Affichage des articles dont le libellé est Cioran. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cioran. Afficher tous les articles

lundi 8 juin 2015

Cioran / Philosophe ou moraliste


Emil Cioran

 (1911-1995)
Philosophe ou moraliste

La parution du Précis de décomposition, en 1949, et plus encore la réaction publique, avaient été jouissives. L’Occident, nos aînés s’en souviennent sans doute, s’abandonnait alors à la fièvre de la Reconstruction et des lendemains chantants. Et les lendemains étaient devenus des aujourd’hui ! Les déferlantes de l’optimisme d’importation américaine et de la vigueur vengeresse du communisme se succédaient sans relâche. Si l’on me permet ce raccourci, les consciences étaient ballottées entre les défilés tonitruants des Premiers Mai et les balades dans les belles américaines de copains nantis. Paul Eluard chantait Staline et les bourgeois frissonnaient en lisant James Hadley Chase dans la « Série Noire ».

Et Cioran arrivait avec ce petit livre de la collection « Essais » de Gallimard et déclarait : « Foutaises ! » La guerre à la modernité était déclarée : « Une génération n’apporte du nouveau qu’en piétinant ce qu’il y avait d’unique dans la génération précédente. »

Pour beaucoup, la dynamite Cioran abîma les énormes machines des idéologies capitaliste et communiste, en pleine collision. « Est-il délectation plus subtilement équivoque que d’assister à la ruine d’un mythe ? » écrivait-il dans le Précis. Qu’importait l’équivoque : la délectation était donnée. Jean-Paul Sartre et Gabriel Marcel prirent soudain la mauvaise mine qu’ils garderaient jusqu’à leur fin. Ce Diogène venu de Roumanie rendait futé.

Philosophe ou moraliste ?

On analysa l’explosif. Il contenait pas mal de Schopenhauer et beaucoup de Nietzsche. Du premier, il cultivait la verve, comme dans le pamphlet de 1856 Ils corrompent nos têtes, dénonçant « la grosse farce du hégélianisme » : « Paris pesait sur Napoléon, de son propre aveu, comme un manteau de plomb ; dix millions d’hommes en périrent. » Au second, il avait emprunté la méfiance à l’égard du logos totalitaire : « Des songes monstrueux peuplent les épiceries et les églises ; je n’y ai surpris personne qui ne vécût dans le délire. » Et rappelons, bien sûr, l’aversion de Cioran pour les définitions, que Ludwig Wittgenstein avait cependant poussée jusqu’aux fondements de la logique.

Des cohortes de zélateurs plus ou moins ardents de la gauche, de la droite et même du milieu, tous rongés par les contradictions qu’implique une idéologie exclusive, découvrirent à la lecture de Cioran que le nihilisme lavait plus blanc et que le scepticisme enlevait beaucoup de taches. Et au moins l’auteur, lui, n’avait-il rien à vendre.

Car Cioran est nihiliste, voire provocateur au-delà du sens commun. À 22 ans, quand il écrivait encore en roumain, il osa ceci : « Rien ne saurait justifier le fait de vivre. Peut-on encore, étant allé au bout de soi-même, invoquer des arguments, des causes, des effets ou des considérations morales ? Certes, non : il ne reste alors pour vivre que des raisons dénuées de fondement. » C’était dans son premier livre, Sur les cimes du désespoir. Ni Stavroguine, ni Raskolnikov, ni Muichkine n’étaient allés jusque-là.

On peut aujourd’hui s’interroger sur cette déclaration hyper-roman-tique : qu’est-ce qu’« aller au bout de soi » ? Qui est juge du « fondement » des raisons qu’on trouverait à vivre ? La validité logique du postulat comptait peu : l’auteur habillait son désespoir, un sentiment, de langage philosophique. Mais il ne faisait qu’écrire ce que le chevalier des Grieux chante depuis 1887 dans l’opéra Werther, de Massenet : « Pourquoi me réveiller ? »

Peu d’initiés savaient alors ses liens avec l’extrémisme proto-fasciste roumain d’avant-guerre. Il s’en échappa en 1937 en venant, grâce à une bourse d’études, étudier la philosophie à Paris, où il se fixa. Il était de ces jeunes Européens, Allemands, Français, Espagnols, Russes et autres, frappés de désespoir par l’échec de l’idée de civilisation que la Grande Guerre avait signifié au monde. Certains s’engagèrent dans l’action politique, d’autres dans la réflexion. Ainsi, Mircea Eliade, compatriote et bref compagnon de route de Cioran, s’évada, lui, dans l’étude des religions.

