quelque chose de collant à manger, immanquablement il se nettoie les dents par un mouvement de lèvres qui ressemble à une franche rigolade. Il ne restera plus qu’à ajuster à ce phénomène quelques questions bien senties, et voilà un dialogue femme-bête qui enchantera le public.

Plus tard, Barbara est face à une montagne de glace qui répond au nom de Tosca. La dompteuse a maintenant de la bouteille. Après les ânes et les fauves, elle se produit avec des ours polaires. On est en République démocratique allemande, les cirques vont de ville en ville, et assouvissent les rêves de voyage de citoyens confinés derrière le rideau de fer. Barbara et Tosca sont célèbres pour un numéro inédit, «Le baiser de la mort». L’artiste haute de 1,58 mètre lève la tête vers la femelle plantigrade, glisse dans sa propre bouche un morceau de sucre, et l’animal vient cueillir sur cette langue humaine la douceur qu’apparemment les ours apprécient autant que les chiens.

Knut. Tosca est une grande pro, elle aime la piste et les applaudissements, mais elle est une mauvaise mère. Ou plutôt, comme elle explique elle-même, ce sont des années où en RDA le sentiment maternel n'était pas quelque chose de très développé. Son fils Knut, né au zoo de Berlin, en subira les frais. Abandonné à sa naissance, le petit de la star est élevé par une nourrice à barbe, le soigneur Matthias. Extrait de ce qu'est l'heure du biberon, quand on est un ourson : «L'envie de lait nommée Knut atteint le ventre. Le cœur se fait sentir. Quelque chose de chaud se répand en éventail à partir du milieu du cœur et arrive jusqu'à l'extrémité des doigts.» Comme sa mère, mais de façon totalement passive, il devient une vedette, chargée de symboliser la lutte contre le réchauffement planétaire et dupliquée à des milliers d'exemplaires sous forme de produits dérivés.

La filiation de Knut est brillante. Avant Tosca, il y avait eu la grand-mère, auteure d'une autobiographie à sensation en URSS et en Occident, Tempête d'applaudissements dans les larmes. Car dans le livre de Yoko Tawada, placé dans le sillage de Recherches d'un chien de Kafka et du Chat Murr d'E.T.A. Hoffmann, les animaux sont doués de parole, empoignent les stylos Montblanc, dévalisent les rayons de saumon fumé, boivent de la vodka, correspondent par Skype et se posent des questions sur la littérature. Que vaut cette avalanche d'autobiographies ? se demande par exemple l'auteure plantigrade dans une librairie.

Fraternité. Yoko Tawada transporte donc son lecteur dans une peau d'ours, successivement celle de la grand-mère soviétique exfiltrée au Canada pour échapper à la Sibérie, celle de Tosca, puis celle de l'«orphelin» star du zoo de Berlin. C'est un monde de myopes, les plantigrades voient très mal, mais où les odeurs sont pleines d'enseignement, on peut sentir un homme mentir ou son hypocrisie, et les bruits sont pour les plantigrades comme une musique. Dans sa solitude, l'ourson écoute «le long bavardage de la cheffe des souris», petit clin d'œil à la souris cantatrice de Kafka.

Au zoo, Knut - personnage directement inspiré du vrai Knut, ours vedette qui a une fiche Wikipédia et jusqu'à sa mort précoce en 2011, à l'âge de 4 ans, vécut en pleine «knutmania» - est porté à la mélancolie et l'audition est pour lui un sens consolant. «Au crépuscule, les voix des visiteurs s'atténuaient, puis venait bientôt le gazouillis des oiseaux qui formait le fond acoustique du zoo. Ensuite, les voix humaines n'étaient plus audibles qu'isolément, et au plus tard quand le soleil avait disparu derrière l'immeuble, tous les becs faisaient silence.»

La romancière née au Japon et établie en Allemagne s'intéresse aux écarts poétiques et comiques au sein ou entre les langues, elle-même écrit en allemand mais aussi en japonais. Dans Voyage à Bordeaux, parce que «Huf» (sabot) ressemble un peu à «Hof» de «Bahnhof» (gare), un cheval noir allait attendre la narratrice à la descente de train. Dans «Knut», apparaissent également des zones oniriques, cette fois aux confins de la langue animale et de celle des humains. Et c'est là que s'exprime une douce fraternité entre mammifères de tout poil.

