jeudi 16 mars 2023
mercredi 15 mars 2023
Le chemin de Damas de George Orwell

Le chemin
de Damas
de George
Orwell
par Marc Porée
3 août 2022
Le quai de Wigan (1937) reparait dans une nouvelle traduction que signent Clotilde Meyer et Isabelle Taudière. Dans sa première partie, Orwell met le cap sur le nord de l’Angleterre, à la rencontre des mineurs de Wigan et de Sheffield. Partageant leur existence, il dénonce des conditions de travail et de logement d’une indignité totale. Dans la deuxième partie, le futur auteur de La ferme des animaux et de 1984 fustige le bolchevisme et son machinisme débridé. Mais sans renoncer d’un pouce aux idéaux du socialisme, et en se disant convaincu que celui-ci incarne la seule parade à l’omniprésente menace fasciste. Cela donne lieu à un livre tenant à la fois de l’enquête de terrain, rigoureuse et implacable, et de l’agit-prop. Pas plus l’une que l’autre n’ont pris une ride. C’en est même diablement instructif pour notre temps présent.
George Orwell, Le quai de Wigan. Trad. de l’anglais par Clotilde Meyer et Isabelle Taudière. Préface de Jean-Laurent Cassely. Climats, 336 p., 21 €
George Orwell, Le quai de Wigan. Trad. de l’anglais par Clotilde Meyer et Isabelle Taudière. Préface de Jean-Laurent Cassely. Climats, 336 p., 21 €
À peine rentré de Birmanie, où il servit – et sévit – pendant cinq ans dans la police impériale avant d’en démissionner avec perte et fracas, George Orwell se rend dans le nord de l’Angleterre, à la demande de son éditeur qui lui commande un reportage, quasi ethnographique, sur les conditions de vie dans les mines au temps du chômage de masse. Le romancier établi a déjà fait l’expérience de la « dèche » à Paris et à Londres, mais l’expérience exhalait à l’époque un aventureux et quasi romantique parfum d’émancipation.
Cette fois-ci, l’odeur et le bruit seront du genre effroyablement naturaliste. Bruit des galoches des ouvrières qui retentissent à même la chaussée, sur lequel s’ouvre le livre, faisant de ce dernier l’équivalent d’une magistrale « claque » dans la figure du narrateur comme du lecteur. Bruit ininterrompu et vacarme assourdissant, par la suite, des machines, partout dans les houillères. Odeur infecte, aussi, qui vous prend au nez et à la gorge, à l’intérieur de la triperie des Brooker, où le narrateur a pris pension. À chaque étape du périple, la puanteur est au rendez-vous, compagne obligée de la saleté, de la promiscuité et de la laideur industrielles (« laideur si atroce et si écrasante qu’on n’a d’autre choix, si l’on peut dire, que de composer avec elle »). Est-ce à dire que les « basses classes sentent mauvais » ? [1] Qu’on ne s’y trompe pas : l’énoncé aux forts relents de racisme, rappelant un « le bruit et l’odeur » de sinistre mémoire, n’est pas à prendre au premier degré : officiellement, Orwell le convoque au titre des préjugés autant culturels que psychologiques qui se dressent, comme autant d’obstacles, sur la route de Wigan. Reste que ces préventions, l’intellectuel de gauche les partageait peu ou prou. Avant de comprendre la nécessité de s’en détacher, dût-il lui en coûter.
À ce stade, entre en ligne de compte une dimension rarement prise en charge par les traducteurs français. Le titre original, en effet, « The Road to Wigan Pier », exprime à la fois un déplacement et un marqueur culturel emprunté à la typologie biblique. Tout lecteur anglophone y entend un rappel du dessillement subi par Saül sur le chemin de Damas, où il comptait superviser la persécution des chrétiens. Mais, lorsqu’il est frappé par la lumière du Christ se manifestant à lui, des écailles lui tombent des yeux. Pareille conversion, en l’espèce au christianisme, marquée en outre par un changement de nom, de Saül à Paul, Orwell ne la reproduit pas à l’identique, mais du moins aura-t-il connu son « chemin de Damas », au sens où le séjour en pays minier lui aura ouvert les yeux sur toutes sortes de choses, à commencer par la dépendance absolue du pays d’en haut – et de la civilisation qu’il porte – envers le charbon d’en bas, celui qu’exploitent les mineurs de fond. Des mineurs de petite taille, au passage, dont il admire la plastique, déplore le mauvais état sanitaire, tout en saluant leur peu commune faculté de résistance, ainsi que leur non moins admirable « décence commune ».