Dans son premier livre en français, Cioran se montra plus prudent : il se présenta, non pas en philosophe, mais plutôt en moraliste. Maniant le paradoxe ou l’aporie, l’invective ou la déploration, qu’il avait si bien apprises chez un Vauvenargues et surtout chez son cher Joseph de Maistre, il séduisit, troubla et piqua. Sans cesser d’être nihiliste : « Sans Dieu, tout est néant ; et Dieu ? Néant suprême. » (Syllogismes de l’amertume).

Sans chipoter, on eût aimé un peu plus de précision. De quel Dieu parlait-il ? Car rien de plus différent du Dieu de Pascal que l’Allah de Mahomet, Bouddha ou la trilogie hindouiste Brahma-Vichnou-Siva. Avait-il lu son ami Eliade ? Ce fut, d’ailleurs notre dernier objet de discussion. Pour le fils du pope, il n’y avait qu’un dieu, Dieu, le Pantocrator orthodoxe.

Poète ou prophète

Trente ans après Précis de décomposition, après La Tentation d’exister (1956), Histoire etutopie (1960), Syllogismes de l’amertume (1962), La Chute dans le temps (1964), Le mauvais démiurge (1969), De l’inconvénient d’être né (1973), Cioran s’installait sur un palier à mi-chemin entre la philosophie et l’histoire : Écartèlement (1979).

Jusqu’alors, il avait été un antidote à la dénaturation du langage et même de la réalité par les prophètes, prêtres et marchands d’orviétan. Il était roboratif et rares étaient les ouvrages où l’on ne trouvait quelques occasions d’éclater de rire. « Qu’est-ce qu’un contemporain ? Quelqu’un qu’on aimerait tuer, sans trop savoir comment. » (Le mauvais démiurge). On aurait parfois dit Pierre Desproges. Sa vertu curative de la gravité et de l’amphigouri était exemplaire.

La noirceur devenait systématique : « N’être pas né, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! » (De l’inconvénient d’être né) et ne faisait plus rire que par l’absurdité du propos : comment être heureux si l’on n’est pas né ?

Mais avec Écartèlement, certains signes d’altération du discours philosophique, déjà perceptibles dans Le mauvais démiurge, devinrent patents. Le nihilisme le cédait à l’amertume, la critique au sarcasme : « Heureux tous ceux qui, nés avant la Science, avaient le privilège de mourir dès leur première maladie ! » À la page 13, on tombait sur une longue réflexion commencée par un trajet en métro : Cioran ne voit que des étrangers autour de lui. Et là s’enclenche une rumination nationaliste sur la « confusion ethnique ». « Devant ces gueules si disparates […] la possibilité même d’une multitude si hétéroclite suggère que dans l’espace qu’elle occupe n’existait plus chez les autochtones le désir de sauvegarder ne fût-ce que l’ombre d’une identité. » Laissons de côté le choix des termes, « gueules », « disparates » : comment Cioran, d’ordinaire si sourcilleux sur le sens des mots, ne s’est-il pas interrogé sur celui d’« identité » ? Car c’est d’identité nationale, cette vieille lanterne aveugle des barrésiens, qu’il parle ici, sans réflexion historique : a-t-il seulement conscience que la France qu’il entend préserver est le produit d’un titanesque brassage d’« ethnies », avant et après le sacre de Clovis ? Les Wisigoths dans le sud-ouest, les Suèves en Gascogne, les Francs au nord-ouest, les Ostrogoths en Provence et j’en passe. Et ils ne parlaient même pas la même langue. Il est heureux qu’il n’ait pas pris le train en France au vie siècle. Ni au xe, quand les Normands arrivèrent, des Vikings et des Varègues dont les « gueules » ne lui auraient pas plu non plus. Ce qu’il nous sert là, c’est du Heidegger de la pire farine, une dissertation sur le « on n’est bien qu’avec ceux qui vous ressemblent » du phraseur de Fribourg.


Cette photo mythique de Louis Monier réunit les trois roumains de la littérature, Emil Michel Cioran, Eugène Ionesco et Mircea Eliade, place de Fustenberg à Paris.


