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samedi 12 août 2023

Michèle Peti / Sempé

 




Michèle Petit
SEMPÉ

Il habitait tout près de chez moi, à Paris, de temps à autre je l’apercevais, boulevard du Montparnasse. Pas ces dernières années. Il nous a quittés il y a un an et c’était un très grand artiste, Jean-Jacques Sempé.

En Grèce, pour dire que quelqu’un a quitté ce monde, on dit quelquefois, « il l’a écrit, le poème ». Sempé a dessiné le poème que peut être la vie, en dépit de l’adversité. Il avait eu une enfance épouvantable, où les coups pleuvaient, où l’alcool régnait. Il a su résister au désespoir dans lequel il aurait pu tomber et il nous montre cela, le courage de préserver jour après jour un espace poétique, même si tout semble s’y opposer. Comme cette petite fille qui saute à la corde en riant d’aise, sur un toit terrasse, au milieu des gratte-ciel, à New York, Tokyo où São Paulo.

Cette scène, il l’a représentée avec toutes sortes de variantes : une petite danseuse, tout à son bonheur, elle aussi au milieu du chaos urbain, un homme qui regarde un tableau en vitrine d’une galerie, indifférent aux milliers de voitures derrière lui, une dame qui revient du marché et s’arrête pour lire un peu dans un square, avec ravissement, des musiciens qui jouent ensemble dans un appartement…

Peut-être avait-il été témoin de telles scènes, parce qu’après tout il suffit d’ouvrir les yeux. En tout cas ses dessins me rappellent des scènes auxquelles j’ai assisté. Comme ce jour où, enfant, j’ai entendu un grand bruit dans l’entrée et où j’ai couru voir ce qu’il se passait : ma mère, en rentrant du marché, avait lâché ses paniers n’importe où et marchait sur les mains.

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jeudi 5 janvier 2023

Olivier Roche / Les couleurs de Sempé

 


Jean-Jacques Sempé (1932-2022) : les couleurs d'un dessinateur


Les couleurs de Sempé

par Olivier Roche
19 octobre 2022
Sécheresse et incendies d’une ampleur inédite, guerre en Ukraine, spectre de catastrophe nucléaire, inflation, menaces de rationnements et de pénuries, tentative d’assassinat de Salman Rushdie, la nouvelle s’est glissée dans une actualité estivale déjà bien morose : le dessinateur Jean-Jacques Sempé, né le 17 août 1932, est décédé le 11 août dans sa résidence de vacances du Var, entouré de sa troisième épouse, Martine Gossieaux, qui est aussi sa galeriste et agente, et de quelques amis proches. Deux mois plus tard, Sempé est en librairie avec son dernier ouvrage,  publié par Denoël, une biographie de Marc Lecarpentier et l’intégrale des aventures du Petit Nicolas, mais également au cinéma avec Le Petit Nicolas. Qu’est-ce-qu’on attend pour être heureux ?


Marc Lecarpentier, Sempé. Itinéraire d’un dessinateur d’humour. Martine Gossieaux, 304 p., 39 €

Jean-Jacques Sempé, Sempé en Amérique. Denoël, 200 p., 38 €

René Goscinny et Jean-Jacques Sempé, Le Petit Nicolas. L’intégrale. IMAV, 2 vol., 856 p. et 776 p., 29,90 € et 27,90 €