Après une catastrophe minière à Cwm, au Pays de Galles (1927) © Gallica/BnF
Présente dans le titre anglais, il est une autre subtilité qui ne passe pas aisément en français. Pier, en anglais, c’est le quai, certes, d’où le « quai de Wigan », un poil statique. Mais, en la circonstance, un quai tenant davantage du pont branlant, servant autrefois à décharger le charbon, et qui a disparu depuis longtemps. De fait, ce quai fantôme consacre la constitution d’une « légende urbaine », dont Orwell est venu constater, in situ, l’inanité. Mais pier, dans l’imaginaire collectif, désigne surtout une jetée. À l’image de Brighton, Ramsgate, Margate et autres stations balnéaires du sud de l’Angleterre qui s’enorgueillissent de leur jetée victorienne où déambulent les vacanciers en mal de sensations. Il y aurait donc un certain cynisme à laisser entendre que, sous les pavés de Wigan coincée au milieu des terres, entre Liverpool et Manchester, se trouve la moindre plage…
À la quête d’un quai perdu (et jamais retrouvé) succède une enquête d’un autre type, portant cette fois sur les contours en pointillé du socialisme à l’anglaise. C’est que lui aussi manque cruellement à l’appel. Et Orwell de s’employer à tenter de dégager la pureté brute du « diamant » socialiste du « fumier » des pseudo-doctrines en passe de l’ensevelir. La question qui le taraude devient celle-ci : « comment fabriquer des socialistes aussi vite que possible ? ». Sous-entendu, de vrais socialistes, à mille lieux des socialistes « excentriques » en peau de lapin qui pullulent à Londres sans faire avancer la cause d’un pouce. Cette hétéroclite coterie de « végétariens à la barbe fleurie, de commissaires bolchéviques à demi gangsters et à demi perroquets, de dames en sandales pétries de bons sentiments, de marxistes chevelus se gargarisant de grands mots, de transfuges quakers, de zélateurs du contrôle des naissances et de scribouillards crypto-travaillistes », Orwell assume de ne pas la porter dans son cœur. Mieux, ou pis, il l’accable d’une détestation crasse, où se concentrent mille et un biais, tous moins recommandables les uns que les autres, à commencer par la misogynie et l’homophobie. Dans la guerre du goût qui l’oppose aux farouches partisans de la révolution à l’Est, Orwell ne fait pas dans la dentelle. Après le reportage sur le terrain, le dézingage en règle ; la grosse mitraille, à la suite des notes télégraphiques sur la crise du logement. En prennent pour leur grade : le moralisme doctrinaire, le progressisme mal digéré, le « culte stupide de la Russie ».
On pourra trouver déplaisants le ton polémique et la vitupération ad hominem adoptés en cette deuxième partie. Reste que cela s’appelle faire de la politique. Et que c’était sans doute le prix à payer pour qui entendait revenir aux fondamentaux du socialisme. Lesquels ont pour noms : indéfectible croyance dans l’avenir de la révolution et lutte de tous les instants contre le despotisme et les dominations, d’où qu’elles viennent. « Intersectionnel » avant l’heure, Orwell pressent en effet à quel point les ouvriers en général, les mineurs en particulier, sont dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres ce que sont les Birmans sous la domination anglaise. Des parias, en butte à l’humiliation et à la discrimination cumulées : « être forcé d’attendre des heures, devoir se plier au bon vouloir d’autrui […] Soumis à d’innombrables influences, l’ouvrier est en permanence réduit à un rôle passif. Il n’agit pas, il est régi ». L’un dans l’autre, on peut savoir gré à Orwell de remettre l’église socialiste au centre du village planétaire. « Justice et liberté ! » : sa formule, qui claque et résonne comme un coup de clairon, a un grand mérite. Celui de la clarté définitoire, fût-elle cash, en des temps, qui sont aussi les nôtres, de grand confusionnisme idéologique.