Boutades outrées ? Ou constante émotionnelle ? Dans ses Cahiers 1957-1972, posthumes, on trouve ceci : « Le premier mot qui vous vient à l’esprit quand on descend dans la rue : extermination. » Au fur et à mesure qu’on lisait Cioran, il fallait s’habituer à l’idée qu’il haïssait l’humain : une icône orthodoxe crachant sur les misérables fidèles.

Mais quand même, à moitié allemand et entièrement chrétien, je n’ai pu maîtriser une crispation en lisant ces mots, bien plus tard : « Tous les peuples sont maudits. Le peuple juif l’est plus que les autres. Sa malédiction est automatique, sans lacunes. Elle va de soi. » (Cahiers)

En d’autres pages, Cioran, souvent, n’était guère plus inspiré : « Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires. » (Écartèlement). Lui qui avait commencé par dénoncer les supercheries, croyait-il qu’il en fût de salutaires ? Et son siècle ne lui avait-il pas montré qu’au contraire, c’est le dévoilement des vérités irrespirables qui a été salutaire ?

Toujours dans Écartèlement, il frise le délire apocalyptique : « La catastrophe étant la seule solution, […] il est légitime de se demander si l’humanité telle qu’elle est n’aurait pas intérêt à s’effacer maintenant plutôt que de s’exténuer et de s’avachir dans l’attente, en s’exposant à une ère d’agonie, où elle risquerait de perdre toute ambition, même celle de disparaître. » Dès lors, le moraliste et le philosophe se sont effacés, et le désespoir romantique reparaît dans sa souffrance infinie. Cioran tient le même discours que ces chefs de secte qui prêchent le suicide collectif et qu’un Hoffmansthal : « Il faut prendre congé du monde avant qu’il ne s’effondre. Beaucoup de gens le savent déjà, et un sentiment indicible rend beaucoup de gens poètes. »

Un autre Cioran apparaît : poète et prophète, presque un staretz slave, un de ces moines qui parcouraient les campagnes en apostrophant leurs auditeurs pour les ramener au sens perdu de la transcendance. « Ce qui ne peut pas se traduire en termes de religion ne mérite pas d’être vécu. » (Cahiers) Mais le messianisme lui manque : en témoignent ses nombreux discours sur le suicide. « Je suis un philosophe hurleur. » (Cahiers) Il est fou de peur : « Ma vision de l’avenir est si précise que, si j’avais des enfants, je les étranglerais sur l’heure. » (De l’inconvénient d’être né) Décidément, Cioran était retourné dans les Carpathes, il se muait en Dracula dépressif.

Dans cette crispation d’angoisse, pénible pour le lecteur, il se montrait à l’occasion péremptoire, voire creux : « Ce qui peut se dire manque de réalité. N’existe et ne compte que ce qui ne se passe pas dans le mot. » N’est-ce pas là un truisme, puisque le mot ne peut être utilisé que par l’observateur de ce qui se passe ? Et que rien ne peut « se passer » dans le mot ?

On lui avait trop parlé de l’influence de Nietzsche sur lui : il le rejeta donc, mais en termes bâclés : « Si on dressait la liste de toutes les bourdes qu’il a commises, on s’apercevrait vite qu’elles égalent en nombre et en gravité celles de Voltaire, avec toutefois pour Nietzsche cette circonstance atténuante : il s’est trompé souvent par volonté d’être ou de paraître frivole. » L’on éprouva la tentation de lui rétorquer : « Le XXe siècle devra me digérer avant ses autres rendez-vous. » (Nietzsche, évidemment). Et il reprocha ensuite à Nietzsche de « n’avoir démoli les idoles que pour les remplacer par d’autres ». Lesquelles ? Il ne le dit pas.

Le costume philosophique commençait à le gêner aux entournures.

