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jeudi 23 mars 2023

Maurice Mourier / Contre-enquête / Balzac et Zola

 



Contre-enquête

par Maurice Mourier
6 août 2019

Enquêtes

Naturellement, l’enquête ne date pas d’hier – à peu près rien ne date d’hier. En tout cas, en France, une fois la bourgeoisie aux commandes, soit vers la fin du premier quart du XIXe siècle, sur fond de montée en puissance du journalisme, on s’est mis à enquêter dur afin d’approvisionner les cabinets de lecture en « histoires vraies ».

Balzac débutant n’allait pas seulement espionner, pour son plaisir pervers de voyeur invisible, les couples d’ouvriers en les suivant à la trace comme un voleur, ainsi qu’il le raconte dans l’exorde flamboyant de Facino Cane. Il interviewait sérieusement une de ses maîtresses, la duchesse d’Abrantès, de quinze ans son aînée, ex-épouse du général Junot, sur l’aristocratie militaire du temps de l’Empire et sur les campagnes de Napoléon, ou bien son amie de Touraine Zulma Carraud sur les arcanes de la vie de province. Tous enseignements puisés aux meilleures sources qui se retrouvent dans les nouvelles qu’il vendait à la presse en plein essor ou dans ses livres.

Quant à Zola, dans le dernier quart du même siècle, qui allait être aussi prodigieusement riche en invention littéraire qu’en découvertes scientifiques ou en merveilles picturales, on sait qu’il poussa le zèle, dans la recherche de l’authenticité de ce qu’on n’appelait pas encore « le vécu » – mais le grouillement charnel était là –, jusqu’à prendre des notes dans les maisons closes, une fille sur les genoux, pour les besoins d’une enquête sur les mœurs parisiennes qui allait fournir en matériaux récoltés sur le vif le récit des amours vénales de sa Nana (1879).

À partir de ce moment-là, celui du triomphe, jusqu’aujourd’hui non remis en question, de la culture bourgeoise et du capitalisme qui en est inséparable, triomphe en même temps du roman parvenu à rejeter dans l’in pace des livres qu’on lit peu les autres formes canoniques de la littérature, notamment la poésie mesurée mais aussi bien débridée (dans la prose), journalisme et littérature naviguent plus ou moins de conserve. Et l’investigation, attentive ou superficielle (le plus souvent), semble être le socle indispensable d’une activité littéraire de plus en plus envisagée comme un métier.

C’est donc un truisme de considérer que l’enquête est au cœur de la littérature. Mais c’est en même temps une de ces données immédiates qui ne révèlent leur caractère approximatif (et, en matière d’art, approximatif signifie le plus souvent faux) qu’au prix de quelque ajustement.

D’abord, si en effet écrire des textes, réussis ou ratés, méritant d’être appelés littéraires revenait, en fin de compte, à produire des romans où se reconnaîtrait seulement une époque – celle du lecteur –, même si la critique, dans sa noble fonction, devait avoir du mal à rendre cette pertinence textuelle évidente aussitôt pour tous, en prouvant par exemple que Les Rougon-Macquart sont effectivement ce qu’ils ont promis d’être, « une histoire naturelle et sociale » d’une certaine famille à un certain moment de la France, alors on ne voit pas pourquoi l’activité mise en branle pour instruire le public de la vérité de son temps se distinguerait d’un excellent journalisme.

La vulgate actuelle (littérature = journalisme de haut vol) trouve d’ailleurs son assise inébranlable dans la porosité de moins en moins problématique entre les deux mondes, celui de la création dite littéraire et celui des médias, porosité rendue éclatante, de façon toute naturelle semble-t-il, par le fait que le journalisme est considéré aujourd’hui comme l’antichambre de la création et que bien rares sont les journalistes patentés qui ne se lancent pas un jour ou l’autre dans le roman.

Enquêtes : l'enquête a-t-elle à voir avec la littérature ?