Après une catastrophe minière à Cwm, au Pays de Galles (1927) © Gallica/BnF
Actualité d’Orwell, donc, finalement plus sensible à la vérité unique du visage humain, rongé par la misère et la souffrance, qu’aux données statistiques et aux généralités de la sociologie. Et ce, malgré l’évidente différence de contexte. Hier, le fléau économique et social s’appelait chômage de masse. Aujourd’hui, on assiste à la généralisation du travail précaire et intérimaire – mais ses effets sont tout autant « délétères », le mot est d’Orwell. Du reste, c’est bien sous la bannière de ce dernier, tout récemment, que Florence Aubenas s’est rangée : son Quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010), bien nommé celui-là, reprend le travail pionnier de journalisme d’immersion autrefois mené à Wigan pour l’appliquer aux femmes employées à faire le ménage sur les ferries trans-Manche. Hier, le fascisme représentait la menace principale planant sur l’Europe. Qui pourrait soutenir, 85 ans plus tard, que la « bête immonde » a disparu ? Là encore, il faut savoir prêter l’oreille aux leçons prodiguées par Orwell. Entre deux coups de bâton, le Père Fouettard lève le voile sur la respectabilité dont, en Angleterre du moins, le fascisme aime à se parer. « Le fasciste puise sa force dans les meilleurs courants conservateurs comme dans les pires. Il séduit d’emblée tous les individus attachés aux traditions et à la discipline. Même sous ses traits symboliques les plus détestables, le fasciste n’a pas forcément conscience d’être une brute épaisse. Il se voit plutôt comme un Roland au col de Roncevaux protégeant la chrétienté contre les Barbares. » Toute allusion à un personnage contemporain dont le nom commence par un Z serait évidemment fortuite…
Pérennité, enfin, des leçons que le déplacement physique à Wigan a permis de faire émerger au grand jour. Il en est qui ne sont pas bonnes à entendre : « Toute opinion révolutionnaire tire une partie de sa force d’une conviction secrète que l’on ne peut rien changer. » Sans commentaire. Mais le principal enseignement à retenir – il est universel, et chacun pourra en vérifier la pertinence sur sa petite personne. Il a pour nom « différence de classe » – reste celui-ci : « maudit grain de sable de la différence de classe, qu’on sent comme le petit pois sous le matelas de la princesse ». Ainsi, tant que perdurera l’incommensurable mépris ressenti par la classe moyenne envers l’ouvrier, il n’y aura pas de révolution, pas de société sans classes. Or la première demeure plus que jamais indispensable à l’avènement de la seconde. Décidément, avec ou sans biais, il n’y a pas une ligne à retirer au bréviaire du socialisme orwellien
1. Il serait sans doute plus pertinent de parler de « classes populaires » que de « basses classes ».
2. Dans l’édition d’Orwell dans la Pléiade (2020), Véronique Béghain fait exception à la règle en traduisant : Wigan Pier. Au bout du chemin.
EaN a également rendu compte de la retraduction de 1984 par Josée Kamoun, des adaptations de ce roman en bandes dessinées, et des nouvelles traductions de 1984 et de La ferme des animaux.
mardi 14 mars 2023
George Orwell / Œuvres / Eric Blair, alias George Orwell

George Orwell
Eric Blair, alias George Orwell
par Marc Porée21 octobre 2020
Un Orwell à hauteur d’homme, avec ses forces – son exigence de justice, son ardente obligation de solidarité avec les opprimés de tout poil – et ses faiblesses – virilisme, androcentrisme, homophobie. De quoi écorner, sans rien du monde la brouiller, l’image du « modelle commun et humain » (Montaigne), d’emblée convoquée par Philippe Jaworski, responsable d’une édition qui, elle aussi, est un modèle du genre. Cette très cohérente Pléiade fera date, à n’en pas douter, entre autres parce que, pour la toute première fois, le signifiant maître qu’est Big Brother est traduit : place, enfin, au « Grand Frère ».
George Orwell, Œuvres. Trad. de l’anglais par Véronique Béghain, Marc Chénetier, Philippe Jaworski et Patrice Repusseau. Édition de Philippe Jaworski avec la collaboration de Véronique Béghain, Marc Chénetier et Patrice Repusseau. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 664 p., 66 € jusqu’au 31 mars 2021
On le sait peu en France, mais George Orwell n’est qu’un nom de plume – un nom de guerre plutôt. Le véritable patronyme de l’écrivain était Eric Blair, et c’est lors de la parution de Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) qu’il franchit le pas : son nouveau prénom sera celui du saint patron de l’Angleterre, excusez du peu, et il portera le nom d’une rivière coulant tout près de la demeure de ses parents, dans le Suffolk, un signifiant dont il aimait la « rondeur » tout anglaise.
