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dimanche 17 mai 2020

Grands films de fin du monde (5/5): Jusqu’au bout de «La Route»


La Route = The Road: 1 (Points): Amazon.es: McCarthy, Cormac ...


Grands films de fin du monde (5/5): Jusqu’au bout de «La Route»


Le coronavirus propage un parfum de fin des temps. Un thème que le cinéma vénère. John Hillcoat adapte avec honnêteté et une pincée d’édulcorant «La Route», ce roman de Cormac McCarthy qui suit la fuite en avant d’un père et de son fils dans un monde agonisant. Le plus implacable des films apocalyptiques

En 1963, terrifié par la crise des missiles, le jeune Bob Dylan écrit A Hard Rain’s A-Gonna Fall. Au gré de cette longue apostrophe à un enfant égaré dans un monde ravagé, il évoque des forêts profondes où «noir est la couleur et rien le nombre». Cormac McCarty semble élever ce vers nihiliste à la grandeur du roman avec La Route (2006), qui décline l'avènement du néant sur 250 pages implacables.
Quelques années après un cataclysme dont l’origine n’est pas spécifiée, un homme et son fils traversent ces étendues cendreuses qu’était l’Amérique. Poussant un caddie, ils cheminent vers la mer - morte, comme tout le reste. La Terre est calcinée. Dans l’hiver nucléaire, il n’y a que deux façons de se nourrir: les boîtes de conserve, qu’on peut encore trouver dans les gravats des supermarchés, et le cannibalisme. Toute rencontre entre survivants s’avère mortellement dangereuse.





John Hillcoat porte à l’écran ce roman anxiogène et désespérant. Une adaptation honnête, avec l’irréprochable Viggo Mortensen dans le rôle du père. Mais le pouvoir de l’image s’avère une nouvelle fois inférieur à celui du verbe. En donnant un visage aux protagonistes, le cinéaste affadit la démonstration. La chronique de l’effondrement s’humanise inévitablement avec les voix et les regards là où les mots de l’écrivain, atteignant une forme d’abstraction, suggèrent «l’accablant contre-spectacle des choses en train ce cesser d’être» ou le littoral couvert d’ossements de poissons et d’oiseaux comme «un seul vaste sépulcre de sel. Insensé. Insensé»...
Il faut aussi regretter un flash-back sur le bon temps, le recours à la musique (fût-elle composée par Nick Cave et Warren Ellis), quelques branches d’arbres reverdissant (le tournage a eu lieu à la fin de l’hiver) et une fin un peu trop happy. Le livre établit que l’homme est un loup pour l’homme, que l'avenir est vain; plus timoré, le film laisse entendre qu’une seconde chance est possible, qu'il subsiste une lueur d'espoir au bout de la route.

La Route (The Road) de John Hillcoat (2009), avec Viggo Mortensen, 1h51

vendredi 15 mai 2020

Grands films de fin du monde (4/5) / «Stalker», voyage au cœur de la Zone




Grands films de fin du monde (4/5): «Stalker», voyage au cœur de la Zone


Le coronavirus propage un parfum de fin des temps. Un thème que le cinéma vénère. Avec «Stalker», Andreï Tarkovski suit trois naufragés spirituels dans leur cheminement labyrinthique au cœur d’un territoire sinistré. Le plus mystique des films apocalyptiques

Antoine Duplan
Publié jeudi 23 avril 2020 à 17:47
Modifié jeudi 23 avril 2020 à 21:14

La chute d’un météorite? Une visite extraterrestre? Au creux de cette contrée industrielle et militarisée s’est ouverte une singularité, une oasis de verdure dans la noirceur ambiante. C’est la Zone, un territoire interdit, un jardin sauvage dans lequel les fondamentaux de la physique n’ont plus court. L’espace se courbe, le temps faseye, le chemin le plus droit n’est pas le plus court. Au cœur de ce labyrinthe piégé se trouverait la Chambre où s’exauceraient les vœux des pèlerins.


Pour déjouer les maléfices de la Zone, il faut un Stalker, un passeur. Il guide l’Ecrivain, avide de gloire éternelle, et le Professeur, désireux de traduire le miracle en chiffres. Progressant selon des protocoles aléatoires, les trois hommes traversent des ruines, des prairies embrumées, des paysages gorgés d’eau où sombrent les vestiges de la civilisation. Ils croisent un grand chien noir évoquant quelque créature psychopompe. Pleins d’effroi, ils n’osent entrer dans le sanctuaire. Ils restent assis devant la Chambre où tombe la pluie. Ils font des ronds dans l’eau…

