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lundi 9 octobre 2023

Martin Solares / N’envoyez pas de fleurs / Aux confins de la politique





Aux confins 

de la politique

par Christian Galdón
11 avril 2017

Après le succès de son premier roman, Les minutes noires (2009), Martin Solares (né en 1970) revient avec N’envoyez pas de fleurs sur la scène de crime de la littérature mexicaine. Avec un grand défi à l’horizon : raconter la tragédie d’un pays qui lutte quotidiennement contre la violence « éternelle » de deux séquestrations politiques, la première menée à bien par les narcos, la seconde par son propre gouvernement. Solares parvient à relever le défi ; à présent, il ne nous reste plus qu’à songer à l’épopée de la libération mexicaine…


Martin Solares, N’envoyez pas de fleurs. Trad. de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vesserot. Christian Bourgois, 380 p., 25 €

 



Il n’y a rien de mieux qu’un polar, « une conversation (infinie) dans l’ombre » pourrait-on dire avec Martin Solares, pour témoigner des rapports existant au sein d’une communauté. Rapports toujours humains : de l’homme avec l’homme, de l’homme avec la justice, de l’homme avec le pouvoir et ses sosies chargés de le « représenter » : les politiciens de tout ordre, y compris la police, ce double d’un double, impliqué, comme personne, dans la bonne entente de la représentation. Cela s’appelle couramment de la « politique » : l’organisation normative des conditions de vie d’un peuple, la régulation de ses modes d’existence, la réglementation juridique par la norme car il n’existe pas de norme qu’on puisse appliquer à un chaos, comme nous le montre Carl Schmitt ; tout droit est « droit en situation », affirme le philosophe allemand. Mais, que nous arrive-t-il quand le chaos devient la norme ? Quand l’assurance et le maintien d’un ordre juridique se présentent dans la forme d’un impossible : celui de garantir les conditions de l’existence même de la politique ? Que faire donc de l’impuissance et de toutes les énergies négatives – aussi bien la résignation que la douleur enragée – qu’engendre cette impolitique [1] ? Ou plutôt comment faire avec ?

Voyons : « nous sommes à La Eternidad, dans l’État de Tamaulipas, là où la loi vend ses services au plus offrant, là où les policiers reçoivent un complément de salaire de la main des délinquants », là où, une fois le désordre installé, « n’importe quel couillon peut prendre un flingue et s’improviser racketteur ». Dans cette ville imaginaire du golfe du Mexique, ville qui n’est « plus une ville » mais « un film de cow-boys », une jeune fille de dix-sept ans, Cristina, vient d’être enlevée. Cet événement n’a rien d’anormal dans une région où des dizaines de personnes disparaissent chaque jour ; mais les parents de Cristina, un couple riche et puissant, avec l’aide de leur ami, le consul américain Don Williams, veulent retrouver leur fille coûte que coûte. Pour cela, ils décident de faire appel à un ancien policier, Carlos Treviño, qui, pour reprendre les termes du consul, est « l’une des rares personnes honnêtes » qu’il y a dans tout le golfe du Mexique.

Martin Solares, N’envoyez pas de fleurs, Christian Bourgois
Martin Solares © Mathieu Bourgois

 

Une fois l’enquête lancée, on est emporté par le rythme effréné et les renversements de situation du roman-reportage de Solares. Le lecteur est amené sur la scène du spectacle effrayant de l’impolitique mexicaine où les nouveaux et les anciens, deux gangs criminels, se partagent avec le gouvernement et la police le contrôle de la région : « on en avait vu – dit le docteur Silvia Elizondo – des choses bizarres, durant les derniers mois : des barrages militaires à l’entrée de la ville, des voitures calcinées en pleine avenue, des commerces brûlés ou criblés de balles, les rues jonchées de douilles, et bon, on savait qu’il se passait des choses, mais toujours en secret. Et puis il y a eu un moment où l’arbre n’a plus caché la forêt, et c’est nous qui avons commencé à nous terrer ». Des choses : rien que des séquestrations, des exécutions, des décapitations, des fusillades, des enlèvements minute, « tu m’excuseras – confesse cette fois-ci un vieil homme à Treviño – mais on n’a pas encore inventé d’expression du visage pour l’horreur qu’on est en train de vivre ». 