LIBERATION




mardi 28 juillet 2020

Corinne Desarzens / La Lune bouge lentement mais elle traverse la ville / Critique

 

Corinne Desarzens


LE50 MEILLEURS 

LIVRES DE 2020


par Ami Lou Parsons
28.07.2020

Dans les premières pages de La Lune bouge lentement mais elle traverse la ville, Corinne Desarzens évoque quelques termes albanais, qu’elle avait choisi de prononcer pour conclure une rencontre dans le cadre de Lausanne-Méditerranée. Elle semble ainsi établir un projet applicable au reste de l’ouvrage. En effet, c’est un désir qui se dessine: «Mettre le doigt. Réveiller. Réactiver. Honorer aussi, surtout. […] Retrouver, simplement, pouvoir nommer» avec «des mots parfaitement banals. Des mots qui pour moi n’étaient autres que de petits tapis volants sur lesquels j’avais pris place autrefois pour me laisser emporter. Pas loin des formules magiques. Et gratuits». Et elle va en effet nous inviter dans un parcours sous forme de déclaration d’amour aux langues, aux mots, avec un appétit pour le voyage et la connaissance.

Les langues, et leur composants minimaux, les mots, sont au cœur de la vie de l’autrice. Gourmande apprentie toujours ravie mais jamais rassasiée, elle nous propose une trentaine de fragments qui, en plus de nous fournir quelques rudiments de géorgien ou d’arménien, sont autant de déclinaisons autour de la valeur et la saveur des mots que des aperçus de l’intériorité de l’autrice. En effet, le langage est étroitement lié à l’écriture. C’est donc sans surprise qu’il se révèle être un embrayeur de souvenirs, une source de plaisir et de fascination, et ce de l’intérêt linguistique en tant que tel à la découverte d’une culture ou d’un pays.

Source de plaisir quand elle nous fait part, avec poésie et malice, des subtilités imagées du dialecte suisse alémanique ou encore d’expressions états-uniennes, forgées avec un art adroit de la métaphore, mêlant noms de régions ou d’États et comparatif ironique ( «a charleston butterfly reste loin du papillon: plus crûment, c’est une blatte»). D’autres langues possèdent des termes dont le français ne connait pas d’équivalent et qui ne peuvent se traduire que par une périphrase, tel le terme en boro, langue du fin fond de l’Inde, «khale», signifiant «exprimer de la colère par un regard oblique».

Chez Corinne Desarzens, les langues vont de pair avec le voyage. Plusieurs fragments se présentent comme souvenirs d’une exploration curieuse de différentes régions du monde. De là surgissent des récits de rencontres, de retrouvailles ou de dégustation. Car l’autrice parle des mots avec gourmandise, comme elle évoque les pâtisseries dans «che bella combinazione!», le chapitre consacré à l’italien, et à la rencontre de Vincenzo Gagliano, guide improvisé à Palerme, réservoir à anecdotes que nous restitue l’écrivaine. Attentive voyageuse, elle témoigne d’un plaisir de la description, tant de lieux que de personnes ou de nourritures, dans de savoureux paragraphes toujours agrémentés de termes dans d’autres langues. Pourtant le contexte politique n’est jamais loin, pour celle qui enseigne le français à des immigrés aux situations compliquées.

Le voyage et les langues, ce sont aussi des rencontres, des amitiés d’un instant, ou s’étirant à travers les décennies sous forme de lettres, comme la correspondance avec Janet, académicienne texane, dans «TX 77845-519». C’est avec tendresse que ce fragment rend hommage à cette relation à distance, en donnant à lire la voix de Janet par le biais de quelques extraits de ses lettres, en anglais et sans traduction, en un patchwork bilingue.