Tradition

À la vérité, Cioran s’étant imposé par le nihilisme, il se voulait de plus en plus radical et prétendait, ô paradoxe, rejeter le nihilisme lui-même : « Dire Tout est illusoire, c’est sacrifier à l’illusion, c’est lui reconnaître un haut degré de réalité, le plus haut, alors qu’au contraire, on voulait la discréditer. » Confronté à l’absurde, Cioran le professe : son postulat revient à dire : « Même si j’ai tort, j’ai raison. » Et l’inverse. Dans son totalitarisme intellectuel, il n’évoque jamais la notion de connaissance incomplète. À ce point-ci, il n’abolit pas seulement la logique, mais aussi le langage. S’il était sincère, objectent ses adversaires, il n’aurait qu’à ne pas écrire, puisque tout est indémontrable et insignifiant. La critique allemande, d’ailleurs, s’énerve. Il n’est guère plus indulgent avec lui-même : « Relu quelques pages de mes pauvres Syllogismes ; ce sont des bribes de sonnets, des idées poétiques anéanties par la dérision. » (Cahiers)

La querelle avec le Moi est un exercice typiquement slave dont l’un des spécimens les plus délectables est sans doute ce quatrain d’un grand écrivain polonais, Witold Gombrowicz, inspiré par un autre Polonais, Czeslaw Milosz, futur prix Nobel de littérature, quand celui-ci rompit avec le PC polonais en 1952 et s’exila en France, lui aussi : « Je suis Milosz, je dois être Milosz,/Étant Milosz, je ne veux pas être Milosz,/Je tue le Milosz en moi afin/d’être encore plus Milosz. » Cioran restait fidèle à la tradition.

Dans ses premiers ouvrages, il enseignait le doute et l’ambiguïté, résumés dans la formule : « Si Stavroguine croit, il ne croit pas qu’il croie, mais s’il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croie pas. » C’était aussi le « ou bien-ou bien » (Enten eller) de Kierkegaard. Mais en retirant toute valeur à la raison critique, qui permet d’analyser l’ambiguïté et l’ambivalence, Cioran, absurdiste, niait le langage. À la fin, il évoquait la maxime du Chinois Tchouang-tseu : « Le meilleur usage qu’on puisse faire de la parole est de se taire. » Aveux et anathèmes (1987) scella l’évolution.

Son désespoir croissant, illustré plus haut par son attente d’une apocalypse, indique qu’il était de plus en plus porté vers l’Asie : « S’apparenter à cette Unité primordiale dont le Rigveda dit qu’elle respirait d’elle-même sans souffle. »

Désarroi

L’œuvre de Cioran est une des images les plus saisissantes du formidable séisme qui a secoué la culture occidentale du XXe siècle. Deux guerres successives, les plus atroces de l’histoire du monde, ont démontré l’échec de la culture humaniste classique, au nom de laquelle l’Occident prétendait régir le monde. Parler de Platon et de Socrate, de Spinoza et de Kant après un holocauste de centaines de millions de morts et des souffrances incommensurables en un demi-siècle n’était plus possible. Ni nos humanités ni notre religion n’avaient pu éviter cette double apocalypse.

Pour le monde chrétien orthodoxe, où Cioran gardait ses racines, en dépit de son exil dans la Patrie des Lumières, la ruine de la culture occidentale se doublait de l’échec de la grande saga slave. L’horreur du stalinisme et l’effondrement de l’URSS scellaient un autre échec, celui du messianisme slave, qui avait imprégné le fils du pope Cioran. S’il participa brièvement à l’illusion de l’Ordre fasciste, diffusée dans son pays par l’épisode de la dictature Antonescu et la Garde de Fer, il était trop lucide pour ne pas en percevoir les vices. D’où le départ pour Paris.

Ses livres exprimèrent dès lors le désarroi et l’angoisse que nos intellectuels tentaient de masquer par des façades idéologiques. Leur intérêt réside aussi dans leurs contradictions et leurs faiblesses. Le drapeau du nihilisme était celui d’un enfant du siècle désespéré.

Gerald Messadié
© Photo : Louis Monier





dimanche 7 juin 2015

Cioran / Analyse de l’œuvre

Œuvres de Cioran : Analyse

Analyse de l’œuvre d’Emil Cioran

« Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux” – Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il me suffit de voir comment il réagit à cet aveu de Keats. S’il ne comprend pas tout de suite, inutile de continuer », écrit dans un de ses plus beaux livres (1), le plus grand moraliste du XXe siècle.

Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il suffit de voir comment il réagit à n’importe quel aphorisme de Cioran. Soit il fait la grimace, ironise immédiatement sur la « facilité qu’il y a à faire des phrases comme ça », à moins qu’il ne juge tout ça « un peu dépressif, non ? », et dans ce cas, vous n’aurez plus rien à faire avec lui, vous aurez trouvé là votre ennemi métaphysique, soit, et quel soulagement, il sourit d’un œil complice et vous répond par un autre aphorisme du Roumain dont il connaît, comme vous, l’œuvre par cœur. Alors, vous vous reconnaîtrez de la même communauté d’esprit, vous vous découvrirez les mêmes codes, et vous vous ferez un pacte de sang existentiel en vous disant : « Je décèle immanquablement une faille chez tous ceux qui s’intéressent aux mêmes choses que moi. »

Et comment ! Faillibles, vaincus, décomposés, dégringolés, saints en larmes, existentialistes tentés, écartelés sans histoire, anathémisés tout seuls, velléitaires inaboutis, ratés magnifiques, brêles, à nous ! Et tant pis pour la belle-sœur qui ne se privera pas de vous dire : « Moi, je dis : aime la vie, la vie t’aimera ! »

Aimer la vie ? Et pourquoi pas se marier tant que vous y êtes ?
« En apprenant qu’il allait se marier bientôt, j’ai cru bon de masquer mon étonnement par une généralité : Tout est compatible avec tout. – Et lui C’est vrai, puisque l’homme est compatible avec la femme.” »

Le goût à la vie

Comme Chesterton ou Simone Weil dans un autre genre, Cioran fait partie de ces rares auteurs qui créent immédiatement de l’intimité entre celles et ceux qui l’aiment et de l’inimitié avec ceux qui ne l’aiment pas. Malgré la diffusion de ses œuvres et la mise en place progressive de son statut de classique (son entrée en Pléiade cette année, tout de même), il reste pour beaucoup un objet d’aversion, ne serait-ce que par son passé de jeune fasciste des années 1930 et de son allégeance à la Garde de Fer en Roumanie. Même si toute son œuvre future se constituera précisément contre cette erreur de jeunesse (les jeunes gens se trompent toujours de combat, comme disait Mauriac), même si l’on pourra parler, comme Sylvain David (2), d’« héroïsme à rebours » à propos de cet homme qui aura passé sa vie à penser contre lui-même et à édifier une sagesse et un style comme il n’y en a pas deux par siècle, il y a aura toujours des esprits positifs pour arguer que, justement, le passage du fascisme au scepticisme est la preuve manifeste que Cioran n’a pas changé d’un iota (car « face au fascisme, on n’a pas à être sceptique, mais antifasciste »), et que ce doute hyperbolique vis-à-vis de tout (et du tout) dans lequel notre penseur fétiche s’enferme reste en fin de compte une négation alambiquée de la vie – et que oui, « cela vous fait mal d’entendre ça, mais la vie, c’est quand même autre chose, et ça n’a rien à voir avec ce qu’en dit votre fonctionnaire du pessimisme ». Imparables esprits volontaires pour qui Cioran sera toujours l’auteur typique des paresseux, des ratés, des brêles, des dilettantes, des décadents – au fond, ce qu’il était lui-même – et avec un style bien trop lettreux pour être honnête, un style de celui qui connaît ses classiques et qui ne connaît que ça. Bref, une œuvre inauthentique, sournoisement nauséeuse, attrape-gogos et dont Wikipédia a raison de dire que « le grand public la jugera souvent pessimiste, voire morbide ». La belle-sœur sera bien d’accord : « À un moment donné, il faut grandir dans sa tête. »

Et pourtant, sans lui, nombre d’entre nous se seraient peut-être suicidés – du moins auraient perdu le goût de vivre pour jamais. Car oui, cent fois oui, Cioran nous redonne goût à la vie. Et particulièrement à l’adolescence quand celle-ci nous dégoûte. Le bonheur de tomber sur un livre qui s’intitule De l’inconvénient d’être né. Le bonheur d’être compris, admis, régénéré. Cioran, compagnon de vie. Cioran, potion magique. Cioran anti-suicidaire. Cioran sauveur. Qui dit moins du mal de la vie qu’il feint d’en dire. C’est cela que les salauds ne comprennent pas (car tout anti-Cioran est un salaud à nos yeux) : la vie ne peut, ne doit s’affirmer qu’une fois que nous avons traversé et assumé toutes ses négations, qu’une fois que nous avons éprouvé sa misère, qu’une fois que le principe de cruauté nous a été révélé. D’ailleurs, « plus on a souffert, moins on revendique. Protester est signe qu’on n’a traversé aucun enfer. »

Quand je pense qu’il y a des gens qui vont protester contre cette phrase ! Qui vont faire appel à la volonté. Mais la volonté n’est qu’une question de tempérament, qu’une question de chance, qu’une question de hasard. On est volontaire comme on est grand ou petit. Tout le reste est fêlure et rage impuissante contre cette fêlure. Notre seule marche de manœuvre : accepter le destin, accepter le désespoir. Danser. Boire avec ses amis. Rire.

