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dimanche 22 juin 2025

Biographies / Graham Green



Graham Greene

Biographie

Écrivain anglais, Graham Greene est né le 2 octobre 1904 à Berkhamsted (Royaume-Uni).

Son père est principal de la Berkhamsted School où l'enfant accomplit ses études secondaires de 1915 à 1921. Ses souvenirs scolaires sont rapportés dans Enfance perdueet marqués par la nostalgie d'une époque qu'il évoque d'autant plus qu'il l'a déteste. Il passe une enfance heureuse et paisible au milieu de ses cinq frères et soeurs et de ses six cousins.

À quatorze ans, Graham Greene commence à écrire des fables et des contes fantastiques. Mais l'ennui, la morosité, le sentiment de la futilité des choses (qui ne le quittèrent plus) l'accablent bientôt. Il passe par une période d'intense désespoir, joue plusieurs fois sa vie à la roulette russe, ce qui amène son père à l'envoyer à l'âge de vingt ans passer six mois chez un psychanalyste. Cette "cure" — courageuse et inusitée pour l'époque — l'éveille à la puissance des rêves et de l'inconscient tout en l'aidant à mieux faire face à la vie et en le dotant d'instruments d'analyse qu'il utilisera ensuite abondamment dans sa création littéraire.

Après quatre ans d'études à Balliol College, il quitte Oxford en 1925, non sans avoir obtenu un diplôme de "deuxième classe" en Histoire moderne. Il a profité de son séjour pour adhérer, pendant quelques semaines, au Parti Communiste britannique (ce qui lui vaudra de se voir refuser un visa d'entrée aux États-Unis dans les années '50). Il se met à boire comme tout "gentleman" qui se respecte et rencontre Evelyn Waugh, athée comme lui à cette époque de sa vie, avec qui il restera toujours lié.

Il continue à écrire pour le théâtre et, en 1925, publie son premier livre, recueil de poésies intitulé Avril Babillard. En 1926, il se convertit au Catholicisme pour épouser, l'année suivante, Vivien Dayrell-Browning — elle-même convertie deux ans plus tôt à l'âge de dix-sept ans — qu'il a rencontré chez le libraire oxfordien Blackwell's et qui lui donnera deux enfants.

Durant les dix ans qui suivent sa conversion, Graham Greene est d'abord journaliste, puis rédacteur au Times. En 1929 paraît son premier roman, L'homme et lui-même, bientôt suivi par Orient-Express (1932) puis C'est un champ de bataille (1934) et Mère Angleterre (1935) où chaque scène introduit une trahison et un décès avec déjà l'intégration essentielle de l'innocence et de la corruption si typique de son oeuvre en général.

En 1935, à la suite de déboires conjugaux, il entame une vie d'errance — qui n'est pas sans rapport avec celle d'Evelyn Waugh ou de George Orwell. D'une première incursion au Liberia naît Voyage sans cartes (1936). C'est à cette époque qu'une crise religieuse l'amène à faire la distinction dans sa production littéraire entre drame et mélodrame et à classer ses livres entre "divertissement" et "fiction".

Critique de cinéma pour le Spectator (1935), rédacteur littéraire à Nigth and Day (1937), son activité ne faiblit jamais, ainsi qu'en attestent deux nouveaux romans, Le Rocher de Brighton (1938) et L'Agent secret (1939). L'année précédente, un voyage au Mexique lui avait permis d'enquêter sur les persécutions religieuses et fourni les sources de La Puissance et la Gloire (1940).

Graham Greene fait la guerre comme agent du Foreign Office et est placé comme agent de renseignement en Sierra Leone. Désormais sa vie se passe sous le signe du déracinement. Ses déplacements incessants lui fournissent la matière et le décor de son oeuvre. Sierra Leone et Nigeria pour Le Fond du problème (1948), Malaisie et Indochine pour Un Américain bien tranquille (1955), Notre agent à La Havane (1958) dans l'île éponyme, tandis que La Saison des pluies (1960) évoque un séjour dans une léproserie du Congo, Les Comédiens (1966) Haïti, etc.

Il continue à écrire au même rythme et avec la même maitrise jusqu'au milieu des années '80. Voyages avec ma tante (1969), Le Consul honoraire (1973), Le Facteur humain(1978), Dr Fischer de Genève (1980) ponctuent une production où se mêlent d'autres genres: la biographie avec La Dottoressa (1975), l'autobiographie avec Échappatoires (1980), etc.

En tout, Graham Greene a écrit une trentaine de livre dont l'unité se retrouve dans les constantes de sa philosophie et de sa vie, la fuite, le déracinement qu'il revendique en toute conscience, la fracture, le doute, l'angoisse, l'espérance aussi qu'il met en scène dans un "Greeneland" typique de la déréliction du XXe siècle.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, engagé sur le plan politique et religieux, homme d'action et d'écriture, Graham Greene a aussi travaillé pour le cinéma, adaptant ses oeuvres à l'écran, écrivant des scénarios dont ce grand classique du film noir qu'est Le Troisième Homme (1949), adapté par Carol Reed.