Rien de melliflue, pourtant, dans le propos. Tranchante, impérieuse, férocement partiale à l’occasion, quoique continûment cristalline, telle est sa prose. Plongeant ses racines, donc sa radicalité, loin dans l’imaginaire du dissent, du non-conformisme protestataire tel qu’il naît puis s’amplifie au long des XVIe et XVIIe siècles anglais, Orwell perpétue une tradition hérétique, refusant « de faire insulte à sa propre conscience » et n’ayant pas peur de dire leurs quatre vérités aux puissances d’« empêchement ». Tradition que l’éditeur, dans la Pléiade déjà, de Herman Melville, Philip Roth, Francis Scott Fitzgerald et Jack London, connaît intimement, dans la mesure où, de la Vieille à la Nouvelle-Angleterre, elle n’a fait que se déplacer d’est en ouest, sans que change sa nature profonde. Autre veine, anglo-américaine toujours : l’exploration des marges urbaines et de leur « imaginaire social », ainsi que le dirait le regretté Dominique Kalifa. D’où les nombreuses passerelles, reliant l’« Abîme » de Jack London à la « Dèche » de George Orwell, et qui nous font entrer dans le secret de la fabrique d’une écriture commune, celle du « terrain ».
Il revient à Véronique Béghain, autre américaniste, de lever un lièvre : les deux récits dont elle a la charge et dont elle assure la traduction, Dans la dèche et Wigan Pier. Au bout du chemin, font apparaître, au terme d’une analyse serrée, combien la volonté de se tenir aux côtés des classes populaires et laborieuses a pu conduire Orwell à survaloriser une forme de virilité ouvriériste, à craindre, aussi, pour le « pénis et la démoralisation de l’Occident », pour le dire avec les mots de la passionnante enquête menée en leur temps par Jean-Paul Aron et Roger Kempf. Faire œuvre d’homme – l’expression est de Marc Aurèle – ne va pas sans rejets, phobies et aveuglements, par exemple aux souffrances des vulnérables au féminin. Ces critiques, notamment féministes, il importait de les entendre et, en ne le ménageant en rien, cette édition en tout point scrupuleuse n’en sert que mieux la cause de l’écrivain. À l’inverse, le précieux témoignage personnel que signe son ami George Woodcock, sous le titre Orwell à sa guise. La vie et l’œuvre d’un esprit libre (Lux), qui commence par le dépeindre sous les traits d’un Don Quichotte, n’échappe pas tout à fait à la loi du genre hagiographique.

Ce volume est traversé par trois lignes directrices, un geste, un principe et un paradoxe, au service d’une rigueur, d’une honnêteté de bout en bout exemplaires. Le geste consiste à verser l’artiste résolument du côté des victimes, de l’homme ordinaire (common man) et de sa dignité (decency), qu’il ait le visage de Winston Smith ou de John Flory (l’expatrié d’En Birmanie). C’est l’homme quelconque, universel, non le prolétaire, qui est le héros orwellien par excellence, soutient Philippe Jaworski. Et pan sur plus d’un bec… Le paradoxe qui en découle, c’est que jamais commentateur avant lui se sera aussi peu intéressé à Big Brother, aura fait si peu de cas de la société de surveillance qu’il symbolise à tout jamais. Pis, la technologie qui la rend possible se voit ici traitée de bidouillage indigent, dérisoire, faible pour tout dire. Et ce, alors que pour la première fois dans l’histoire de la traduction en français de 1984, Big Brother n’est plus : Big Brother est ici remplacé par « Grand Frère ». À peine traduit, voilà son spectre déjà éclipsé !
Faut-il s’en réjouir ? Oui, dans l’absolu, même si subsiste l’ombre d’un doute quant à la forme. Sous le premier septennat de François Mitterrand, on se souvient que les « grands frères » travaillaient, dans les cités et les quartiers, à rétablir une forme de fraternité, en faisant œuvre utile de médiation, voire d’intégration. On imagine assez mal, même à travers le prisme de l’ironie, le dictateur à la tête de l’Océania dans ce rôle-là. Reste le principe, auquel on souscrira sans réserve. Traduire, c’est tout traduire, avec la transparence de la vitre, d’autant plus que
1984 – c’est l’une des convictions les plus fortes de Philippe Jaworski – impose la question du traduire au cœur du dispositif. Avec sa démesure, ses barbarismes, sa laideur monstrueuse, cette nouvelle version du « néoparle » orwellien (anciennement la « novlangue ») procède d’une compréhension en profondeur du mal qui gangrène la langue, qu’elle soit anglaise, allemande ou française.