C’est à un roman des frères Strougatski (Pique-nique au bord du chemin) qu’Andreï Tarkovski emprunte l’argument de ce chef-d’œuvre poétique et métaphysique. Stalker métaphorise le naufrage économique, moral et spirituel d’un monde où «l’organe de la foi est atrophié». La méditation du cinéaste russe anticipe aussi de troublante manière la catastrophe de Tchernobyl: les premiers pompiers qui tentaient de circonscrire le sinistre se surnommaient «stalkers», et le périmètre radioactif autour de la centrale nucléaire est devenu la Zone…

Peut-être l’avenir appartient-il aux enfants, comme la fille du Stalker, petite mutante paraplégique qui a le don de télékinésie. Au dernier plan du film, elle déplace des verres par la pensée. Au loin passe un train, emportant avec lui des bribes de L’Hymne à la joie

«Stalker», d’Andreï Tarkovski, avec Aleksandr Kaydanovskiy (1979), 2h42. Disponible en DVD

mercredi 13 mai 2020

Grands films de fin du monde (3/5) / Omelette aux truffes dans «Les Derniers Jours du monde»



Grands films de fin du monde (3/5): omelette aux truffes dans «Les Derniers Jours du monde»


Le coronavirus propage un parfum de fin des temps. Un thème que le cinéma vénère. Dans «Les Derniers Jours du monde», les frères Larrieu rappellent que l’effondrement ultime n’abolit pas nécessairement l’épicurisme. Le plus sensuel des films apocalyptiques

Antoine Duplan
Publié mercredi 22 avril 2020 à 16:57
Modifié jeudi 23 avril 2020 à 11:27

Les films catastrophes hollywoodiens font croire que l’effondrement sera aussi brutal que celui du World Trade Center. Or il peut être insidieux et progressif comme le réchauffement climatique, ressembler à cette «espèce de menace diffuse, de dérèglement possible et peut-être total» que rapportent Arnaud et Jean-Marie Larrieu dans Les Derniers Jours du monde. Quelques cendres qui flottent dans l’air, une pénurie de papier à la papeterie de Biarritz, des équipes de désinfection dans les rues, des bulletins d’informations contradictoires à la radio… Ces dissonances s’avèrent subtilement inquiétantes.

Robinson (Mathieu Amalric) prend les chemins de l’exode dans un monde inintelligible qui se désagrège. Le sentiment de perdition est palpable. Mais la vie conserve ses droits. L’errant s’envoie en l’air avec Ombeline (Catherine Frot), une libraire de rencontre, et avec son ex-femme aussi (Karin Viard). En compagnie de Laetitia, dans une auberge de campagne périgourdine, il cuisine une omelette aux truffes arrosée d’un grand bordeaux, puis s’adonne à la sieste canaille.

D’humeur eschatologique, les Larrieu n’abjurent pas pour autant l’hédonisme. Au bord de l’abîme, leurs personnages vont à l’opéra, boivent et baisent. Rabelaisien, le film est une ode à la sensualité. «Il n’y a pas d’Apocalypse au sens religieux», dit Arnaud. «On s’enfonce dans un passé primitif, païen, renchérit Jean-Marie. Il y a un château médiéval, les animaux ressurgissent. Le père couche avec la fille, mais l’inceste n’était pas tabou dans certaines civilisations.» Au final, courant nus dans Paris comme au matin du monde, Robinson et Laetitia renouent avec les origines de l’humanité. Ultimes Adam et Eve, ils invoquent les pulsions premières de l’amour et du désir. Juste avant l’éclair blanc qui paraphe la fin de l’humanité, Léo Ferré chante cette java gouailleuse qu’est Jolie Môme, comme un doigt d’honneur à la certitude de l’extinction. «Notre apocalypse réveille des forces vives», revendiquent les frangins.

Les Derniers Jours du monde, d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2009), avec Mathieu Amalric, Catherine Frot, Karin Viard, 2h10.

lundi 11 mai 2020

Grands films de fin du monde (2/5) / «2012» / Il ne doit rien rester!




Grands films de fin du monde (2/5): «2012»: Il ne doit rien rester!


Le coronavirus propage un parfum de fin des temps. Un thème dont le cinéma raffole. «2012» s’impose comme le film catastrophe ultime, celui qui exacerbe une tradition cinématographique déjà fournie en multipliant à qui mieux mieux les sinistres. Le plus bête des films apocalyptiques

Antoine Duplan
Publié mardi 21 avril 2020 à 17:10
Modifié jeudi 23 avril 2020 à 16:56

Roland Emmerich est le plus grand brise-fer que le cinéma ait jamais connu. Il a cassé New York (Godzilla), la Maison-Blanche (White House Down) et la planète Terre (Independance Day 1 et 2Le Jour d’après) à de nombreuses reprises. Ayant agendé la fin du monde pour le 21 décembre 2012, les Mayas fournissent au dynamiteur hollywoodien un scénario d’enfer dont il tire 2012, la mère de tous les films catastrophe – et tant pis si la prophétie était erronée...