« Excédé par tous. Mais j’aime rire. Et je ne peux pas rire seul. »

Renoncement

De nos jours, je veux dire, depuis un siècle ou deux, le social est à l’émancipation, la résistance, la critique. L’abnégation, cette valeur plusieurs fois millénaire, a mauvaise presse. Elle serait un renoncement de l’individu. Mais il faut renoncer pour vivre le plus heureux et le plus longtemps possible. Ce n’est que dans l’abnégation que vous pourrez trouver la sérénité et une certaine forme de bonheur. Ce que je veux faire dans la vie ? Me promener dans Paris, faire une sieste au Luxembourg, compter les nuages, les merveilleux nuages, boire une bonne bière, et écouter Bach. Écrire, peut-être. Écrire pour me désennuyer. Et pour inquiéter les imbéciles, aussi. Ils sont sans relâche, ceux-là. Et il n’y a que dans la sérénité que l’on peut les vaincre : « Vous êtes tranquille, vous oublierez votre ennemi qui, lui, veille et attend. Il s’agit néanmoins d’être prêt lorsqu’il foncera. Vous l’emporterez, car il sera affaibli par cette énorme consommation d’énergie qu’est la haine. »

La haine, affect déplaisant et éreintant. Se débarrasser des affects inutiles, très important. Ne pas haïr les méchants. Se contenter de les observer et de les voir trébucher : « Mal élevé comme il n’est pas permis de l’être, pingre, sale, insolent, subtil, saisissant les moindres nuances, hurlant de bonheur devant une outrance ou une plaisanterie, intrigant et calomniateur…, tout en lui était charme et répulsion. Un salaud qu’on regrette. »

Bref, la vie ne se supporte que dans la contemplation, la prière et la musique (sans qui elle serait une erreur, bien sûr !) Un peu de moquerie, aussi. « Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir. »

Suicide

On peut avoir des raisons de mourir – mais parce qu’on a aussi des raisons de vivre et que ces raisons sont momentanément contrariées. Alors que lorsqu’on n’a pas de raison de vivre, on n’en a encore moins de mourir. En fait, ce n’est pas soi qu’il faut tuer, c’est la vie. Et ceux qui se suicident signifient au fond qu’ils ont préféré la vie à eux-mêmes, les malheureux ! Ils ont cru dur comme fer que la vie était trop belle pour eux qui étaient trop moches. Ils ont laissé la vie sauve et pas eux. Ils n’ont pas su surmonter « le calvaire de la rencontre quotidienne avec sa propre gueule ». Ils ont oublié le péché originel et la castration. Ils ont cru que la vie n’était pas négative. Et tellement mortifiés par le retour du négatif refoulé, ils ont voulu mourir, ces idiots ! Mais non, mais non ! Le suicide est une erreur de jugement comme disait Napoléon. Le suicide, c’est le triomphe de la vie qui vous tue. Au contraire de l’idée de suicide qui est la soupape de sécurité par excellence. Hors la douleur physique, « avec laquelle il est impossible de dialoguer », et sans doute les problèmes d’argent (et qui à bien des égards relèvent de la douleur physique), tout le reste est plus ou moins gérable. Tout le reste est mauvaise représentation. De toute façon, « ce ne sont pas les maux violents qui nous marquent, mais les maux sourds, insistants, tolérables, faisant partie de notre train-train quotidien et nous sapant aussi consciencieusement que nous sape le Temps. »
Tant de malentendus existentiels que Cioran résout de sa divine verve ! Tant d’embrouilles métaphysiques débrouillées ! Tant de culpabilités déclarées coupables ! Tant de mauvais sentiments enfin permis : « Cimetière de Picpus. Un jeune homme et une dame défraîchie. Le gardien explique que le cimetière est réservé aux descendants des guillotinés. La dame intervient :
— Nous en sommes !
De quel air ! Après tout, il se peut qu’elle ait dit vrai. Mais ce ton provocant m’a poussé aussitôt du côté du bourreau. »