Un autre Orwell était-il possible ? Peut-être, mais on le dit sans grande conviction, tant la lumière répandue sur notre présent par cette lecture de ce classique « imparfait » est vive. Pour cela, il aurait fallu mobiliser le patriotisme de l’écrivain ; dans une série de courts textes écrits en 1941, alors qu’un déluge de bombes allemandes s’abat sur Londres, sa plume caustique fait mouche : « Une lady en Rolls Royce est plus nuisible au moral des troupes et du pays qu’un escadron de bombardiers de Goering ». Et puis il y a la perspective de la « révolution anglaise », dans laquelle l’intellectuel de gauche continue de croire : « Nous devons ajouter quelque chose à notre héritage ou le perdre ; nous devons grandir ou devenir tout petit, aller de l’avant ou reculer. Je crois en l’Angleterre, je crois que nous irons de l’avant. » Mais c’eût été encourir le reproche de chauvinisme.
Ou davantage solliciter la veine romanesque d’Orwell. Non, il ne fut pas toujours ce romancier « malhabile » sous les traits duquel il se dépeignait à loisir, avec un sens très consommé de la
self deprecation (auto-dépréciation) poussée jusqu’au masochisme. On peut se montrer plus indulgent que Philippe Jaworski, dont l’appréciation portée sur le corpus romanesque, en dehors bien sûr des textes de fiction ici retenus, tient du réquisitoire. Un peu d’air frais (1939), par exemple, ne mérite pas forcément la charge sévère dont il fait ici l’objet ; le roman a ses fans, et son premier mérite est d’apporter, justement, une bouffée d’oxygène, un appel d’air, dans la grisaille étouffante de ces années d’avant-guerre, en proie aux querelles idéologiques sans merci, aux injonctions contradictoires sommant de prendre position pour un camp ou pour l’autre. En des accents quasi lawrenciens, ressuscite, le temps d’une brève escapade, assurément sentimentale et régressive, un paysage d’enfance, quand la ville – la banlieue, spectre encore plus hideux – n’avait pas encore dévoré la campagne. A-t-on du reste noté l’étrange ressemblance physique entre Orwell et D.H. Lawrence, deux écrivains emportés au même âge, mais à vingt ans de distance, par la même maladie (la tuberculose) ? Une mine pareillement sombre, une maigreur d’ascète, des yeux brûlants de fièvre, un semblable air de cadavre ambulant, de stylite sur sa colonne, tous deux dévorés, en définitive, par le démon de l’écriture, cet instinct « qui pousse le nourrisson à brailler pour qu’on s’occupe de lui ».

EN ATTENDANT NADEAUÀ ce titre, on a longtemps voulu voir en Orwell la figure d’un saint, presque d’un martyr, en tout cas d’un prophète, dans la lignée d’un William Blake marchant dans les rues de Londres, et imprimant chez ses contemporains des « marques de tourment et d’affliction ». C’est la pente suivie par une certaine critique britannique, qui se plaît à retracer la filiation vétéro-testamentaire dans les écrits d’Orwell. Portrait d’Orwell en Daniel dans la fosse aux lions :
Ose agir comme Daniel,
Ose te dresser seul,
Ose ne rien céder
Ose le faire savoir.
Résolument laïque, l’Orwell de Philippe Jaworski ne mange pas de ce pain-là. L’essayiste incisif se nourrit de « vache enragée » (ancien titre français de Dans la dèche), invariablement présente au menu des damnés de la terre. Il s’incarne ici-bas, dans le monde qui est le nôtre, dans la suie et la crasse, mais aussi au plus vif et au plus près des sensations ; il prend racine dans l’observation, dans l’attention de chaque instant portée aux détails, aux « choses vues ». Il rejette la littérature qui trouverait, à l’instar d’un Henry Miller, refuge « Dans le ventre de la baleine ». Rien de douillet ni de confortable chez Orwell, pour qui écrire c’est s’empoigner, c’est s’exposer, et dont le « complexe » serait, à tout prendre, celui d’un anti-Jonas. Il se préoccupe de socialisme, de ses contenus réels, et non formels, mais sa ligne n’est jamais celle du parti – elle demeure, « contre vents et marées », dit George Woodcock, celle de l’écriture faite souverainement politique. Le pire cauchemar de ce franc-tireur impénitent ? Une botte de soldat qui écrase un visage d’homme ou de femme, sous toutes les latitudes. En vérité, ce soi-disant oiseau de malheur œuvrait pour le bien (Or-well) de ses semblables – de ses « Frères humains ».