Une éruption solaire réchauffant la croûte terrestre, un géophysicien avertit le président des Etats-Unis que du vilain se prépare. La population états-unienne (et accessoirement mondiale) risque l’annihilation. Tandis que les autorités font l’impossible pour atténuer le cataclysme annoncé, un écrivain divorcé saute dans sa voiture pour sauver sa famille.
Déchaîné, Roland Emmerich peut donner libre cours à son iconoclasme infantile. Incluant le «big one» qui précipite la Californie dans l’océan Pacifique et un tsunami submergeant l’Himalaya, 2012 propose la totale, le digest hyperbolique de tous les films catastrophe en conjuguant les éruptions solaires de Prédictions, les séismes de Earthquake, les volcans de Volcano, les bombardements de pierres en fusion de Deep Impact et même un navire retourné quille en l’air comme dans L’Aventure du Poséïdon: le porte-avions USS John F. Kennedy, qui écrabouille la Maison-Blanche!
2012 conjure la peur de l’anéantissement à travers l’exaltation du devoir – aux dépens de toute vraisemblance. Les bombes volcaniques prennent soin d’éviter la voiture du héros. Un pilote amateur mène habilement un gros porteur à travers les failles cyclopéennes et les gratte-ciel qui s’effondrent. Jackson et les siens rallient les trois arches géantes, juchées à 8000 mètres au Tibet, où les survivants pourront essayer de repeupler la terre. Emmerich enrichit son tohu-bohu de symboles pesants: la première fissure apparaît au plafond de la Chapelle Sixtine, juste entre l’index de Dieu et celui d’Adam. Et puis, malgré quelques milliards de morts, tout est bien qui finit bien: la cellule familiale se reconstruit, la petite fille guérit de son énurésie nocturne.

2012, de Roland Emmerich (2009), avec John Cusack, Chiwetel Ejiofor, 2h38
Disponible sur le catalogue Netflix


samedi 25 avril 2020

rands films de fin du monde (1/5) / «Soleil vert»: ton prochain, tu mangeras



Grands films de fin du monde (1/5): «Soleil vert»: ton prochain, tu mangeras


En cette période de confinement, «Le Temps» propose chaque semaine une (re)découverte culturelle. Aujourd’hui, un thème dont le cinéma raffole, celui de la fin des temps. Sorti en 1973, premier à parler d’écologie, «Soleil vert» imagine un avenir surchauffé et surpeuplé qui ressemble dangereusement à l’époque contemporaine. Le plus plausible des films apocalyptiques

Antoine Duplan
Publié lundi 20 avril 2020 à 17:21
Modifié jeudi 23 avril 2020 à 21:15

Le générique de début affiche les photos du bon vieux temps: une Amérique rurale, immense, paisible et généreuse. Le rythme s’accélère au fil des décennies. Voici des puits de pétrole, des productions industrielles, des autoroutes tentaculaires, des monceaux de détritus, des populations pléthoriques, des cours d’eau agonisant… Ces désastres mènent à New York, en 2022. Cette mégapole de 44 millions d’habitants suffoque sous l’effet de serre. Si les nantis disposent encore d’appartement de luxe, avec eau courante et esclave sexuelle, les miséreux s’entassent dans les rues, dormant à même les escaliers.
Thorn (Charlton Heston), un flic coriace, enquête sur l’assassinat d’un riche magnat. Ses prérogatives lui permettent d’empocher tout ce qu’il peut – savon, whisky, tomates et même, luxe inouï, une entrecôte de bœuf! Il partage son butin avec le vieux Sol, son documentaliste, qui a connu l’époque d’avant, quand la Terre était vivante et les aliments goûteux. La population subsiste grâce aux tablettes de Soylent vert. L’enquête Thorn révèle que cet aliment n’est pas à base de plancton, mais fait avec des cadavres humains… Ayant épuisé toutes ses ressources, la société en est réduite au cannibalisme.
Sorti en 1973, Soleil vert est le premier film à dénoncer la responsabilité humaine dans l’avènement de la catastrophe. Il ose même pointer la surpopulation, ce problème qu’aucune autorité n’évoque de peur de passer pour génocidaire. Lorsque éclatent des émeutes de la faim, la police envoie des «dégageuses» contre les protestataires: ces pelles mécaniques ramassent par douzaines les affamés et les déversent pêle-mêle dans leur benne. Départ pour l’usine de conditionnement… Evacué sur une civière, Thorn lève son poing ensanglanté pour appeler à la révolte. Puis le générique de fin fait défiler ces paysages magnifiques de la Terre d’avant que le Centre d’euthanasie montre aux candidats à la mort douce.

Soleil vert (Soylent Green), de Richard Fleischer, avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, 1h37. Disponible en DVD.