On passera de l’irreprésentable à l’innommable quand il s’agira d’effacer les traces, les survivances de la terreur, comme il arrive au rédacteur en chef d’un des journaux de La Eternidad, « placé là par les criminels eux-mêmes », qui se charge de la tâche « de faire disparaître certains mots » ou tout simplement les remplace par des euphémismes : gang criminel par « groupe rebelle » ; trafic de stupéfiants par « commerce » ; enlèvement par « arrestation » ; lésions par « marques » ; assassinat par « disparition ». Une affaire de langage, donc, et du service que celui-ci peut rendre aux instances de pouvoir quand il devient pure instrumentalisation. Davantage la politique dans la langue que la politique du langage. Bientôt, dit M. de León, le père de la disparue, « on ne pourra même pas les nommer ». 

Si dans son premier roman, Les minutes noires, Martin Solares avait déjà fait une incursion dans l’intrigue policière et nous avait déjà apporté un échantillon du parfum cauchemardesque que respirait le pays, dans N’envoyez pas de fleurs le lecteur va sombrer définitivement dans un air irrespirable, de sorte que toute tentative d’échappatoire sera vouée à l’échec : « il n’y avait qu’un seul chemin possible, et ce chemin, c’était la douleur », dit Cornelio, un collègue policier de Treviño. Une douleur qui devient méfiance et qui en même temps devient langage ; « c’est peut-être la méfiance qui parle pour moi », admet un des personnages. 

Trois façons donc de faire face au réel, une pragmatique de la résignation : « Se taire. Se méfier. Se terrer » ; ça sera le triple mot d’ordre pour ceux qui veulent survivre dans une ville où « tout le monde veut prendre le contrôle », là où le crime n’est que pure rationalité économique, convergence tacite des pouvoirs et des intérêts ; « Si vous vous donniez la peine de fourrer votre nez dans les affaires de n’importe quelle entreprise de cette ville, dit M. De León, vous verriez qu’il y en a trois sur dix qui d’une façon ou d’une autre fricotent avec le milieu […] Des centres commerciaux, des magasins de vêtements, des concessionnaires de voitures de luxe, des agences immobilières, des restaurants, des clubs de sport, des écoles de langue, des débits de boissons, des chaînes de fast-food, des supermarchés, des agences de voyages… même l’aéroport mouille là-dedans ». On est face à la logique collaborationniste qui émerge dans toute société paralysée par la peur, le partage de la détresse d’un peuple, le peuple mexicain, qui reconnaît les symptômes mais néglige le traitement. « La grande tragédie de ce pays, dit Treviño, c’est que tous les indices sont sous notre nez, sauf que personne n’essaie de les ramasser ». Histoire de se soigner, en commençant par changer les mots d’ordre : se parler, se faire confiance, s’ouvrir à l’autre, s’investir en définitive, à nouveau, et plus que jamais, dans la politique. Collaborer, une fois pour toutes, différemment.


1. Je me sers du terme employé par Roberto Esposito dans Catégories de l’impolitique, tout en lui donnant un sens différent, qui a davantage à voir avec une dimension factuelle : l’impuissance à faire de la politique par la suspension de certaines de ses conditions de possibilité.


EN ATTENDANT NADEAU

 

jeudi 1 décembre 2022

2666 de Gosselin, au-delà de l’excès

Roberto Bolaño

 

2666 de Gosselin, 

au-delà de l’excès

par Christian Galdón
11 octobre 2016

Avec l’écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003), auteur de 2666, roman posthume tout récemment adapté au théâtre, le plus difficile est de conserver un certain degré de lucidité face au nombre de défigurations qui ont nourri et nourrissent encore ce que l’on peut d’ores et déjà appeler « le mythe Bolaño ». Loin d’apaiser les choses, Julien Gosselin, 29 ans, enfant prodige de la nouvelle dramaturgie française après le succès de l’adaptation des Particules élémentaires de Houellebecq, contribue avec sa fable des temps post-historiques à faire grandir la légende.