samedi 10 décembre 2022
Lumières sur la novlangue
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| George Orwell |
Lumières sur la novlangue
Mis en ligne le 5 janvier 2019 ·
Paru dans l'édition 1381 du 5 janvier 2019
George Orwell a inventé le terme newspeak – novlangue, en français – pour désigner une opération de torsion du langage organisée par un système politique. Il avait observé que l’hitlérisme et le stalinisme avaient d’abord été des entreprises de manipulation des mots pour mieux tordre les corps et manipuler les masses. Dans le roman 1984, le parti au pouvoir diffuse des messages comme « La guerre c’est la paix » ou « L’ignorance c’est la force » .
Orwell avait un don d’observation et d’anticipation, mais il n’avait pas prévu que les réseaux sociaux participeraient largement à la constitution d’une très efficace novlangue populaire . (Le syntagme « réseau social » est une formule mensongère, un mot courant de la novlangue contemporaine : l’entreprise Facebook ne se cache même pas d’avoir comme but de transformer tout lien social en une relation commerciale.)
Avec des outils comme Facebook, la production de mots tordus et la perversion du langage connaissent une formidable extension et peuvent servir plus que jamais à tout embrouiller dans tous les domaines. Si la langue de bois sert à ne pas parler de quelque chose, à contourner un problème – et ça s’entend –, la novlangue est plus active, plus violente, plus organisée : il y a une fabrication délibérée de syntagmes destinés à brouiller un message, une pensée, à changer la perception d’une réalité. Ainsi, la novlangue néolibérale édulcore et banalise la violence technico-financière, par exemple en parlant de « plan social » quand il est question d’un plan de licenciements. Terriblement insipide, cette langue est composée d’une succession de glissements sémantiques, d’euphémismes en série et de mots essorés. Une loi pour la répression de l’immigration et le démantèlement du droit d’asile est ainsi nommée « loi pour une immigration choisie » .
Cette communication est conçue pour écr ê ter une réalité qui nous serait insupportable si nous devions y faire face dans toute sa brutalité. Salman Rushdie appelle ça le « langage technologique » . Il donne l’exemple d’un article du New York Times après un accident d’avion au large de Long Island. Pour dire que les corps n’étaient pas identifiables, et pour ne pas dire que les poissons avaient mangé les visages, il était écrit que les corps avaient souffert d’une « intervention radicale de la vie sous-marine » .
C’est dans ce contexte que l’on peut aujourd’hui entendre des formules révisionnistes comme « L’universalisme est un intégrisme » – dans la bouche d’un Éric Zemmour – ou comme « Les Lumières sont un obscurantisme » . Marion Maréchal-Le Pen estime que « l’émancipation de l’individu pensée par les Lumières […] est devenue une sorte d’intégrisme de rupture » . Et Jean-François Colosimo, qui dirige les éditions du Cerf, considère que « nous sommes aveuglés par la religion des Lumières […] qui ne laissent subsister que »leur face obscure » » . Inverser ainsi le sens premier de la philosophie des Lumières pour en faire un obscurantisme est un bon exemple des possibilités de la perversion du langage.
La novlangue n’est pas nouvelle, elle a toujours servi les logiques de masse et les raisonnements paranoïaques, et tous les totalitarismes, théocratiques ou non. Mais elle sert aussi bien quotidiennement les pouvoirs qui essayent de rendre acceptables des actes brutaux et inacceptables. « Bienvenue en France » : c’est ainsi que vient d’être nommé le tout nouveau programme qui va empêcher les étudiants étrangers et fauchés de venir étudier en France. C’est peut-être de l’humour de droite et en même temps d’extrême droite, mais ça s’appelle du sadisme, il n’y a pas d’autre mot.