Paradoxes

Solaire Cioran. Comment ne pas l’aimer ? Comment croire qu’il nous déprime ? Comment ne pas voir la grande santé qui anime chacun de ses points de vue sur la maladie ? Ce n’est pas d’être dépressif qui est grave, c’est d’avoir un point de vue dépressif sur la dépression. Cioran a un point de vue clinique et comique sur elle. C’est cela que ceux qui ne peuvent le supporter lui reprochent et prennent pour de l’auto-complaisance. Un peu comme d’autres disent que les adagios en musique ajoutent à la tristesse du monde – alors que c’est précisément le contraire qu’ils font. Ils expriment la tristesse du monde et par catharsis nous en font sortir. Comme Chamfort, La Rochefoucauld, ou Nietzsche, Cioran est cathartique. Il nous réveille, nous régénère, nous apprend à surmonter notre misère – et pas dans l’espoir désespérant, dans l’optimisme flinguant, mais bien dans le désespoir revigorant, dans la contemplation joyeuse de la Croix de l’existence. Chrétien, évidemment, Émile Michel ! Toujours les Évangiles à portée de main. « Les clichés des Évangiles, singulièrement de la Passion, il est toujours bon de les avoir sous la main dans les moments où l’on croirait pouvoir s’en passer. »

Avec lui, on n’en est pas à un paradoxe près. Et tout paradoxe est toujours au service de l’orthodoxie. Voilà ce que l’esprit positif, ma belle-sœur et tous « ces bien portants qui ne sont pas réels » ne pourront jamais comprendre. Un grand ami à moi me l’avait confirmé : les gens sains et heureux sont des nazis qui s’ignorent – une phrase digne du maître.

Dieu ? Mais Dieu est du côté de Cioran.
« Dieu n’a rien créé qui lui soit plus odieux que ce monde, et du jour où il l’a créé, il ne l’a plus regardé, tant il le hait.
Le mystique musulman qui a écrit cela, je ne sais qu’il était, j’ignorerai toujours le nom de cet ami. »
Cioran n’était pas croyant mais avait la structure d’un croyant : « Je fais peu de cas de quiconque se passe du Péché originel. »

Insolente lisibilité

Trop de citations dans cet article ? Peut-être. Mais comment faire autrement ? Impossible d’écrire sur Cioran sans citer Cioran, et peut-être même impossible d’écrire sur Cioran tant Cioran va toujours plus vite que nous en pensée et en style. Ce que ses contempteurs appellent sa « facilité » n’est que son insolente lisibilité. Tous les auteurs lisibles ont toujours été rejetés par une partie de ce que Pierre Michon appelait « les lecteurs difficiles ». Les lecteurs exigeants, intransigeants, psychorigides, avec qui on ne saurait badiner ni danser. Les emmerdeurs qu’un clin d’œil offense ou qu’un sourire perturbe. Les lecteurs anti-risette qui ne veulent pas voir que seule la risette nous sauve de l’abîme. À moins qu’ils ne reprochent à Cioran d’oser ausculter le vivant, d’oser mélanger « vérités pures et vérités sordides, et cette mixture, honte du penseur, est la revanche du vivant. »

La vie grouillante. La vie vermine. La vie qui a toujours l’air plus vrai dans le mesquin, le sordide, l’abject. La vie qui vous rabaisse dès que vous osez vous élever. « J’ai remarqué qu’à l’issue de n’importe quelle secousse intérieure, mes réflexions, après un bref envol, prenaient une tournure lamentable et même grotesque. Il en a été invariablement ainsi dans mes crises, décisives ou non. Dès qu’on fait un bond hors de la vie, la vie se venge, et vous ramène à son niveau. »

On croyait que tout pouvait se comprendre par le mythe et la culture, on se trompait. Au fond, il n’y a jamais eu d’intelligence, c’est-à-dire de langage commun, avec la vie. Et c’est pourquoi celle-ci ne saurait jamais être un jeu. Un jeu a des règles. La vie n’en a pas. La vie ignore les règles du jeu et encore plus de celles de la rhétorique. La vie ne s’arrange pas avec le Logos. La vie se contrefout des structures élémentaires de la parenté, de l’interprétation des rêves et de l’Évangile. La vie se contrefout du sens qu’on veut lui donner à tout prix. Et c’est pourquoi « dès que vous soupçonnez quelqu’un du moindre faible pour l’Avenir, sachez que le suspect connaît l’adresse de plus d’un psychiatre ».