Émile Zola, par André Gill dans « Les Hommes d’aujourd’hui », septembre 1878, n° 4

Publier des articles, en particulier des articles d’actualité, est un métier. Écrire du romanesque, un degré tout juste un peu supérieur du même métier. De nombreux faits annexes viennent étayer cette certitude. Ainsi des universités de plus en plus nombreuses suivent-elles l’exemple américain en proposant à leurs étudiants des cours de « creative writing », qui préparent aussi bien à la production d’articles, contes, nouvelles, qu’à celle de romans. Ce qui conduit tant d’honnêtes gens à vouloir eux aussi écrire l’histoire de leur vie, et cela fort légitimement : si la littérature est un métier, il peut s’apprendre.

De même, sont confortés dans la même croyance des vertus de l’apprentissage nombre (ou la majorité) des éditeurs en herbe, persuadés que leur métier à eux (quel siècle à métiers !) consiste à « accoucher » leurs auteurs, leur apprenant en somme à écrire puisqu’il s’agit d’un métier et qu’il n’y a rien de plus exaltant, n’est-ce pas, pour un maître en écriture (tel se voit le jeune éditeur, en vertu souvent d’une onction qu’on a peine à qualifier : jupitérienne, peut-être), que de transformer l’apprenti docile et bien intentionné en compagnon .

Dans un tel contexte, on ne s’étonnera pas que la presse ait rappelé, avec un frémissement de stupeur, lors du décès accidentel de Paul Otchakovsky-Laurens, que cet éditeur singulier se refusait à opérer (ou faire opérer) quelque modification que ce fût sur un manuscrit à lui adressé, choisissant plutôt d’exercer à son encontre le droit (régalien) de vie ou de mort.

Or il suffit de renoncer une fois pour toutes à cette « évidence » : la littérature est un métier, pour conclure que P.O.L. avait raison. Et en déduire par raisonnement inverse que, la littérature n’étant pas un métier mais (sans préférence aucune) une vocation, une folie, un vice, une passion, un désir, toujours déçu, de se mesurer au génie des autres, c’est-à-dire de péter plus haut que son cul, et le travail de l’enquêteur un métier bien répertorié, réel, indiscutable, eh bien ! l’enquête n’a rien à voir avec la littérature.

Balzac, Zola, des réalistes dit-on, ne sont pas des enquêteurs mais, comme Albert Béguin l’a dit du premier, et comme on peut le dire également du second, des « visionnaires ». Vautrin ne nous fascine pas parce qu’il est un truand plausible, bien peint d’après nature, mais parce qu’il jaillit tel un frère obscur de l’imaginaire d’un auteur qui enfante des prodiges et s’en enchante. Nous n’aimons pas Nana parce qu’elle est la photographie exacte d’une « lionne » fin de siècle, mais parce que Zola désirait furieusement cette créature de son rêve. Elle porte, plus encore que la violence hypocrite d’une époque, la violence d’une écriture qui vacille et la transforme, là, au fil de la page, en la rousse femelle du lion, une animale couleur de frustration sexuelle et de désert. Si Zola n’était qu’un « naturaliste » de stricte obédience, qui le lirait encore ?

Pourtant, il est excessif de lancer que l’enquête n’a rien à voir avec la littérature. Elle n’a pas tout à fait rien à voir avec elle, mais à condition de donner au mot enquête un sens bien particulier. Penser tandis qu’on vit, qu’on va, qu’on vaque, qu’on se livre, comme le Socrate de Rabelais, à toutes sortes d’occupations dont les 9/10e, bien entendu, sont absurdes, inutiles, dangereuses pour soi-même et pour autrui, idiotes, insensées, c’est sans une seconde de répit enquêter sur le monde, sur ce que j’y fais ou n’y fais pas, sur ce que les autres y trament. Il serait donc totalement erroné de supposer un seul instant qu’on puisse s’abstraire de ce magma de façon à écrire une œuvre « pure », que certains ont néanmoins tentée.

Mais même Raymond Roussel, qui pouvait affirmer à juste titre dans Comment j’ai écrit certains de mes livres : « Chez moi, l’imagination est tout », se trouvait nolens volens si collé à la réalité ambiante de son temps d’expansion coloniale et de formidable progrès technique que lui aussi traduisait le monde, comme dit Michaux, lui qui aurait tant espéré (et Michaux donc !) s’en affranchir.

