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lundi 31 juillet 2023

Le cas Céline

 


Le cas Céline


Yann Diener 
Mis en ligne le 1er mai 2019 
Paru dans l'édition 1397 du 1 mai 2019

Bagatelles pour un massacre, ­ publié par Louis-Ferdinand Céline en décembre 1937, est généralement qualifié de pamphlet antisémite. En 1938, il y eut au moins un critique pour dire qu’il ne s’agissait pas seulement d’un texte antisémite, mais carrément de propagande hitlérienne. Dans Céline en chemise brune, Hanns-Erich Kaminski affirmait que Bagatelles pour un massacre, qui rencontrait un grand succès en librairie, aurait des conséquences meurtrières.

Kaminski était un écrivain et journaliste allemand, juif, qui s’était réfugié à Paris en 1933. Après avoir dit qu’il aurait bien aimé continuer à admirer l’auteur de Voyage au bout de la nuit, Kaminski écrivait qu’il n’était pas difficile de prévoir ce que Céline deviendrait une fois la France occupée par les nazis. Et, malheureusement, la suite lui a donné raison.

L’écrivain allemand montrait donc dès 1938 ce qui est nié encore aujourd’hui, malgré les faits établis à partir d’archives récemment ouvertes : Céline ne s’est pas contenté d’être le chef de file des écrivains antisémites de l’époque. Sous l’Occupation, il est devenu un agent du SD, le Sicherheitsdienst, un service de renseignements allemand. À ce titre, Céline s’est rendu responsable de plusieurs déportations, donc d’assassinats – il a aussi effectué des missions pour la Gestapo, par exemple à Saint-Malo, où il a participé à la traque d’un jeune résistant1 .

Aujourd’hui qu’Allia réédite Céline en chemise brune, dans une version enfin complète, le déni est encore très actif chez les adorateurs inconditionnels de Céline, qui pensent devoir sauver entièrement l’homme pour sauver l’oeuvre intégralement. Pourtant, Kaminski expliquait déjà en 1938 que, dans le titre Bagatelles pour un massacre, le mot massacre n’était pas employé comme une figure de rhétorique : «  Si difficile qu’il soit de comprendre sa grammaire fantaisiste, en ce cas il n’y a pas de doute. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais du substantif dans son sens précis. [Céline] désire le carnage des Juifs et il le demande. Le livre tout entier n’est qu’une incitation au meurtre […]. Il s’exprime clairement, sans équivoque, sans détour, sans pudeur.  »

Dans son ouvrage lumineux, sarcastique et grave, Hanns-Erich Kaminski donne de nombreuses citations de Bagatelles, dont celle-ci : «  C’est un grand succès dans son genre, un pogrom, une éclosion de quelque chose…  » Kaminski s’interroge : «  Il est fou ?… Probablement.  » Mais il précise aussitôt : «  Le cas Céline ne concerne pas – ou pas seulement – les aliénistes, mais avant tout la société.  »

Ce qui est aussi vrai des appels au meurtre que nous connaissons aujourd’hui, et qui trouvent toujours à être largement niés, ou banalisés 2 .

1. Voir Céline, la race, le Juif, d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (Fayard).

2. Appel aux lecteurs d’Amérique du Sud : après avoir souligné combien le délire antisémite de Céline était mêlé à des thèmes sexuels et scatologiques débordants, Kaminski a écrit un ouvrage intitulé Troisième Reich, problème sexuel – écrit en français, mais paru seulement en espagnol en 1940 à Buenos Aires, où l’auteur avait pu se réfugier, sous le titre : El nazismo como problema sexual, ensayo de psicopatologia. Je n’arrive pas à trouver ce livre, alors si un lecteur de Charlie le possédait, ce serait formidable qu’il nous dise un peu ce qu’il contient.



CHARLIE HEBDO

vendredi 28 juillet 2023

Bukowski / Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."

Louis-Ferdinand Céline, 1932
Charles Bukowski  
"Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."