Défaites

Impasses. Apories. Aboulies. Aphasies. Quoiqu’on veuille, quoiqu’on fasse, on est coincé, on échoue toujours : « … d’une vie ne reste que ce qu’elle n’aura pas été ».

Quant au corps, il n’est là que pour « nous faire comprendre ce que le mot tortionnaire veut dire ».
Mais tant pis ! Il faut vivre. « Que chacun tire profit et orgueil du prestige lié aux débâcles intimes. »

La vérité vraie de notre être est que « tout ce qui nous incommode nous permet de nous définir. Sans indispositions, point d’identité. Chance et malchance d’un organisme inconscient. »

Sachons tirer profit de nos échecs. « Toute victoire est plus ou moins un mensonge. Elle ne touche qu’en surface, alors qu’une défaite, si minime soit-elle, nous atteint dans ce qu’il y a de plus profond en nous, où elle veillera à ne pas se laisser oublier, de sorte que nous pouvons, quoiqu’il arrive, compter sur sa compagnie. »

La défaite comme fête des profondeurs. L’inassouvissement comme kaïros existentiel. L’effondrement comme ascension à rebours de soi-même. Le fiasco comme sacre. Ce sont les grandes hontes qui font les grandes écritures. Sans honte, pas d’art – seulement du plagiat et de la critique. Génie du lâche. Médiocrité artistique du couillu. Trop courageux dans la vie pour l’être dans son œuvre – ou le contraire.

Les femmes

Demeurent les femmes : « Si je préfère les femmes aux hommes, c’est parce qu’elles ont sur eux l’avantage d’être plus déséquilibrées, donc plus compliquées, plus perspicaces et plus cyniques, sans compter cette supériorité mystérieuse que confère un esclavage millénaire. »

La bagatelle : « Sous un ciel désolé à souhait, deux oiseaux, indifférents à ce fond lugubre, se poursuivent… Leur si évidente allégresse est plus propre à réhabiliter un vieil instinct que la littérature érotique dans son ensemble. »

L’amour : « La grande, la seule originalité de l’amour est de rendre le bonheur indistinct du malheur. »

Mais pas d’enfants, jamais : « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! »

D’autant que nous payons toujours pour nos parents : « La plupart de nos maux procèdent de loin, de tel ou tel de nos ancêtres, abîmé par ses excès. Nous sommes punis pour ses débordements : nul besoin de boire, il aura bu à notre place. Cette gueule de bois qui nous surprend tant est le prix que nous payons pour ses euphories. »

Les tares, les dettes, le dégoût – ou tout ce que l’on se transmet de mieux en famille. Histoire d’un père qui a trop souffert de l’amour et qui en a dégoûté son fils. Histoire d’une mère qui a trop aimé les hommes et pas assez sa fille et a dégoûté celle-ci d’en être une. Histoire d’un grand-père qui s’est suicidé au retour de la guerre et dont la balle qu’il s’est envoyée dans la tête n’est pas sortie de celle de ses descendants. Histoire d’une grand-mère qui a convaincu toute sa famille de la saleté de la sexualité et a fait que les femmes soient pour ses fils des intouchables et que les hommes soient pour ses filles des violeurs. Histoires d’Atrides. Histoires de malédictions génétiques et génitales. Quoiqu’il faut toujours être reconnaissant à ses parents – et particulièrement pour avoir fait ce qui leur répugnait de faire si vous n’aviez été en danger de mort. Ils vous auraient voulu fort. Vous étiez faible. Ils ont fait avec cette faiblesse. Et c’est cela qui fait que non seulement on leur pardonne mais qu’encore on les remercie : « Il est impossible de passer des nuits blanches et d’exercer un métier : si, dans ma jeunesse, mes parents n’avaient pas financé mes insomnies, je me serais sûrement tué. »

(1) Aveux et anathèmes, Arcades, Gallimard, et d’où seront tirées toutes les citations de cet article.
(2) Sylvain David, Cioran. Un héroïsme à rebours, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Espace littéraire », 2006, 338 pages.

Pierre Cormary
© Photo : Louis Monier

LIRE > Emil Cioran, Œuvres, Édition Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », novembre 2011, 1658 pages, 63 €