La littérature, disons la bonne, traduit le monde mais c’est de surcroît et comme par raccroc. Proust n’enquête pas sur le salon empesé où monsieur de Norpois s’écoute parler, pas plus qu’il ne raconte sa vie. Mais qui peut le plus peut le moins. En montant ce chef-d’œuvre d’imagination en allée qu’est l’architecture de la Recherche, ce livre monstre où, si l’auteur enquête, ce n’est que sur lui-même décliné en tante Léonie, Swann, Charlus, Jupien, Basin de Guermantes, il livre aussi, et comme en se jouant, la plus révélatrice radiographie d’un monde sur lequel le journalisme le plus affûté, à grand renfort de tonnes d’enquêtes dans l’ensemble fort estimables, n’aura accumulé que du papier avec lequel, le lendemain, le cuistot du Ritz, fatigué, enveloppera des tripes de poisson.

EN ATTENDANT NADEAU


RIMBAUD
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jeudi 28 février 2019

Littérature / Les fautes de français des grands écrivains



Littérature : les fautes de français des grands écrivains

Que peuvent donc avoir en commun Gide, Baudelaire, Camus, Zola, Voltaire et tant d'autres écrivains de renom ? Celui d'avoir fauté... en couchant leurs phrases. Un livre recense ces fautes de français de nos maîtres littéraires. Réjouissant.

Qui, parmi nous, peut se vanter de maîtriser parfaitement l'orthographe ? Qui n'a jamais eu quelque appréhension au moment d'expédier un mail, une note, une lettre ?

Le doute peut nous prendre.
Et si parmi ces mots jetés se cachait une faute d'accord, une erreur orthographique ?  Rien de très grave, bien entendu, mais pourquoi ressentons-nous comme une gêne, un frisson de culpabilité, une poussière de honte ?
C'est qu'on ne quitte jamais vraiment les années scolaires. Ah, ces moments terribles ! Quand le professeur de français annonçait les notes des rédactions. Les copies tombaient sur la table.
La sentence écrite à l'encre rouge...
"Victor Hugo, dont l'oeuvre n'est pas exempte de fautes d'accord,  fit poliment remarquer à Lamartine qu'il avait laissé passer quelques incorrections. Ce dernier répondit : "<em>Mon principe est cependant qu'il faut en faire en vers, sans cela la grammaire écrase la poésie. La grammaire n'a pas été faite pour nous</em> !"
"Victor Hugo, dont l'oeuvre n'est pas exempte de fautes d'accord,  fit poliment remarquer à Lamartine qu'il avait laissé passer quelques incorrections. Ce dernier répondit : "Mon principe est cependant qu'il faut en faire en vers, sans cela la grammaire écrase la poésie. La grammaire n'a pas été faite pour nous !"
(capture d'écran)
Faire des fautes d'orthographe !

De nos jours, on ne risque rien sinon, peut-être, une vague déconsidération chez l'expéditeur du courrier, un air navré. Et puis, si c'est nous qui recevons la missive truffée de fautes, il est permis d'en sourire. Et de penser à Gide : "Les fautes des autres, c'est toujours réjouissant".
Cet ouvrage consolera les cancres que nous étions peut-être. Parce que les plus fameux stylistes de la langue, mais oui, ont tous fait des fautes de français.
"Il existe un comique orthographique comme il est au théâtre un comique de gestes ou de situation"Anne Boquel et Etienne Kern
Anne Boquel et Etienne Kern les relèvent avec une gourmandise évidente.
En publiant Les plus jolies fautes de français de nos grands écrivains (Editions Payot), ces deux professeurs de lettres, tels deux inspecteurs traquant la bavure, apportent une fraîcheur bienvenue dans l'univers souvent coincé des belles-lettres.
Guillaume Apollinaire, dans son célèbre quatrain qui ouvre <em>Le Pont Mirabeau</em> commet lui aussi une fameuse faute d'accord. L'affaire passe pourtant inaperçue depuis un siècle.
Guillaume Apollinaire, dans son célèbre quatrain qui ouvre Le Pont Mirabeau commet lui aussi une fameuse faute d'accord. L'affaire passe pourtant inaperçue depuis un siècle.
(DR)

Jules Verne, Balzac, Apollinaire, Maupassant, tous concernés !