Graham Greene reste dans la mémoire collective comme l'homme du XXe siècle. Au carrefour de toutes les tendances, de tous les arts, de tous les évènements politiques de son temps, il a su associer action et écriture pour communiquer l'expérience qu'il fit en première ligne de la déliquescence et de la déréliction d'une époque d'incertitudes et de désespoir, sans cesser de croire en une infime miséricorde divine susceptible de racheter le pêcheur le plus misérable ou d'enrayer la chute la plus vertigineuse. Là se situent sans doute la grandeur et l'humanité d'un homme qui se place au niveau des plus grands.

En 1967, il s'installe en France où il demeure soit à Paris soit à Antibes, jusqu'à sa mort qui survient le 03 avril 1991 à Vevey (Suisse).

Il a reçu les plus grands honneurs: le Hawthornden Prize pour La Puissance et la Gloire (1941) le James Tait Black Memorial Prize pour Le Fond du problème (1949), le Catholic Literary Award pour La Fin d'une liaison (1952). Il a été fait Compagnon de l'Ordre de l'Empire britannique en 1966 et Chevalier de la Légion d'honneur en 1969.

Alain Blayac

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samedi 21 mai 2016

Graham Greene, clap de fin posthume

Graham Greene, portrait par Anthony Pallister en 1981, photo Alamy




Graham Greene, clap de fin posthume


Sen souvient-on ? Ce serait étonnant, néanmoins le grand Graham Greene s’est découvert de plus d’un fil en avril, puisqu’il est mort le 4 avril 1991. Or, en 1968, le romancier britannique d’origine indienne, V.S. Naipaul, né à Trinidad, Booker Prize en 1971 et prix Nobel de littérature en 2001, décida de faire quelque chose dont il rêvait depuis longtemps, rencontrer l’immense et prestigieux Graham Greene. Ce fut chose faite à Antibes, dans l’un des deux appartements que ce dernier possédait en France, l’autre était à Paris. Car Graham Greene était très francophile, et, à cette époque, résidait de façon permanente en France depuis deux ans. Sa francophilie était bien évidemment fondée sur sa passion pour le climat du sud, la gastronomie et les vins, mais avait également une motivation plus bassement matérielle (qu’il partageait, pour les mêmes raisons, avec les Rolling Stones, qui, eux, avaient choisi la maison d’Anita Pallenberg, Nellcôte à Villefranche-sur-mer) à savoir échapper au fisc de sa gracieuse majesté, situation que George Harrison avait dénoncée avec un humour décapant, dans la chansonTaxman des Beatles (1966) : Let me tell you how it will be, There’s one for you, nineteen for me. (Je vais t’expliquer comment ça va se passer, une livre sterling pour toi, dix-neuf pour moi, — dit l’inspecteur des impôts —).
Au printemps 1968, V.S. Naipaul est déjà romancier mais il n’a pas encore atteint l’aura internationale dont il jouira après son Booker Prize et son Nobel ensuite. A cette époque il est surtout connu comme présentateur de l’émission de la BBCCaribbean Voices, puis comme chroniqueur de l’hebdomadaire de gauche New Statesman. Au moment de sa rencontre avec V.S. Naipaul, Graham Greene est au sommet de sa gloire, romancier au succès confirmé qui a fait partie de la short list du Nobel en 1967, sans l’obtenir, et qui a déjà publié plus de vingt romans, dont plusieurs adaptés au cinéma. Succès fondé non seulement sur son talent mais aussi sur la curiosité croissante d’un lectorat qui commençait à savoir ce qui se murmurait un peu partout, à savoir que Greene était un ex-espion au service du MI6. Le plus pittoresque est qu’il fut recruté par sa sœur, Elizabeth qui était aussi une espionne, et que son supérieur hiérarchique, en Sierra Leone, où il fut affecté, était Kim Philby, un des célèbres agents britanniques passé à l’est pendant la guerre froide. Sa double vie de romancier et d’espion était un secret de polichinelle, puisqu’en 1949, il écrivit le scénario du film d’Orson Welles, Le Troisième Homme, dont il tira un roman ensuite.