"pour vous orienter, inutile de lire Marx. trop desséchée comme came. ne vous branchez, s'il vous plaît, que sur l'esprit. Marx, ce sont les chars à Prague. ne vous égarez pas sur cette voie de garage. plongez-vous en priorité dans Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans, mais bien sûr sans négliger L'ÉTRANGER de Camus. que vous ferez suivre par CRIME ET CHÂTIMENT et LES FRERES KARAMAZOV. tout Kafka également. ainsi que les bouquins du méconnu John Fante. ajoutez-y les nouvelles de Tourgueniev, évitez Faulkner, Shakespeare et surtout George Bernard Shaw, la plus abominable baudruche de notre Ère, un authentique con doré sur tranche qui ne s'est - promis, juré -imposé que grâce à ses relations politiques et littéraires. pour les contemporains, le seul qui me vienne à l'esprit et qui était parti pour tout casser mais qui s'est traîné à plat ventre quand on le lui a demandé, c'est Hemingway. reste qu'entre Shaw et Hemingway, il y a un gouffre : Hemingway a réussi dans ses débuts quelques bons trucs alors que Shaw a, sa vie durant, aligné des stupidités vaniteuses et soporifiques."

Charles Bukowski,
Journal d'un vieux dégueulasse
Grasset, Paris, 1996.




mardi 6 mars 2018

Robert Redeker / «Céline est-il un salaud sadien ?»

Louis-Ferdinand Céline


Robert Redeker : «Céline est-il un salaud sadien ?»


Par Robert Redeker
Publié le 08/01/2018 à 17:08
FIGAROVOX/TRIBUNE - Gallimard s'apprête à rééditer les pamphlets, ouvertement antisémites, de Louis-Ferdinand Céline. Alors que s'ouvre une nouvelle polémique au sujet du sulfureux écrivain, Robert Redeker défend, contra Bourdieusem, que tout écrit n'est pas nécessairement de la littérature... même sous la plume d'un grand écrivain.

Robert Redeker est professeur agrégé de philosophie. Il a notamment écrit L'Eclipse de la mort (Desclée de Brouwer, 2017).

Ainsi donc, les écrits directement antisémites, les écrits qui n'ont pas d'autre objet que de désigner les juifs à la persécution et à la mort, de Céline, vont revoir le jour chez un prestigieux éditeur. Derrière la question «Faut-il publier ces écrits?», s'en profilait une autre, préalable, décisive et importante, qui a été occultée: «Ces écrits sont-ils de la littérature, ou bien ne s'inscrivent-ils que dans le seul registre de la propagande, de l'appel à la haine et au meurtre?»
Pourquoi la question du caractère littéraire ou non de ces écrits a-t-elle été laissée de côté? Parce qu'elle dérange les stéréotypes de notre époque, ceux que l'école elle-même cherche à répandre, en rétablissant une dichotomie dans la culture: un haut et un bas, un noble et un ignoble, une hiérarchie des valeurs. La mode du jour tient à considérer tout écrit comme littérature, à brouiller, du fait de la promotion de la para-littérature, la frontière entre littérature et non-littérature. Bourdieu et sa critique de la distinction, matrice de l'anti-élitisme culturel contemporain, a gagné dans les esprits. D'où le refus feutré de poser dans tout son éclat cette question.

Ces écrits sont-ils de la littérature, ou bien ne s'inscrivent-ils que dans le seul registre de la propagande, de l'appel à la haine et au meurtre ?