L’ensemble de la presse écrite a rendu un bel hommage à Jean-Jacques Sempé, que résument bien ces quelques titres : « La douceur de rire », « Trait de génie », « Le dessinateur de notre époque », « Éternel magicien », « Le poète du quotidien », « Le dessinateur philosophe ». Seul Libération du 13 août relève quelques fausses notes : curieusement, Sempé a fait savoir à plusieurs reprises qu’il détestait et ne s’intéressait pas à la bande dessinée et à son langage codifié. Le quotidien signale également sa position légèrement rétrograde sur « cette infâme musique pop » et rappelle qu’il avait été pris la main dans le pot de confiture lors du scandale des « Panama Papers » en 2018. À l’époque, dans les colonnes du Monde, son épouse assurait que le dessinateur « avait oublié l’existence de ces comptes » cachés derrière une cascade de sociétés prête-noms. Dans sa nécrologie, publiée le 13 août, Le Monde oublie de reparler de cette affaire, mais souligne que le dessinateur, à l’élégance de playboy et aux conquêtes multiples, a longtemps été une personnalité des nuits parisiennes, fréquentant « des petits bouis-bouis qui ne payent pas de mine (Le Flore, Lipp [où il avait sa table], La Closerie, Castel) »…Jean-Jacques Sempé a parcouru bien du chemin depuis son enfance. Selon son propre témoignage, elle fut « lugubre et un peu tragique », dans une ville qu’il trouve sinistre, Bordeaux. Un père alcoolique, une mère brutale et de violentes scènes de ménage ; le petit Sempé s’évade en écoutant la radio à longueur de journée ou en lisant des romans policiers. La cour de l’école est aussi une échappatoire, les cris y sont joyeux ! Vers douze ans, il trouvera une autre source d’évasion : le dessin. Il quitte l’école à quatorze ans, enchaîne les petits boulots et, au début des années 1950, place enfin quelques dessins d’humour dans le journal Sud-Ouest, comme Bosc ou Chaval qui lui déconseille le métier. Monté à Paris, il rencontre René Goscinny dans les locaux parisiens de la World Press, l’agence de presse belge spécialisée dans la diffusion de bandes dessinées. La rencontre est décisive et les deux hommes deviennent amis. Le magazine belge Moustique, pour lequel ils travaillent tous deux, commande une série à Sempé. Il propose alors les aventures d’un petit garçon dont le nom lui est inspiré par une célèbre marque de négoce de vins… Malgré son peu de goût pour le neuvième art, Sempé accepte à condition que son ami Goscinny écrive le scénario. La série s’arrête à la vingt-huitième planche. Goscinny est en effet licencié par l’éditeur pour avoir réclamé une meilleure reconnaissance des auteurs. Solidaire, Sempé part également. C’est trois ans plus tard, dans Sud-Ouest Dimanche, que Le Petit Nicolas aura une seconde chance, sous la forme du récit illustré que l’on connaît maintenant. La mort de son meilleur ami, en 1977, le laissera « inconsolable ».

Alors que le Petit Nicolas devient une star internationale, la carrière de Sempé s’emballe. Au fil des ans, il collabore à de nombreux titres : France DimancheParis MatchPiloteL’ExpressLe FigaroLe Nouvel ObservateurTélérama… Depuis 1962, Sempé a aussi publié régulièrement les recueils de ses dessins aux éditions Denoël (groupe Gallimard), une quarantaine jusqu’en 2010. On peut y lire une partie de l’histoire quotidienne dans laquelle Sempé mélange banalité, drôlerie et poésie, en particulier pour s’agacer de la société de consommation… Dans les années 1960, ses albums aux titres inoubliables (Rien n’est simpleTout se complique, Sauve qui peutLa grande panique, etc.) sont vite édités en format de poche dans la collection « Folio ». On les retrouve dans toutes les bibliothèques des intellectuels parisiens. Sempé crée aussi Monsieur Lambert, « l’un des personnages secondaires de cette humanité monotone et multiple ». Il multiplie les expositions et les collaborations à d’autres journaux en France et à l’étranger.

La consécration viendra à la fin des années 1970, de l’autre côté de l’Atlantique. « Quoi de plus prestigieux, dans le monde de l’illustration, que de dessiner la couverture du New Yorker ? Rien », écrivait l’éditeur du magnifique recueil de couvertures et dessins du dessinateur hollandais Joost Swarte pour The New Yorker (Joost Swarte New York Book, Dargaud, 2017). En 1978, Sempé a rejoint le club très fermé des légendes de l’illustration qui ont publié à la une du rigoureux et prestigieux magazine new-yorkais comme Art Spiegelman, Saul Steinberg ou Chris Ware. Sempé, charmé par la Grosse Pomme, y a dessiné jusqu’en 2019. Le New Yorker vient de rendre hommage à son ancien collaborateur en publiant à la une de son édition du 5 septembre un délicieux dessin, Musique du matin, sa 114e couverture pour l’hebdomadaire. Et de lui donner la parole : « J’aime les couleurs de New York. Elles sont vivantes : jaunes, verts, rouges et bleus vifs. Paris, où je vis, est magnifique, mais il y fait toujours gris. » Son dernier album, posthume, est sorti le 13 octobre : Sempé en Amérique.

Jean-Jacques Sempé (1932-2022) : les couleurs d'un dessinateur

Toute l’œuvre de Sempé donne à penser, souligne Le Monde du 13 août, le comparant à Perec (Les choses), Barthes (Mythologies) ou Bourdieu (La distinction), avec « l’éclat de rire pour bonus ». Il chronique la vie moderne dans un style reconnaissable entre tous. Avec un art de la légèreté et du décalage assumé, Sempé capte et restitue avec tendresse, minutie et bienveillance l’absurdité des scènes de la vie quotidienne. Mais rien n’est simple : le lecteur doit chercher le gag dans les mille détails de ses immenses dessins. Sempé travaille sur de très grands formats qui seront sublimés lors de la réduction pour publication. Comme le souligne Libération, « Sempé sait mieux que personne utiliser la saturation, la répétition, le décadrage pour figurer l’aliénation de l’homme moderne : sa vie robotique métro-boulot-dodo, sa façon de se sentir vide malgré des étagères qui débordent d’objets ». Le trait d’encre du dessinateur, son utilisation des espaces et du vide sur la feuille de papier, le choix des couleurs pour embellir ou souligner l’humour, tout concorde au réalisme et à la beauté des scènes dessinées, qu’il s’agisse d’une ville vertigineuse, d’un bucolique paysage de campagne, d’une foule immense ou d’un personnage solitaire et rêveur… Modeste, le dessinateur parle, lui, de labeur, de travail, un travail de forçat. « Il n’y a que comme travailleur qu’il acceptait d’être qualifié de grand », souligne Libération.