Roberto Bolaño, 2666. Mise en scène de Julien Gosselin. Odéon-Théâtre de l’Europe (Berthier) jusqu’au 17 octobre.


À la recherche d’Archimboldi

Le spectateur est prévenu : s’il veut conclure le pacte avec Gosselin et ses acteurs (16 au total) il devra rester assis pendant les onze heures et demie que dure la représentation (deux entractes de 30 minutes inclus). Une fois la première clause du contrat signée, le long voyage commence. La scène s’ouvre sur trois énormes cubes vitrés et du mobilier (canapés, fauteuils, tables) fonctionnel style Le Corbusier (scénographie réussie d’Hubert Colas). Assis face au public, quatre professeurs de littérature allemande, tous de nationalités différentes, discutent de l’œuvre et de la vie de Benno von Archimboldi, écrivain allemand né en 1920 dont on sait très peu des choses. Le rythme des dialogues entre les professeurs est sidérant et fait davantage penser à une enquête policière qu’à un échange entre intellectuels européens. Un topos récurrent chez Bolaño : la littérature est toujours une ligne de fuite insaisissable. Les informations se succèdent, les téléphones sonnent et de nouvelles hypothèses émergent : il paraît que Benno von Archimboldi aurait été vu dans le nord du Mexique, dans les alentours de Santa Teresa, ville inspirée de Ciudad Juarez, l’un des endroits les plus dangereux du monde.

Deux connexions sont rapidement établies : l’une spatiale, entre l’Europe et le Mexique, ce qui donnera lieu à de multiples allers-retours entre les deux continents, à des glissements historiques entre l’Allemagne nazie et un Mexique infernal où la violence et le mal sont à l’ordre du jour. L’autre symbolique : l’Histoire, telle que la présentent Bolaño et Gosselin, deviendra un jeu de stratégie, ou plutôt le scénario d’un combat, celui que la littérature doit mener contre le Mal et contre la folie : on invente, on modifie, on jouera les événements du passé. Les temps post-historiques sont là : un temps après le temps, une Histoire après l’Histoire, un « cimetière de l’année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, les aquosités indifférentes d’un œil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier » comme le dit Auxilio Lacouture dans Amuleto (1999), autre roman de Bolaño.

On est au théâtre, le spectacle de Gosselin vient de commencer. Mais le théâtre, d’une certaine manière, s’arrête là.

Le théâtre-monde de Gosselin

Prenons ces quelques ingrédients narratifs : un professeur de philosophie qui dessine la forme géométrique que prendra sa propre folie ; un journaliste noir américain qui doit couvrir un combat de boxe, et finit par se voir mêlé à la vague de violence qui frappe la ville de Santa Teresa, dans le nord de Mexique ; une femme qui quitte son mari et son enfant pour aller rejoindre un poète interné dans un asile ; des milliers de femmes qui sont violées, mutilées et assassinés brutalement à la sortie de d’une usine ; le témoignage d’une députée qui ignore que son amie fait partie d’un réseau de prostitution ; le jeune écrivain Hans Reiter, spectre d’Archimboldi, dans l’Allemagne nazie, pur élevage de monstres.