V.S. Naipaul en 1968, photo Hulton Archive
V.S. Naipaul en 1968, photo Hulton Archive
C’est donc une sorte de monument que le jeune et timide Naipaul rencontre dans la magnifique ville d’Antibes, que l’inoubliable trompettiste de jazz Sidney Bechet n’avait pas choisie par hasard. Et grâce soit rendue au quotidien britannique The Telegraph d’avoir ressorti de ses archives ce compte rendu fait par Naipaul, en cette occasion.
9782264038005Les quatre étages avalés avec le trac, la vue sur le port d’Antibes et Saint-Jean Cap-Ferrat, l’accueil chaleureux par le « maître » en veste de tweed bien évidemment, un verre d’apéritif avant le dîner pour lequel Naipaul avait été invité, l’évocation humble des difficultés à rédiger le roman en cours (il s’agissait deTravels With My Aunt, publié en 1969), l’angoisse engendrée par la situation politique internationale, puis la discussion à bâtons rompus et les confidences nombreuses et inattendues, dont certaines seraient, un quart de siècle plus tard, considérées comme politiquement incorrectes dans un monde assoiffé d’asepsie. Humour acerbe, auto-dérision, mélancolie, irritation sans oublier la difficulté passagère à déplacer la haute et longiligne carcasse (64 ans à l’époque), Naipaul n’oublie rien dans la description de son hôte d’un soir.
La décoration intrigue le jeune invité par son indigence, peu de tableaux ou de photos, l’essentiel est à Paris, dit Greene, trois tableaux seulement dont un floral offert par Fidel Castro. Le mobilier est sans âme particulière selon le visiteur, et, sans les innombrables livres qui le peuplent, serait d’une apparence internationale passe-partout. Les livres justement, il y en a deux murs complets, dont l’édition originale de The Lost Childhood (1951) en Penguin(une pépite incontournable). De nombreux manuscrits sur la table qui surplombe le port d’Antibes. Et tous les livres qui vont ouvrir la conversation.


Graham Greene dans son appartement d’Antibes, en 1968, photo Rex Features
Graham Greene dans son appartement d’Antibes, en 1968, photo Rex Features
L’Afrique ? the blank unexplored continent the shape of the human heart, le continent vierge inexploré qui a la forme du cœur humain, conclusion du jeune Graham à dix-neuf ans (en 1923) ancrée dans la romance victorienne. La seconde guerre mondiale ? C’est à partir de là que Greene a senti que l’Angleterre était décidément trop petite et que la politique traditionnelle et le snobisme le déprimaient. Puis considérations plus personnelles, Graham Greene déplore la disparition, dix ans plus tôt, de sa gouvernante qui le protégeait du monde extérieur en quelque sorte. Étrange confidence de la part d’un homme qui n’a guère accordé d’attention à ceux qui l’entouraient, son épouse, ses enfants et toutes les femmes qui ont rempli sa vie, ne déclarait-il pas à ce sujet, quelque temps avant sa mort, avec une froide désinvolture I think my books are my children, je pense que mes livres sont mes enfants, ce qui implique que les deux qu’il a eus avec Vivien ne font pas partie du paysage.
Il observe le monde sans espoir, lit les journaux, aime bienNice-Matin (c’est dire l’étendue de son désespoir), pense que l’Afrique aurait dû avoir un siècle supplémentaire de colonisation ! Mais une colonisation ouverte sur les droits des peuples à s’auto-gouverner, dit-il à un Naipaul alors soulagé. Et de déplorer la politique néo-colonialiste des États-Unis dans le sud-est asiatique et en Amérique du Sud. Le pouvoir c’est l’alliance d’une action positive et de l’idéalisme, « vous voyez ça chez Wilson ou Heath, vous ? » lance-t-il à son invité interloqué. Puis la conversation roule sur les Mexicains qu’il dit détester sans autre explication. Suit une phrase qui, aujourd’hui, ferait beaucoup de bruit :I went to Morocco in 1948. I hated it. I hate all those Arab countries. (Je suis allé au Maroc en 1948, j’ai détesté. Je déteste tous ces pays arabes.)
9782221129234Après ce missile Graham Greene confie à son visiteur qu’il a écritBrighton Rock (1938) en six semaines grâce à la benzédrine, forme commercialisée d’amphétamine et avoue trente ans plus tard se souvenir davantage des circonstances pénibles de la rédaction que du contenu. Ces « circonstances pénibles » c’est le cœur même de la vie de l’écrivain, the long despair of doing nothing well(l’interminable désespoir de ne rien faire de bien).
Et, à ce moment de la conversation, V.S. Naipaul ose la question délicate : Are you satisfied with what you have written? Êtes-vous satisfait de ce que vous avez écrit ? La réponse est sévère, dans la première période il garderaitThe Man Within (L’Homme et lui-même, 1929), peut-être The Heart of the Matter (Le Fond du problème, 1948).
4198E6HN0AL._SX299_BO1,204,203,200_En conclusion, deux phrases lourdes et prémonitoires, avec près de cinquante ans d’avance :
I am hoping, when the present spy vogue is over, to write a book in which the villain is MI5, not the Russians or the Chinese (j’espère qu’on en a fini avec l’engouement pour les histoires d’espionnage actuelles, pour que je puisse écrire un livre dans lequel les méchants seraient le MI5 et non pas les Russes ou les Chinois.) ;
A writer like J.G. Ballard in The Disaster Area is writing of a horror that could be at our doors. (Un écrivain tel que J.G. Ballard décrit une horreur, dans La Région du désastre, qui pourrait arriver à nos portes).
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