Ces dernières années, son épouse a imaginé et réalisé une collection de livres qui ont en commun un grand entretien complice du dessinateur avec son ami Marc Lecarpentier : Sempé à New York (2009), dans lequel Sempé se confie sur son expérience new-yorkaise et commente les couvertures réalisées pour le New Yorker ; Enfances (2011), où il évoque sa vision de l’enfance et revient sur son expérience personnelle (jamais il n’en voudra à ses parents, explique-t-il) ; Sincères amitiés (2015), consacré à la complexité de ses amitiés, « dignes d’Épicure, de Montaigne, de Nietzsche » (Le Monde du 13 août), pour rappeler qu’elles nécessitent « de la discrétion, de la pudeur et de la fidélité » ; enfin, dans son dernier livre de conversation, Musiques (2017), Sempé convoque les musiciens de jazz ou de musique classique qu’il a dessinés avec tant de talent. Les parutions annoncées pour ces prochains mois permettront de découvrir – ou de redécouvrir – l’œuvre exceptionnelle de ce grand… dessinateur ! Selon L’Express (18 août), pour lequel Sempé a collaboré une dizaine d’années, rien n’échappait à son crayon infatigable : « il a construit une œuvre où le poète côtoie le philosophe et où le sociologue nous fait rire ou sourire en se contentant de suggérer sans jamais forcer le trait ».


EN ATTENDANT NADEAU





dimanche 14 août 2022

La France vue d'ailleurs - Orhan Pamuk : «Sempé, c'est la France ! Tout y est : l'ironie et la tendresse»


Des livres traduits dans 60 langues, 13 millions d'exemplaires vendus.
Le 23 avril à Paris, où il étiat venu présenter son dernier roman,
"Les nuits de la peste".

La France vue d'ailleurs - Orhan Pamuk : «Sempé, c'est la France ! Tout y est : l'ironie et la tendresse»

Portrait Philippe Labro

, Mis à jour le 

Philippe Labro a rencontré le grand romancier turc, Prix Nobel de littérature, dans le bar légendaire des auteurs de Gallimard

Pour rencontrer un Prix Nobel de littérature, est-il un endroit plus adéquat qu’un « hôtel littéraire » ? C’est ainsi que se définit l’hôtel Pont Royal, situé rive gauche à Paris. Dans le hall, face à la réception, sur les murs, des dizaines de photos en noir et blanc. On peut y voir de nombreux écrivains du XXe siècle : Malraux, Sagan, Cocteau, Breton, Sartre, Camus (plusieurs fois), Giono, Gide, Gary etc. Nul doute que, un jour, celui que j’aborde trouvera sa place sur ces murs. Il devrait, d’ailleurs, déjà l’avoir. Cet hôtel est chargé d’histoires. Je me souviens du bar du sous-sol du Pont Royal, qui a disparu. Dans les années 1950, on y voyait Sartre et Beauvoir buvant leur scotch, on y croisait Raymond Queneau et Roger Nimier, il y régnait ce que mon interlocuteur, Orhan Pamuk, appelle « cette atmosphère littéraire si française ».

Car c’est lui, Pamuk, prix Nobel en 2006, auteur d’une récente fresque, dense, riche, de 688 pages, « Les nuits de la peste » (éd. Gallimard), à qui, pour le troisième volet de la série commandée par Match (après Follett et Kennedy ), je me dois de poser quelques questions sur sa vision de la France. Son roman raconte une pandémie dans l’île fictive de Mingher, similaire à la Crète, au début du siècle dernier. Pamuk a souvent dit qu’après avoir lu, pour la première fois à l’âge de 19 ans, « La peste », de Camus, il s’était promis d’écrire à son tour un roman sur le même sujet. Mais ce livre puissant va au-delà, traitant non seulement de la peste, mais de la vanité du pouvoir, de l’amour et de l’émancipation des femmes, de la paranoïa d’un calife, de l’agonie de l’Empire ottoman. C’est construit avec l’habileté d’un roman policier, la documentation et la précision d’un livre d’histoire, l’imagination d’un conteur oriental, ou plutôt d’une conteuse, puisque la narratrice s’appelle Mîha. C’est un roman dont la dimension et l’ambition ont été saluées par toute la critique lors de sa sortie. C’est une œuvre typique de ce Prix Nobel de littérature.