Les langues, quand elles ne sont pas maternelles, nécessitent un apprentissage rigoureux. L’écrivaine se souvient, dans «IL.MU.MAINT.ES.RAI.DA.L’ETERNITA» (inscription sur une maison signifiant «le moment est roi d’éternité»), des cours qu’elle a suivi, dans les Grisons, pour apprendre le romanche et retrace le parcours qui l’emmène en Engadine, et dans la poésie de Luisa Famos. Elle raconte les motivations de ses collègues d’apprentissage et nous fournit les siennes: «Quelque chose entre le souhait et le besoin. Un exemple vivant. Une cause perdue pas encore tout à fait perdue. Par peur du vide. Pour le vertige de l’infini de ce qui reste à connaître. Parce que c’est difficile. Parce qu’il n’y a pas de raccourci et que ça fait travailler la mémoire. Parce qu’aucune machine ne peut vous l’inoculer. Parce que ça demande des efforts». Tout est prétexte à une réflexion nourrie, et à une ouverture au monde qui l’entoure.

Les textes sont émaillés de multiples références littéraires plus ou moins discrètes et fournies avec précision en fin d’ouvrage «pour traverser la ville au rythme que vous voudrez», allant d’Ossip Mandelstam à Sei Shonagon en passant par Jean Potocki, Bram Stocker ou encore Edith Durham, dont les textes ont été traduits et présentés par l’autrice en 2017 sous le titre Honorée Mademoiselle (L’Aire). Ainsi apparaissent des extraits de poèmes, des souvenirs de lecture, et la culture d’une fervente lectrice insatiable. Mais il s’agit néanmoins de ne pas se laisser abuser par cet impressionnante collection littéraire: Corinne Desarzens, bien qu’elle semble connaître sur le bout des doigts les œuvres d’écrivains connus ou confidentiels, apprivoise aussi les mots du quotidien, entre formules de politesse, mots d’usage ou encore ceux écrits sur des affiches, ou les objets de consommation courants. Elle s’amuse par exemple, dans «Sur le Bosphore», chapitre autour du turc, d’une bouteille d’eau en pet de marque PINAR ».

Si le mot est une unité minimale, alors les histoires se situeraient à l’autre extrême du spectre de la langue. Parfois, l’autrice raconte la vie étonnante de personnages réels, découverts lors d’une résidence comme Heinrich-Maria Ledig-Rowohlt, éditeur allemand prolifique et aux amis éminemment connus, Edith Durham, Lawrence d’Arabie et encore d’autres personnalités nomades, à la curiosité toujours renouvelée et dont le destin étonnant témoigne d’une grande ouverture sur le monde. Des anecdotes historiques viennent aussi compléter certains fragments.

Enfin, le mot et la langue, au-delà de leur aspect sémantique ou communicationnel, ont aussi une dimension graphique. Celle-ci est particulièrement tangible dans les chapitres consacrés au japonais ou à l’arabe, qui nécessitent l’apprentissage d’un ou plusieurs alphabets. C’est avec poésie que l’autrice nous confie ses moyens mnémotechniques pour se rappeler des idéogrammes et la façon dont ils s’écrivent: «le mot électricité contient la pluie et un éclair. Milles bouches composent le verbe parler, Zèbre se dit cheval rayé, et image, fil emmêlé. Journal est une oreille qui se glisse par un portail pour se coller à la nouveauté». Autant d’interprétations visuelles qui font écho aux dessins parsemant l’ouvrage, souvent au crayon de couleur et qui viennent trouver leur sens dans le texte qui les accompagnent.

Entre chroniques, récits de voyages, de souvenirs ou de lectures, les foisonnants textes de Corinne Desarzens sont rédigés d’une plume poétique, précise, et se teintant parfois d’une tendre ironie. Venant de celle qui considère les mots comme des cadeaux, cette démonstration de sa façon d’appréhender le monde constitue un généreux partage.



samedi 29 octobre 2016

Richard Flanagan / La Route étroite vers le Nord lointain / Critique


La Route étroite vers le Nord lointain


Richard Flanagan. Traduit de l'anglais (Australie) par France Camus-Pichon.