Une bataille analogue se mena quelques décennies durant pour lever la censure sur les écrits de Sade. Le «divin marquis» était accusé de pornographie. Ses œuvres étaient tenues pour appartenant au dernier des genres, le plus diabolique de tous. L'enjeu - dont l'éditeur Jean-Jacques Pauvert sortit victorieux - fut de faire reconnaître que Sade était un écrivain, que ses livres appartenaient de plein droit à la littérature. La différence avec les ouvrages antisémites de Céline saute aux yeux: toute l'œuvre de Sade est une sorte d'interminable songe, certes assez monotone, décrivant une effrayante société que l'inconscient de l'auteur prenait pour idéale. La matière de ces récits est de part en part onirique. La langue employée y est du plus pur classicisme, précise et belle. La manière de raisonner y est hypothético-déductive, comme Descartes l'a enseigné. C'est évident: les livres de Sade ne sont pas de la sous-littérature. Toutes ses scènes sont très distanciées, glacées autant que glaçantes.
Nul ne rencontre ces qualités dans les écrits antisémites de Céline. Ils ne se hissent pas au-dessus du niveau du tract. Ils dénoncent, alarment, appellent au meurtre ; ils lynchent en un temps où les persécutions antijuives battent leur plein. Ils hurlent avec les loups. Sade passa sa vie en prison, Céline se complaît du côté du bâton, il tient le manche, la crosse du revolver. Dans ces ouvrages-là, Céline n'écrit pas: il crache, il vomit, il ne prend aucune distance. À ce moment, rappelle Taguieff, Céline «est un agent d'influence nazi». Autrement nous n'avons pas affaire à de la littérature ; Céline ne peut revendiquer pour ces textes le statut d'écrivain maudit qui allait si bien à Sade
Pourtant, rapprocher Céline de Sade nous dit quelque chose de Céline. Michel Onfray a eu raison de présenter Sade comme un auteur qui anticipait le XXe siècle dans son horreur, en évoquant l'identité entre l'univers sadien et l'univers concentrationnaire moderne. L'utopie est un monde fermé. Il est possible de développer la proposition d'Onfray: Sade est un écrivain de l'utopie du Mal, nous avertissant, à son insu et contre son sentiment, que toute utopie, fût-ce celle du Bien, peut tourner de la sorte. Le monde de Sade est, en lieu-clos (utopie), celui des bourreaux et des victimes, de la race des seigneurs et de celle des autres, faite pour subir tous les outrages, les humiliations, le dépeçage, les viols, les meurtres à n'en plus finir. Dans son chef-d'œuvre, Salo, Pasolini a su tirer parti de toute la force critique de Sade en le retournant sur lui-même contre lui-même.
Or, cet univers sadien et sadique, où tout est possible à la race des seigneurs, est celui dans lequel se vautrent les écrits antisémites de Céline. C'est l'univers que Céline justifie, précisément parce qu'il n'y a chez lui ni distance ni glaciation. Le Céline des années 37-44 se meut à l'intérieur de Sade, englobé par lui, il est l'un de ses personnages. Il est un salaud sadien. Si le rêve de Sade, son utopie du mal, peut, du fait de ce surplomb englobant (Sade écrit comme un réalisateur de cinéma, à la manière de Pasolini), être lu dans une distance critique, cette posture n'est pas possible avec les écrits antisémites de Céline. Pourquoi? Parce qu'ils sont directs, performants et performatifs, ils n'existent que pour agir immédiatement sur la réalité: sur Céline lui-même (la médiocrité illitéraire de ces textes montre qu'ils sont du soulagement, de la compensation pulsionnelle), et sur la réalité politique (participer efficacement à l'élimination des juifs).

Les textes antisémites de Céline ne contiennent rien de littéraire, se limitant à n'être que du combustible pour des passions tristes.

Sade nous donne des leçons sur notre monde et sur Céline. Ses ouvrages sont de la littérature de haut niveau, le combat pour leur reconnaissance était justifié et nécessaire. Au contraire, les textes antisémites de Céline ne contiennent rien de littéraire, se limitant à n'être que du combustible pour des passions tristes. Reconnaître que ces livres ne sont pas de la littérature revient à rétablir une échelle d'évaluation, du supérieur et de l'inférieur dans les lettres. Si - passant outre le nihilisme égalisateur qui a la faveur des esprits aujourd'hui - la question de l'identité littéraire des écrits antisémites de Céline avait été posée sérieusement et publiquement, l'opinion éclairée n'en serait pas à se poser celle de la légitimité de leur publication.





samedi 27 décembre 2014

Jules Verne / La légende du Nautilus

Gravures grand format et manuscrit original pour une immersion dans l'œuvre de Jules Verne.