PARIS MATCH


vendredi 12 août 2022

Le dessinateur français Jean-Jacques Sempé est mort

Jean-Jacques Sempé


Le dessinateur français Jean-Jacques Sempé est mort

La disparition d'un génie. Le dessinateur Jean-Jacques Sempé est mort à l'âge de 89 ans. 

 Le dessinateur d'humour est mort jeudi, dans sa résidence de vacances, a indiqué Marc Lecarpentier, son biographe et ami.

Yannick Vely , avec AFP, Mis à jour le 

Le dessinateur français Jean-Jacques Sempé, connu pour ses illustrations des aventures du «Petit Nicolas» et ses dessins de presse humoristiques notamment dans Paris Match depuis 1956, est décédé jeudi à l'âge de 89 ans, a annoncé son épouse Martine Gossieaux Sempé à l'AFP. «Le dessinateur d'humour Jean-Jacques Sempé est décédé paisiblement (jeudi) soir, 11 août (2022), dans sa 89e année, dans sa résidence de vacances, entouré de sa femme et de ses amis proches», a indiqué Marc Lecarpentier, son biographe et ami, dans une déclaration à l'AFP.

« Je n’ai pas du tout, du tout l’impression d’avoir fait “une œuvre”, comme ils disent. Ce mot me gêne. J’ai juste fait énormément de dessins, je ne sais faire que cela, mais de qualité très irrégulière...», confiait-il à Paris Match en 2012 « On ne peut pas avoir confiance en soi. A chaque page blanche, tout est remis en cause, on doute tout le temps. Alors je demande l’avis de mes amis, je les torture : “Mais tu as bien compris ? Explique-moi ce que tu as compris !”» Ainsi parlait Jean-Jacques Sempé, à jamais associé dans l'imaginaire national au «Petit Nicolas»­ et à son ami René Goscinny - un film d'animation formidable récompensé au dernier Festival d'Annecy rend d'ailleurs hommage au duo. L'homme était devenu dessinateur, car c'était «le seul métier qu'(il avait) trouvé». «On n’a voulu de moi nulle part. Pour gagner ma vie, j’ai essayé plein de choses : représentant de commerce, livreur à bicyclette. Comme je ne trouvais pas de travail, je me suis engagé dans l’armée qui m’assurait le gîte et le couvert». Mais notre joyeux gaffeur paumait des fusils....

«L'ironie et la tendresse»

Car oui, sans son coup de crayon, le petit Jean-Jacques aurait pu finir voyou. A Bordeaux, où vivait la famille, ses parents ­pauvres et peu éduqués s’entre-déchiraient quasiment tous les soirs. Sa mère lui envoyait « des torgnoles », et son beau-père, ­représentant en conserves, rentrait bourré un soir sur deux et devenait violent. « Ce n’était jamais régulier. On ­pouvait avoir trois jours d’accalmie et deux jours de suite de bagarres. » Alors l'enfant de Pessac, longtemps bègue, pour fuir ce quotidien morose, va observer le monde sans un mot et croquer la vie qui passe. Sur le plan professionnel, il commencera par des petits dessins de presse pour «Sud Ouest» qu'il signe «DRO» (to draw, dessiner en anglais) avant la rencontre décisive et parisienne avec René Goscinny en 1954. Les deux hommes créent «Le Petit Nicolas», qui prend vie après quelques balbutiements en 1959. Il publiait déjà régulièrement des dessins pour Paris Match. « 1956, c’était un tout petit bonhomme qui crie. “Haut les mains !”. Il n’était pas formidable, ce dessin… », avouait-il, toujours en 2012. En 1978, c'est la consécration : le «New Yorker» le contacte pour la couverture : le Graal pour un dessinateur de presse. Là encore, quand on l'interrogeait sur le sujet, en 2009, Jean-Jacques Sempé ne feignait pas son étonnement. «En 1978, une de ses journalistes avait montré au directeur un de mes albums. Il m’a demandé de réaliser des couvertures. J’ai failli avoir une jaunisse car, à ce moment-là, je ne pouvais plus reculer. J’ai travaillé comme un fou, à en être malade. Je ne connaissais rien de New York , je savais que là-bas rien n’est pareil, même les fenêtres...» Le plus bel hommage, c'est peut-être le prix Nobel de littérature turc Orhan Pamuk , qui lui a rendu, dans notre journal : «Sempé, c'est la France ! Tout y est : l'ironie et la tendresse»

PARIS MATCH