Puissant et précis, l'auteur décrit l'horreur et la violence, en 1941, d'un camp de prisonniers australiens soumis à la folie d'un commandant japonais.
Quatre phrases, tirées de ce volumineux roman, pourraient à elles seules résumer le projet de Richard Flanagan : « Un livre peut contenir l'horreur, lui donner forme et sens. Mais dans la vie, l'horreur n'a pas plus de forme que de sens. Elle est là, tout simplement. Et aussi longtemps qu'elle règne, rien dans l'univers ne semble épargné. » Voici l'histoire d'un homme et de milliers d'autres, l'histoire des survivants et des morts, des noms oubliés et des corps à jamais enfouis dans la jungle.
Dorrigo Evans est un jeune Australien qui a réussi. D'origine modeste, il a gravi les étapes pour devenir chirurgien. Et bientôt soldat quand, en 1941, il est versé dans l'Australian Imperial Force en tant que médecin militaire. Après les combats en Syrie et en Egypte, à la suite de la reddition des forces alliées à Singapour, Evans fait partie de la moitié des vingt-deux mille prisonniers australiens affectée à la construction d'une ligne de chemin de fer reliant la Thaïlande à la Birmanie. C'est « La Ligne »,projet fou auquel les Japonais tiennent à tout prix, y faisant travailler non pas des prisonniers de guerre mais des esclaves, Australiens, Tamouls, Chinois, Malais, Thaïs ou Javanais.
Comme la guerre ignore souvent la géométrie, La Ligne épouse les contours des cercles de l'enfer que traversent le colonel Dorrigo Evans et ses compagnons de captivité. La Convention de Genève relative aux traitements des prisonniers de guerre n'existe plus : seule prévaut ici la folie du commandant japonais du camp, fas­ciné par les nuques qu'il peut trancher de son sabre, et pour lequel le ­Japon, l'Empereur et la voie ferrée à construire sont les seules valeurs auxquelles les hommes doivent se soumettre. Et tenter de survivre...
Lisant La Route étroite vers le Nord lointain, on songe évidemment au Pont de la rivière Kwaï (1957), le film de David Lean, mais l'Australien Richard Flanagan — dont le père a travaillé sur ce chantier — sait décrire avec des mots précis ce que les images d'un film ne peuvent qu'effleurer. L'impitoyable cohorte des maladies — béribéri, dysenterie, choléra, typhus ou dengue... — déforme et décharne les corps de ces hommes, jadis solides trappeurs ou tondeurs de moutons. Pieds nus, vêtus d'un pagne, dormant sous des toits de palme ou des bâches rongées par l'humidité, ils ne sont plus que des cadavres en sursis, « des corps pareils aux racines de mangrove »,qui subissent les furieuses bastonnades des gardiens et doivent mener un projet insensé armés de machettes rouillées et de cordages pourris. A quoi Dorrigo Evans pense- t-il, pendant ces longs mois de capti­vité au cours desquels il ampute les membres gangrénés et tente de lutter contre les maladies ? A la vie d'autrefois — il y a quelques mois seulement, mais cela semble si loin que la mémoire capitule à se souvenir d'Ella, une fiancée promise au mariage ; d'Amy, une autre femme aimée, qui remontait avec tant d'élégance le col de son corsage...
La violence démentielle est le thème de ce beau roman, lauréat en 2014 du Man Booker Prize, dans lequel les hommes s'interrogent davantage sur leur foi en l'humanité que sur Dieu. L'autre motif majeur est la mémoire qui s'effrite, l'oubli qui assèche les têtes enfiévrées. Après la guerre, Evans, que ses hommes appelaient « Big Fella, le Grand chef », sera un héros, un glorieux survivant sollicité par les médias. Marié, chirurgien réputé, collectionnant les mignonnettes de whisky et les femmes de passage, il réalisera pourtant que sa vie « tombe en morceaux », dispersant les noms et les visages de ceux qui sont morts — dont il ne reste, le long de La Ligne, que les ossements blanchis par les pluies. — Gilles Heuré

The Narrow Road to the Deep North, traduit de l'anglais (Australie) par France Camus-Pichon, éd. Actes Sud, 432 p., 23 €.
Gilles Heuré



mercredi 26 août 2015

Toni Morrison / Délivrances / Critique


Toni Morrison

Délivrances



La compassion magnifique de Toni Morrison pour son héroïne, maudite pour être née la peau noir bleuté.