Jules Verne : la légende du Nautilus

Par Bruno Corty
Publié le 18/12/2014 à 07:00

Diffusé en feuilleton en 1869 et 1870, Vingt Mille Lieues sous les mers, le plus célèbre des Voyages extraordinaires de l'écrivain français, paraît en édition de luxe.


Quel gamin n'a pas un jour rêvé d'embarquer à bord duNautilus et, comme Pierre Aronnax, son domestique Conseil et le géant canadien Ned Land, d'y faire la connaissance du capitaine Nemo? Nos aïeux ont découvert ce roman du cycle des Voyages extraordinaires en feuilleton dans Le Magazine d'éducation et de récréation. Journal pour toute la famille du 20 mars 1869 (numéro 121) au 20 juin 1870 (numéro 151). Cette revue fut créée par l'éditeur Jules Hetzel, qui publia ensuite l'histoire de Verne en deux volumes puis en un seul en 1871.

Le manuscrit, dans sa deuxième version, la seule complète connue à ce jour, fut cédé par Michel Verne, le fils de l'écrivain, au prince Roland Bonaparte en 1906. La bibliothèque du prince fut ensuite léguée à la Société de géographie puis en 2010 à la BnF au département des cartes et des plans.
C'est cette version qui est aujourd'hui publiée par les Éditions des Saints Pères, qui nous offrirent en début d'année l'incroyable manuscrit du Voyage au bout de la nuit de Céline.
Restauré, en série limitée et numérotée (1000 exemplaires), dans un coffret assemblé à la main, cet inédit de 500 pages est enrichi des gravures de l'époque signées Alphonse de Neuville et Édouard Riou, présentées pour la première fois en grand format.

«J'espère que vous nous conduirez bientôt dans les profondeurs des mers et que vous ferez voyager vos personnages dans ces appareils de plongeurs que votre science et votre imagination peuvent se permettre de perfectionner.»
Lettre de George Sand à Jules Verne
On se souvient que l'idée du livre fut en grande partie inspirée par George Sand. Après avoir dévoréCinq Semaines en ballon et Voyage au centre de la Terre, la romancière écrivit à Jules Verne: «J'espère que vous nous conduirez bientôt dans les profondeurs des mers et que vous ferez voyager vos personnages dans ces appareils de plongeurs que votre science et votre imagination peuvent se permettre de perfectionner.» Verne se lance en 1865. Le livre s'appelle alors Voyage sous les eaux. Puis viendront Vingt Mille Lieues sous les eauxVingt Mille Lieues sous les océansMille Lieues sous les océans… avant le titre définitif en 1868.


Entre l'écrivain et son éditeur, le dialogue est âpre. Jules Verne voulait que le capitaine Nemo soit un Polonais, victime des Russes. Hetzel refuse. Hetzel souhaitait que Nemo soit un anti-esclavagiste. Verne refuse. En 1868, le romancier, angoissé, écrit à Hetzel: «Si je ratais ce livre-là, je ne m'en consolerais pas. Je n'ai jamais eu un plus beau sujet entre les mains.»
Le résultat est à la hauteur de ses espérances. Et, à l'heure des liseuses, de la littérature électronique, il est tout simplement magique de pouvoir relire cette histoire fantastique avec l'écriture de Verne, belle, régulière, aérée dans la première partie, beaucoup plus nerveuse, serrée dans la deuxième. La personnalité sombre de Nemo, les naufrages, attaques de calmars géants, le piège des glaces, l'Atlantide: on est émerveillé par l'imaginaire du génial Nantais.

Vingt Mille Lieues sous les mers, le manuscrit de Jules Verne, Éditions des Saints Pères, 512 p. 189 €.