Fabriquons maintenant une ambiance, une atmosphère : quelques soirées disco, accompagnées de piquantes scènes de sexe où les jeunes plongent dans une frénésie de drogues et d’alcool. Des prostituées, des homosexuels, des visionnaires. Ajoutons l’omniprésence de la musique techno jouée en live, son rythme énergétique. Complétons le décor avec un peu de lumière blanche, des tubes fluorescents façon Matrix et un grand écran clignotant au dessous de la scène : « Go, Go, Go ! » Allons-y. Mélangez le tout et divisez-le en cinq parties. Le résultat : la fable postmoderne de Julien Gosselin dont la consigne est claire : toujours plus près, toujours plus fort, toujours plus rapide. Appelez cela théâtre-monde, théâtre-récit, odyssée théâtrale, théâtre-fleuve, lac, océan, peu importe, on ressentira toujours l’imprécision, on se verra continuellement dépassés, débordés, choqués par le geste (ou plutôt l’effet) impressionniste de Gosselin. Ainsi dit-il dans un entretien : « ce qui m’intéresse c’est de suivre le fil narratif d’un roman, et, partant de là, de dessiner des perspectives théâtrales, des chocs musicaux, des chocs de jeu ».

Si le roman est le monde de l’excès, l’endroit où ce dernier prend sa forme et installe son domaine, la pratique du théâtre peut être vue, chez Gosselin, comme l’espace où débordent les limites même de cet excès. Autrement dit, le théâtre, chez Gosselin, est toujours plus que le théâtre, jusqu’à devenir l’excès d’un excès, le spectacle de sa propre représentation. On peut voir, depuis le début de la pièce, comment les vidéastes accompagnent et enregistrent les acteurs qui dirigent leur parole à la caméra dans une sorte d’incursion (ou peut être intrusion ?) du cinéma dans le théâtre. Un grand écran pend du toit et les images confirment la réalité de la représentation, comme si celle-ci ne pouvait exister qu’à partir du moment où elle était reconnue par les images « en temps réel ». Théâtre qui devient cinéma qui redevient théâtre et se transforme enfin en documentaire, reportage, série TV… Un processus de métamorphose en continu, un alliage des arts qui vise la totalité, la Gesamtkunstwerk wagnerienne.

La violence de la violence

« Je le dis honnêtement : il faudrait entamer une longue psychanalyse pour savoir pourquoi la violence me questionne autant » confesse Gosselin. Si le fil conducteur de la narration de Bolaño, et d’une grand partie de son œuvre, est celui de déjouer le rapport qu’entretient le Mal avec la littérature – et c’est là probablement où réside l’inquiétante étrangeté de son succès, dans la façon dont il présente ce devenir animal de l’homme, dans son traitement intellectuel de l’horreur, dont la preuve est la voix chirurgicale du narrateur dans la troisième partie du roman La partie de crimes— Gosselin, quant à lui, au lieu de s’en tenir simplement au brouillage provoqué par Bolaño, choisit d’exagérer l’opération et de la doubler. Autrement dit, là où Bolaño joue à l’Histoire (ce vingtième siècle marqué à jamais par l’horreur), Gosselin la rejoue, comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo, et désactive, paradoxalement, la force et la magnitude historique de l’événement.

À à ce stade, la violence paraît au spectateur dépourvue de sens, vidée de son contenu originaire, jusqu’au point d’intégrer le décor général de la pièce (comme c’est le cas dans la scène répétitive du dernier acte quand le corps nu de Hans Reiter se contorsionne derrière la vitre, dans ce qui est censé représenter l’espace clos d’une chambre à gaz). Gosselin finit par donner sa forme esthétique à la violence, sans pourtant la questionner. Fascination ? Culte ? Ou tout simplement « fils de son temps », victime d’une société où, comme le pense Agamben, l’humanisation intégrale de l’animal coïncide avec l’animalisation intégrale de l’homme ? Autrement dit, avec sa dépolitisation, signe d’une époque, la nôtre, où le passé n’est plus qu’un effet « à la mode », un jeu, un choc dont on ne ressent même plus la douleur. Dans ce cas, comme nous l’apprend Kojève, aucun animal ne peut être snob…


Cet article est paru en avant-première sur notre blog Mediapart.
EN ATTENDANT NADEAU

RIMBAUD
Roberto Bolaño / Une vie, une œuvre