L'enfant est un personnage récurrent, omniprésent dans la galaxie des figures que Toni Morrison convoque, de livre en livre, sur la scène de son éblouissant théâtre romanesque. Cela depuis son premier ouvrage, L'OEil le plus bleu (1970), au centre duquel est le destin sans espoir de Pecola, une fillette noire qui rêve d'avoir la peau blanche et les yeux clairs. Ce voeu éperdu d'être une autre, cela afin que changent les regards qui se portent sur elle, Lula ­Ann, l'héroïne deDélivrances — onzième roman de Morrison —, le porte aussi. Lula Ann est née « noire comme la nuit, noire comme le Soudan », se plaint Sweetness, sa mère — qui est, elle, « une mulâtre au teint blond », legs de ses grands-parents, ses parents, qui pouvaient aisément se faire passer pour blancs. D'où vient alors à Lula Ann cette peau d'« un noir bleuté », ses yeux noir corbeau avec « aussi quelque chose de sorcier », décrit Sweetness ? C'est inexplicable. « Tout ce que je sais, c'est que pour moi, la nourrir, c'était comme avoir une négrillonne qui me tétait le mamelon »,ajoute la mère, qui fera payer à Lula Ann le fait d'avoir été quittée par son mari, à la suite de l'irruption dans leur vie de ce bébé « d'une couleur terrible ».
Vingt ans plus tard, Lula Ann semble avoir conjuré la malédiction. Elle est devenue une superbe jeune femme, a créé une ligne de produits cosmétiques, roule en Jaguar, s'habille de blanc afin de souligner l'intensité du noir de sa peau, et a changé son nom — oubliée, Lula Ann, pour tous elle s'appelle Bride. Quand s'ouvreDélivrances — posé par son auteur, avec une belle assurance, en équilibre sur la ligne de crête qui sépare le roman du conte, le réalisme du merveilleux, fût-il parfois très sombre —, la remarquable entreprise de réinvention d'elle-même qu'a entreprise Bride vacille soudain. Il a suffi d'une phrase, jetée par son amant, Booker : « T'es pas la femme que je veux. » Il a suffi d'un péché d'enfance, remonté à la surface du présent de Bride. La jeune femme est blessée, moralement, physiquement. Plus inquiétant est l'étrange processus de rajeunissement dont son corps semble la proie, perdant peu à peu ses attributs féminins pour revenir à l'état prépubère, glabre, plat, intact — Lula Ann de retour dans la vie de Bride, désireuse peut-être de reprendre sa place...
D'autres enfants habitent les pages fluides de Délivrances. Filles et garçons, noirs ou blancs, vivants ou morts. Il y a Lula Ann, Rain, Adam, d'autres qui parfois n'ont pas de nom, qu'on ne fait qu'entrevoir. Ils sont toujours victimes — du racisme, de la prédation sexuelle, des défaillances morales des adultes. Au coeur du roman, comme s'il s'agissait de trouver un grand frère à tous ces enfants perdus, Toni Morrison glisse la silhouette de l'inoubliable Pip, l'orphelin des Grandes Espérances, de Charles Dickens. La romancière leur promet aussi un cadet, l'enfant de Bride et de Booker : « Un enfant. Nouvelle vie. Hors d'atteinte du mal ou de la maladie, à l'abri des en­lèvements, des coups, du viol, du racisme, des insultes, des blessures, de la haine de soi, de l'abandon. Libre d'erreurs. Rien que bonté. Sans colère. C'est ce qu'ils croient. » Au terme de cette fable emplie de compassion, mais tout autant lucide et implacable, poser un happy end aurait été une duperie. — Nathalie Crom

Gold help the child, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, éd. Christian Bourgois, 198 p., 18 €.

Le 29/08/2015
 - Telerama n° 3424