Jules Verne décrit à ses parents la situation dans la capitale après le coup d'Etat de 1850 : "Les maisons sont criblées de bal !" écrit-il sans tituber.

Balzac prend sa plus belle plume quand il s'adresse à madame Hanska : "Allons adieu, vous une de mes consolations secrètes, vous vers qui vole mon âme et ma pensée"
Toujours Balzac, dans La cousine Bette : "Ta pension de retraite et le peu que j'ai, en mon nom, nous suffira".

L'immense Victor Hugo lui-même ne dédaignait pas les fautes d'accord. Dans Le Mendiant (Les Contemplations), il écrit :

"Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé
D'où
 ruisselait la pluie et l'eau des fondrières
Je songeais que cet homme était plein de prières
"
"Songes à mon bonheur si j'illustrais le nom Balzac!"
(Balzac, lettre à sa soeur)
Baudelaire adressant une missive à sa mère : "Ma chère mère, une de tes dernières lettres contenaient des promesses et des offres que pour rien au monde je n'accepterais."

Parfois, c'est le mot juste qui fait cruellement défaut. Les auteurs rapportent cette anecdote délicieuse au sujet d'Emile Littré, l'insurpassable lexicographe. Le grand homme avait un faible pour sa bonne. Les auteurs racontent : "Un jour qu'il la lutinait,  Madame Littré poussa la porte et s'écria " Ah, monsieur, je suis surprise !" Et le regretté Littré, se rajustant, lui répondit : "Non madame, vous êtes étonnée. C'est nous qui sommes surpris..."
L'ouvrage évoque aussi les pléonasmes et autres redondances.

Les horreurs de Zola

Stendhal, dans le Rouge et le Noir : "C'est ce que je demandes'écria-t-elle, en se levant debout."
Balzac dans Le Père Goriot : "Il regarda tristement son ouvrage d'un air triste, des larmes sortirent de ses yeux". L'écrivain aurait dû se relire avant d'envoyer le manuscrit chez l'imprimeur. Dans Une ténébreuse affaire, il écrit : "Le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de la pelouse, diminua rapidement."

Même conseil à Zola. Dans La débâcle, les horreurs décrites semblent avoir découragé l'habituelle rigueur de l'écrivain : "Puis, c'était un capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu'à la cuisse, étale sur le ventre, qui se traînait sur les coudes." On applaudit l'exploit...
Guy de Maupassant : "<em>La douleur de la mère s'atténuait sous la parole <strong>sucrée </strong>de l'ecclésiastique</em>"<br />
Sucrée ou sacrée ?
Guy de Maupassant : "La douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de l'ecclésiastique"
Sucrée ou sacrée ?
(DR)
Et Maupassant ! Est-ce la syphilis qui le grignotait doucement quand il écrit : "Je sortis et j'entrai dans une brasserie où j'absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petitsvers pour me donner du courage(La Patronne, dans la revue La Lanterne en 1889).

Apollinaire et son fameux Pont Mirabeau, qui contient aussi une faute d'accord, et une belle, encore  :

"Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours,
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine"


On parcourt ce livre avec le sourire, mais aussi traversé par toute une gamme d'émotions. Comment rester de marbre à la lecture de cette lettre de Rimbaud à  Verlaine. Les fautes d'accord traduisent ici l'affolement du cœur :

"Reviens, reviens cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. (...) Tu n'as qu'à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! Je t'en supplie (...)
Oh tu ne m'oubliera pas, dis ?
Non tu ne peux pas m'oublier. Moi je t'ai toujours là.
Dis, répons à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble. Sois courageux. (...)

A toi toute la vie
Rimbaud

Enfin, histoire de pimenter la chose, les auteurs des Plus jolies fautes de français de nos grands écrivains ont même laissé une "célèbre faute à retrouver dans leur texte". L'auteur de cet article, fameux cancre, ne l'a toujours pas trouvée.
Honte à moi ?